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La Chimie organique fondée sur la Synthèse

sonnes, mais nuisible à la vérité el aux grands progrès de la science.

Quoi qu'il en soit, je vais tâcher de me remettre aux expériences, si ma santé me le permet : le plus long est de m'embarquer de nouveau.

J'ai commencé à lire Merlin; il y a de l'amertume dans le début : le sentiment de la nature y est profondément exprimé, souvent avec tristesse. On voit que Quinet a peine à se résigner aux conditions de la vie humaine. Il a pris son parti, mais non sans plainte et sans gémissement. Quand j'aurai tout parcouru, je vous en reparlerai.

Adieu, mon cher ami; je vous raconte ce qui se passe à Paris dans notre petit cercle; parlez-moi de votre côté de Beyrouth, de vos impressions et de vos travaux, ou, pour mieux dire, de leurs préliminaires; j'aime à connaître ces détails, qui me font pénétrer dans le mécanisme de la nature humaine; je veux aussi quelque chose de votre sœur : si l'un de vous m'écrit, que Tautre me mette au moins quelques lignes : je ne veux pas cesser d*ètre en rapport avec les deux absents.

Tout à vous de cœur.

A 3I0NSIEUR RENAN

8 novembre 1860.

Mon cher ami,

Encore une semaine écoulée et je n'ai point de vos nouvelles : la mer est longue à traverser; j*espëre une lettre à la fin de la semaine.

Mais parlons d'abord des vôtres : Baby va toujours bien, je Tai vu dimanche; il est insouciant et rosé, comme à votre départ. Notre climat lui convient. Du reste le temps s*est mis au beau depuis lors. Voici trois semaines qu'il n'est pas tombé une goutte d'eau à Paris : vous voyez que le nombre des beaux jours finira par se retrouver à la fin de cette année; seule* ment la pluie sera venue d'une manière continue, et les beaux jours aussi, au lieu de s'entremêler comme à l'ordinaire. Ce beau temps est accompagné d'un froid assez vif, comme il convient. Quelques heures de soleil brillant au milieu du jour, des nuits étoilées, des soirées et des matinées fraîches, voilà le temps.

Je reprends peu à peu mon travail, toujours un peu souffrant, quoique beaucoup mieux portant qu'en septembre : d'ailleurs je n'ai d'autre préoccupation que votre absence. Les soucis de Paris glissent assez légèrement sur moi, même l'article de M. Chevreul

ENTRE MM. RENAN ET BERTHELOT. i87

qui a paru il y a huit jours. C*est la critique la plus étrange que vous puissiez imaginer : procédant ligne par ligne, sans voir le sens de la page qui est parfois entièrement conforme à son opinion, sans qu'il s'en aperçoive, et puis il compare tout aux définitions qu'il a données autrefois de toutes choses, il y a quarante ans, et il s*en sert comme d'un étalon. Du reste, d'après ce que j'ai vu, on se préoccupe fort peu de ses articles, si ce n'est dans le cercle étroit des jaloux, qui ont jusqu'ici peu d'échos.

J'ai parlé de vous avec deux personnes, avec M. Biot, qui vous trouve toujours : « un esprit hasardeux, dont la vraie utilité est de chercher des inscriptions » — vous reconnaissez là sa largeur et sa philosophie habituelles, — et avec le docteur Bouley, qui est content de votre dernier article, sauf le peu de netteté des conclusions.

Je viens d'achever Merlin : somme toute, l'originalité manque, si ce n'est dans un certain sentiment intérieur mélancolique et résigné, non sans espérance dans l'avenir. La nuance en ce point est fort différente de Chateaubriand et de Byron et elle est plus haute et plus morale. La forme rappelle trop l'Arioste et le Dante. Çà et là des passages charmants : celui qui m^a plu davantage est relatif aux fictions poétiques et à leur existence, plus réelle que celle des êtres matériels. Je crois que vous ne l'avez pas lu, du moins entièrement, car il n'était pas entièrement coupé.

En même temps que je reprends mes lectures, autant que le permet la fatigue musculaire qui continue à m'entraver, je reviens à mes expériences de laboratoire. J'en fais en ce moment sur une matière qui vient du pays où vous êtes. C'est une manne de Syrie S envoyée par M. Gaillardot à M. Puel, son ami, il y a quelque temps : c'était la substance que je désirais rechercher, si j'étais parti avec vous. Mais vous voyez que j'avais raison de vous dire que je 1 aurais plus aisément et plus vite à Paris qu'à Beyrouth. Je désirerais avoir des renseignements circonstanciés sur son origine botanique, sur Tépoque et les conditions de la récolle, sur ses usages, etc., en un mot sur tout ce qui concerne cette matière. Je vous prierai de demander à M. Gaillardot une note sur ces points : je n'ai pas besoin de dire que je le citerai dans mon travail. Demandez-lui aussi s'il existe d'autres mannes ou exsudations sucrées dans le pays, et s'il peut en faire récolter, dans cette hy|)othèse, une certaine quantité pour l'étude. Tout ce qu'il recueillerait dans cette direction aurait un grand intérêt.

Et vous, mademoiselle, comment vous trouvez-vous de la mer et du nouveau climat? Votre santé se maintient-elle, malgré ces épreuves? N'éprouvez-vous aucune des fièvres qui abondent dans l'armée, d'après ce que j'entends dire ici? Donnez-moi, je vous prie,

1. Celte analyse, ainsi que celle de la manne du Stndi, a été imprimée dans les Annales de chimie, en 1863. J'ai reproduit ces analyses à la fin du premier volume de mon Histoire de la Chimie au moyen âge^ p. 385.

de VOS nouvelles ; parlez-moi de voire installation. Avez-vous une maison? un jardin? Pouvez- vous me recevoir en janvier, à supposer que je réussisse à me détacher de Paris à ce moment? Car je maintiens toujours une porte ouverte de ce côté, et je réserve ma liberté. Mais il faut que j*aie repris encore des forces, que vous me répondiez du climat, et que je connaisse les projets de votre frère. Que deviennent ses volontés là-bas? Espëre-t-il entamer bientôt les fouilles? Ou bien tout marche-t-il avec la lenteur accoutumée de rOrient? Donnez-moi des renseignements exacts sur tout, et surtout sur votre santé à tous deux : parlez-moi avec entière franchise : s*il y a quelque inquiétude, je ne la communiquerai pas à votre famille; mais je tiens à partager toujours, de loin comme de près, vos joies et vos souffrances. Adieu, mon cher ami, tout à vous de cœur.

