‹ E. Renan devant la science, ou réfutation de la prétendue Vie de JésusChapitre 19 sur 25 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Nous avons entendu M. E. Renan répéter à satiété que la gloire de Jésus était d'avoir fondé une religion purement intérieure, n'ayant d'autre dogme que YidéaUsmey c'est-à-dire ce systtoie allemand en vertu duquel Dieu et le monde ne seraient que l'idée individuelle élevée à la puissance d'idée générale, absolue, universelle , n'ayant rien de réel et étant cependant tout; lequel tout s'appelle indiiltremment Dieu ou monde, selon qu'il se manifeste au moi. Or, le moi ne trouvant pas en lui de raison de passer du subjectif à l'objectif^ n'en a [las^ par const'quent, pour croire à sa propre réalité ; il se proclame en conséquence idée absolue, universelle, sans savoir ce que c'est que l'absolu et l'universel; il se proclame modestement Dieu et mondey sans se rendre compte ni de ce qu'est Dieu, ni de ce que c'est que le monde. Il se replie sur lui* inéme en toiis sens, afin de trouver une issue pour passer du subjectif à Tobjectif, et, n'en trouvant pas, il reste en lui-même, s'admire^ se déifie, et proclame qu'il est tout, ou plutôt que le tout, c'est lui.

Jésus, étant idéaliste^ n'a pu fonder qu'une religion sans dogmes, sans culte, sans prêtres. C'est une con-

séqueneci du prindpe de M. Renan, confluence peu logique, du reste, car un idéaliste, aussi docile qu'il l'est, ne doit rien admettre de réel, à moins qu'il ne le

démontre, et il n'a pas plus que ses maîtres trouvé le moyen de passer du subjectif à l'objectif. Logiquement, il devrait se renfermer dans son propre subjectif, et ne rien admettre en dehors de son moi. Mais la nature est plus forte que la philosophie allemande, et notre écrivain s'est abaissé jusqu'à parler comme un simple mortel.

U admet donc que Jésus fut un être réel, distinct de cette émanation du moi absolu qui s'appelle Renan; qu'il a fondé une religion n'ayant aucun des caractères de ce qu'on appelle vulgairement ainsi, et qui se réduirait à ce culte idéal rendu & un Dieu idéal par des moyens purement idéaut.

On rencontre des gens qui trouvent cela profond. Quant à nous, nous avouons en toute humilité avoir une intelligence trop bornée pour comprendre des thèses aussi sublimes. Mais il y a bien encore une foule de choses que nous ne comprenons pas dans l'ouvrage de M* Ë. Henan, celle-ci par exemple : que Jésus, qui ne voulait qu'une religion idéale, ait cependant <( jeté avec une rare sûreté de vues les bases d'une Église destinée à durer. » (P. 290.) H lui a même donné pour fondements douze ap6tres. (Ilnd.) H est vrai que notre érudit se bâte de dire que le collège des apô- * très n'avait rien qui senttt le corps sacerdotal régulièrement organisé. » (P. 291.) Cependant, on voit dans l'Évangile que Jésus les choisit pour prêcher , pour baptiser, pour remettre ou retenir les péchés j pour être à la tôte de l'Église qu'ils formeraient des meilleurs éléments de tous les peuples. C'est bien là| ce semble,

une mission saeerdotale. Mais les listes des douze pré- Matent beaucoup d'incertitudes et de contradictions. (làid.) Lesquelles? D'abord pourquoi parler des listes lorsqu'il n*j en a qu'une? Pourquoi parler d'incertitudes et de contradictions, lorsque cette liste est identique dans les évangélistes comme dans tous les monuments historiques? Mais « deux ou trois de ceux qui y figurent restèrent complètement obscur.-, (fbid,) Qu'est-ce que cela prouverait, quand cette assertion serait absolument exacte? De ce que riiistoire no nous aurait pas appris le d«'tail des liu\aiix de tel ou tel apôtre, s'ensuivrait-il que ki liste donnée dans l'Evangile serait inexacte ou incertaine? Mais, ajoute notre savant, « deux au moins, Pierre et Philippe, étaient mariés et avaient des en£mts. (Jbid,) Nous ne voyons pas bien comment cela prouve que la liste des apôtres offre des incertitudes et des contradictions. Qui a jamais prétendu que les apôtres ne devaient pas être mariés?

