‹ E. et J. de GoncourtChapitre 83 sur 127 · MEURTRE DE ROSSI · texte numérisé non relu

MEURTRE DE ROSSI

Le matin, le pape parlait au comte Rossi, de bruits menaçants pour sa vie, Rossi lui répondait : « J'ai vu les Français en révolution... Qui a vu ce peuple-là, dans ces moments, n'a pas peur des Romains », — et s'agenouillant aux pieds du pape, lui disait :

« Saint Père, donnez-moi votre bénédiction. »

Aux portes du palais de la Chancellerie, où un médaillon en camaïeu représentait le Pape accordant la Constitution, la foule était immense, et la voiture

du ministre avait peine à passer. La voiture arrivée sous le péristyle, Rossi en descend, son portefeuille sous le bras.

Or, dans cette foule attendant là, il y avait au moins une trentaine d'hommes sachant tuer un cochon, et l'un de ces hommes avait dit à un autre, la veille : c Moi, je me mettrai à gauche avec mon couteau, toi, tu te mettras à droite avec ton bâton... Tu frapperas sa jambe droite, ainsi comme cela... et quand il se retournera de ton côté pour te voir, je lui mettrai dans son cou tendu, mon couteau tout entier, ainsi comme cela. »

Et les lèvres muettes de tout ce monde, qui était dans le secret de ce qui allait se passer : les lèvres des femmes penchées sur les balcons, les lèvres des enfants perchés sur les toits, disaient au couteau de l'homme de la foule : « Qu'il soit tué! qu'il soit tué! qu'il soit tué! *

Quand le comte vit les yeux de toute cette plèbe, derrière la haie des soldats, de cette plèbe contre le petit mur du palais, de cette plèbe aux pieds des vieilles colonnes du temple de Pompée , il laissa échapper à voix basse : Fiat voluntas, — et résigné et droit dans sa grande taille, et portant haut sa belle tète décharnée, il s'avança, le regard dédaigneux.

Un bâton frappa sa jambe droite, et lorsqu'il se retourna pour voir celui qui l'avait frappé, un couteau entra tout entier dans la gauche de son cou. Et le sang jaillit de la carotide, souffletant les soldats au visage, et passant par-dessus leurs tètes, alla rougir la fausse petite porte , tout nouvellement rebadigeonnée.

Dans la foule, ni un cri, ni une parole, pendant que l'ensanglanté tirait de sa poche un mouchoir, dont il boucha le trou du couteau, puis se remettant à marcher... Il marcha un pas, deux pas.... Le silence avait quelque chose d'effrayant... Les regards attendaient... Le comte marcha encore deux pas, au milieu

de tous ces yeux qui comptaient les minutes de sa vie... Puis encore, il monta trois marches du petit escalier à la rampe de bois, les jambes fermes, les papiers d'État serrés plus fort contre sa poitrine.

Cependant les yeux du peuple qui le regardaient monter, commençaient à s'impatienter. Vingt-deux marches étaient devant lui. Il continua à monter, mais la seconde marche, il la monta plus lentement, que la première, la troisième plus lentement que la seconde, la quatrième plus lentement, que la troisième.

Alors de lèvres en lèvres, d'abord un murmure alla disant : « Le cochon est égorgé ! » puis des voix : c Le cochon est égorgé ! » enfin mille cris : « Le cochon est égorgé! »

Le comte Rossi montait toujours, dans les voix, dans les vociférations, plus lent à chaque marche. A la vingt-quatrième marche, il vacilla, couvé par tous les regards de la place. A la vingt-cinquième marche, il tomba sur le palier, la face contre terre, en poussant un profond soupir.

De la Correspondance de Jules de Goncourt pieusement recueillie par son frère, nous donnons les lettres suivantes :

A Gavarni.

Rome, 28 février 1856.

Mon cher ami,

Vous auriez inventé le carnaval, et vous avez inventé Chicard. Je serais donc à peu près ingrat comme un public, si je ne vous envoyais à vous qui avez fait croire Paris au bal de l'Opéra, un fusain d'après nature d'un carnaval italien.

