CHAPITRE XXIII
Demlère wemaioc de JtéMwt».
C'est surtout lorsque l'on compare le récit de la mort de Jésus dans le livre de M. Renan et dans rËvangile^ que Tou sent combien le roman prétentieux de notre académicien est loin, mdme au point de vue purement littéraire^ de Thistoire racontée dans sa noble simplidté. On sent, dans les pages de M. Renan, un cœur sec et un esprit faux à la torture ; dans les pages des évangélistes , l'âme candide et pure d'hommes sincères qui n'ont d'autre prétention que de dire simplement ce qu'ils ont vu et entendu. Ces derniers, par leurs candides rt'cits, arrachent des larmes; l'académicien fait partager sa propre insensibilité; malgré ses prétentions aux élégances du sentiment, il n'est parvenu qu'à écrire wne caricature du récit évangélique. n £ùt de Jésus unambitieux avide d'honneurs (p. 374), et qui est flatté du triomphe que lui préparent qudques (joUléens (p. 375); son agonie est transformée par lui en regrets à propos des claires fontaines, des vignes et des figuiers de son pays natal, et « des jeunes filles qui auraient peut-être consenti à l'aimer 111» (P. 379.)
Cette dernière infamie ne peut nous inspirer qu'une
profonde pitié pour celui qui a osé la laisser couler de sa plume impie.
M. Renan, qui veut que Jésus ait été si </a2 auparavant (p. 377), lui attribue, au moment de la Passion, un ressentiment sombre (p. 371) contre ses ennemis.
Qui pourrait reconnaître à ces traits l'Homme-Dieu doux et humble de cceur, qui se laissa conduire à k mort comme un apteau, sans jeter une seule plainte, dont le dernier mot Ait : a Mon Pèrel pardonne^leur, ils ne savent ce qu'ils font I j>
M. Renan prend le parti du traître Judas : les apôtres ont noirci ce pauvre homme par jalousie; on aété tit" jifstek son égard (p. 380 ot suiv.); il y a eu dans son fait plus de ma/adresse que de pe9'v<'rsilé. (P. 382.) Il a ou ses dénonciateurs ; il y en a bien ou dans les hommes sincères qui faisaient partie des sueii'trs secrètes des républicains I C'est M. Renan qui le dit pour excuser Judas. (Ibid.) La raison est magnifique I Ënân, Judas ne fut pas si méchant puisqu'il « se repentit et, diê-on^ se donna la mort. (làid,) Ge dit-on est le sublime du genre!
n est tout naturel, monsieur Renan, que tous plai* diez les circonstances atténuantes en faveur de Judas,
c'est votre propre cause que vous défendez.
Apr^s avoir défiguré le récit de ragoiiie et delà trahison de Judas, notre auteur parle de la dernière Cène (i). Il ne s'y passa rien d'extraordinaire, dit-il
(<) M. Henan pr(''tend que le souper du jeudi n'était pas le festin rituel de la Pùque; que les synoptiques ne sont tronnpés d un jour, et que saint Jean « suppose formellement que Jésus iDOonit le jour même où Ton mangeait l'agneau.» « Le Talmnd, aJonta*t->il» foitaïuti moiiilr lAavs IsMîiJé cb M-
^. 385); c*e8t rîmagination des chrétiens qui l'embelfit dans la suite. <c Dans ce repas, ajouto-t il, omM que dani beattcoup Vautres, Jésus pratiqua son rite mystérieux de la fraction du pain, n Les mots : amsi que
dans beancoii/j cVai/tres^ constituent un impudent mensonge. M. Uonan iif pourrait trouver dans les évangélistes même une aijparence de preuve à l'appui de ce qu'il a avancé. Continuons de citer notre romancier : « Gomme on crut de bonne hmre que le repas en question eut lieu le jour de Pâques et fut le festin pascal, ridée vint naturellement que Tinstitution eucharis^ tique se fit à ce moment suprême. » (P. 386.) Autant d'erreurs matériéUes que de mots. Jamais on ne crut que le repas avait eu fieu le jour de Pâques, c'est^dire le samedi. On sut toujours dans TÉglise qu'il eut