A MONSIEUR RENAN

Paris, 15 novembre 1860.

Mon cher ami.

Les nouvelles de Beyrouth sont plus lentes à venir que nous ne le pensions. J'avais compté sur vos nouvelles au bout de seize à dix-huit jours; voici quatre

semaines écoulées, et nous n*avons reçu encore aucune lettre : le paquebot n'est pas arrivé à Marseille. Sans cette circonstance connue, nous serions fort inquiets, et, malgré tout, nous ne pouvons nous défendre de quelque tristesse. Vous voyez quels inconvénients il y a à s'éloigner de ceux qui vous aiment, et combien ils trouvent de chagrin dans la distance seule, qui les tient si longtemps en suspens sur ce qu'ils doivent craindre ou espérer. G*est une des causes qui me font le plus hésiter à aller vous rejoindre en janvier, lorsque je songe au vide de ma maison et à la santé toujours chancelante de mon père. Du resle, les autres motifs diminuent de jour en jour; ma santé devient meilleure, d'une manière lente, mais sans rétrograder. Mon père se maintient, quoique souffrant; il est d'autant plus calme moralement qu'il a fini par trouver un logement convenable pour nous tous, auprès de l'hôtel de ville; je ne lui parle pas de mes projets, afin de ne pas le tourmenter d'avance, et quant aux questions d'école, de laboratoire, de travaux, etc., jusqu'ici ma liberté demeure entière. Aussi, je vous prie de me donner les détails les plus circonstanciés sur cette question dans votre prochaine lettre : le long retard des paquebots ne doit pas me la faire parvenir avant le milieu de décembre; vous-même ne recevrez pas celle-ci avant la fin de novembre. A cette époque, votre installation sera finie à Beyrouth, et vos projets commenceront à se dessiner avec plus de probabilité.

Quant à moi, si je me décide à partir en janvier, il faudra m'occuper des démarches nécessaires dans les deux dernières semaines de décembre et même un peu avant la fin, attendu les embarras du jour de Tan. Vous voyez que le temps commence à nous presser.

Donnez-moi toujours de vos nouvelles personnelles, et régulièrement; car vous voyez, par les retards des paquebots, combien une irrégularité de votre part me rendrait inquiet, en augmentant outre mesure Tintervalle qui sépare vos lettres.

Dites-moi ce que vous avez déjà pu commencer, si vos essais de fouilles confirment vos espérances; si vous commencez à vous installer sur quelque ruine ; enGn parlez-moi de ce que vous voudrez, pourvu que vous me donniez des nouvelles de vous et de votre chère sœur.

Adieu, mon cher ami.

Tout à vous,

A MOINSIEUR BERTHELOT !

Beyrouth, 9 novembre.

Mon cher ami.

Si vous voulez voir Tassemblage le plus bizarre do choses charmantes et hideuses, une nature dont ricii

ne peut exprimer le charme, un ciel incomparable, une mer admirable, des montagnes les plus belles du monde, les villes les plus sales et les plus pauvres qui se puissent rêver, une race hideuse dans son ensemble, au milieu de laquelle se détachent des types délicieux, une société arrivée au dernier degré de la désorganisation où Ton puisse descendre avant d'arriver à Tétat sauvage, venez ici. Je vous assure qu'on ne peut rien voir de plus curieux et de plus frappant. Le voyage n'est rien, à condition qu'on ne soit pas trop sensible au mal de mer. La moyenne des jours mauvais en mer, dans la plus mauvaise saison, est de deux sur huit. Ici la sûreté est absolue pour 7ioti$. La difficulté du cheval n'est rien; on ne va qu'au pas, et d'ailleurs, on prend une mule, et le plus mauvais cavalier ne court aucun risque; c'est le parti que j'ai pris. Si donc ni vos travaux, ni vos soucis, ni vos devoirs ne vous attachent trop à Paris, venez. Ma mission va parfaitement; nous allons faire des fouilles en grand avec l'armée. La marine est très bien aussi, et met un vapeur à ma disposition, avec une extrême complaisance. On désirait faire des apparitions et des établissements pendant Thiver tout le long de la côte : le prétexte est tout trouvé. Fuad est très bien aussi. Fuad et Ismaïl sont deux hommes; le reste des Turcs est stupide ou ignoble. Ce pays est perdu sans retour pour la Turquie. Mais que deviendra-t-il? Voilà le problème le plus insoluble du monde, quand on voit les choses de près. La partie étrange qui se joue ici

vaudrait à elle seule le voyage. Vous ne sauriez croire combien de choses du passé s'expliquent quand on a va cela.

Henriette supporte très bien les fatigues du voyage. Elle vous écrira par le prochain courrier. Excusezmoi d*ëtre si bref cette fois. J'ai eu ces jours-ci les plus graves soucis, à propos de la décision pour Cornélie et pour Tenfant. Elle vous dira ce que nous avons décidé. Tâchez donc de venir avec elle; cela serait charmant. Le Liban et la mer que nous avons sons les yeux chasseraient tous les soucis et guériraient tous les maux.

Tout à vous,

E. RENAN

A MONSIEUR BERTHELOT

Le Liban, mon cher ami, est la chose du monde la plus enivrante. Nous y avons monté avant-hier. Le charme et le grandiose n*ont jamais été si admirablement réunis. Figurez-vous les Alpes riantes, parfumées, couvertes jusqu'au sommet, sauf quelques pics, de villages charmants, ou du moins qui Tétaient, car tous ne sont plus que des pans de murs. Il est impossible de se faire une idée de la dévastation de ce pays. Tout ce qu'on a dit est au-dessous de la

vérité. C'est le paradis de Dieu dévasté par l'affreux

i94 CORRESPONDANCE

démon tartare. Heureusement tout le monde parait maintenant d'accord pour le chasser. L*Ângleterre a tourné il y a quelques jours; lord Dufferin est maintenant plus décidé que les chrétiens, que le général de Beaufort lui-même, qui pourtant est le plus antiturc des représentants français ici. Venez nous voir; vous serez avec nous à Djebaïl et à Saïda, d'où nous rayonnerons dans la montagne. Ne vous attendez pas & un grand confortable; cependant, dans Tune et l'autre place, nous sommes à même, maintenant que nous connaissons les ressources du pays, de vivre honnêtement et, par quelques côtés, délicieusement. Apportez une selle élastique pour la mule, un lit pliant, des bottes fortes sans pointes saillantes, un caoutchouc très ample à capuchon, une couverture de voyage, une valise imperméable, des vêtements de flanelle intérieurs, du reste rien d'extraordinaire dans vos vêtements, ce à quoi vous êtes habitué. Je crois que ce voyage vous ferait du bien. Les voyages ici ne ressemblent nullement à ce que nous appelons de ce nom dans nos pays de chemins de fer, de voitures et d*hâtels. Le voyage ici occupe et prend la personne tout entière.

