CHAPITRE XVI
Miracle».
« Deux moyens de preuve, dit M. E. Renan, les mirarles et l'accomplissement des propiieties, pouvaient seuls, (t après l'opinion des contemporains de Jhns, établir une mission surnaturelle. » (P. 2.^.'^.) Ces contemporains avaient parfaitement raison ; l'on ne peut, encore aujourd'hui, connaître d'autres moyens de preuve. En effet, le raîracle^ qu'il consiste dans une prophétie accomplie ou dans un fait . divin, est un moyen surnaturel. Or, peutp-on prouver que l'on possède une DÛssion sumaiureUe autrement que par des fiiits de même nature? Notre écrivain, qui ne croit pas au surnaturel, semble prétendre cependant que Ton peut prouver une mission sumaturette autrement que par le miracle. Sur ce point, il n*eûl pas été inutile qu'il s'expliquât plus clairement. 11 veut bien admettre que Jésus et les apôtres éUiient convaincus de l'accomplissement des prophéties dans la personne du Sauveur, et qu'ils ont été de bonne foi. D va môme jusqu'à assurer que « depuis longtemps Jésus était convaincu que les prophètes n'avaient écrit qu'en vue de lui. » (P. 255.)
Notre {idv(?rsaire ne s est pas aperçu que cet aveu détruisait de fond eo comble tous ses systèmes antérieurs. Si Jésus se croyait l'objet des prnph«'ties, il se croyait le Messie ; s'il se croyait le M^ssie, il s'attribuait tous les caractères donnés par les prophètes à l'Envoyé de Dieu; il se croyait donc fils de Davîd^ né à Bethléem, et Seigneur de David en même temps que son fils; il se regardait comme né d'une vierge, selon Thumanité, et en même temps Dieu visible dans le mande; il se regardait comme appelé à accomplir la loi judaïque et non pas ù la dt'îriiirc; à donner ù la révélation son caractère de ra//io/icitr\ en y a})pelant l'humanité entière. Si, dt'jniis IniK/tpmps, il avait ces idées, (joi étaient celles de tons les Juifs touchant le Me.-sie, et qui étaient clairement exprimées dans les prophéties, comment M. Keuau a-t-ilpu nier qu'il les ait eues au commencement de sa coiirta \ie d'évangélisation, ime vie qui ne dura que ans? L'Évangile attribue à Jésus toute la doctrine, toutes les pensées qui résultent des caractères messianiques; M. Ë. Renan, qui admet que depuis longtemps Jésus était convaincu qu'il avait ces caractères, nie en même temps qu'il ait eu les peiH sées et les doctrines que l'Evangile lui attribue, et quil devait nécessairement avoir d'après la eiisimeikm que lui reconnaît notre écrivain.
Peut-on se contredire plus positivement? 11 va sans dire que M. Renan ne croit ni aux prophéties ni à leur accomplissement : a L'exégèse du temps, dit-il (p. 2o()), consistait presque toute m jeux de mots, en dtations amenées d'une façon arti/icielle et arbitraire. . . Lesapplications messianiques constituaientdes artifices, de style bien plutôt qu'une sérieuse argumentation, x Ceci veut dire qu'à Végoqjait où i'hébieu était une laa-
giie vivante, rette langue n'était pas comprise de ceux qui la parlaient, qu'on la comprend niieu\ aujourd'hui que personne ne connaît à fond la valeur do tous les mots et que l'on est souvent réduit à l'hypothèse sur toutes les significations qu'ils peuvent avoir. Notre adiwrsaire se croit sans doute un liébralsant hors ligne, ' mais il doit savoir que sa science est contestée par des hommes qui connaissent aussi Thébreu et qui prétendent le connaître mieux que lui ; il sait qu'une foule de savants, parmi les Jui& comme parmi les chrétiens, savants qui auraient pu être ses maîtres en hébreu comme en mille autres choses, ont interprété tout au<tremont que lui les livres prophétiques. Cette seule considération aurait dû d'abord lui inspirer un peu plus de modestie ; puis lui fiiire comprendre qu'en un sujet aussi grave, il n'était pas convenable de se contenter d'assertions dénuées de i)reiivos. S'il eût bien voulu s'abaisser jusqu'à discuter le sens de quelques prophéties, nous eussions pu faire apprécier sa science sur ce point. Mais, après avoir jeté dédaigneusement aux yeux de ses lecteurs les assertions que nous avons citées, il passe & un autre sujet.
