HENRIETTE RENAN
A MONSIEUR BERTHELOT
Paris, 25 septembre 1860.
Monsieur et ami,
Votre affectueuse lettre nous a donné à tous une bien vive joie en nous apprenant que votre santé est meilleure, qu'une fois encore l'air pur et généreux de
la campagne tous a guéri de la fatigue causée par la surexcitation de la vie parisienne. Nous avions besoin de celte bonne nouvelle au milieu des émotions qui nous agitent! Votre départ a été pour nous le début de cette longue série d*adieux que nous sommes appelésà prononcer, et déjà, en ne vous voyant plus, nous avons senti que le cercle était rompu, que tous ceux qui le formaient allaient bientôt être dispersés. Se réuniront-ils jamais dans les mêmes conditions? C'est là rinconnu terrible qui nous oppresse, quelque effort que nous fassions pour maintenir notre stoïcisme. Baby seul est calme et riant dans notre petite demeure. Use porte à merveille; il est gros et rose; il mange comme un homme et dort pendant douze heures consécutives du plus profond sommeil, sans pressentir que Tata va bientôt lui manquer. Au reste, je suis assurée que lorsque j'aurai disparu il ne me demandera guère; c'est un Roger-Bontemps qui ne m'a pas Tair de prendre la vie par le côté mélancolique. Il parle tous les jours de M. Berthelot et demande fréquemment à aller à Bellevue. Lorsque je lui ai montré votre lettre, monsieur, en lui disant que vous vous étiez promené dans un bois, il m'a dit très vivement : « Je veux aller avec M. Berthelot ». J'ai eu beaucoup de peine à lui faire comprendre que ce n'était pas chose possible. Pauvre Bichon chérit comme U va me manquer pendant cette longue séparation! Dieu sait quand elle finira! Les dernières lettres de Saïda parlent d'une épidémie sévissant dans
cette ville contre les enfants : le docteur Gaillardot a perdu Tun des siens. Il est donc moins que jamais question d'emmener le cher Baby, du moins immédiatement, et, en vue de Cornélie, je frissonne en pensant que la réunion pourrait être longtemps impossible.
Mon frère a été ces jours derniers à l'administration des paquebots de la Méditerranée; il y a vu d'une manière positive qu'il existe maintenant, de quinze en quinze jours, un service direct de Marseille à Beyrouth, c'est-à-dire qu'il part tous les dimanches un paquebot de Marseille, une semaine pour Beyrouth directement, une autre semaine pour la même ville par Alexandrie et JaGTa. Le service direct se fait en huit jours ; Tautre en demande onze. Le prix est le même. Pour profiter du trajet direct, il nous faut renoncer au départ du 14. Ce sera donc jeudi 18 que nous quitterons Paris; nous serons à Marseille dans l'après-midi, ou dans la soirée, selon que nous irons tout droit de Lyon à la mer, ou que nous nous arrêterons quelques heures à Arles ; puis, le 21 au matin, nous nous embarquerons pour le lointain rivage de l'Asie. Nous reverrons-nous encore, monsieur et cher ami, avant de quitter la France?... Quel que fût le plaisir que je goûterais dans cette réunion, je serais désolée qu'il vous coûtât un renouvellement de souffrance. Consultez donc vos forces avant tout, je vous en prie; nous vous aimons assez pour être surtout heureux de ce qui vous est favo-
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rable. Ici nous avons un temps affreux, des tempêtes de la dernière violence, accompagnées de pluies diluviennes. Je forme les vœux les plus sincères pour que monsieur votre père ne se ressente point de ces rigueurs. Maman, Cornélie et mon frère se portent très bien et vous envoient, monsieur, mille bonnes amitiés. Lorsque j*ai demandé à Baby s'il fallait dire à M. Berthelot qu'il IVmbrassait, il a voulu vous trouver pour le faire lui-même; l'idée d'une lettre est loin d'être claire dans son esprit. — Excusez le retard de ces lignes, je vous en prie, en considérant combien nous avons des embarras en ce moment, et soyez bien assuré que je vous donnerai encore de nos nouvelles avant notre départ. Ecriveznous de votre côté, monsieur, et croyez que sur tous les points du monde nous vous conserverons une amitié sans limites.
H. RENAN
A MONSIEUR BERTHELOT
Paris, !•' octobre 1860.
