CONTAGION SOURDE DE LA RELIGION A ROME
Elle va au Gesù, assiste aux messes; la métamorphose secrète s'accomplit, la faisant passer d'un théisme nuageux à un catholicisme rationnel, et une prédication décide de sa conversion complète.
Vaste embrassement, immense contagion sainte, que la Religion à Rome.
Rome, avec la majesté sacrée de son nom seul; Rome, avec ses monuments, ses souvenirs, son passé, ses légendes, avec ses églises aussi nombreuses que les jours de l'année, ses oratoires, l'escalier de ses priedieu jusque dans les ruelles, ses quatre cents Madones;
Rome, avec toutes les funzione religieuses et quotidiennes de son Diario, les messes capitulaires, les messes votives, les messes conventuelles, les chapelles cardinalices, les chapelles papales, les fêtes patronales, les fêtes fleuries, les fêtes septénaires, les offices capitulaires, les anniversaires de dédicaces, les bénédictions d'une ville où tout se bénit, bêtes et gens, les malades, les chevaux de la poste, les agneaux dont la laine fait les pallium; Rome, avec les sermons de la Sapience, les prédications permanentes, les distributions d'Eulogies, les conférences religieuses appelées fervorino, les chemins de croix, les triduo, les neuvaines, les stations, les processions diurnes et nocturnes, les communions générales, les Quarante heures, les expositions du Saint-Sacrement, les adorations annoncées par Vinvito sacro collé sur un bout d'arc antique ; Rome, avec ses martyrs, le soupir de leurs tombes dans les corridors du Vatican ; Rome, avec ses grands ossuaires, ses ostensions et vénérations de reliques, les fragments de membres, les linges sanglants, les morceaux de saints et de morts miraculeux; Rome, avec son atmosphère, l'odeur de l'encens au seuil des basiliques, l'air sans cesse ému par les appels des cloches lassant l'écho du ciel; Rome, avec ses images, son musée d'art pieux allant, des tableaux de mains d'ange, aux paradis de Raphaël et aux enfers de Michel-Ange; Rome, avec ses portements publics d'eucharistie à domicile, son grand avertissement de la mort enterrée à visage découvert dans le sac commun de la confrérie ; Rome, avec son peuple de prêtres et de moines habillés de la robe d'église qui traîne et descend jusqu'à l'enfant; Rome, avec sa populace de pauvres dont la bouche ne mendie qu'au nom de Jésus, de la Sainte Vierge et des âmes du purgatoire; — Rome enfin est le coin du monde où, selon le mot énergique d'un évèque, la Piété fermente comme la Nature sous les Tropiques.
Tout s'y rencontre pour vaincre et conquérir une
âme par l'obsession, la persécution, la conspiration naturelle des choses environnantes; tout y est rassemblé pour mettre un cœur près de la conversion, par la perpétuité, la succession ininterrompue des atteintes, des impressions, des sensations, et accomplir en lui à la fin ce fréquent miracle du pavé de la Ville éternelle, le miracle d'un chemin de Damas où les esprits les plus forts d'hommes ou de femmes, terrassés, tombent à genoux.
l'église du transtevere
Elle lit tous les livres religieux pour se convaincre, se persuader, ne sort du confessionnal du P. Giansanti que pour y retourner, lutte avec les souvenirs du passé, se confessant et communiant tous les dimanches ; elle cherche un directeur plus dur, le P. Sibilla, qui s'acharne à opprimer en elle la pensée, et elle vient habiter dans son quartier. La maladie la reprend, s'aggrave d'autant plus qu'elle supplicie son corps pour mieux faire pénitence, et elle s'épuise en prières dans les églises.
Mme Gervaisais avait pris en affection, dans Sainte- Marie du Transtevere, un vieux coin de la vieille église, encombré et rapiécé de débris de siècles, un angle d'obscurité aux colonnes de porphyre sombre sous des chapiteaux de bronze, aux lambeaux d'art ancien, aux restes d'antiquité, aux inscriptions gothiques, aux cadavres de pierre de cardinaux plaqués dans les murs sous leurs chapeaux rouges; fragment de musée, de vétusté vénérable, où la présence de tous les passés de Rome se montre en un bric-à-brac sacré, ramassé à la démolition d'un Empire et à l'expropriation d'un Olympe.