Venez et aimez-moi toujours,

E. RENAN

A MONSIEUR BERTHELOT

Beyrouth, 43 noTembre 1860.

Voilèt près d'un mois que nous nous sommes quittés dans le port de Marseille, monsieur et bien cher ami 9 et ce n'est qu'aujourd'hui que vous recevez & Paris la nouvelle de notre débarquement. Hélas ! un monde nous sépare, et je le sens vivement, malgré les grands spectacles que le Midi et l'Orient ont successivement étalés à nos regards, et que je retrouve encore partout autour de moi, chaque fois que je puis détourner les yeux de la population abrutie qui dévaste ces belles contrées. Depuis trois jours je suis seule à Beyrouth, mon frère étant allé avec son fidèle cicérone, le docteur Gaillardot, faire une première visite dans le Kesrouan, à Tantique Byblos et à son territoire. Comme vous le pensez bien, ce sont de tristes jours, mais il faut savoir tout accepter... Jusqu*à présent, nos santés n*ont cessé d'être excellentes, malgré le changement de climat, d'habitudes et de nourriture» Somme toute, ce pays est sain, puisque la malpropreté des habitants et l'accumulation des réfugiés n'y ont pas développé d'épidémie. Par une fatalité presque inexplicable, nos pauvres soldats seuls meurent ici de la fièvre et de

la dysenterie : en moyenne l'armée perd> dit-on, par ces maladies, deux ou trois hommes par jour, tandis que les réfugiés, qui sont dans les plus détestables conditions d'hygiène, et les autres Européens, qui sont très nombreux à Beyrouth, n'en ressentent aucune atteinte.

Notre impression actuelle sur Beyrouth est moins défavorable que celle dont nos premières missives vous portaient Técho : en pénétrant à travers mille horreurs, jusque dans l'intérieur des maisons, on arrive à comprendre que tout ce qui est général reste ici dans le plus complet abandon, que la rue est Tégout, mais que la maison est souvent soignée. L'architecture arabe a de bien jolis motifs, et avec des années de travaux les Européens établis ici se font de très agréables demeures. Mais, ce qu'on trouve en passant est bien démantelé; pour avoir une maison où l'on soit à l'abri du vent et de la pluie, il faut d'abord largement la réparer. Il en est de même pour la nourriture : pour avoir des légumes, il faut les semer. Ainsi pour toutes choses. Comme en Pologne, comme dans tous les pays où la vie n'est aisée que pour un petit nombre, il faut posséder un établissement considérable et datant de loin, pour n'avoir pas à supporter quelques privations. Vous comprendrez, monsieur, que dans un pareil milieu et devant toujours être en camp volant à cause des travaux d'Ernest, je n*ai pas osé conseiller le voyage du Baby bien-aimé. Nous, nous pouvons être mal

nourris et mal logés pendant quelques jours, quelques semaines même, sans en être sérieusement incommodés; lui, c'est autre chose. Sa présence, qui d'ailleurs m'eût été si douce, fut devenue dans de telles conditions un fréquent sujet d'inquiétudes et de difficultés. Je ne le verrai donc point delonglemps^ le cher petit ange; à moins que Cornélie venant, je ne retourne en France sans attendre la fin des travaux d'Ernest... Laissons à l'avenir son obscurité; en ce qui concerne notre vie, c'est assez d'un étroit horizon.

Notre voyage de Saïda nous a fait connaître les campagnes de Syrie sous un bien bel aspect. Dans les vallées, la végétation est charmante : les orangers sont chargés de fruits ; les lauriers-roses sont chargés de fleurs; des narcisses bordent les ruisseaux; des cyclamens aux plus jolies nuances parsèment les rochers. Quelques plantations de pins rappellent nos grands arbres, et le palmier est du plus bel effet dans le paysage. Le Liban est certainement la plus imposante, la plus curieuse chaîne qui ait frappé mes regards; chaque montagne est formée d'un massif de mamelons, entre lesquels la lumière répand des tons d'une variété et d'une douceur infinies. Toutes ces splendeurs s'étalent devant des espèces de bandits, ou devant des êtres dégradés, sur les lèvres desquels on ne trouve que le mensonge, ou la plus ridicule hyperbole. Chrétiens et autres mentent avec un entrain admirable, et parfois le voyageur arrive

d*exagération en exagération à des scènes vraiment bouffonnes :

— Pouvez-vous loger dans le voisinage des soldats qni viendront travailler aux fouilles? disait M. Gaillardot à Tun des nombreux individus qui prétendaient au titre de gouverneur d'un village.

— Assurément, nous les logerons dans nos yeux, dans notre cœur...

— C'est très bien, mais il nous faut autre chose.

— Nous les logerons sur notre tète...

— Trêve de plaisanteries. Avez- vous une. ou plusieurs maisons?

A cette question les braves gens se ravisent et se rappellent qu'eux, chrétiens, étant en majorité, ils ont mis en fuite par leurs menaces, les musulmans du voisinage, et tout simplement ils offrent les maisons des expulsés, comme si elles leur appartenaient. Nouveau colloque pour leur faire comprendre qu'on ne peut pas s'emparer d'une maison dont le propriétaire est absent. L'honnêteté, le sens moral n'existent ici que pour un bien petit nombre d'hommes. On en trouve pourtant quelques traces et nous avons vu des familles maronites où il s'est développé des types gracieux et attachants.

Mon frère est fort satisfait de ce qu'il trouve ici en fait d'antiquités. Ce sol est littéralement plein de ruines. La première inscription qu'il ait découverte est ainsi conçue : « Aspasios, fils d'Ariston, a vécu sans chagrins soixante-cinq ans ». Avouez, monsieur.

que le pays qui inspire de pareilles épitaphes mérite, même à vingt siècles de distance, d'être visité, en dépit de la mauvaise chère qu^on y fait quelquefois. Adieu, monsieur et ami. Mes meilleurs souvenirs, s'il vous plalt, à monsieur votre père et à mesdames Berthelot. Pour vous, mille sincères amitiés.

