‹ E. Renan et M. BerthelotChapitre 10 sur 28 · Ary Renan · texte numérisé non relu

Ary Renan

mains de Thomme, et il ne faut pas trop haïr ce côté de notre nature, car c*est là une condition matérielle de l'existence de nos civilisations. Le rêve du solitaire indien est tout aussi idéal que le nôtre : mais il n*a point réussi à soutenir une civilisation progressive et non sujette à une ruine sans retour.

Ici, je vois beaucoup de choses qui me montrent plus clairement par contraste les avantages du système français : je cause souvent avec les privcU docent scientifiques : leur vie est bien plus misérable que la nôtre, et les instruments de travail leur manquent bien plus complètement. Le peu d'indépendance qu*ils pourraient avoir en compensation, est plutôt virtuel que réel ; car Thomme très pauvre ne peut guère être regardé comme vraiment libre. Quant aux professeurs proprement dits, je ne sais si la direction de cinquante élèves, assujettis à exécuter un cours régulier de cent cinquante manipulations toujours identiques, n*équivaut pas aux examens et aux doubles fonctions, pour la neutralisation de l'activité scientifique. Un seul avantage existe ici : Tabsence des préoccupations ambitieuses, qui perdent tous nos savants dès qu'ils arrivent à Tâge mûr; mais en retour, l'horizon est étroit, et Ton ne peut guère acquérir ce sentiment vif et général des choses, que l'on trouve à Paris. Toutes choses, je crois, doivent être vues à la fois de près et de loin : ici je suis bien plus optimiste relativement au système français, dont nous connaissions si bien les énormes inconvénients. Mais les avantages du

système allemand, bon à exalter comme élément de contraste, se voient ici avec ce mélange de compensations et d'imperfections 9 qui caractérise toute chose humaine. Nous faisons Téloge du libre développement individuel de TAUemagne, opposé aux chaînes de notre centralisation, et les Allemands se plaignent de l'impuissance de Tindividu et de la force que donne aux Français cette grande machine unitaire pour leurs travaux scientifiques.

Embrassez pour moi le Baby, et présentez mes respects à madame Renan et à mademoiselle Renan. Je leur adresse un œillet de Kœnigstuhl.

Tout à vous,

 MONSIEUR BERTHELOT

Cannes, 18 septembre 1858.

Nous voici au fond de la Provence, cher ami, et fort satisfait du choix que nous avons fait de ce beau pays. Pour la grandeur et le ton chaud de ses paysages, je n'ai rien vu qui le surpass&t.

Ces montagnes cendrées, cet aspect aride et brûlé a quelque chose de frappant. L'atmosphère est plus étrange encore : il est imprégné des parfums de toute espèce, qui forment la principale production de ces pays et répandent dans l'air quelque chose d'eni-

vrant. Les palmiers, les orangers, les aloës énormes, les cactus, et surtout le ton rougeàtre de toutes choses font croire qu'on est transporté en Orient. Le soleil est terrible, quand on le reçoit directement : mais l'ombre est délicieuse, et, somme toute, on est bien moins gêné par le chaud qu'à Paris. Chez nous, la chaleur est un excès, une sorte de fièvre du temps. Ici c'est l'ordinaire, le tempérament normal, la pleine et calme possession.

Nous avons fait notre quartier général à Cannes; de là nous avons rayonné sur Grasse, qui nous a ravis, et sur Antibes et Yence, qui nous ont offert, la seconde ville du moins , des sites grandioses de montagnes et Taspect d'une de ces vieilles villes, pourrissant depuis des siècles sur leurs vieilles bases. Je n'ai rien vu de si vieux ici, que cette image vivante du passé. Nous voulions voir aussi Fréjus; mais la pluie, qui n'était pas tombée du mois de mars, a conmiencé hier soir : en conséquence, je crois prudent de quitter le Var, ces paysages n'ayant leur prix que par le soleil.

Nous allons regagner Aix, puis le Rhône et les grandes antiquités. En somme, nous sommes très contents : ce soleil franc et pur fait un bien infini. Quelques bains de mer que nous avons pris nous ont aussi fort bien remis de nos fatigues, et nous abordons frais et dispos la seconde partie de notre voyage, qui nous conduira samedi ou dimanche à Paris, où l'une de nos joies les plus senties sera de vous revoir.

ENTRE MM. RENAN ET BERTHELOT. i«i

La qualité plas solide que liquide de l'encre de Cannes me force d'être court.