Un petit sacristain, un enfant qui la guettait de la maison parochiale sur la place, sitôt qu'il la voyait sortir, allait lui ouvrir la petite porte aux rinceaux byzantins par laquelle Mme Gervaisais tombait dans l'église, au bas d'une marche boiteuse. Les doigts
mouillés à l'eau bénite du bénitier éclairé d'une veilleuse, elle montait à droite les cinq degrés qui conduisent à la Tribune; et s'agenouillant sur le marbre du dernier, elle avait, un peu à sa gauche, l'hémicycle de boiserie brune, au milieu duquel se levait le blanc mystère d'un siège de marbre, gardé par deux griffons, un trône redoutablement vide; en haut, à la voûte, le colossal Jésus, la longue Vierge géante, les apôtres courbés par la voussure et se penchant du ciel d'or avec des faces de martyrs sauvages blémies par les couleurs de pierres précieuses et les orfèvreries de leurs costumes, les pieds sur la grande frise qui déroule de chaque côté de l'Agneau céleste le troupeau fantastique des brebis marchant sur un fond noir.
Elle était seule dans l'église fermée à cette heure.
Elle commençait à prier, à prier sur ses genoux, sur ses genoux écorchés. Et son adoration se mêlant d'un peu d'épouvante, ses yeux se perdaient dans la vision du plafond, sur ces images divines si différentes de toutes les autres, attirantes et douces, auxquelles les livres et les gravures l'avaient habituée; elle s'égarait dans ce rêve dur du ciel, dans ce paradis formidable, ce hiératisme barbare, cette beauté cherchée dans l'anti-humain, ce style de l'inexorable qu'ont ces figures, cet effroi du Christ pareil à un terrible Empereur de la souffrance ; et peu à peu, enlevée au sentiment de la réalité, sa vue troublée, entrant en union avec ce qui brillait au-dessus d'elle dans l'or, elle croyait assister à un miracle de la lumière de quatre heures, frappant la mosaïque, les corps, les faces, les vêtements, les membres, d'un mouvement ondulant, là où le rayon les touchait. Elle se figurait apercevoir l'ombre baisser de son doigt la paupière lourde des griffons, et appesantir leur sommeil de marbre; et l'inconscience lui venant presque, elle se sentait, non sans un anxieux plaisir, comme celui de perdre terre, transportée au delà du lieu et de l'heure
ROMANS 1 u i
dans un décor qui aurait été l'Apocalypse, dans cet espace de l'avenir où seront brisés les sept sceaux du Livre.
Presque toujours elle restait des heures agenouillée, droite et se roidissant. Par moments elle devenait blanche comme si tout son sang l'avait quittée; et à d'autres, un épuisement suprême, la fin de ses dernières forces, donnaient à son corps vaincu, à sa tête presque mourante sur son épaule, l'affaissement d'une personne qui va s'évanouir. Alors son fils, qu'elle gardait toujours près d'elle, approchait de ses narines un flacon de vinaigre qu'elle lui faisait emporter chaque fois, dans la prévision de se trouver mal. Le pauvre enfant était dressé à cela. Il était habitué à ces faiblesses de sa mère, et n'en avait plus d'inquiétude. Après quelques secondes d'aspiration, Mme Gervaisais se redressait, héroïque, et repriait. Et, au bout de sa prière, son visage, mortellement las et tiré, avait l'agonie de traits, les yeux rentrés, le regard cave et presque renversé en dedans du saint Jérôme recevant la communion dans le tableau du Dominiquin.
l'habillement et l'allée a l'audience du pape
Elle arrive ainsi à exalter son mysticisme au point de se détacher de son enfant, sa seule adoration, à c broyer son cœur » pour obéir à son confesseur. Enfin elle va se rendre à l'audience pontificale.
« Je saigne, je saigne... » dit le matin Mme Gervaisais à son frère qui venait d'entrer dans sa chambre. « Ce n'est rien... Tu te seras écorché la gencive...
— Oh! non... c'est du sang de là... » Et elle porta la main à sa poitrine.
« Eh! bien, il faut envoyer chercher le docteur Monterone...
— Je ne veux plus du docteur Monterone.
— Tu as tes poudres?
— Oui, c'est cela. Donne-moi la poudre, là... là...
— Ta nuit a été mauvaise?
— Mauvaise? non... Je ne me rappelle plus... Cette nuit, je ne sais pas où jetais...
— Tu as eu une quinte à trois heures... Honorine t'a fait boire quelques gorgées d'eau qui t'ont calmée. Tu as encore toussé à cinq heures... Dans ce moment-ci, tu as la fièvre... Si tu étais raisonnable, chère sœur, tu remettrais cette audience... Nous retarderions un peu notre départ...