H. RENAN

A MONSIEUR RENAN

16 novembre 4860.

Mon cher ami,

Votre sœur a dit quelquefois que je portais un cœur de femme dans mes affections; je ne sais si c'est un bien ou un mal de sentir ainsi ; mais elle comprendra mieux que vous, si j'ai été heureux en voyant que dès le premier jour vous m'avez oublié. J'attendais avec impatience un mot de vous, un souvenir et une nouvelle, avec d'autant plus d'impatience que ce lointain voyage l'avait retardé davantage. Mais vous n'avez jamais senti ce que c'est que la réciprocité dans nos amitiés et combien il y a dans ce mot de jalousie délicate. Pendant votre absence et depuis votre départ, j'ai pensé à vous bien plus que vous n'avez certainement pensé à votre ami. Pardonnez-moi ce mot; mais votre oubli dès le pre-

mier jour m*a bien affecté. Répondez- moi, on plutôt écrivez-moi à Tavenir plus régulièrement, ne f&t-ce qu'une ligne, si vous ne voulez pas renouveler plus d'une fois ce regret.

Adieu, mon cher ami, aimeznnoi et ne m'oubliez pas, car Dieu sait combien de temps vous allez demeurer là-bas et combien vos anciens sentiments vont s'effacer peu à peu dans ce pays si différent de notre France.

Tout à vous,

A MADEMOISELLE RENAN

Beyrouth {Syrie).

Paris, 29 novembre 1860.

Chère mademoiselle,

Je reçois à Tinstant votre lettre du 15 : cette date, comparée à celle de la mienne, montre que la distance morale diminue entre nous. Je ne parle pas de l'autre, qui ne changera pas de sitôt. J*avais gardé quelque espérance de vous rejoindre encore : l'étal de fatigue, qui subsiste encore pour moi, me faisait penser que le séjour de la Syrie pourrait opérer une diversion favorable. Mais si les voyages peuvent m'ôtre utiles et me sont en effet conseillés, ce n'est pas vers la Syrie que je devrai me diriger. J'ai pris

sur ce point des renseignements fort minutieux ^ jusqu'à me mettre en relation avec les directeurs du service de santé militaire. J'ai lu ce matin même les rap{>orts sanitaires arrivés la veille de Syrie et rédigés par le médecin en chef et par le pharmacien en chef : ils sont peu encourageants. Climat humide et en grande partie neigeux, pluies jusqu'en mars (elles vont commencer), dysenterie et fièvres dans l'armée, mort de deux capitaines (par la fièvre), etc. Tout cela est peu encourageant ; d'ailleurs ce ne sont pas des documents destinés à la publicité officielle qui donnent ces détails. Ce que vous me dites de la nourriture et de Tétat des villes s*accorde avec mes autres renseignements. Aussi les personnes qui me les ont communiqués m'ont-elles détourné fortement de tout projet de voyage dans ces régions. Puissiez-vous demeurer, vous et votre frère, à Tabri de ces causes d'insalubrité et de fatigue t Dites-lui de se défier d*une trop vive excitation intellectuelle et physique; elle est dangereuse au bout d'un certain temps dans ces climats.

J'ai vu aujourd'hui madame Renan, à qui je n'ai point fait part des détails ci-dessus. Je me suis borné à lui dire que la santé de mon père, fort souffrant en effet, m'empêchait de l'accompagner, et je Tai engagée à partir par le paquebot du 16 décembre, en lui offrant jusque-là tous mes services. J'espère que d'ici là vous aurez une maison sinon confortable, du moins habitable. Quant au Baby, il va toujours par-

faitement et je vous envoie un autographe ; il a écrit lui-même les derniers mots {tout son cœur) ; mais j'ai soin de les transcrire ici pour plus de clarté.

Quand madame Renan vous aura rejointe, j'espère que vous continuerez à me donner des nouvelles régulières, que je sois à Paris ou dans une région plus méridionale. Pour moi, je m'arrangerai pour vous en faire tenir chaque semaine de celles et de ceux que vous aimez; dans votre solitude ce sera au moins une consolation.

J'ai été bien vivement tenté depuis huit jours d'aller vous voir, et je crois que si la distance était moindre et les communications plus faciles, j'aurais passé sur les inconvénients. Mais l'idée seule d'un tel voyage épouvante mon pauvre père, et les rensei* gnements que je vous ai dits ne me donnent pas l'assurance nécessaire pour le rassurer. Vous voyez que je demeure encore dans cet état moral flottant et sans volonté dirigée, où vous m'avez laissé à votre départ : pourtant je le supporte avec plus de calme qu'à ce moment. Mes jours et mes nuits sont plus tranquilles; mais il faudrait un climat plus doux et l'absence des soucis de Paris. Je finirai soit par quitter la ville, soit par entrer dans une nouvelle série d'expériences : ce qui me manque pour prendre la seconde décision, ce n'est pas la volonté, ni la liberté d'esprit, toutes deux sont entières : c'est l'énergie physique. Mais avec le temps, elle se retrou* vera.

J'ai diné, il y a huit jours, chez M. Mohl avec M. Khanikof, qui m'a parlé beaucoup de votre frère et m'a prié de lui transmettre un article du Times relatif au Saint-Sépulcre : je l'enferme dans cette lettre.

Ici tout va comme il est ordinaire à Paris, c'està-dire avec un mélange d'agitation et de coups de théâtre du chef. Hier, une sorte d'acte additionnel, que vous trouverez dans les journaux et dont les mobiles déterminants sont très discutés. C'est un point d'appui que Ton prend sur le pays, mais dans quel but? Les uns disent pour avancer soit en Italie, soit sur le Rhin (par contre-coup des affaires italiennes du printemps prochain); les autres disent pour reculer vers la politique conservatrice. Dans tous les cas, les nouvelles de Chine et d'Italie tiennent toujours en éveil l'attention. Tout ce spectacle est fort étrange; mais votre Syrie demeure dans l'ombre, peut-être aussi par politique.

Adieu, chère mademoiselle, rappelez-moi à l'amitié de votre frère et veuillez croire toujours à la respectueuse aiïeclion de

Votre dévoué serviteur,

M. BEKTIIKLOT

A MONSIEDB BËRTHELOT

Àmschid, près Djèbaîl, 30 novembre 1860.