Après avoir jeté en passant quelques assertions antihistoriques contre le caractère de l'institution apostolique, M. E. Renan divague sur les rapports de Jésus avec les apôtres. Fidèle à son procédé habituel, il prend çà et là quelques mots des Evangiles, les istjle du contexte, les dénature, et y eiitreiuêle des insinuations hypocritement haineuses contre Jésus-Christ et contre ceux qu'il avait choisis pour fonder son Église. 11 parle de la prédication des apôtres pour expliquer la propagiUion du christianisme par F hospitalité orien." tede. (P. 293.) « Otcz, dit<il, l'hospitalité orientale, la propagation du christianisme serait impassible à expliquer, » Alors, illustre érudît, elle est impossible à expliquer pour l'Occident. Le monde romain se con-

vertit comme l'Orient au christianisme. Expliquerezvous aussi cette propagation par l'hospitalité orientale? Mais, du moins, cette hospitalité, Texerçait-on en Orient envers les apôtres? Jésus y comptait si peu, qu'il leur prédisait 1rs persécutions, les \iolences de toutes sortes qu'ils auraient à endurer ; et les faits sont là pour attester qu'il a prédit ce qui est arrivé. Que devient devant l'histoire cette singulière explication de la propagation du christianisme par une hospitalité qui ne fut point exercée en Orient et que TGccident ne connaissait pas? M. Renan devra donc admettre que la propagation du chmHardsme est impossible à expliquer, puisque sa raison n'en est pas une. Or, nous lui demanderons commentYimpossibleesi devenu un fait accompli. Nous savons pourquoi, nous autres chrétiens qui croyons on un Dieu réel inanilesté dans son Verbe pour l'enseignement du monde, dans son Esprit pour exercer sur les âmes une iniluence salutaire; mais M. E. Renan, qui ne croit nî en Dieu ni en son Christ, est obligé de courber la tête devant ce grand lait dont l'éclat réblouit et qu'il ne peut expliquer. Il en donne une raison qui ne soutient pas l'examen, et qu'il prend soin de détruire lui-même, en avouant qu'en Orient on ne hasarde pas une simple politesse avec les per^ sonnes (Tune foi douteuse. (P. 294.) H aurait pu ajouter qu'on y a de la répulsion pour ceux qui n'ont pas la même foi. Voilà pourquoi les apôtres étaient si mal reçus à peu près partout en Orient, et pourquoi les liens créés par Vhospitalité orientale n'auraient pu avoir aucun effet pour la propagation du christianisme, alors même qu'on l'aurait exercée à l'égard des apôtres.

Quant aux miracles opérés par les apôtres, c'était

pur charlatanisme, et leur théurgie ridicnle de\int de droit commun dans (^Église primitive. (P. 295.) C'est M. Renan qui le déclare. Donc, il ne faut pas songer à expliquer par k miraeie la propagation du christianisme. Nous avons apprécié la théorie de notre écrivain sur le mlrade. Passons. Le voici revenu à rÉgKse, Elle n'aurait été qu'une création idéaliste. Les paroles sur lesquelles on s'appuie pour établir que cette Église devait avoir une fonnc extérieure ne sont peutêtre pas do Jésus; lorsque après sa mort dosédises furent établies, ses principaux adoptes n'on firent pas partie, tels furent Joseph d'Arimathie^ Lazare, Marie de Magdala, Nicodème. (PP. 296, 297.) Ne croyez pas que M. Renan s'abaisse jusqu'à essayer de prouver ce qu'il avance. Gomme il n 'a pas de preuves, il s'en passe, et il affirme ce qui lui convient, en couvrant de son silence les faits certains pour leur en substituer de fiiux.

