‹ E. et J. de GoncourtChapitre 78 sur 127 · LE PEINTRE BOURGEOIS DE LA BOURGEOISIE : CHARDIN · texte numérisé non relu

LE PEINTRE BOURGEOIS DE LA BOURGEOISIE : CHARDIN

Qu'est Chardin, en effet? Le peintre bourgeois de la bourgeoisie. C'est à la petite bourgeoisie qu'il demande ses sujets ; c'est dans la petite bourgeoisie qu'il trouve ses inspirations. Il enferme sa peinture dans cet humble monde dont il est, et où sont ses habitudes, ses pensées, ses affections, ses entrailles. Il ne cherche point au delà de lui-même, ni plus haut que son regard : il s'en tient au spectacle et à la représentation des scènes qui l'avoisinent et le touchent. L'accessoire même chez lui est pour ainsi dire de sa familiarité et de son intimité : il mettra dans ses tableaux sa fontaine, son doguin, les êtres et les choses accoutumées de son intérieur personnel. Il peindra de même les personnages à sa main, les visages d'habitude journalière, non point les types de cette bourgeoisie déjà ambitieuse et si loin du peuple qui commence à prendre au xvnie siècle l'orgueil, l'apparat, le luxe, l'air de fortune d'une noblesse en sous-ordre, mais les simples et pures figures de la bourgeoisie de peine et de travail, heureuse dans sa paix, son labeur et son obscurité. Le génie du peintre sera le génie du foyer.

Peinte de si près, et par un homme ayant son âme, cette petite bourgeoisie du temps, la forte mère du tiers état, est là vraiment vivante, immortelle, dans ces toiles, dans ces planches de Chardin. Qu'on feuillette les livres, les histoires de la vie privée, qu'on aille, pour connaître les mœurs bourgeoises du temps, des nouvelles de Challes aux romans de Rétif, et de ceux-ci aux mémoires de Mme Rolland, on n'aura point cette lumière que donne un seul tableau du peintre. On ne verra point si bien la bourgeoisie que dans ce fidèle et sincère miroir, vers lequel accourait la Parisienne du temps pour se regarder, et dans lequel elle était tout étonnée de se reconnaître, des pieds à la tète et de la

robe jusqu'au cœur. « Il ne vient pas là une femme du tiers état, dit une curieuse brochure du temps, en parlant des tableaux de Chardin, qui ne croie que c'est une idée de sa figure, qui n'y voie son train domestique, ses manières, ses occupations journalières, sa morale, l'humeur de ses enfants, son ameublement, sa garde-robe. »

Et comment la femme du tiers état ne se fût-elle pas reconnue dans ces tableaux tout pleins d'elle? Ses manches relevées à la saignée du bras, son tablier à bavette, sa guimpe, sa croix à la Jeannette, sa jupe de calemande rayée, le peintre n'oublie rien de son costume. Il l'habille de ses habits, de ses couleurs; il la montre dans sa tenue austère, presque évangélique, selon le mot d'une femme du temps. Il la fait se mouvoir dans le décor et les actes de sa vie ordinaire et quotidienne. Il la représente dans le travail domestique, dans ces occupations ouvrières que la petite bourgeoise garde du peuple. Il la peint à la cuisine, épluchant les gros légumes de la soupe. Il la surprend au retour du marché avec le gigot dans la serviette. Il la fait voir lessivant, savonnant. La ménagère revient sans cesse dans son œuvre. Elle se détache de ses fonds à la Pierre de Hooch où le peintre met le balayage ou le séchoir du ménage. Elle sort lumineusement de ces fournils où il y a une resserre de bois, des viandes accrochées, des chandelles des six au mur, de vieux tonneaux exhalant comme une odeur de vinée. Puis la voici dans les travaux d'aiguille, penchée sur le panier plein de pelotons où elle raccorde sa laine, ou bien reprenant en grondant la tapisserie d'une petite fille, ou vergetant le tricorne du petit garçon qui part pour l'école, ses livres ficelés sous le bras. C'est toute la vie de la bourgeoisie que Chardin déroule ainsi, son activité, ses fatigues, l'ordre de son ménage, la règle de ses heures, sa tranquillité de désirs, le contentement de sa dure existence, ses voluptés modestes, les joies et les devoirs de sa maternité, une Mme Phlipon les

retrouve là, dans ces tableaux qui lui en rapportent le souvenir, l'expression, l'émotion vive.

Images riantes et familièrement pieuses qui, des murs, où on les accroche, semblent laisser tomber une bénédiction sur la famille! Ici, c'est une mère qui dune main prenant une assiette, de l'autre plongeant la cuiller dans la soupière d'étain, d'où s'envole la fumée chaude de la soupe, fait dire le bénédicité à une petite fille qui, les yeux sur les yeux, les mains jointes, dépèche en marmottant sa petite prière. Là, une autre mère fait réciter son évangile à une petite fille un peu plus grande, debout, toute embarrassée, les mains sottes, et cherchant sa réponse au parquet. Voici la Toilette du matin dans ce petit cadre, où cette mère, à laquelle revient toujours Chardin, donne le dernier accommodage à sa petite fille. L'ombre de la nuit commence à s'en aller de la pièce. Sur la toilette, encombrée de désordre, la chandelle qui a éclairé le lever et le commencement de l'habillement brûle encore, décrivant dans l'air des ronds de fumée. Un peu de jour tombant de la fenêtre, glisse sur le parquet entre-croisé, et va mettre une lueur argentine, là-bas, sur l'encoignure où pose une pendule marquant sept heures. Au-devant de la ventrue bouilloire d'eau chaude, du tabouret portant le gros livre de messe de la maman, la mère en coqueluchon noir, la jupe au retroussis, arrange des deux mains sur la tète de sa fille le nœud de sa fanchon, tandis que la petite, impatiente de sortir, et déjà le manchon à une main, coule de côté les yeux vers la glace, en retournant la tète et en souriant à demi. Le Dimanche, tout le Dimanche bourgeois, tient dans cette toile.

Et que d'autres scènes l'on pourrait encore rappeler de Chardin, ayant ce rayonnement dans la douceur, cette naïveté dans la coquetterie, ce naturel dans le décor, cette pénétrante impression de vérité ! Toutes vous attachent, vous retiennent, vous charment avec je ne sais quel agrément sain, personnel à Chardin,

unique dans ce temps de peinture libre, voluptueuse, friponne par la touche même. Comme l'Ordre même qu'elle représente, on dirait que sa peinture a échappé aux corruptions du xvme siècle, et qu'elle a gardé quelque chose de la santé et de la sincérité des vertus bourgeoises. Chardin aime, il fait plus, il respecte, on le sent, ce qu'il peint. De là cette atmosphère de pureté qui entoure ses personnages, ce parfum d'honnêteté qu'on respire dans ses intérieurs et qui semble sortir de tous les coins de ses toiles, des arrangements de ses meubles, de la sobriété de leurs formes, de la rusticité de ses chaises, de la nudité de ses murs, de la tranquillité des lignes autour de la tranquillité des personnes.

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