Personne ne peut comprendre plus vivement que moi, monsieur et bien cher ami, Témotion douloureuse sous le poids de laquelle vous avez écrit votre dernière lettre à mon frère, et dont Técho est venu nous affliger dans la magnifique solitude où nous sommes en ce moment transportés. La peine que vous exprimez, je l'ai souvent, oh! bien souvent ressentie moi aussi. J'ai dit fréquemment : « Ses ambibions le préoccupent plus que ses affections », et ses nouvelles aifections plus que les anciennes... Pourtant je suis assurée qu'il m^aime, et en présence du chagrin que vos regrets lui ont fait ressentir, il m*est impossible de ne point croire à Tétendue, à la profondeur de Tamitié qu*il vous porte. Il semble qu'il peut tout pour ceux qu'il aime, hors leur consacrer quelques instants. Je vous assure, monsieur, que je n'exagère point en disant que pendant nos deux séjours à Beyrouth il a donné plus de temps au général et au pacha qu'à la vieille amie qui a tout abandonné pour le suivre sur ces rives lointaines. Littéralement, depuis que nous sommes en Syrie, je ne le vois presque plus, et quand je le vois, il est si absorbé par les travaux de sa mission, si préoccupé de

ce qu'elle lui a donné, ou de ce qu*elle lui promet, que je ne sais en vérité s'il s'aperçoit beaucoup de ma présence. Eh bien ! monsieur, je crois encore et malgré tout qu'elle lui est chère ; croyez bien de même que TOUS tenez dans sa vie une place que nul autre oe prendra jamais. En réponse à un cri de douleur semblable à celui que renfermait votre lettre, il me disait un jour que les personnes qu'il aimait le mieux étaient celles auxquelles il se croyait obligé de donner le moins de temps. Je n'ai pu accepter pour ma part cette opinion, et j'ai continué à placer mes plus douces joies dans les témoignagnes d'affection que je donne, ou qui me sont accordés; mais j'ai fait de grands efforts pour me persuader qu'on pouvait sentir autrement. Si vous aviez pu, monsieur, voir l'effet produit par votre lettre, je crois que vous fussiez arrivé tout d'emblée à la même conviction, sans passer par toutes les filières que j'ai traversées.

Avant de vous parler de la suite de nos pérégrinations, je veux, monsieur, répondre aux diverses questions que contenait votre lettre du 15 novembre, tout en sentant l'impossibilité de vous donner un conseil, tant ces questions sont personnelles. Le climat de la Syrie est très sain en celte saison, surtout dans les campagnes. Beyrouth est, à mon avis, le point le moins salubre que j'aie visité. En général les villes de ce pays sont hideuses et peu saines; les campagnes magnifiques et vivifiantes. De même pour la nourriture : celle de Beyrouth et de Saïda me faisait mal,

celle que nous trouvons ici me semble excellente. Il est vrai qu*on ne peut pas se flatter d'être souvent, même à la campagne, dans les conditions où nous sommes à Amsehid, recevant d*une très riche famille maronite, la plus large, la plus délicate, la plus gracieuse hospitalité. Parfois, en effet, il est impossible de se procurer quelque chose qui ressemble à une nourriture européenne. En venant ici nous n*avons pu nous procurer pour le repas de la journée qu*une espèce de galette cuite sur le sable échauffé et toute parsemée de cendre ou de petits cailloux, avec du lait aigri et desséché; pour breuvage, Teau du fleuve Adonis (les larmes de Vénus!), sur les bords duquel nous faisions ce repas. En ceci, comme en toute chose, il y a des hauts et des bas. — Même en cette saison, la fièvre et la dysenterie font des ravages dans Tarmée ; mais seulement dans le camp placé sur le sable près de Beyrouth. — Rien nïnlerdirait ici les promenades à pied, si Ténorme quantité de pierres qui parsèment tout le pays ne les rendaient peu attrayantes. Les voyages à cheval sont charmants, bien qu'il n*existe en Syrie rien qui ressemble à une route. On se procure des chevaux si intelligents, qu'ils se tirent à merveille des plus mauvais pas, et si doux au cavalier, que je reste huit heures en selle sans éprouver la moindre fatigue. Il n*est possible de voyager qu'à cheval; mais on disposerait d'un autre moyen, qu'il ne faudrait, je crois, abandonner celuici qu'après mûres réflexions. J'ai consulté M. Gail-

lardot pour la question médicale; tout naturellement il ne peut rien dire de particulier sur les renseignements que je lui donne; mais il trouve qu'en général la Syrie est un pays sain, surtout dans les terrains élevés. Il y fait chaud, très chaud, même en cette saison; ce matin vers neuf ou dix heures, nous avons fait une excursion d'environ un quart de lieue entre notre demeure et la mer, et nous pouvions à peine supporter les rayons du soleil. Ainsi, par exemple, il faisait au moins aussi chaud qu'en Provence, lorsque nous nous sommes rencontrés. Les soirées sont fraîches, et le ciel est constamment d'une incomparable beauté. — Il est impossible de prévoir d'avance quelles seront, à une époque donnée, les fatigues de la traversée : cela dépend uniquement de l'état de l'atmosphère et n'a par conséquent aucune régularité. Bien de plus charmant qu'un voyage sur mer, lorsqu'il fait beau; rien de plus affreux, lorsqu'il fait mauvais. Notre trajet n'a duré que huit jours; le suivant n'en a duré que sept et demi. Il y a rarement des retards; cependant cela peut arriver. Il n'est et ne peut être question du retour des troupes françaises ; elles seront ici sans doute longtemps après notre retour en France, et tant que durera l'occupation, il n'y a rien à craindre, ni pour les étrangers, ni pour les indigènes. On pourrait dès à présent faire le voyage de Judée en toute sécurité. Les objets les plus nécessaires sont, outre les vêtements, dans lesquels il en faut mettre beaucoup de légers, un petit lit de

fer, un matelas et des couvertures. Beyrouth offre beaucoup de ressources, même en dehors de Tarmée. Avoir aussi quelques vêtements qui résistent à de fortes pluies. Au reste, notre présence ici suppléerait au besoin à bien des omissions.