Une Église fondée sur lldéalisme ne doit avoir ni lois ni morale. Notre écrivain admet cette conséquence. « Nulle trace, dit-il, dans l'enseignement de Jésus

d'une morale appliquée ni d'un droit canmiqtte tant soit peu défini. » (P. 297.) Parler de d?'oit canonique à proj)ns de l'enseig^nement de Jésus! Décidément M. Renan a fait peu de progrès au séminaire de Saint- Sulpice; il nV amAme pas acquis les notions les plus élémentaires sur la valeur des termes de la science théologique. Il n'y a pas appris non plus à lire l'Évangile, car on peut dire que l'on y trouve, à chaque page, le contraire de ce qu'il affirme. Il faut que l'ex-séminariste soit bien aveugle pour n'y avoir pas aperçu, à chaque ligne, les préceptes de la plus pure morale. Mais il distingue la morale appliquée d'une autre de

son invention. Nons voudrions bien qu'il nous dît ce que c'est qu'une morale non appliquée. La morale n'est-elle pas la loi dos actes humains? N'est-elle pas essentiellement pratique? Peut-on supposer une morale purement théorique qui n*aît pas son applicaHml La morale non appliquée serait-elle une morale idéa-' liste (pn ne sortirait pas du domaine de Tesprit? Nous serions assez porté à croire >iue telle est la manière dont M. Renan l'enrisage. En effet, lorsqu'on fait preuve d'une si merveilleuse flexibilité pour exeuser les moyens immoraux à cause du but que l'on se propose, on ne peut croire qu'à une morale idéale dont l'application n'a aucune importance. M. E. Renan est libre d'en admettre une de cette sorte, si bon lui semble; mais il nous permettra de lui dire qu'il pousse les choses aux dernières limites de l'inipudenee lorsqu'il affirme que dans l'Évangile il n'y a nulle trace d'une morale appliquée, L'Évangile est entre les mains de tous, et personne ne peut Touvrif sans rencontrer les préceptes de la plus pure morale appliqués à tous les actes de la vie humaine. Le décalogue mosaïque y est reconnu comme obligatoire; et ce code divin qui reur Hsrme en abrégé tous les devoirs religieux, individuels et sociaux de l'homme, y est perfectionné par un ensemble de lois qui font l'admiration même de ceux qui ne veulent ni les pratiquer, ni adorer Celui qui les a promulguées.

Mais M. Renan déclare qu'il n'y a pas trace de morale appliquée dans l'enseigncirient de Jésus, à plus forte raison n'y a-t-il pas trace de dogmes. Il y rencontre « à peine quelques vues sur le Père, le Fils et le Saint-Esprit, dont on tirera plus tard, dit-il, la Trinité et rincamation, mais qui restaient encore à l'état

d'images indéterminées. » (P. 297.) Ainsi lorsque Jésus disait à ses apôtres : « Allez, instruisez les nations; apprenez-4eur à observer ce que je rous ai prescrit; baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit la Trinité n'était qu*à Fétat limage indé* terminée; il envoyait ses apôtres instruire, et il n'avait point dit ce qu'ils auraient à enseigner; il les envoyait dire à tous les peuples d'oÂsemr ce gt^il avait prescrit, et il n'avait point de morale appliquée. On croit vraiment rêver lorsqu'on lit les fantaisies de M. Renan etque l'on connaît tant soit peu l'Évangile. On serait porté à penser qu'il n'a môme pas ouvert ce livre di\in, s'il n'étalait pas au bas de ses pages un si grand luxe de citations. Mais puisqu'il cite l'Évangile, il l'a donc lu; et puisqu'il le cite toujours à contre-sens et qu'il cache ce qu'il ne veut pas dter, que doit-on en conclure^ sinon qu'il a donné d'incontestables preuves de sa mauvaise /ot? Le mot est dur, nous en convenons; ipaîs que Ton nous en indique un autre, si on le peut.

Donc, une Église idéaUste, sans dogmes, sans morale, sans culte, sans prêtres, voilà, selon M. Renan, la première institution de Jésus.

