‹ E. et J. de GoncourtChapitre 63 sur 127 · SCÈNE IV LA CHANOINESSE, BOUSSANEL · texte numérisé non relu

SCÈNE IV LA CHANOINESSE, BOUSSANEL

Boussanel, saluant. Madame la comtesse!

La Chanoinesse. Bonjour, père Boussanel, bonjour... Comment! c'est vous, à Paris, sur le pavé de notre grande ville? vous l'homme des champs? Asseyez-vous donc, Boussanel. Ah! çà, quel intérêt...? qu'est-ce qui peut vous amener dans notre Babylone et vous faire promener vos boucles de cuivre sur nos boulevards?

Boussanel. Une curiosité bien naturelle, madame la comtesse; je viens comme tant d'autres, pour voir.

La Chanoinesse. Et ça vous a pris à votre âge, cette curiosité-là? Enfin! Mais vraiment je suis bien aise de

vous voir. Et dites-moi, je n'ai pas rêvé ça, n'est-ce pas? vous avez quitté votre place de régent de philosophie au collège de Lyon que mon frère vous avait fait avoir?

Boussanel. Depuis cinq ans, madame, c'est vrai.

La Chanoinesse. Et vous vous êtes mis à vivre, à ce qu'il paraît, dans une cabane, une hutte de bûcheron à la lisière d'un bois?...

Boussanel. Entre le Lyonnais et l'Auvergne...

La Chanoinesse. Tout seul... en vrai sauvage, à savantiser, à cuisiner, je ne sais quoi... Tenez, ne m'a-t'on pas écrit de là-bas qu'on vous regardait un peu comme un sorcier?

Boussanel. Oh! d'innocentes expériences de chimie...

La Chanoinesse. Je pense bien. Oh ! je sais qui vous avez été. Je vous ai connu un grand chrétien, monsieur Boussanel, vous aviez une religion d'une ardeur!

Boussanel. Oui, oui... Il y a toujours eu en moi une exaltation, une frénésie de conviction... Tout ce que j'ai cru et tout ce que j'ai aimé dans la vie m'a toujours dévoré le cœur: la foi... puis la science...

La Chanoinesse. Oh! vous n'étiez pas de ceux qui peignent la damnation en miniature et les flammes du péché en rose ! Ah ! monsieur le petit-collet, car vous le portiez alors, vous ne ressembliez guère à nos abbés du jour. Sac à papier! je me rappelle encore, à propos de je ne sais quelle algarade de votre élève, un sermon sur l'enfer. J'en ai attrapé un morceau par la porte, j'ai été trois nuits sans en dormir... Et que vous a semblé Paris, monsieur Boussanel?

Boussanel. Une bien grande ville, madame la comtesse : la capitale de l'humanité.

La Chanoinesse. Vous préférez , je parie , votre cahute?

Boussanel. Madame, je m'y trouve libre, content, satisfait; à ma tanière de charbonnier, à mes bois, a dame, je dois les meilleures années de ma vie, ma

philosophie, ma solitude, le renouvellement de tout moi-même. Ah! Madame, le beau ciel de lit que la tète des arbres ! Une maison de fagots, si vous saviez comme cela laisse bien passer et venir à vous le souffle et le vent du vrai Dieu, du Père Éternel de tout! (s'animant.) Mais rien qu'à marcher dans la campagne, au soleil, ou sous des feuilles, on se mêle à la bonté des choses, on devient meilleur et plus aimant. Souvent j'allais de ma forêt au sentier de la montagne, je montais, je montais, les nuages étaient sous moi, l'air se faisait plus pur, le ciel devenait de plus en plus ciel. Il me semblait que sous mes pieds les horizons de la terre s'effaçaient avec ses misères. Et quand j'étais tout en haut, me couchant sur une cime, suspendu dans l'infini, le pouls pressé, tout mon sang comme soulevé par la légèreté de l'air, presque envolé de moimême, je restais, des heures que je n'entendais plus, le regard perdu, l'âme noyée, pleurant les mêmes larmes que pleurait saint Augustin... oh! des larmes délicieuses à pleurer!

La Chanolnesse. En vérité?

Boussanel. Puis je redescendais, je revenais avec des pleines brassées d'herbes et de fleurs, de ces fleurs qui poussent toutes seules, de ces bouquets que font les champs; j'en emplissais ma cabane, elles m'embaumaient et me suffoquaient, et peu à peu j'éprouvais une sorte d'asphyxie divine qui me montait à la tète, m'étourdissait le cœur, et me l'emportait à Dieu comme dans l'encens fumant de la terre !

La Chanoinesse, avec ironie. Bah! vous vous évaporiez, monsieur Boussanel? voyez-vous ça!...

Boussanel, s'exaitant. Oh! la nature! vous ne vous y êtes jamais perdus, vous les grands, les riches, les heureux! vous ne connaissez pas cette douceur de vous laisser couler dans cette grande vie de paix, de sève et de fraîcheur, d'y frissonner, d'y palpiter... vous ignorez ce monde de sentiments nouveaux, cet abîme de délices pour l'homme sensible et qui l'émeut jusqu'au fond;

le ciel, la terre, l'eau, la plante, l'oiseau, ce que Rousseau pourtant vous a montré, ce qu'il a révélé à votre vieux siècle consumé d'ennui et de sécheresse !

La Chanoinesse. Ah! si vous me parlez de votre Rousseau! un fou!... qu'on aurait dû brûler avec ses livres !

Boussanel. Madame la comtesse!

La Chanoinesse. Oui, monsieur. Encore un qui vivait comme vous, comme un loup.

Boussanel. C'est peut-être le seul moyen d'aimer les hommes, madame. Dans mon trou, je pensais à eux et je vivais pour eux. Les livres, les sciences, les systèmes, je feuilletais, je creusais tout pour y chercher du bonheur pour les autres. Je me figurais une société d'hommes simples, sages, heureux, frères... Et parfois dans mes rêves, en écoutant, il me semblait entendre le présent trembler et un avenir meilleur de tous les hommes remuer dans ces années-ci...

La Chanoinesse. Bon! des prophéties maintenant, Boussanel! je ne vous reconnais plus...

Boussanel. Mais, madame la comtesse, est-ce que vous ne voyez pas des signes? est-ce que vous ne sentez pas que de nouveaux temps sont proches? est-ce qu'il n'y a pas pour vous un vaste roulement dans lair? est-ce que vous ne voyez pas de grandes choses qui s'en vont et de grandes choses qui viennent? Le genre humain n'avait que des jambes et des bras; il lui pousse une tète, madame la comtesse !

La Chanoinesse. Ah! c'est pour ces États généraux que vous dites cela? Peuh ! un détachement de gardesfrançaises aura raison de toute cette robinaille... Tenez, monsieur Boussanel, je suis sûre que vous avez des insomnies, des battements d'artère, des feux dans la tète...

Boussanel. C'est vrai, quelquefois, madame la comtesse.

La Chanoinesse. Eh bien, faites mon ordonnance, et vous vous en trouverez bien.

THÉÂTRE l'y 9

Boussanel. C'est..?

La Chanoinesse. D'avaler deux grandes verrées d'eau fraîche tous les matins, d'entendre la messe et de vous faire ouvrir la veine tous les mois...

Boussanel. Grand merci, madame la comtesse... Et monsieur le comte?

La Chanoinesse. Vous allez le voir. Eh! tenez... (On

entend rentrer une voiture.) c'est sans doute lui; VOUS allez

voir aussi ma nièce, vous savez bien, Blanche, cette poupée d'enfant que vous avez vue si petite.

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