Nous avons de nouveau quitté Beyrouth le samedi 24 novembre. Cette journée et les deux suivantes se sont, pour nous, passées en voyage, au milieu d'une nature très pittoresque et au bruit des fêtes par leaquelles les populations de ces districts célèbrent la nomination de leur nouveau caïmacan, un chrétien maronite fort populaire parmi ses concitoyens et surtout fort attaché à la politique française. Nous avons voyagé à travers la fantasia qu*on avait préparée pour sa réception, et nous avons été salués nousmêmes par des centaines de coups de fusil. Nous sommes arrivés à Djebaïl le lundi 26. Ne pouvant nous loger dans la misérable ville qui remplace Tan* tique Byblos, nous sommes venus un peu plus loin, dans un très joli village, où une espèce de marquis de Carabas, qui avait acquis dans le commerce une très grande fortune, avait fait bâtir plusieurs demeures d'un goût exquis. L'une d elles a été mise à notre disposition par ses héritiers, et nous y sommes entourés des plus délicates, des plus aimables attentions. C'est une chose vraiment noble et touchante que Thospitalité orientale : depuis notre arrivée ici, notre h6te, sa femme, ses enfants, ses parents à tous les degrés, ses nombreux serviteurs ne semblent occupés qu'à

deviner, qu à prévenir nos besoins. Ces contrées, exclusivement peuplées de maronites, sont arrivées à une véritable richesse et à une élégance de manières qui vaut bien une autre forme de civilisation. J*aime singulièrement ces populations si dévouées à la France et à tout ce qui porte le nom de Français. Les soldats qui doivent faire les fouilles arrivent demain à Djebaîl; ils y seront reçus par d*unanimes acclamations.

Je dois céder la place à mon frère... Adieu, monsieur; soyez sûr que nous ne vous oublions jamais.

E. RENAN

Mon bon ami, comment avez-vous pu douter un moment de mes sentiments? Il faut que ma femme ne vous ait pas communiqué ma première lettre de Beyrouth; vous auriez vu que je ne lui écrivais à elle-même qu'à la hâte, devant partir pour Saïda quelques heures après par une occasion inattendue, qui me prenait juste au moment où j'allais me mettre à écrire à tous. Au nom du ciel, mon cher, n*écoutez jamais, en ce qui me concerne, ces susceptibilités sans motif. Mon amitié est de celles dont vous ne pouvez douter. Cela ne vous suffit-il pas? Je vous aime plus que jamais; mais, accablé de soucis, chargé d'accomplir une chose extrêmement difficile, dans un pays où des milliers d'obstacles s*opposent à celui qui veut faire la chose la plus simple, n'admettezvous pas qu'une fois j'aie pu être inexact?

Ma sœur a dû répondre à toutes vos questions. Mon opinion est que vous passeriez ici trois ou quatre mois fort agréables, à condition de ne pas aspirer à faire un voyage complet. Ici, à Amschid, nous pouvons vous recevoir d'une manière charmante; il en serait de même, quoiqu'un peu moins confortable* ment, à Saïda. Vous courrez avec moi le Liban, sommet par sommet; vous assisterez à nos fouilles; vous y prendrez part; vous verrez ainsi à peu près toute l'ancienne Phénicie.

Quant à la Palestine, je ne puis dire au juste quand

j'irai. Ce sera très probablement vers le mois de

mars; nous aurions le temps de faire ensemble ou

une partie, ou tout le voyage. Il est d'ailleurs si facile

de faire séparément Jérusalem par Jaffa. Ne vous

préoccupez pas trop de la locomotion, cette difficulté

fond ici; elle ne m'a pas arrêté une minute. Sur ma

mule, je chevauche des journées entières sur les

crêtes du Liban» dans des chemins larges d*un pied,

au-dessus de vallées taillées à pic et dont le fond se

voit à peine. Ces bêtes ne bronchent jamais et ne se

fatiguent pas; aucun cheval européen ne pourrait

servir ici. Les routes sont des casse-cou inimaginables ;

mais on peut se fier à sa bête d'une manière absolue.

Tout ceci, cher ami, signifie qu'à mes yeux les

obstacles qui me semblent vous arrêter, tirés de la

nature de ce pays, n'ont pas de gravité. Mais, quant à

ce qui touche à votre santé, à votre état moral, à vos

devoirs de famille, je n'ose prendre sur moi de vous

donner un conseil. Tout ce que je puis vous dire, c'est que l'air du Liban est le plus suave, le plus pur, le plus vivifiant du monde, que ce pays inspire la gaieté, le repos, la tranquillité d'esprit, une activité bienfaisante et tempérée, que les populations en somme sont bonnes et douces, que la sécurité est plus grande qu'en aucun pays d'Europe, et que je traverserais le pays seul à pied sans un ombre d'appréhension; que si vous venez, vous nous remplirez de joie, et que vous trouverez ici une maison qui sera la vôtre, et que même les personnes que vous ne connaissez pas, mon ami M. Gaillardot et M. Lockroy, vous plairont beaucoup. Venez, et Amschid sera de tous points un paradis terrestre. En tout cas, ne doutez plus jamais de ma tendresse, et si M. Gaillardot a quelques renseignements à prendre pour vous répondre, ce sera pour le prochain courrier. Adressez toujours à Beyrouth^ mais ne vous étonnez pas si nous manquons des courriers ; il n'y a pas de poste d'ici à Beyrouth. Le corps d'armée qui doit fouiller est arrivé aujourd'hui; lundi nous donnerons le premier coup de pioche. Je suis déjà en possession d'inscriptions grecques capitales et de curieux monuments. Le moindre dépasse tout ce que j'espérais.

E« RENAN

A MONSIEUR RENAN

Paris, le 6 décembre 1860.

Mon cher ami,

Je viens de recevoir votre troisième lettre qui m'a fait grand plaisir. J'ai vu que vous étiez toujours content et bien portant. Elle augmente mon regret de , ne pouvoir partir avec votre femme, qui s*est décidée, avec beaucoup ^d'affection pour vous, à quitter son enfant : vous Tobligez là à une séparation un peu cruelle. II est probable que vous la verrez huit jours après la réception de la présente.

Quant à moi je suis toujours tenté, mais je ne cède pas à la tentation. A la vérité, je suis souffrant et incapable d'un travail énergique : j*ai dépassé mes forces par l'effort des mois de juin et de juillet, et elles ne reviennent que bien lentement. Puissiezvous ne jamais connaître ce supplice moral que vous ne soupçonnez pas !