La seconde fut un baptême par le feu et l'esprit. Les apôtres crurentl'avoir reçu après la mort de Jésus, sous la forme dun grand vent et de mèches de feu, (P. 298.) Des mèches de feul le mot n'est pas heureux, illustre académicien. L'Écriture sainte dit langues de feUj expression métaphorique qui désigne parfaitement de/9^tte9 flammes. Mèches de feu n'est conforme ni au texte, ni au goût littéraire, ni au sens commun. Mais il Mait bien chercher à jeter quelque ridicule sur ce grand fait de la présence visible de TEsprit de Dieu qui venait remuer le monde et opérer cette

grande révolution que notre toîvain a si ingénieur

sèment expliquée par l'hospitalité orientale. Votre ridicule n'atteindra pas si haut, monsieur Renan, il retombe sur vous de tout son poids.

Avons-nous besoin de dire que notre écrivain n'a pas compris le baptême de Jésus, et qu'il a confondu les effets qu'il devait produire avec la forme de son administration? Tous les enfants savent cela; mais les savants ne le savent pas, k ce ^*il parait.

Avant de passer à une autre msHtuHm^ M. Renan revient sur son idée fevorite de l'absence complète de dogmes et de morale dans renseignement de Jésus, n prend son ton le plus dogmatique pour l'aifinner. Écoutons le nouveau Messie : « Inutile de faire observer combien l'idée d'un livre religieux, renfermant im code et des articles de foi, était éloignée do la pensée de Jésus. )) (P. 299.) La thèse est changée. 11 s'agit maintenant d'un livre et non plus d'un enscif/nement. Mais renseignement oral, soigneusement conservé et transmis, ne vaut-il pas mieux qu'un livre? Jésus ne fit point de livre^ c'est incontestable; mais s'ensuit-il qu'il n'ait rien enseigné? Deux Mis éclatent dans les Évangiles : Jésus-Ghnst a enseigné; Jésus-Christ a confié à ses apôtres le soin de répandre son enseignement. Donc cet enseignement fut positif. Mais pourquoi pas de livres? Ehl mon Dieu, la raison en est bien simple. Jésus n'était ni un philosophe ni un novateur; il ne détruisait pas la religion primitive qui avait ses livres sacrés, et il n'enseii^nait pas seulement pour ceux qui sauraient lire. A ses yeux, les déshérités de la science, qui formeront toujours la presque totalité du genre humain, puisqu'il y en aura tant que le travail quotidien sera une nécessité sociale, ces déshé-

rités avaient autant de droit à la vérité que les savants. Or, ce n'f'st qiiopar ï emeifjnement oral que l'on pourra donner satisfaction à ce droit. Voilà pourquoi Jésus enseigna de vive voix^ que ses apôtres enseignèrent de vive voix.

Mais Jésus a-t-il défendu démettre ses enseignements par écrit pour ceux qui sauraient lire? Jamais. Aussi voyons-nous plusieurs des apdtres écrirOySoit des Évangiles, soit des lettres, pour transmettre renseignement divin. Mais ces écrits n'avaient pas, dit M. Renan, le caractère de Hwes taerés comme ceux des autres religbns; ils ne contenaient pas, excepté l'Apocalypse, de nouvelles révélations. Nous fortifierons Tobjection en disant que rApocalypse elle-môme n'en contenait pas, mais qu'elle contient seulement des propliéties encadrées dans les dof^mes et la morale les autres livres apostoliques. Pourquoi en fut-il ainsi? Nous nous étonnons d'être oblit^é d'en donner la raison. L'homme le plus simple comprend que les apôtres n'étaient pas des révélateurs, mais les échos du seul révélateur, qui était Jésus-Christ. Ils ne devaient donc que dire ce qu'ils amderU entendu et vu. Mais pourquoi n'ont-ils pas &it de livres complets? Si M. Renan eût été là pour leur donner des conseils littéraires, ils eussent mieux fait peut-être. Mais, enfin, ces pauvres ignorants que l'on nomme apôtres n'avaient pas de prétentions littéraires. S'ils ont écrit quelque peu, c'était pour l'édification des fidèles qui ne pouvaient plus entendre la parole apostolique ; pour leur rappeler quelques points de rcnsLuiinenient divin. Ils savaient que renst'iî;nenient oral suppléerait au reste^ et que cet enseignement serait conservé intact sous la sauvegarde de la lradi/»ofi'universelle,et sous celle del'ËspritdeDieu.