Ce san^açon nous donne à penser que M. Renan savait bien qu'il n'écrivait pas pour des lecteurs sérieux.
Quant an miracle, Jésus y croyait par suite d*un
préjugé commun à ses contemporains. « Il n'avait pas la moindre idée d'un ordre naturel réglé par des lois.» (P. 257.) Notre écrivain croit à cet ordre naturel et il en conclut que le nn'racle cA impossible, ('epeiidant, dans son Introduction il l'a déclaré posdhle; comment concilier ces deux opinions? Une chose possible peutelle être impossible? De plus, comment M. Renan
peut-il croire à un ordre naturel sans croire en Dieu? L'ordre suppose une intelligeDce qui organise, qui pose des lois, qui se rend compte de leurs effets. Or, peut-on supposer une telle intelligence supérieure à la nature, lorsqu'on ne voit dans cette naturequ'unefoule d'êtres possédant, dans leur ensonble, une éneiigie occulte, indéfinissable, aveugle, qfUd^paur ia farme^ * on appelle Dieu? L'ordre et les Ids supposent l'intdligence; l'intelligence suppose la personnalité. M. Renan;qui ne veut pas de Dieu personnel, ne peutadmettre une intelligence organisatrice de la nature ; il ne peut admettre qu'une force aveugle, sans raison d'être, et qui ne saurait être un principe d ordre. S'il était conséquent, il de\rait nier V ordre naturel, et ne voir dans h nature qu'un ensemble de faits sans loi, sans principe, sans but, sans raison d'être, et qu'il serait impossible^ par conséquent, d'assujettir à aucune combinaison. Nier Dieu et crdre à un ordre naturel, c'est rompre avec le sens commun .
Jésus croyait à un Dieu réel, personnel; il croyait donc à rorébre naturel; mais il croyait aussi que IHeu avait posé librement les lois qui régissent le monde, et qu'il pouvait librement en suspendre le cours, dans une circonstance donnée. En cela, il se montrait un peu plus philosophe que M. Renan. Dès qu'on admet Dieu, le miracle est possible. Il n'est impossible qu'aux yeux de ceux qui n'admettent dans la nature qu'un fatum sans raison, sans liberté. Mais, en revanche, ces prétendus philosophes ne peuvent, sans contradiction, admettre l'ordre comme le résultat d'une aveugle fatalité ; et ils sont bien obligés de convenir que cette fatalité est mille fois plus mystérieuse que le Dieu vrai, être personnel, vivant par nécessité de nature; intelligence
éternelle qui s'est manifestée dans l'harmonieuse disposition de rnnivers.
Jésus, selon M. Renan, croyait à la possibilité du miracle, à tel point qu'il attribuait à /7/om7?2« tout pouvoir surla nature, au moyen de la foi et de la prière. (P. 257.) Notre écrivain, par cette assertion, a prouvé qu'il ne
' comprenait pas les passages les plus simples de l'Évan* gile. Dans les textes de Mathieu et de Marc auxquels il renvoie, Jésus a enseigné que Dieu pouvait récompenser la foi et la prière de l'homme, en lui donnant le pouvoir de foire des miracks. Est-ce là enseigner que fhommeK^ par lui-môroe,le pouvoir sur la nature? Que signifient les mots de foi et de prière, sinon que Dieu intervient en l'homme qui croit et prie? Jésus n'a attribué qu'à Dieu Ip. pouvoir sur la nature; mais il a enseigné que Dieu peut déléguer ce pouvoir à des hommes de son choix, chargés d une mission divine auprès de l'humanité. Voilà la doctrine évangélique.