que. » (P. 383, texte et note 2.) La Pâque était le samedi. Jésus mourut la veille, c'est-à-dire le vendredi. Saint Jean le dit formellement, nous ea convenons ; maïs les trois premiers évaDgélistes le disent également, quoique M. Renan ptétenda le contraire. Saint Mathieu place le repas pascal le jeudi soir, et fait comparaître Jésus devant ses juges le vendredi matin. (xxvii,<.) Saint Marc met aussi le repas pascal le jeudi soir; après quoiJôsus fut trahi par Judas pendant la nuit (xiv, S7), et comparut ensuite devant ses juges. Le récit de saint Luc est analegue. Saint Jean raconte que le repas pascal eut lieu aomt le jour de la fête de Pdqucs (xm, i) qui correspond au vendredi. « Donc, conclut M. Renan, il ne s'accorde pas avec les trois autres évangélistes qui le mettent le jeudi soir, » Ceci prouve simplement l'ignorance de M. Renan, qui ne sait pas même comment on comptait les jours chez les Juifs. Cependant la même manière de les compter s'est toujours maintenue non-seulement chez les Juifs, mais chez la plupart des peuples de l'Orient et dans VEglise chrétienne. On Tipi comprend donc pas comment un homme qui se croît si grand orientaliste, et qui a dû apprendre au séminaire au moins comment, dans PEgUse, on compte les jours, n*ait pat su que le jour est suppuÂ^ chea les Orien-
lieu iti veiUe, et que cette \eille oommençait le Jeudi
soir; aussi est-ce au jeudi que Ton a toujours fixé Tinstitution de l'Eucharistie. L'nlee de la fixer ainsi vint d'autant plus naturellement qu'elle est formellement et en toutes lettres dans les Évangiles. On n'eut donc besoin que de les lire pour le savoir, et l'on n'a besoin que de les ouvrir encore aiyourd'hui pour se convaincre que ce fut à 1^ Gène eucharistique que Jésus institua le sacrifice mystique de la Nouvelle Alliance en disant à ses disciples : « Ceci est mon corps qui sera livré pour vous; ceci est mon sang, le sang de la Nouvelle Alliance, qui est répandu pour vous. PaiUs cect en mémoire de moi. n
M. Renan, qui aime à revenir toujours sur ses mêmes
taux et dans rBglise, àu mA* au soir, et non du matin an
matin. Ce que l'on appelle aujourd'hui Je jeudi soir ô&ns notre manière occidentale de compter, était le commencement du vendredi. Les quatre évangélistes sont parfaitement d'accord, et ce n'est que par suite de son ignorance d'un làit connu de tout le monde que IL Renan a supposé qu'ils étaient en désaccord. M. Renan prétend que le repas du jeudi soir ne put être le repas pascal. Noua lui clt;manderons si Jésus, qui savait qu'il devait mourir le vendredi, ne pouvait pss avanoer l'heure de la manducation de la pftque. Nous pensons qq'il Ta fait, et pour d'excellentes raisons. En voici une qui nous semble pôremptoire. C'est par la mort de Jésus que l'Ancienne Alliance devait être consommée. Jésus était le véritable agneau j^ascal] celui de l'ancienne loi n'était qu'une figwn. Le sacrUlceda véritable agneau devait remplacer celui de l'agneau figuratif. Jésus devait donc, avant de mourir, établir le rite de son immolation mystique, qui devait être perpétué dans son Eglise, avant d'abolir, par sa mort, le sacrilice figuratif de l'agneau pascal. Vpilà pourquoi il institua reoeharistie la veille du jour où les Juifs de- Yaient manger l'agneau pascal figuratif, et qu'il se sacrifia, C0 jour-là même» pour êtrâ la pàqw de la Nouvelle Alliaoee*
erreurs (i), soutient que saint Jean a ignoré l'institution de rSucharistie^ parce qu'il n'en a pas parié. D*abord, ill'auraiteonnuepar les trois premiers évan-
gélistes, si l'on pouvait raisonnablement supposer qu'il l'eût iernoH'o lui-mAme. Nous ferons de nouveau remarquer h M. Renan que Jean a complété les trois premiers Évanpriles, et que c'est pour cette raison qu'il n'a pas donné les faits qui y sont rapporti's avec toutes leurs circonstances. Conclure, de son silence, qu'il n'a pas connu les faits rapportés dans les évai^élistos qui avaient écrit avant lui^ c'est un peu abuser de la faci«lité de tirer des [^conséquences fausses de faits mal compris.
Dans ce chapitre, M* Renan, selon son habitude, cherche à mettre en contradiction les évangélistes sur
quel(jues circonstances des faits qu'ils racontent, H eût mieux fait d'observer que ces ciicoiislaiiccs sont différentes et non rnntrad/ctoires^ et (ju'elles peuvent trèsbien se placer les unes à coté des autres. On arrive ainsi à compléter les faits, et Ton n'y trouve rien qui s'exclue. Mais cette méthode était trop raisonnable pour être admise par un écrivain qui voulait, de parti pris, discréditer rËvaugile (2).