Monsieur et ami,
Le grand voyage reste toujours fixé comme je vous le disais dans ma dernière lettre; à moins d'événemenls tout à fait imprévus, mon frère et moi nous parlons de Paris le i8 octobre, pour être à Marseille le 19 et nous embarquer le 21. Je ne puis vous pré-
ciser dès aujourd'hui par quel train nous arriverons à Marseille; ce sera probablement par le train express de Taprës-midi ; cependant je n*en suis pas certaine, et je me réserve de vous le dire d'une manière plus positive. Si vous poursuivez votre voyage, donnezmoi, je vous prie, les moyens de vous adresser encore quelques lignes, afin d'éviter le plus léger malentendu.
Nos santés sont bonnes, malgré nos agitations intérieures et nos fatigues du dehors. Baby grandit et grossit toujours; il me devient impossible de le porter. Hier, il me disait d'un air très sérieux : « M. Berthelot aime bien Baby; il lui apporte des petites bêtes, des coquillages, des cymbales. » — Suit une longue énumération de ses joujoux de toute provenance. — Il entre en courant comme j'écrivais ces lignes : « Quoi vous faites? — J'écris à M. Berthelot. — Ah! et moi aussi, mais avec un crayon parce que Tencre salit. » Là-dessus je lui prends la main pour écrire quelques mots; mais il s'ennuie bien vite d'être ainsi guidé, il ne veut suivre que sa propre inspiration. Je vous envoie son précieux autographe, avec le splendide bonhomme qu'il a lui-même dessiné. Cher Bichon, aujourd'hui en trois semaines je ne le verrai plus!
Nous avons reçu avant-hier la visite de H. Armand Moreau. Toute sa famille est de retour à Paris.
Je vous félicite sincèrement, monsieur, d'avoir quelques rayons de soleil; ici nous ne connaissons
que la pluie, ou plutôt nous ne sortons de Fouragan que pour tomber dans le déluge. Puissiez-vous continuer à vous bien porter!... Permettez-moi de joindre à ce vœu celui de vous retrouver avant d'entreprendre €< le véage d'oultre-mer », et recevez de nouveau Tassurance de notre plus affectueux attachement.
H. RENAN
A MONSIEUR BERTHELOT
Paris, 4 octobre 1860.
Votre lettre renfermait à mon adresse un mot de reproche qui m*a été sensible. Des amitiés comme la nôtre ne perdent-elles pas quelque chose à être expérimentées? Vous savez que je suis le moins épistolier des hommes, surtout avec les personnes qui ne peuvent pas douter de mon affection. Jusqu'à ce que j'aie fait mes Origines du christianisme, je serai un hibou, et ne me donnerai qu*avec parcimonie à la correspondance et à la conversation. Vous avez achevé votre monument; moi, je n'ai fait encore que les propylées du mien. Mais en tout temps, je vous aimerai, comme tous ceux que j*aime, avec vivacité et profondeur. Je regrette fort que vous ne soyez pas ici en ces derniers jours. J'aurais eu bien des choses à convenir avec vous pour le temps du voyage, et
surtout pour le cas où je n'en reviendrais pas. La vraie notion de mon caractère devra dans ce cas-là être établie par vous. Je veux aussi que vous ayez sur la publication de mes oeuvres posthumes une influence dirigeante.
J'écrirai quelques lignes sur tout cela. En tout cas, j'espère vous revoir. Nous partirons, ma sœur et moi, de Paris, le 17 au soir; nous irons d*un trait jusqu'à Avignon, où nous serons le 18 à midi. Nous nous arrêterons quelques heures à Avignon et à Arles, que je veux montrer à ma sœur. Tâchez de venir nous joindre à Avignon. Cela nous fera, jusqu'au dimanche matin, près de trois jours à passer ensemble. Si ce plan vous sourit, écrivez-le-nous. Si, d'un autre côté, quelque chose nous obligeait à le modifier, nous vous le ferions savoir.
Reposez-vous, allez voir Grasse et Vence, et si vous êtes, comme je le pense, près de M. et madame OUivier, ne m'oubliez pas auprès d'eux. Tâchez de lire le Merlin de Quinet. C'est un fort joli rêve, à la manière des Asirées. Un peu éteint sous le rapport du style, et surtout abrégé, le livre pourrait être accepté de l'esthétique; en tout cas, on le lit avec beaucoup de plaisir.
Au revoir, cher ami, ne doutez jamais de ma parfaite amitié.