C'était là, sans doute, iine illusion aux yeux de M. Renan. C'est, pour tout vrai chrétiea, un fait parfaitement justifié jusqu'à nos jours.

Notons que notre savant .en appelle encore, en faveur de ses théories sur les livres saints, à son fameux texte de Papias (p. â97^ itofe},.où l'on ne trouve pas un mot qui lui soit &vorable.

Revenons aux insHiuHûns de Jésus. M. Renan n*en trouve plus d'autres dans rÉvangile que celle de reii'* charistie. H en parle avec autant de science et de bonne foi que de l'Église et du baptême.

u La secte (lisez VKglisé) n'avait-elle pas quelque sacrement, quel({ue rite, quelque, si^^ne de ralliement? Elle en avait un que toutes les traditions font remonter jusqu'à Jésus. » (P. 299.)

Ce sacrement, ce rite, ce signe de ralliement était, selon M. Renan, FËiicharistie. Il n'en connaît qu'tm, à ce qu'il paraît; cq[iendant il a parlé du baptême, qui était bien un rite positif; et, avec un peu de bonne volonté, il en eût découvert plusieurs autres. Mais notre écrivain veut que l'Église primitive n'ait eu qu'un sacrement f un rite^ un signe de ralliement :

Â-t-il du moins donné une idée juste de l'Eucharistie? On va en juger. Voici son système :

(f Une des idées favorites de Jésus était qu'il était le pain nouveau dont l'humanité allait vivre. » (P. 299.) Cette idée, yernie de l Eucharistie, prenait quelquefois dans sa bouche des formes singulièrement concrètes. Telles étaient ces expressions : « Je suis le pain de vie n descendu du ciel ; oehii qui ne mange pas de oe pain

(( n'aura pas la vie en lui (1). Lo pain que je donnerai, « c'est ma chair. Si vous ne mandez la chair du Fils « de l'homme, vous n'aurez pas la vie en vous. Ma « chair est véritablement une nourriture^ et mon sang tt est véritablement un breuvage. »

M. Renan appelle cela une obstmaHm dans le pa^ radoxe, (P. 301.) Il aurait dft prouver d'abord que c'était ttn paradoxe et non pas une vérité. Dans ce dernier cas, ce que notre élégant écrivain appelle obstination ne serait qu'une affirmation positive» Or, l'affirmation de la vérité n'est jamais une ofjstination , ou, si l'on veut lui donner ce nom^ il faudra entendi'e par là l'accomplissement d'un devoir.

La vérité certaine doit être al'flrmée avec constance.

M. Renan appelle encore les paroles de Jésus loie prédication bizarre, (Ibid,) C'est supposer encore qu'elle n*était pas l'expression ô*ime vérité. Nous convenons que la vérité peut paraître bizarre à certains esprits; maie est-ce la faute de la vérité, ou bien celle de ces esprits eux-mêmes qui ne sont pas capables de la -voir telle gu'elle est? Les esprits bizarres aperçoivent les choses autrement qu'elles ne sont. Il n'est donc pas étonnant que la vérité leur semble bizarre et paradoxale, et que l'erreur leur paraisse vérité.

(1) M. E. Renaa part, en tout ceci, de données tirées de l'Évangile de saint îeao; ce qui ne l'empêche pas de dire en note qQ*»2 n'est pa» permis de les croire exactes, parée qu^eltes sont tirées de saint Jean. (P. 300, note 3.) S'il n'fist pas permis de les croire exactes, pourquoi s'appuie-(-il sur elles? Saint Jean raconte que les expressions de Jésus éloignèrent de lui plusieurs personnes. M. Renan admet ce fait en mettant en doute ia doctrine. Gomment n'a-t-îl pas remarqué que e'est précisément la doctrine qui est la roiiofi du Ikit?