On croyait, ajoute notre écrivain, que le Messie devait faire des miracles. Jésus devait donc en faire ou renoncer à son rôle messianique. (P. 257.) En conséquence il se fit thaumaturge. Âux yeux de notre ingénieux savant, c'était là un métier comme un autre. Mais^ pour atténuer le rôle de chariatan qu'il prête à Jésus, il assure que « les meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de mauvaises raisons. )>
^ (P. 258.) Après cet aveu, nous ne sommes plus étonné qu'il en ait tant donné dans son livre en faveur d'une cause ([u'il croit sans doute bonne. Les apôtres, dit-il encore, étaient « dans une poétique ignorance comme sainte Claire et les tressocU, (P. 258.) Jésus était luimême un mystique comme François d'Assise. (làid,) Il fit comme uMoIse, Christophe Golmnb etMahomet, qui
n'ont triomphé des obstacles qu'en tenant compte clia^ que jour de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies raisons de la vérité.» (P.209.)
Tels sont les moyens que M. Renan a inventés pour excuser Jésus d'avoir prétendu faire des miracles, sans en avoir fait; de s'être fait passer pour Dieu sans Fôtre; d'avoir trompé le monde. Celasiîrnilie que, dans la morahi de M. E. Renan, le but justifie les moyens. C'est sans doute à l'aide de cette morale facile qu'il justilie ses procédés peu honnêtes, comme écrivain de la Vie de Jésus. Il poursuit rexceiient but d'arracher des âmes toute idée chrétienne; donc, il peut mentir à l'histoire, dénaturer et tronquer les textes, en altérer le sens, attribuer à Jésus et à l'Évangile des systèmes contraires à la doctrine qu'ils ont enseignée. Ces moyens sont justifiés par le but. Or^ comme chacun est assez disposé k canoniser le but qu'il se propose, il s'ensuit qu'il peut employer tous les moyens pour l'ob* tenir. Telle est la morale que M. Ë. Renan veut mettre à la place de celle de l'Évangile.
Nous avons déjà fait justice des rapprochements que M. Keiian se permet entre Jésus et de simples hommes ou des imposteurs.
Nous sortons de la théorie et nous arrivons aux miracles eux-mêmes. L'énumération qu'en font les Évangiles t^i fatigante ; ks types d§ ce8 miracles offrent pas beaucoup de variété; on ne saurait distinguer ceux que Jésus a faits de ceux qu'onlui aattribués; certaines circonstances qui sentent laj&n§kriê sont peut-6tc6 de l'invention des évangélistes qui étaient préoccupés de théui^e comme ksspirites de nos jours. (P. 259.) Les miracles queJésuserut exéeiOer paraissent mmr été des mirades de guérison. Or la médecine n'était pas
scientifique, et « dans un tel état de connaissances, la présence d'un homme supérieur, traitant le malade avec douceuFi et lui donnant par quelques signes sensibles rassurance de son rétablissement, est souvent un remède décisif, n (P. 260.) Que diront les médecins de ce ^écifique? En voici im autre : « Qui oserait dire que le contact d'une personne exquise ne vaut pas les ressources de la pharmacie?» (likf.) Gela dépend sans doute du résultat que Ton veut obtenir. « Le plaisir de la voir, guérit. » (Ibid.) Nous voudrions voir cette expérience faite sur un aveugle-né. « Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est pas vain. » [îbid.) Tout cela est charmant, mais nous serions curieux de juger do l'etlet de ce sourire sur un cadavre que l'on porte en terre, ou sur un homme mort depuis quatre jours.
Jésus se croyait médecin, parce qu'il considérait la maladie comme une punition du péché ou comme le £ût d'un démon, et que le remède devait être par conséquent une pratique religieuse. Il devait guérir parce qu*il le pouvait, et il k pouvait parce qu'il Adsait des signes, qull souriait doucemetit, qu'il donnait des espérances.