Un voyage lointain me serait utile pour me relever, et pour chasser les préoccupations énervantes de Paris : si la Syrie était plus voisine, peut-être me déciderais-je, malgré les doutes que je conserve sur sa salubrité. Mais déjà je suis lié de nouveau : on n'échappe pas à Paris comme on le veut. Je ne retrouverai ma liberté morale qu'avec la fin de

décembre : je vous ai déjà dit dans d'autres lettres, et même avant notre départ, que c'était là un terme que je ne pouvais devancer. A cette époque, si nul lien nouveau ne m'attache, et surtout si mon père, qui m*inquiëte plus que tout le reste, va mieux, nous verrons à nous décider. Mais ce dernier point est celui qui m*arrôte le plus fortement. Sa santé est toujours ébranlée; son état normal est plus calme que les années précédentes, mais à la condition de ma présence quotidienne. Elle est d'autant plus nécessaire que son activité diminue de jour en jour, et que je serai peut-être, dans Tannée qui va s'ouvrir, le principal soutien des miens. Pourvu qu'aucun malheur ne vienne attrister cet état do choses, je le préfère tel. Mais vous voyez vous-même combien peu je suis libre d'aller à huit cents lieues d'ici, en un lieu où les nouvelles mettent un mois à s'échanger. C'est pour cela que je ne saurais me décider, ni maintenant, ni peut-être plus tard. Encore si vous me garantissiez l'état hygiénique! Je pourrais rassurer mon père.

Quoi qu'il en soit, le départ prochain de votre femme renouvelle ma tristesse; c'est comme une seconde séparation d'avec vous, surtout lorsque je vois ce pauvre petit enfant qui va demeurer si longtemps séparé de son père et de sa mère, c'est-à-dire des êtres dont personne ne peut remplacer l'aiïcction auprès de lui. Que cette idée hâte votre retour et nous pourrons encore être heureux ensemble. Assurez

votre sœur de toate mon affection et croyez-moi toujours

Votre tout dévoué,

Que le nouvel état de choses qui suivra la venue de madame Renan ne ralentisse pas notre correspondance. Transmettez-moi toujours des renseignements sanitaires, car j'ai encore une lueur d*espérance. Mais il s*agit de choses où la volonté ne peut rien.

A MONSIEUR RENAN

Paris, 14 décembre 1860.

I Mon cher ami,

Cette lettre vous parviendra eu même temps que madame Renan : car elle part aujourd'hui pour vous rejoindre. C*est pour moi une seconde fois la tristesse des adieux, moins vive que la première, puisque ce n'est plus vous qui vous éloignez; mais elle me touche presque autant, en me rappelant qu'un lien de plus entre nous se trouve interrompu et pour combien de mois?

Votre lettre de cette semaine n'est pas encore arrivée aujourd'hui; mais je pense que c'est le mistral qui Ta retardée : car il règne avec violence depuis quelques jours aux abords de Marseille : ce sera un

ennui de plus, si elle n'arrive pas avant ce soir et si votre femme s^éloigne sans les dernières nouvelles de vous. Nous avons encore un après-midi.

Ici» nous ne sommes pas sans inquiétude sur vos santés, car nous avons appris que M. Lockroy, dessinateur que vous vouliez vous attacher, était tombé malade de la fièvre tout récemment. Soignez-vous bien et gardez-vous bien de ce climat.

J'espère que le départ de votre femme ne me privera pas des nouvelles de chaque semaine et que, malgré sa présence en Syrie, vous penserez aussi souvent et aussi régulièrement aux absents. Vous dites les aimer, mais pour les convaincre il faut toujours penser à eux et leur donner des nouvelles régulières, en attendant que Ton puisse vous revoir vous même.

En réponse à cette lettre-ci, donnez-moi encore une fois des nouvelles précises et détaillées sur Tétat sanitaire. C'est au moment où viendra votre réponse qu*expirera le dernier délai que je me suis fixé pour penser à ce voyage. C'est à ce moment-là que je me déciderai, soit à l'entreprendre malgré tout, soit à en abandonner la pensée sans retour. Ainsi ne m'oubliez pas à ce moment et, s'il est nécessaire, recommandez cette réponse importante à votre chère sœur.

Quant à ma santé, elle s'améliore lentement, tout en oscillant au gré de la saison; huit jours assez bons sont suivis par huit jours plus gênés et plus souffrants, selon que la température s'abaisse et

devient plus humide et Tair plus chargé de brouillards. Il faut vivre avec ses ennemis : j'essaie un peu de travailler, et quand j'aurai arrêté sans retour la question du voyage ou du séjour à Paris, je tâcherai de prendre un nouveau point d'appui sur ma volonté, que je laisse flotter indécise depuis plusieurs mois. Mais si la force ne me manque pas, je reprendrai le bâton du pèlerinage que nous accomplissons tous vers le but mystérieux. Si ce n'est point là le bonheur et le calme absolu, du moins c'est le repos moral relatif qui convient le plus à notre condition humaine et à mon propre tempérament. Il faut vider le vase jusqu'au bout, même quand la liqueur commence à s'affadir, parce que, hors de là, il n'y a que trouble et absence de dignité.

Adieu, mon cher ami, aimez-moi toujours. Tout à vous,

A M. RENAPi, MEMBRE DE l'iMSTITCT

A Beyrouth (Syrie).

Paris, 21 décembre 1860.

Mon cher ami.

Lorsque vous recevrez cette lettre vous serez tous réunis : Baby et moi manquerons seuls à notre petit cercle. J'espère que madame Renan sera arrivée sans

trop de fatigues, bien que les nouvelles que nous ayons en ce moment sur l'état de la mer soient déplorables. Je n*ai pas encore reçu votre lettre de cette semaine. C'est la première fois qu'elle me manque complètement le jour de la réponse; car votre dernière lettre est arrivée avant le départ de la mienne, bien que je ne vous en aie pas parlé, ma lettre étant déjà fermée. Ici, nous sommes dans l'humidité, la neige et le brouillard : c'est le climat accoutumé de Paris dans cette saison. Cependant je vais assez bien, bien que toujours occupé de vingt pensées différentes. Je suis maintenant à peu près dégagé de tous les liens extérieurs qui m'ont empêché de partir au commencement du mois; la santé de mon père est un peu moins mauvaise. Ce que vous me dites d'Amschid est fort engageant et je reviens encore une fois à l'idée de partir. Si je puis décider mon père, je prendrai le paquebot du 13 janvier 1861 : mais la chose est douteuse. En tout cas, ma prochaine lettre vous dira ma décision définitive; c'est le dernier délai et c'est l'époque que j'avais toujours désignée dans nos conversations.