Cornélie me charge de vous faire ses compliments les plus affectueux : merci pour les bons œufs frais que vous apportez à baby, et qu'Henriette nous apprend être consommés avec un admirable appétit. Adieu, cher ami, croyez à ma vive amitié.

E. RENAN

à Avignon,

Paris, 20 septembre 1858.

Cher ami,

Vous n'écrivez guère, et sans votre sœur je n'aurais point eu de vos nouvelles avant votre retour. Mais j'ai vu avec plaisir que votre voyage tenait ses promesses et que vous preniez à la nature un goût, que vous réservez en général de préférence pour les souvenirs historiques. La région que vous parcourez est, sur la plupart des points, peu fréquentée des touristes et les gens du pays doivent avoir conservé leur physionomie originale, à un plus haut degré que ceux du Rhin ou de la Suisse.

Du reste le Var est un des départements les plus curieux de France à ce point de vue : il participe

déjà de l'Italie centrale, et c'est le seul pays de

France où Ton entende encore quelquefois parler de diligence arrêtée par les voleurs. Je serais très curieux de savoir si la vie municipale s'y est conservée avec quelque puissance, comme les événements de 51 sembleraient Findiquer. Mais vous avez bien peu de temps pour en juger. J'ai lu ces jours-ci le deuxième volume de Ferrari, qui a réveillé tous ces souvenirs dans mon esprit : ce livre est fort curieux, mais il me semble fait plutôt au point de vue politique qu'à tout autre et tenir trop peu de compte des éléments nouveaux et généraux de l'humanité. Du reste j'ai besoin de lire jusqu'au bout, avant de vous en parler définitivement.

Adieu, mon cher ami, oubliez-moi un peu moins; j'ai vu hier votre baby, qui se rappelle au souvenir de sa maman.

Tout à vous.

A MONSIEUR RENAN

à Avignon,

Paris, 20 septembre 1858.

Mon cher ami,

J'ai reçu ce matin votre lettre, qui m'a fait grand plaisir. Ici je pense souvent à vous et je me figure

votre voyage en combinant mes lectures, mes souvenirs et les nouvelles que votre sœur me donne. Je ne connais guère de pays semblables à celui que vous venez de visiter : toutefois Tentrée du chemin de fer dans le golfe de Marseille, et la position de Terni à rentrée de sa gorge, me semblent en retracer quelques aspects. L'Algérie, d'après les récits de ses visiteurs, présente une physionomie toute différente : ce sont des collines moutonnantes et boisées, entremêlées de petites plaines et assez analogues aux Vosges.

Il est un point de votre voyage que je regrette de ne pas voir figurer dans vos récits : ce sont les lies de Lérins. L'aspect des petites îles, entourées par la mer que Ton aperçoit de toutes parts, doit être, ce me semble, une chose ravissante; surtout si elles se rattachent à ces souvenirs historiques qui doublent le prix des lieux, en les repeuplant par les générations antiques. Somme toute, je crains bien que les régions que vous venez de parcourir, trop pauvres en monuments caractérisés, n*éveillent dans Tesprit que des imaginations vagues : la nature seule vaut dans ces pays. Arles et Nimes n'en frapperont que davantage madame Renan, par le contraste de leurs ruines si significatives : ce sera pour elle la première image vivante de la civilisation romaine, de cette première unité du genre humain, qui s'est évanouie d'une si étrange façon.

Si j'en juge par vos descriptions, les paysages que

VOUS avez vus sont analogues à ceux qui environnent le pont du Gard : le contraste entre le paysag^e et le monument romain n'en sera que plus frappant, par Topposition résumée des deux points de vue fondamentaux de votre voyage.

Adieu, mon cher ami; malgré le regret de votre absence, je ne désire point votre retour, tandis que vous jouissez de votre route, en pleine liberté de cœur et de santé. Votre sœur est aussi en bonne santé; mais je crois qu^elle ne formulerait point le vœu que je viens de faire, avec la même sincérité : toutefois elle me semble aussi heureuse qu elle peut Tètre en votre absence. Veuillez remercier madame Renan de son souvenir et lui renouveler le témoignage de mon respect et de mon affection.

Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

Avignon, mercredi soir.

Cher ami, i

Vos deux bonnes lettres que j'ai trouvées icim'oni fait un bien vif plaisir; il y avait si longtemps que je n*avais communiqué avec Paris et nos amis! Le Var est certainement un des pays les plus éloignés de

notre centre, et on y est plus loin de chez soi que dans toute autre partie peut-être de TEurope.