Voilà, il faut en convenir, une é&kiaÊSê explkayon
des miracles de Jésus. Quant aux miracles qui refuseraient de se plier à cette théorie, ce sont des légendes ; c'est connu. Pourquoi sont-ils plutôt légendes que les autres? Eh! mon Dieu, tout simplement parce (|ue M. Renan veut qu'il en soit ainsi. La raison n'est*elle pas plus que suffisante? Jésus aurait été bien osé de faire un miracle que M. Henan ne pourrait pas encadrer dans son petit système. 11 n'en a donc pas fait, et les résurrectbns de morts, par exemple, sont de Tin-
ventîon des éTangélistes, gens crédules qui croydent avoir vu de leurs yeux ce qu'ils n'avaient pas vu. Jésus opérait ses miracles sans effort, d'un seul mot ; mais M. Renan veut qu'il ait eu recours à des procédés théuigiques qui sentent la jonglerie, ou que les apôtres lui en aient prêté. Ce fait est fiiux^ mais M. Renan «m^ qu'il soit vrai. Son procédé touchant les miracles relatifs aux démons est des plus simples. Le démon était un \ieux préjugé répandu universellement; on lui attribuait les maladies nerveuses, la folie, toutes les maladies dont les causes ne sont pas apparentes. Il y avait des hommes qui spéculaient sur la crédulité publique et qui faisaient métier de chasser les démons. Jésus était du nombre. Il avait la faiblesse de croire au démon et aussi celle de croire qu'il le chassait. Encore aujourd'hui, en Orient, selon M. Renan, on croit possédés du démon des gens qui ont seulementquelque bizarrerie. « Une douce parole suffit souvent dans ce cas, ajoute-t>il, pour chasser le démon. » (P. 264.) Un peu plus, M. Renan allait nous dire qu'il en a chassé ainsi pendant sa mission scientifique en Syrie (1). «Tels étaient sans doute, continue-t-il, les moyens employés par Jésus. Qui sait si sa célébrité comme exorciste ne se répandit pas à son insu? » Qui sait ? La question est au moins singulière en [irésonce de l'Évangile qui atteste que Jésus dut précisément sa réputation à ses miracles. Gomment avant d'en faire auraitil eu la réputation de chasser les démons? Ët s'il les
(1) M. Renan fait en note de l'érudition syriaque et grecque pour prouver que le mot : tucspossédé du démon signîflût : tu es fou. Qu'est-ce que cela prouve? Que la folie était regardée comme nn rteultat de rinflaence diabolique. Et «près?
chassait, comment supposer que sa réputation s'établit à son insu? Mais en Orient on obtient, sans savoir pourquoi, la réputation de médecin, de sorcier, de découvreur de trésors. Cette assertion de notre docte
orientaliste est très-curieuse; mais nous connaissons plus d'un habitant de l'Orient qui se permet d'en rire et de hausser les épaules de pitié. 11 nous faudrait d'autres témoignages que le sien pour croire qu'en Orient on n'a pas le sens commun ; il nous faudrait en outre une preuve positive pour que nous puissions admettre que Jésus n'obtint sa réputation de chasser les démons que grâce à l'imbécillité de ses contemporains. L'Évangile atteste que Jésus n'acquit point à son insu la réputation de chasser les démons ; qu'il croyait au démon. Les efforts dé M. Renan pour atténuer le reproche qu'il lui fidt d'avoir abusé de la crédulité publique, ces efforts sont vains. Ou Jésus chassa règlement le démon, ou il fut un charlatan. H n'y a de milieu que pour les hommes qui croient, avec notre écrivain, à une sincérité à plusieurs degrés, et qui professent ce principe : que la ûa justifie les moyens.
Toute l'argumentation de M. Renan suppose la nonexistence du démon. Mais a>t-il dumoins prouvé que le démon n'existe pas? Non. Alors, pourquoi supposet-il qu'il n'existe pas en effet? Il est facile de dire : Le démon n'est qu'un être fmtastique ; la médecine reconnaît des causes naturelles aux eflS^ que l'on croyait diaboliques. Mais il est aussi Cuale de répondre : Le démon est un être réel ; la médecine ne sait pas remonter-aux causes de la plupart des maladies ; elle ne sait que constater des effets qu'elle ne peut conjurer la plupart du temps. Notre écrivain s'imagine-