E. RENAN
Demain, je verrai Littré, et lui parlerai pour la Revue ou les Débats,
A MONSIEUR RENAN
Saint-Tropez, 8 (Ktobre 1860.
Mon cher ami,
En écrivant à votre sœur un petit mot à votre adresse, je voulais avoir une lettre de vous, mais non provoquer cette expression de tristesse dont votre lettre est empreinte. J'en ai été vivement affecté. Bannissez, je vous prie, ces craintes : bien des gens sont allés là-bas, bien peu y sont restés et vous êtes déjà éprouvé par les voyages... Si vous partiez sur ce sentiment, vous nous laisseriez à tous trop de tristesse.
Ici je suis chez les Ollivier, comme vous le pensez, dans le pays du soleil, au bord de la mer, au milieu des collines semées de pins et couvertes d'une végétation qui n*a point de pareille dans nos climats septentrionaux. Ces côtes de la Méditerranée sont d'une douceur et d'une beauté harmonieuse qui m'enchanteraient, si l'idée de votre départ ne m'ôtait la moitié de mon bonheur. On est ici au bout du monde; les lettres mettent trois jours pour parvenir.
Je compte me mettre en route pour Grasse samedi et me trouver à Avignon le jeudi 18, à midi, au moment de votre arrivée. Si vous n'avez rien de nouveau, il est inutile de m'écrire, car votre lettre risque de ne point parvenir. Cependant, en cas de
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^changeaient inattendu, vous pouvez répondre poste pour poste à Saint-Tropez ; il est probable que votre lettre m'y joindra. En tout cas, il y a un fil tél^râphique, s*il y avait urgence absolue. A défaut de ces •deux ressources, reste la poste restante à Avignon. Enfin, pour ne rien omettre, si quelque embarras inattendu m'empêchait de me trouver à Theure convenue à Avignon, descendez à Marseille, à rhôtel des <]olonies.
Voilà bien des précautions; mais il ne faut pas nous croiser et je suis en un lieu où les communications sont difficiles et parfois incertaines.
En attendant que je vous serre la main, assurez de toute mon affection vos deux dames, et n'oubliez pas le pauvre Baby.
Tout à vous de cœur,
A MADEMOISELLE RENAN
Saint-Tropez, 9 octobre 1860.
Chère mademoiselle.
Je m*empresse de vous donner les renseignements •que vous me demandez relativement à Saint-Tropez. Je ne demeure pas dans la ville même, mais à cinq kilomètres. Du reste, Saint-Tropez est peu fréquenté
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et n'offre pas de grandes ressources pour les Parisiens ; il vaut mieux aller à Hyères, qui est à quelques heures d^ici, ou à Cannes. La température est la même que sur toute cette côte, qui tient de TAfrique plus que de l'Europe : il y fait chaud jusqu'en janvier, à l'époque des pluies.
Quant au mistral, il souffle en ce moment sous ma fenêtre avec fureur et rend toute course dans la campagne difficile et pénible. Jusqu'ici j'avais eu un temps merveilleux. Le voisinage de la mer a ses désagré* ments, mais le plaisir l'emporte.
Hier j*ai été faire une excursion à quelques lieues d'ici, aux ruines de l'abbaye de TAverne, au milieu de montagnes boisées. Ce sont les aspects de l'Apennin, avec plus de verdure et de végétation ; les plantes y sont d'ailleurs les mêmes. La position du couvent ruiné est pareille à celle des grands monastères de la Toscane.
Dites à Baby qu'il reverra bientôt son pauvre petit ami; seulement la moitié des siens n'y seront plus. Je lui envoie ci-inclus de petits coquillages, que j'ai ramassés ce matin sur une plage abritée du mistral, en regardant le soleil se lever dans la mer et les montagnes se teindre tout autour de moi d'une teinte rosée. On est ici à la pointe d'un golfe sinueux; la mer est partout, tantôt avec son immensité, tantôt avec l'aspect d'un lac, et il est tel bois de pins d'où l'on aperçoit la mer aux quatre points de l'horizon, sans en
être cependant entouré.
Adieu, chère mademoiselle, ne vous fatiguez pas trop; nous nous reverrons encore une fois la semaine prochaine; présentez mes amitiés à madame Renan, qui sera bien isolée quand je la re verrai.
Veuillez agréer Tassurance de mon affection respectueuse.
A MONSIEUR BERTHELOT
Samedi soir.
