INTRODUCTION XI
une lumière du malin1, était, par son essence parisienne, un véritable dérideur des fronts 2 : distinction physique et morale qui n'empêchait pas les deux frères de n'avoir qu'une même communion dépensées, d'idées, qu'une seule manière de voir, qu'une grande passion, les lettres.
Cependant ce n'est pas dès la première enfance que se manifeste chez tous deux la vocation; c'est seulement vers la fin des études, par exemple pour Jules, en rhétorique, où il dessine en marge de ses livres et compose un Etienne Marcel en vers.
Pendant que Jules est un des plus brillants élèves du collège Bourbon, un lauréat du grand concours qui remporta la même année les seconds prix de version grecque, de version latine et le premier accessit d'histoire, son frère Edmond entre au ministère des finances, malgré l'attirance qu'il éprouve pour l'art, et subit la torture, lui l'homme le moins calculateur, le moins financier qui existe, d'aligner des chiffres toute la journée. Il faut lire les souvenirs qu'Edmond de Goncourt a conservés de ces époques cruelles : Je pense à ce temps de Collège, plus dur pour moi, que pour d'autres, par un sentiment d'indépendance qui, toutes ces années, ma fait battre avec de plus forts que moi, ou m'a fait vivre dans cette espèce de quarantaine qu'impose la tyrannie des tyrans en herbe aux lâchetés des hommes enfants. Je songe à ma vocation de peintre, à ma vocation d'élève de V École des Chartes, brisées plus tard par la volonté de ma mère. Je me retrouve dans ma vie d'étudiant, de clerc
d'avoué sans le sou Enfin me voilà, moi qui n'ai jamais
su bien exactement combien font deux et deux et qui ai toujours eu l'horreur des chiffres, me voilà à la caisse du Trésor, condamné à faire des additions du matin au soir : deux années où le suicide a approché sa tentation bien près de moi 3.
Mais arrive la mort de leur mère, en 1848, et le grand frère reçoit le legs de la mourante qui, sans une parole, sans une caresse, sans un baiser, prenait la petite main... qu'elle mettait dans la main de son aîné, et ses doigts déjà froids serraient les mains des deux frères dans une étreinte que la mort ne desserra pas 4.
i et 2. Les frères Zemgànno, par Edmond de Goncourt, 1879, p. 74 et 199.