Tel pourrait Lien être le cas de l'esprit de M. Renan. Rien d'étonnant donc qu'il ne voie que bizarrerie et parado.re dans la doctrine de Jésus sur l'Eucharistie. Il eût fait le même honneur à tous les autres points de cette doctrine, s'il eût bien voulu la présenter telle qu'il l'enseigne. Il a préféré, nous ne savons pourquoi, la dénaturer, afin de paraître lui donner quelques fiades éloges. U valait mieux, monsieur Renan, présenter dans toute leur nudité les paradoxes et les bizarreries de Jésus, que de les revêtir des formes vaporeuses et creuses de Tidéalisme allemand. À chaeiin ce qui lui appartient. Laissez à l'école d*Hégel ses théories, et à Jésus sa doctrine* Il voiis sera permis de donner la préférence à Hégel sur Jésus ; d'apjielcr la doctrine de notre divin Maître bizarrerie et paradoxe; mais aussi il sera permis à chacun de penser autrement que vous, et d'attribuer à votre hégélianisiiie !< s épîthètes que vous prodii^uez au christianisme. Un pourra établir une comparaison entre les deux doctrines, et voir quelle est la plus claire et la plus utile, de celle de Hégel qui ne peut rien affirmer en dehors de son subjectif, pour tequel Dieu et le monde, la vertu et le crime, la lumière et les ténèbres, la vérité et Verreur, ne sont que des formes vides et sans valeur d'un subjectif qui ignore sa propre nature; ou de celle JésusF- Christ, qui enseigne Dieu créateur de la nature, se manifestant dans ses œuvres et par son Verbe, expression nécessaire de ce qui cst^ ou vérité essentielle; qui a découvert à l'homme son principe, sa nature, sa destinée; qui a posé la vérité et le bien comme deux émanations réelles de l'Être infini qui existe par nécessité de nature; lequel gouverne par sa puissance le monde qu'il a créé, et le temps avec lequel il a mesuré l'exis^

tenoe des êtres contingents. On verra laquelle de ces deux doctrines satisfait le mieux l'intelligence; s'il est plus utile à la société de faire de la vertu un moty que d'en faire une réalité; de transformer la conscience en

une forme indéterminée, ou de Taccepter comme le témoignage divin qni retentit au fond de notre /Ime. On comprendra enfin de <piel roté est la bizarrerie et le paradoxe^ de quel côté est la vrritc.

Mais M. Renan se garde bien d'entrer dans ces détails. Pour rehausser ildéalisme, il l'attribue faussement à Jésus ; et pour rahaisser en même temps l'enseignement de Jésus, il l'appelle bizarre ^paradoxal. Conciliera qui pourra ces assertions contradictoires. L'idéaliste ne l'essayera pas, car il a émis ce principe : que la vérité consiste dam la contradiction» Cet axiome est plus mystérieux pour nous que l'Eucharistie.

Mais continuons d'exposer le système de M. Renan touchant ce sacrement.

« Les traditions apostoliques à ce sujet, dit-il, sont fort divergentes et probablement incomplètes à dessein. » (P. 802.) La preuve, c'est que les trois premiers évangùlistes, qui n'avaient point enregistré la promesse de TEucharistie, ont rapporté son institution; tandis que saint Jean, qui a raconté la promesse^ n'a point mentionné l'institution.

' Ceci prouve une fois de plus que saint Jean n'a écrit que pour comp^terles récifs de ses devanciers, comme tout le monde l'admet. De ce que saint Jean complète ■ces récits, s'ensuit-il qu'il soit en divcryence avec eux? Sa doctrine, en racontant la promesse^ difFèret-elle de celle qui est enseignée par les autres évangélistes qui ont raconté I ntsdtution? M. Uenan ne le prétend pas, et pour cause. Alors, où est la diver-

^met? La pimmm» ne 8uppose-4-eUe pas, au eon«traire, rinstitution qui la suivit? et saint Jean, qui ne Toulait que compléter ses devanciers, étai^41 obligé de raconter un fait qui se trouve dans les trois premiers évangélistes d'une manière identique et. avec ses circonstances?