Hélas! cher ami, nous avons dû renoncer à notre projet d'Avignon et d'Arles. Nous sommes fort pressés et une petite indisposition de Henriette nous décide à ne partir que jeudi soir. Nous ne nous arrêterons pas à Avignon; nous y passerons, filant droit sur Marseille, le vendredi vers midi.
Il faut que nous nous joignions à ce moment-là. Nous nous quitterions à l'embarcadère. Pardon de vous avoir causé ce long circuit. Il est vrai que ce pays est si beau que je me fais moins scrupule de vous l'avoir fait parcourir un peu en tous sens. Pour occuper votre journée à Avignon, allez à Villeneuve, voir les restes de la Chartreuse; ou mieux encore allez aux Baux. On dît que c'est une merveille, un vrai Pompéi du moyen âge, bien supérieur même à
Carcassonne. On va et on vieat très facilement le même jour.
Baby est très bien; Cornélie très bien aussi. A ven^ dredi 19.
Adieu, cher ami, croyez à ma vive amitié.
Nous avons vu hier soir madame votre mère et mademoiselle votre sœur, qui vont très bien.
A MONSIEUR RENAN
Paris, 25 octobre 1860.
Mon cher ami,
Me voici de retour à Paris, bien triste de ne pas vous y retrouver et d*ètre séparé de vous pour si longtemps. En arrivant, j*ai été voir madame Renan et je lui ai donné de vos nouvelles et de celles de votre sœur, à votre départ de Marseille, et du paquebot même; ce dont elle a été fort heureuse. Du reste vos lettres étaient arrivées seulement deux heures avant moi.
Quant à Baby, je Tai rencontré au Luxembourg, avant d'entrer chez vous; il m'a demandé où était Tata, et je lui ai donné des coquillages qui Font enchanté ! Il va fort bien. Madame Renan m*a paru un peu fatiguée; du reste elle avait son enjouement habituel.
\otre mère était aussi bien portante et elle a été heureuse des nouvelles que je lui ai données sur votre départ et sur le beau temps qui Ta accompagné. J*espëre qu*il vous aura suivi jusqu*à Beyrouth et que vous y êtes arrivé sans trop de fatigues, ainsi que votre sœur.
Donnez-moi sur ce point des détails précis, tant pour rintérèt que je vous porte, que pour une raison plus personnelle. Car je ne puis me résigner encore à abandonner tout à fait Tidée de vous rejoindre au commencement de janvier. Tenez-moi au courant de ce que vous faites et de vos projets, au fur et à mesure que vous les arrêterez; car vous devez être en ce moment encore fort indéterminé et dans l'incertitude d'un nouveau débarqué. En m'écrivant fidèlement chaque semaine, vous pourrez me dire ce que vous aurez arrêté vers le milieu de décembre. Mais ce sont encore là des espérances bien vaines de ma parti
Je suis ici en train de renouer les fils un moment interrompus de ma vie : la solution de continuité est plus grande qu'elle ne l'avait jamais été, parce que je viens de terminer une période de ma vie et que j'ai besoin de me recueillir avant d'en ouvrir une autre. C'est un moment où vous me manquez bien. Mais je ne veux pas demeurer longtemps sans me fixer de nouveau sur quelque travail : je n'ai de repos moral que dans le cours d'une grande activité intellectuelle.
Je n'ai encore vu personne de vos amis, excepté
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Maury, qai ne paraît qu*à demi satisfait de sa nouvelle position et surtout du caractère d'attache personnelle qu'elle présente : j'ai tâché de le rassurer à cet égard •
J'ai lu Totre article. J'en suis fort satisfait comme lignes générales : il y a moins de fantaisie et plus de mesure que dans quelques-uns des précédents, et vous entrez mieux dans l'intelligence de l'esprit français, au moins par quelques phrases, car vous ne touchez cela qu'en passant. L'opposition éternelle et irrémédiable des trois religions ne me plaît pas de tout point, d'autant que le protestantisme renferme à la fois des religions d'État et des religions individuelles. Quant à l'éternité de ces formes, c'est trop absolu et en opposition avec la conclusion de Tarticle, qui finit par annoncer la religion individuelle, c'est-à-dire une seule des trois branches, comme la définitive. Au fond, ceci pourrait être regardé comme la négation de tout système religieux, dont le symbolisme et le dogmatisme font l'essence : mais je ne vous pousserai point là-dessus, parce que cela amènerait à une discussion de la définition du mot religion et que les définitions sont libres.