Notre voyage se continue très bien. Arles, Ntmes et Avignon ont enchanté Comélie. Quel centre admirable de vie antique! mais quel vandalisme depuis soixante ans! Tout se détruit ici systématiquement. La municipalité d'Avignon semble avoir un parti pris de détruire tous ses monuments caractérisés. Le génie militaire fait abaisser les tours du palais papal, qu'il trouve trop hautes. C'est inouï; jamais je n'avais va si clairement le côté étroit de Tesprit français, sa brutalité, son incapacité de conserver quelque chose de délicat, et par-dessus tout son intolérance. Les grandes destructions d*Avignon ont été accomplies par un moine, élève de David, qui regarda comme un devoir de conscience artistique de détruire tout ce qu*il put trouver des restes de la sculpture du xw"" et du XV* siècles, et en particulier les tombeaux des papes; car le dessin lui en paraissait parfois incorrect.

Nous approchons du terme, nous serons certainement à Paris dimanche soir; ce sera une bien vive joie pour moi de vous embrasser et de reprendre nos entretiens. Ma sœur m'apprend toutes vos bontés pour Baby ; merci pour lui, présentez mes respects à votre fafnille, et croyez, bon et cher ami, à ma bien vive tendresse.

Cornélie vous offre ses meilleurs compliments.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

Genève, 8 septembre 1859.

Mon cher ami.

Je vous écris ce pelit mot pour donner de mes nouvelles et vous prier de ra'envoyer des vôtres et de celles de toute votre famille.

J'ai trouvé ici divers amis et connaissances de Paris et de Genève et j'ai fait quelques promenades sur le lac, que j'adore toujours comme une divinité, et dans ses environs. Je ne puis me lasser de regarder ces eaux si belles, et je voudrais vous avoir avec moi pour partager mon admiration.

Je pars demain pour une tournée dans la montagne et je serai de retour dans quatre jours ici : j'espère y trouver de vos nouvelles, car ma lettre arrivera à Paris, j'espère, avant votre départ. Tout à vous et aux vôtres.

A MONSIEUR BERTHELOT

Paris, 5 septembre 1860.

Monsieur et ami,

... Nous continuons à être tous bien portants, malgré nos grandes fatigues. Baby, qui n'y prend aucune part, bien qu'il parle souvent de la Syrie, est toujours aussi en excellente disposition. Gomme il cheminait aujourd'hui en voiture avec sa mère et moi, qui allions lui acheter quelques vêtements, il me demanda tout à coup : « Où est M. Berthelot? » et, sans attendre ma réponse, il ajoute : « Mais dis-moi donc où il faut aller pour voir mon pauvre petit Berthelot! j» Vous savez, monsieur, que dans son esprit les mots pauvre petit sont l'expression de la plus vive tendresse. Ah! qu'il nous sera dur de ne plus voir Baby ! Et puis que lui répondra-t-on quand il demandera sa pauvre petite Tatal

Tout reste fixé pour notre voyage, du moins jusqu'à présent, comme vous le disait hier le cher ami que je vais suivre. Je serais bien heureuse que vous pussiez, monsieur, nous rejoindre à Avignon; nous pourrions passer encore deux ou trois jours ensemble. Hélas! hélas! qui sait si nous en aurons beaucoup d'autres?... Quoique Témotion de ce moment étende pour

moi un crêpe sur (outes les choses d*ici-bas, je veux combattre un peu l'impression mélancolique que tous donnait le silence de mon frère. Oui, il est souvent dans sa vie extérieure entraîné loin de nous, ses premiers amis. Mais je suis assurée qu'au fond de Tâme il sent la valeur de notre affection, et que dans le courant de son existence il y reviendra souvent, comme à un inébranlable abri. Il est perdu d'occupations, nous vivons tous comme dans un tourbillon, et je vous écris ces lignes à une heure du matin. Quel bon texte de gronderie pour votre bonne amitié! Nous nous unissons tous, monsieur et ami, pour vous souhaiter des jours sereins et pour vous offrir l'assurance d'une affection que vous ne sauriez

révoquer en doute. Ecrivez-nous bientôt que vous venez nous rejoindre à Avignon, et vous causerez une vive joie aux deux voyageurs, vos bien sincères amis.

Page 1