Notre écrivain n'a pas trouvé d'autres preuves pour étayer la prétendue divergence qu'il a affirmée, et il se hâte de passer à un tableau de fantaisie sur les repas de Jésus où Ton aurait mangé du pain et du poisson (i). U affecte de rapprocher les repas ordinaires où Jésus mangea du poisson avec les disciples, sur les bords du lac de Tibériade, avec rinstitution eucharistique qui eut lieu la veille de sa mort, et, ainsi, il contredit formellement les évangélistes. G*est là, du reste, chez lui afEedre d'habitude, de rapprocher plusieurs fiûts qui n'ont entre eux aucun rapport, pour en fabriquer un d'une nouvelle espèce. Ce procédé historique ne manque pas d'originalité ; il a même son utilité quand du veut faire une histoire toute neuve, en dehors des documents historiques. M. Renan, voulant parler des repas delà communauté naissante, devait poétiquement mention-

(i) Pour faire le savant^ M. Renaa rapproche en note des itiodestes repas de Jésos où le poàsofi est mentiomié Ponoqromme ixerz. Ce mot grec, qui sigiiifie pmSmm, fut employé

par les premiers chrétiens, du temps des persécutions, pour se reconnaître sans se découvrir aux persécuteurs; il fat employé, parce qu'ils trouvèrent dans chaque lettrt-de ce mot un abrégé de la vérité fondamentale dn ehriitianisme : UowSc XpiffToc ecoS Ti^ Jm^, « JéBus^Christ, fils do Diou, sauveur. » Quelle analogie y a-t-U entre cet anagramme et les poissons que Jésus mangea pendant sa vie mortelle? Mais il fallait faire illusion aux ignorants et se faire croire savant»

ner les poissons que Ton y mangeait; il suppm en outre qu'on y entretenait des canvenaHons pleines de gaieté et de charme. (P. 308.) Les évangélistes n*en disent rien ; mais la poésie n'a-t-elle pas des droits?

« La participation au môme pain, ajoute notre écrivain , était considérée comme un signe de communion, de lien réciproque. Le Maître usait à cet égard de termes extrêmement énergiques qui furent pris plus tard avec une littéraiité eiïréikéQ* »

Cette énergique explication de la doctrine eucharis* tique a un petit défaut. U n'est pas mi que le pain fût généralement considéré, pendant la He de Jésus-Christ, comme un signe de communion. Il n'en fut ainsi que du pain spécialement chmsi par Jésus, à Ut dernière cène, la veille de sa mort. Ce fut seulement alors qu'il prit du pain, le bénit, le rompit et le distribua à ses apôtres en disant : « Prenez et mangez, ceci est mon corps; » qu'il prit ensuite une coupe oii il y avait du "vin et la donna à ses disciples en disant : « Prenez et buvez-en tous, ceci est mon sang, le sang 4e la Nouvelle Alliance qui sera répandu pour plusieurs, pour la rémission des péchés. »

M. Renan ne veut pas que l'on entende ces paroles dans leur sens littéral. Pourquoi? Parce que Jésus, trèsmaiériaUste dans f expression^ était três4déaUste dam les conceptions. Le fait est qu'il ne fut ni l'un ni l'autre et qu'il parla toujours avec une simplicité iouic divine. La simplicité est le carnctère frappant de tous ses enseignements, clairs et limpides comme la vérité elle-même, et capables d'être compris par les plus ignorants comme par les plus savants, dès que les uns et les autres les lisent sans préjugés et avec un cceur pur. Vous le savez hien, monsieur Renan ; Jésus ne fut pas plus idéaliste

dans 868 concepUonsque matérialiste dans ses expressions. Sa parole ne fut que l'expression précise et claire didées précises et daires. Poussé par une haine dissimulée mais profonde contre son ouvre divine, vous

l'avez défigurée de parti pris ; mais puisque vous avez lu l'Évangile, votre conscience proteste contre ce que vous avez écrit. Vous savez bien que vous n'avez pas dit la vérité ; que vous n'avez pas exposé avec sincérité la doctrine évangélique.