— L'audience? Mon audience du Pape? Non. non, j'irai ; il faut que j'y aille... »
Et elle se souleva un peu dans son lit, comme si elle essayait ce qui lui restait de forces.
c Je veux y aller... Il n'est pas dix heures... Veux-tu bien me laisser! Je vais tâcher de dormir... J'irai bien à trois heures... »
A trois heures précises, elle sonnait Honorine, se levait, se faisait habiller avec des pauses de repos où elle lui disait : « Attendez un peu... »
Puis après avoir trempé ses lèvres à une tasse de thé, se tournant vers son frère : « Allons! je suis prête, partons... »
Et elle passa devant lui, se redressant dans la volonté d'aller.
Pendant le trajet, dans la voiture, elle n'eut d'autre parole que : « Merci... bien... » quand il la regardait.
Sous la voûte de la colonnade de Saint-Pierre, le frère et la sœur se quittèrent. Mme Gervaisais, prenant son fils par la main, traversa la haie des hallebardiers Suisses montant la garde du Passé à la porte du Vatican; et elle se mit à gravir, avec une hâte haletante, le vaste escalier, où elle s'arrêta un moment pour respirer, appuyée d'une main sur l'épaule de Pierre-Charles.
Elle arriva à une première salle où étaient des gens en rouge, la tète nue.
Cette salle la mena à une autre qui lui sembla avoir des armes de vieux Papes sur les murs, et dedans, des vivants vagues et des costumes anciens éclairés par la trouble lumière d'une coulisse de théâtre pendant le jour.
Elle marchait vite, tenant si serrée dans sa main la main de son enfant qu'elle lui faisait mal.
Puis ce furent d'autres salles qu'elle traversa, frôlant des uniformes , des gardes, des dragons , et d'autres salles encore qui, à mesure qu'elle avançait, prenaient un aspect plus ecclésiastique, et où les allants et les venants devenaient de plus en plus des prêtres et des ombres.
Le palais , mystérieusement peuplé , s'allongeait devant elle, infini et confus comme le chemin d'un songe dans lequel elle allait toujours, avec un regard et un pas de somnambule.
Elle se trouva dans un salon, pareil à un salon d'officiers d'ordonnance, où un peloton de Gardes Nobles prenait les armes sur deux lignes et saluait de l'épée au passage des Cardinaux.
Là, elle donna sa lettre qu'elle vit emporter sur un plat d'argent. Et une autre salle lui apparut, une imposante salle du Trône, avec un dais de velours et un fauteuil doré, où glissaient, d'un pas silencieux, des huissiers noirs en justaucorps de soie, à manteau de velours, la fraise au cou.
Pendant qu'elle attendait là, le Grand Pénitencier de France, qui lui avait obtenu son audience, venait lui tenir quelques minutes compagnie et causait avec elle; mais les battements de son cœur à cet instant étaient si forts qu'ils l'empêchaient d'entendre, et la faisaient répondre par des mouvements de tète, un machinal sourire fixe.
Enfin, elle parvint à une dernière pièce, ne voyant plus rien, les yeux en arrêt sur une porte. — la porte derrière laquelle il y avait le Pape.
Subitement, un coup de sonnette la traversa, la
porte battante s'ouvrit : elle se dressa sur ses pieds en sursaut, courut presque au seuil, s'arrêta court devant l'éclair rouge et sombre de la chambre de pourpre, leva les bras en l'air, s'affaissa lentement sur son enfant.
L'enfant, qui l'avait prise à bras-le-corps, aperçut un filet de sang à ses lèvres, entendit, dans son oreille posée contre sa poitrine, la vie se vider avec le bruit étranglé de l'eau d'une bouteille...
Il la soutenait, écrasé de son poids, ayant au-dessus de lui le balancement de la morte dans le vide.
« M'man!... m'man!... » appela par deux fois Pierre- Charles sur le cadavre échappé d'entre ses petits bras, et roulé à terre.
Puis soudain, comme si, du cœur crevé de l'enfant, jaillissait, avec l'intelligence, une parole nouvelle, sa langue d'orphelin articula dans un grand cri déchiré :
« Ma mère ! »
Quelques créatures de ce temps.
Sous ce titre les Goncourt ont peint de très curieuses physionomies, qui sont comme de véritables figures de roman, et, bien que nous n'en détachions pas de morceau, il est cependant intéressant de les signaler et de faire ressortir, à côté de créatures inconnues, des personnalités comme celles du sculpteur Roguet, de l'assassin Peytral, de l'écrivain Ourliac.
La patrie en danger.
Ce drame en prose et en cinq actes met en scène les caractères et les sentiments les plus opposés et les plus exaltés de la tragique époque comprise entre 1789 et 1793. Nous donnons ici quatre scènes qui sont les points culminants et héroïques de ce beau drame si patriotique et si poignant. D'abord la scène IV du 1er acte, qui fait pressentir l'avenir.