La scène, si vous le voulez bien, se passe à Florence. La rue : du soleil. Des cris passent et des passants s'arrêtent. Un masque, deux masques, cent masques, quinze mille masques. Une voiture, deux voitures, mille voitures, éclaboussant de poussière et de bouquets, les trottoirs, les balcons et les fenêtres. Chevaux, jockeys, livrées d'or et d'argent allant et roulant, portés par des flots de peuple des volées de dominos bleus, roses, jaunes, noirs, rouges, dansant, bondissant, sautant comme des dragées de baptême,

vannées sur un tamis de pavés; des pantalons et des bottes passant sous le calicot glacé et miroitant; de vieux gants blancs tenant la barbe des masques; des camisoles faisant un costume; des madras un turban; un soleil dans le dos, un Turc. Voyez-vous le décor? La pièce, mon ami, ah! la pièce, mon ami! C'est tout bonnement le dialogue d'une grande armée de cravaches qui ne disent rien, avec une petite armée de chapeaux noirs qui ne leur répondent pas. Liberté, saillie, esprit du mot, la langue en joie, la langue salée, le catéchisme de l'engueulement, la drôlerie armée, — les Italiens ont remplacé cela par un sempiternel : hou! hou! qui impatiente comme un gloussement. Pas une parole : la chanterelle éternelle d'une pratique de Polichinelle faussée , appuyée d'une éternelle claque de fouet sur un gibus! Il y avait une charretée de pierrots, descendue de vos lithographies, en le costume sacramentel que vous leur avez fait, couronnes de feutre blanc, droits comme une pyramide. Je leur ai demandé vos légendes : ils m'ont fait : hou! hou!

Et le bal masqué, — les Veglioni! Figurez- vous un bal masqué, où le grand-duc de Toscane peut mener sa fille de quatorze ans, où les gens ne s'amusent qu'à s'amuser, où le papier des loges ne rougit pas de confusion, où l'on entend : Frédéric, fais donc danser ta sœur! où le café suffit aux consommations, où les dominos ne savent à quoi employer leurs yeux, où le seul sergent de ville, suffisant à l'inspection des pas risqués par toute la salle, et pendant toute la nuit, est lui-même le ministre de la police... Tenez, un bal masqué italien, c'est ce mari, anglais et grave, à qui j'ai vu porter sérieusement, dans un foulard rouge, le domino de location de sa femme, — et le carnaval, c'est ce bonheur des enfants qui consiste à aller dans la cuisine, se nouer le tablier du cuisinier autour du cou et sa serviette sur la tète.

La chose dure quinze jours, — et pas nourris — mon

cher Gavarni. Figurez-vous que je demande un soir au garçon de la trattoria, chez qui nous dînions : « Ah! çà , vous resterez ouvert les nuits de bal t masqué? — Oh! non, monsieur, nous fermons... il « viendrait trop de monde! »

Je voudrais vous avoir tous les jours, et j'ai été désolé de ne pas vous avoir aujourd'hui, monsieur Lenôtre. Nous avons été voir la villa Pamphili, une villa tout aimable et tout admirable, et le plus joli modèle du jardin italien, qui mêle, comme votre Auteuil, l'accident pittoresque du jardin anglais à l'apparat du jardin français. Un bois de pins d'Italie, les plus beaux du monde, et des verdures noires à poignée, des verdures noires que vous adoreriez, des leccio, des forêts de chênes verts, des murs de buis, des garde-fous d'aloès et de cactus, et des camélias en pleine terre avec plus de fleurs que de feuilles — à cacher un tambour-major.

Comment va le polisson? Croit-il en z 'hachures devant Dieu, les hommes et son pion? Embrassez-le pour Edmond sur la joue gauche et pour moi sur la droite. Une lettre, ou je ne suis plus.

Votre Littreboit '.

A Flaubert.

Bar-sur-Seine, ce 16 juin 1860.

Donc nous voici ici. Ne trouvez-vous pas qu'il arrive un moment dans l'année, où l'on voudrait être légume et se planter pour reverdir? Nous végétons à cœur joie. Nous mangeons, nous faisons des armes dans une grange sur un bon sol battu, nous habitons presque sur l'eau dans un bateau, — voilà pour l'être physique. Pour l'être moral, je ne crois pas que nous

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