Jésus n'a pas fait d'équivoques, et il les a condamnées formellement. Ses apôtres ont pris sa parole comme l'expression de la vérité. L'Église en a fiiit autant. Vo^ pourquoi rSucharistie fut toujours un des dogmes fondamentaux du ehristianisme. Ce ne sont pas les deux pagesde M. Renan sur les prétendues métajj^res de Jésusqui contre-balanceront la netteté de ses expresâons et la clarté des faits qui attestent qu'il a institué TEucharistie telle que l'Eglise l'a toujours admise depuis l'origine du christianisme jusqu'à nos jours.

ly* MKTIt.

CfiAPlïRË XIX

et d'cnudtetlMi.

On a VU dans le chapitre précédent quelle pauvre idée M. E. Renan s'est feîte de l'œuvre de Jésus- Christ, n aurait pris à tâche de ne rien comprendre à

l'Évangile, qu'il n'eût pas mieux réussi. Quelle opinion doit-on se former de Jésus d'après les institutions que notre écrivain lui a attribuées? Il a mentionné l'Église pour dire que cette Église n'était qu'un mythe ; il a nommé le baptême pour n'en taire qu'un rite ridicule et sans réalité ; il n'a parlé de l'eucharistie que pour nier ce qui constitue ce rite divin. Il a réduit à cela le christianisme primitif, tel qu'il sortit des enseignements de Jésus. Aucune organisation, aucun dogme, aucun rîte^ aucun sacerdoce, telle fut Tœuvre de Jésus, d'après M. Renan. Qui pourra reconnaître, dans ce vain fantôme, ce christianisme qui, en trois siècles, gagna à sa cause le monde civilisé; qui imprima à la société entière ce mouvement mural et civilisateur qui n'ajamaisété dtîpassé depuis, (pii est resté le type le plus pur du vrai progrès, de l'ordre dans la liberté? Pouvons-nous croire que M.. E. Renan n'ait pas aperçu dans les enseignements de Jésus ces vé<

rités premières et fondamentales qui y sont si souvent eiprimées, sur Dieu et l'honmie; sur leurs rapports; sur les lois divines et les devoirs religieux qui en d^ coulent; sur Torigine et la destinée de l'homme et de la société ; sur ces devoirs réciproques qui sont imposés h chaque individu vis-à-vis de ses semblahles et de la société elle-même, devoirs qui supposent des droits; et cette harmonieuse compensation des uns par les autres^ de laciuelle résulte le bien individuel et la forte organisation du corps social? Pouvons-nous croire qu'il n'ait pas aperçu cette Église, cette société religieuse où le despotisme n'est pas plus possible que la licence^ qui proteste, par son organisation aussi forte que simple^ contre les excès en sens contraires dont elle a été l'objet, et qui reste debout comme le type le plus pur sur lequel la société dvile eUe-mème puisse se former? Pouvons-nous croire qu'il n'a pas aperçu ce sacerdoce divin, purifié de tout élément immoral, et dispensateur de moyens de régénération qui correspondent à tous les besoins de l'âme humaine? Non, nous ne pouvons croire que M. E. Renan n'ait pas vu tout cela dans l'Évangile, car ce christianisme y apparaît à chaque ligne. S'il n'y a aperçu qu'un vague idéalisme qui n'y est pas, c'est qu'il a voulu, de parti pris, fermer les yeux pour ne rien voir et pour s'autoriser à mettre ses illusions k la place de la réalité* C'est sous l'impression de ce parti pris qu'il a encore composé son chapitre sur « la progression croissante d'enthoudasme et d'exaltation. » Cette progression n'existe que dans son imagination. Les derniers mois de la vie de Jésus se passèrent dans le calme le plus parfait, comme ceux qui les avaient précédés : môme simplicité dans renseignement, dans l'opération des

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