[{) !1 ne trouve pas que les (discours rapportés par saint Jean à \h dernière cène soient authentique»», parce qu'ils ne sont pas 'lu s///fe de Jésus. N'en déplaise à notre illustre littérateur, nous croyons que saint Jean connut mieux que lui le style de Jésus, et que s'il donna ses discours tels que nous les lisons dans son Evangile, c'est qno .mus les prononça. M. Renan eiit mieux fait de juc;er le styhj de Jésus par ses discours rapportés dans saint Jean, qup de critiquer ces discours d'après l'idée qu'il a bien voulu se former de ce style. «Le moipetUs enfants est du style de Jean,» dit-il.Qui lui a dit que saint Jean n'a pas imité le style de Jésus t
(2) P. 391, note % M* Renan repioche de nouveau à saint
Quant à la procédure suivie contre Jéaus, elle était conforme au droit établi, selon M. Renan, qui s'en réfère au Talmud. On voulait conTaincre Jésus d'avoir cherché à séduire le peuple, et on avait suborné deui témoins à cet effet. Fort bien; mais le diffidle était d'établir que Jésus eût cherché à séduire le peuple. Jésus, sur ce point, renvoyait k sa doctrine. Il avait ensei^é le maintien de la loi Mosaïque ; il enseignait que les prophéties devaient être accomplies.
Sur ces deux points fondamentaux, il était parfaitement dons h loi. Il enseignait qu'il était le Messie. Sur ce point, il ne pouvait être repris légalement, puisqu'en effet le Messie était attendu. Toute procédure contre lui devait donc se borner à l'examen des preuves de sa mission. Or, c'est là précisément ce que ses prétendus juges n'osèrent pas Mre. Ils lui demandèrent s'ils était le Christ^ fib de Dieu; il répondit affirmativement, et c'est sur cette réponse qu'il fut condamné à mort.
Était-ce un crime digne de mort de se dire le Messie, lorsque toute la religion de la nation était fondée sur ce Messie annoncé par tous les prophètes? Évidemment, non.
Mathieu et à ssiot Marc leur prétendue erreur but le repas pascal. Nous répétons de nouveau que cette erreur n*exi8(e pas, et que M. Renan a fait preuve d'une ignorance peu COIB" mune en la leur attribuant. Mais plus il se trompe, plus H lioutàle constater; c'est ainsi qu'à îa page 319, il donne encore la même preuve d'ignorance en disant : « On était au matindujuur ah Ton devait manger l'agneau pascal (vendredi 14 de Nisan = 3 avril).» On était bien, en e(l'et,à ce que nous appelons aujourd'hui en France le vendredi saint , mais, pour les Juifs, le vendredi était commencé dès la veille au soir.
En présence de l'affirmation de Jésus, les prêtres devaient examiner la doctrine et les œuvres auxquelles Jésus les renvoyait. Ils s'y refusèrent et prononcèrent leur inique sentence.
Quoi qu'en dise M. Renan, d'après M. Salvador, cette sentence fut aussi injuste en elle-même que con> traire à toute espèce de droit établi. D'après le droit talmudiste, aucun Messie ne pourra être reconnu par le peuple juif, puisqu'il suffit de dire qu'on l'est pour être mis à mort. Le prétendu droit inventé par les Talmudistes pour les besoins de la cause, est aussi contraire à la Bible qu'au sentiment naturel do la justice et au bon sens. M. Renan n'a donc ni apprécié sainoment la cause, ni connu la doctrine biblique, ni tenu compte de la doctrine évangélique, lorsqu'il s'est exprimé ainsi : u Au point de vue du judaïsme orthodoxe, il (Jésus) était bien vraiment un blasphémateur^ un destrueiêur du culte étahU; or, ces crimes étaient punis de mort par la loi. » (P. 397.) (I). Jésus ne blasphéma jamais contre une loi divine qu'il venait promulguer au contraire pour le monde entier; il n'était point un destructeur du cuite établi, puisqu'il dédarait au contraire qu'il venait Vaccomplir, selon les prophéties. En se disant le Messie, il était dans la loi ; c'était à ceux qui ne croyaient pas à sa mission d'examiner sans préjugés ses œuvres. Ils n'osèrent pas le faire, dans la crainte d'être confondus, et M. Renan lui-même avoue qu'ils ne cherchèrent que des prétextes. (Idid.) Est-ce ainsi que devaient agir des hommes intègres qui connaissaient les prophéties, qui savaient que le monde
(1) M. Renan revient à satiété sur cette faune théorie, partteulièrameot à la page 411.
entier attendait le Messie à l'époque où parut Jésus?
Nous passons sur les peut-être^ les dit-on^ les on peut douter y qui se multiplient à satiété dans l'insipide narration que notre romancier a faite de la Passion de Jésus. Il est évident qu*il ne raconte qu*à regret. Il passe sous silence ce qui ne lui convient pas ; il ôte k tous les faits leur vrai caractère \ il s*opinifttre dans le doute pour les raisons les plus futiles; il se perd en observations oiseuses, en petits rapprochements dénués d'à-propos. Enlin, il est parvenu à enlever à ce grand drame delà Passion, si touchant dans les simples récits des évangélistes, tout ce qu'il présente de grandeur et de sublime abnégation. Nous avons rarement lu quelque chose de plus insupportable que les derniers chapitres de la prétendue Vie de Jésus,