‹ E. et J. de GoncourtChapitre 93 sur 127 · LA TENUE THEATRALE · texte numérisé non relu

LA TENUE THEATRALE

La déclamation simple et l'action naturelle devaient amener forcément la réforme du costume de convention, inventé et créé pour la tragédie, lorsqu'elle était une sorte de ballet, une espèce d'opéra, et avec cette réforme la mise au rancart des agréments de la broderie, des pompons, du clinquant de l'habit de théâtre. Et la Clairon, qui avait vu jouer jusque-là Electre — en habit couleur de rose, élégamment garni de jais noir, — eut la bravoure, en dépit de ses coquetteries de femme, de se montrer dans les deux Electre de Crébillon et de Voltaire, où elle apportait déjà la révolution du dire et du geste, en simple habit d'esclave, les cheveux épars et les bras chargés de chaînes — et sans panier, sans panier entendez-vous?

Et Diderot d'imprimer :

« Une actrice courageuse vient de se défaire du panier et personne ne l'a trouvé mauvais. Elle ira plus loin, j'en réponds. Ah! si elle osait, un jour, se montrer sur la scène avec toute la noblesse et la simplicité d'ajustement que ses rôles demandent, disons plus, dans le désordre où doit jeter un événement aussi terrible que la perte d'un fils, et les autres catastrophes de la scène tragique, que deviendraient autour d'une femme échevelée, toutes ces poupées frisées, pommadées? Il faudrait bien que, tôt ou tard, elles se missent à l'unisson. La nature, la nature! On ne lui résiste pas, il faut la chasser ou lui obéir.

« Clairon! c'est à vous que je reviens! Ne souffrez pas que l'usage et le préjugé vous subjuguent. Livrezvous à votre goût, à votre genre, montrez-nous la nature et la vérité. »

De ce jour, comme si le carnavalesque de l'ancien habit de théâtre sautait, tout à coup, aux yeux, c'en

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était fait des capitaines grecs ou romains apparaissant, au retour d'une victoire, dans le fameux tonnelet, auquel était adapté un petit jupon, c'en était fait, pour les femmes, des grands paniers, des robes de cour, des diamants dans les cheveux, des fourreaux garnis de bouillons et de dentelle, des retroussis à cordons et à glands. Le public ne voulut plus absolument voir Oreste revenir poudré et frisé du temple, où il a fait assassiner Pyrrhus, voir César parader en belle veste blanche, les cheveux réunis à la catogan par un nœud de ruban, voir Bayard débiter de vertueux hexamètres, vêtu d'un habit chinois, et rasé et frisé comme un petit-maître du temps, voir Gustave-Adolphe sortir des cavernes de la Dalécarlie en surtout bleu céleste à parements d'hermine, voir enfin Ariane, et les autres figures de femmes tragiques de l'antiquité, sous les lambrequins de brocart, avec lesquels Largillière habille et drape, à larges plis, la Duclos.

A tenter cette réforme, non seulement Clairon faisait preuve d'un certain courage, mais elle montrait encore un désintéressement, un esprit de sacrifice à la gloire de son art, qu'on ne rencontre pas tous les jours. Elle disait à Marmontel, lorsqu'il la revoyait après la représentation de Bajazet, sur le petit théâtre de Versailles, et qu'il la complimentait sur son succès : « Eh! ne voyez-vous pas qu'il me ruine?... toute ma riche garderobe de théâtre est dès ce moment réformée; j'y perds pour dix mille écus d'habits, mais le sacrifice en est fait! »

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