‹ E. et J. de GoncourtChapitre 77 sur 127 · LA MYTHOLOGIE DE WATTEAU · texte numérisé non relu

LA MYTHOLOGIE DE WATTEAU

Mais à quoi bon tirer son imagination du spectacle du monde, quand on peut inventer un monde et un poème? poème unique et ravissant du Loisir qui se balance, des Entretiens et des Chants du bel âge, de l'Amusement pastoral et du Passe-temps assis! poème de paix et de tranquillité, où le jeu de l'escarpolette même se meurt, la corde traînant sur le sable... Thélème partout! et partout Tempe! Iles, îles enchantées, qu'un ruban de cristal sépare de la terre! îles sans soin ni cure, où le Repos cause avec l'Ombre! promenades sans but et au petit pas; repos accoudé devant le repos des nuages et devant le repos de l'onde ! Champs- Elysées du maître! L'heure dort là-bas à l'horizon sous ce toit rustique. Dans un lieu au hasard et sans

place sur la carte de la terre, il est une éternelle paresse sous les arbres. La vue et la pensée s'y assoupissent dans un lointain vague et perdu, comme ces barrières profondes et flottantes dont Titien ferme le monde et ses tableaux. Un Léthé roule le silence par ce pays d'oubli, peuplé de figures qui n'ont que des yeux et des bouches : une flamme et un sourire ! Sur les lèvres ouvertes voltigent des pensées, des musiques, des paroles semblables aux paroles des comédies d'amour de Shakespeare; et les voilà à l'ombre, toutes ces âmes vêtues de satin , charmeresses baptisées, habillées par les poètes : les Linda et les Gulboé, les Héro et les Rosaline, les Viola et les Olivia, toutes les reines du Ce que vous voudrez. Des marchandes de fleurs passent doucement qui fleurissent à la ronde les corsets et les bouquets de cheveux noués au haut de la tète. Rien de bruyant que des jeux d'enfants aux grands yeux noirs, sautant au pied des couples comme des oiseaux; petits génies que le poète jette au seuil de ce rêve et de cet enchantement. Ne rien faire qu'écouter son cœur, et laisser parler son esprit, et laisser venir les rafraîchissements, et laisser marcher le soleil, et laisser le monde aller, et laisser les petites filles tourmenter des chiens qui n'aboient pas.

Voilà l'Olympe et la mythologie nouvelle; l'Olympe de tous les demi-dieux oubliés par l'antiquité. Voilà la déification des idées du xvnr3 siècle, l'àme du monde et du temps de Watteau amenée au Panthéon des passions et des modes humaines. Ce sont les nouvelles humeurs de l'humanité vieillissante, la Langueur, la Galanterie, la Rêverie que Watteau incarne en des allégories habillées , et qu'il accoude sur le pulvinar d'une nature divine; ce sont les muses morales de nos âges dont il fait les femmes, on pourrait dire, les déesses de ces divins tableautins.

L'amour est la lumière de ce monde. Il le pénètre et l'emplit. Il en est la jeunesse et la sérénité ; et passez les fleuves et les monts, les promenades et les

jardins, les lacs et les fontaines, le paradis de Watteau s'ouvre : c'est Cythère. Sous un ciel peint des couleurs de l'été, la galère de Cléopâtre se balance à la rive. L'onde est morte. Le bois se tait. De l'herbe au firmament, battant l'air sans haleine de leurs ailes de papillon, un essaim de Cupidons vole, vole, qui se joue et danse, nouant ici avec des roses les couples nonchalants, nouant là-haut la ronde des baisers de la terre montés au ciel. Ici est le temple, ici est la fin de ce monde : c l'Amour paisible » du peintre, l'Amour désarmé, assis à l'ombre, que le poète de Téos voulait graver sur une douce coupe du printemps; une Arcadie sourieuse; un Décaméron de sentiments; un recueillement tendre; des attentions au regard vague; des paroles qui bercent l'âme; une galanterie platonique, un loisir occupé du cœur, une oisiveté déjeune compagnie; une cour d'amoureuses pensées... Adieu les bacchanales que menait Gillot, ce dernier païen de la Renaissance, né des libations de la Pléiade aux dieux agrestes d'Arcueil ! Adieu l'Olympe du Io Pœan, les chalumeaux enroués et les Dieux chèvre-pieds, le rire du Cyclope d'Euripide et de YÈvohé de Ronsard ; les licencieux triomphes, les joies couronnées de lierres,

Et la libre cadence De leur danse.

Ces dieux s'en sont allés, et Rubens, qui revit dans cette palette de chair rose et blonde, erre dépaysé dans ces fêtes où se tait l'émeute des sens, — caprices animés qui semblent attendre un coup de baguette pour perdre leur corps et disparaître dans la patrie du caprice comme un songe d'une nuit d'été! C'est Cythère; mais c'est la Cythère de Watteau. C'est l'amour; mais c'est l'amour poétique, l'amour qui songe et qui pense, l'amour moderne, avec ses aspirations et sa couronne de mélancolie.

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