Je vous tiendrai au courant de ce que j'entendrai dire à cet égard. Avant-hier a paru dans les Débais un article de Franck sur le Cantique des Cantiques; il a bien saisi le caractère général de votre traduction et surtout le côté moral et délicat des prolégomènes. Mais la disposition en scènes et actes lui parait une pure fantaisie. Il promet un autre article.
Georges est venu me voir avant-hier et me demander de vos nouvelles. II fait sa médecine et est sur le point de passer le troisième examen : c'est le dernier avant la thèse; il regrette fort votre absence et se promet de se rejeter sur moi à votre défaut. Je Tai encouragé à travailler.
J'ai rencontré aussi Louis Ménard, toujours dans le doute sur son voyage en Grèce, et disant < que Tavenir est sur les genoux des Dieux », avec sa grâce et son parti pris accoutumé. Il laisse flotter sa vie, sans s'agiter du souci de l'avenir.
Adieu, mon cher ami, écrivez-moi longuement, vous ou votre sœur qui comprend si bien toutes les affections, et que les Dieux vous conservent tous deux dispos et vaillants.
Tout à vous.
Paris, 34 octobre 1860.
Mon cher ami.
Les jours s'écoulent et vos nouvelles ne viennent pas encore. Nous attendions votre lettre de Malte, elle n'est pas encore à Paris. Quant à la première de Beyrouth, nous ne l'aurons que dans quinze jours :
le temps esl long. Mais vous ne l'apercevez points sans doute, déjà absorbé par les nouveaux objets que vous voyez chaque jour. J'espère que votre santé n'a pas souffert de la mer, ni du changement de climat, et qu'il en est de même de celle de votre sœur : donnez-moi des détails à cet égard.
En attendant, voici des nouvelles de Paris en ce qui vous intéresse. Votre Baby est bien; du moins, il allait bien dimanche, jour où je Tai vu; il est toujours gai et insouciant, comme il convient à son âge : du reste le temps Ta favorisé, car il est devenu beau à Paris depuis votre départ. Jusqu'à hier nous avons eu du soleil et pas de pluie ; mais voici deux jours de brouillard et de froid. J'espère que Baby n'en aura rien éprouvé; ce que je saurai demain, en allant demander si l'on a reçu une lettre de Malte.
J'ai vu chez vous M. Egger, toujours bon comme à son ordinaire, et le baron d'Eckstein, un peu désorienté par votre absence; mais je pense qu'il viendra les dimanches, comme à son ordinaire, rendre visite à madame Renan.
Plusieurs personnes m'ont parlé de vos écrits. La critique de Franck, qui vous attaque pour revenir à l'interprétation mystique du Cantique, parait peu goûtée. Quant à votre article sur l'avenir religieux, il m'a paru fort apprécié; je n'en ai entendu faire aucune critique. Loin de là, on le trouve plus net que la plupart de vos aperçus : la pensée y est mieux arrêtée.
i84 GORIVESPONDANCE
Quant à votre ami, le voilà repris par toutes les préoccupations matérielles et morales de Paris et déjà un peu souffrant, quoique moins qu'au mois d'août. Mon livre ' commence à entrer dans la discussion et il paraît que c'est M. Ghevreul qui le critiquera le premier : il va publier dans le Journal des Savants des articles pour en attaquer la tendance et l'idée générale. Ceci ne me surprend pas, car depuis longtemps je m'étais aperçu que nous ne nous entendions point sur les questions de principes et, avec un esprit aussi arrêté dans ses définitions, il était difficile que la contradiction n'éclatât pas. Comme elle roule sur les idées, elle ne paraît altérer jusqu*ici en rien ni son amitié pour moi, ni son estime pour mes expériences; mais elle parait indisposer un peu M. Biot contre mes idées. Ce qui ne me surprend pas non plus, car il n'a jamais eu le goût des choses générales et des théories. Toutefois vous voyez que voilà de quoi, sinon me tourmenter, du moins me préoccuper, jusqu'au jour où ces articles auront enfin été imprimés. M. Biot prétend que j'aurais mieux fait, dans mon intérêt, de donner la suite des expériences sans en exposer à part Tidée générale. Car la pre miëre est inattaquable, tandis que la seconde entre dans le domaine de la discussion. Ce n'est pas la première fois qu'il me tient ce langage. Mais c'est là une petite politique, profitable peut-être aux per-