J'ai vu deux fois votre pauvre petit Baby depuis le départ de sa mère. La première fois, lundi, il était encore agité. La nuit du vendredi, il a pleuré une partie de la nuit, en appelant « sa petite mère ». Hier, il était calme et joyeux et il avait repris sa petite gaieté et ses gentillesses ordinaires. Au demeurant il se porte parfaitement et s'accommode très bien de

son nouveau milieu; sa cousine surtout lui est très sympathique. Ce qui Ta tranquillisé, c*est qu'où lui a dit que sa maman était allée en Syrie pour ramener papa et tata. Hier, nous avons joué ensemble comme à l'ordinaire. Je vous envoie (ou plutôt j'envoie à tata et à maman) un chef-d'œuvre calligraphique de bébé, qui manifeste déjà quelque intention : Timage supérieure représente un oiseau, et il l'a faite seul, puis sa volonté ayant cessé de diriger le crayon, et l'attention étant épuisée, il a tracé les lignes confuses du bas.

Vous voyez que je pense toujours à vous ; ne m'oubliez pas de votre cdté et donnez-moi des détails sur les résultats de vos fouilles, sans interrompre vos lettres par Tidée de mon départ possible; car rien n'est plus difficile que de se décider, là où il n*y a ni un devoir à remplir, ni un but à atteindre. Priez vos dames de penser toujours à votre vieil ami.

Âmschit, 18 décembre 1860.

Monsieur et bien cher ami,

Du moment que vous conserviez quelque arrièrepensée sur le climat de la Syrie, du moment surtout

que la pensée de vous voir faire un si lointain voyage alarmait monsieur votre père, vous avez grandement raison d'y renoncer. Aucun devoir ne vous imposait Tobligation de vaincre vos inquiétudes, celles de vôtre famille, et toute joie était impossible dans de telles conditions. Ceci posé, laissez-moi rire un peu des renseignements à Taide desquels vous êtes arrivé à vous représenter la Syrie comme ayant un climat humide et en partie neigeux. Sans doute, le rapport que vous aurez lu émanait des fractions de Tarmée établies à Déir-el-Kamar ou à Kabelias, qui sont à de grandes hauteurs dans le Liban. Kabelias est même du côté de la Gélé-Syrie, et, en effet, sur un point peu agréable en hiver. Mais cela ne peut se rapporter en aucune façon à la pente occidentale, et surtout aux parties peu élevées; c'est comme si, pour connaître le climat de la France, on prenait ses informations au sommet du Mont-Saint-Bernard. J'ai reçu cette lettre qui me parlait de neige, le 13 décembre, par une journée si chaude que, dans une pièce où il se trouve onze fenêtres, dont huit du côté de la mer, j'étais encore obligée d'ouvrir la porte et d'établir un courant d'air pour n'être pas incommodée par la chaleur; notez encore que la délicieuse maison où nous sommes établis depuis trois semaines est située sur un point un peu élevé; au bord de la mer, à une demi-lieue plus bas, il fait plus chaud encore. Cette température est entrecoupée tous les dix à douze jours par un violent orage; un vent d'ouest soufQe d'abord;

au bout de quelques heures, tonnerre, éclairs, torrents de pluie ; enfin le dieu suprême de nos contrées, le soleil reprend le dessus et le ciel rentre dans sa sérénité accoutumée. Jusqu'à présent, nous n*avoDS pas eu un seul jour froid, et jamais non plus nous n'avons vu trois journées pluvieuses consécutives. Plus je le connais, plus je répète que le climat de la côte de Syrie est d'une incomparable splendeur; je comprends, au reste, que ce climat ne convienne pas à tous les tempéraments, quoique mon frère et moi nous nous en trouvions à merveille. Rien en France, ni même en Italie, ne peut donner une idée de ce qu'est ici le soleil, la lumière, la végétation, la cou* leur. Je vous écris en vêtement d'été, près d'une fenêtre ouverte, sous laquelle s'épanouit, au milieu d'un tas de pierres, un oranger tout blanc de fleurs; à quelques pas plus loin, j'en vois un autre chargé de fruits. Quelques dattiers, auxquels de lourdes grappes pendaient encore au moment de notre arrivée, se balancent au milieu des champs. La mer est comme une moire d'azur; Thorizon est d'or et de pourpre. Oui, monsieur, les villes sont ici hideuses, les populations grecques et musulmanes sont repoussantes; mais les campagnes sont belles au delà de tout ce qu'il est possible d'exprimer; les cantons exclusivement maronites, comme tout ce qui est au nord du Nahr-eU Kelbl, sont peuplés d'une race douce, aimable, gracieuse, au milieu de laquelle je me félicite beaucoup d'avoir vécu. Jamais reine n'a regu d'hommages plus

ENTRE MM. RENAN ET BERTHELOT. 22i

dévoués que ceux qu'on me prodigue dans ce beau village d*Amschil. On ne m*aborde que les mains pleines de présents; les femmes m'apportent les produits de leurs vergers : des figues, des oranges, des dattes, des grenades ; un bel enfant m'offrait tout à l'heure des roses qu'il venait de cueillir au milieu des pierres... car la pierre est partout en Syrie. Heureusement elle n'y est pas un obstacle à la végétation; au contraire, elle conserve l'humidité des champs et préserve la terre de l'action du soleil. Nous partons dans trois jours pour Beyrouth, afin de nous y trouver au moment de l'arrivée de Gornélie; nous reviendrons aussitôt à Amschit, où probablement nous séjournerons encore pendant quelques semaines.

Donnez-nous, je vous en prie, monsieur, des nouvelles de votre santé et de celle de monsieur votre père. Nous en sommes très vivement préoccupés et nous comprenons parfaitement qu'éprouvant déjà une grande lassitude vous redoutiez les fatigues d'une longue traversée maritime. Mon frère et moi nous les avons très bien supportées, et le voyage de Marseille à Beyrouth ne me laisse que lé souvenir d'un trajet plein de charme et d'intérêt; mais, au fond, nous sommes d'une force exceptionnelle, et jamais je ne jugerai votre santé, monsieur et ami, d'après les nôtres. Mieux que personne au monde, vous, pouvez apprécier ce qui vous convient et ce que vous devez éviter. Je me réjouis de penser que le cher petit Baby ne sera point privé de vos visites. Embrassez-le, je

VOUS prie, bien souvent pour sa vieille tata et dites-lui que j'ai eu bien du plaisir à lire sa petite lettre.

Mon frère est constamment, tant que le jour dure (et il dure ici jusqu'à six heures), sur le champ de ses fouilles à Djebaïl; en perçant une route taillée dans le roc, on a forcé hier l'entrée d'un vaste caveau funéraire, qui parait être fort ancien; mais il est tellement obstrué de terre qu'il faudra le déblayer pendant trois ou quatre jours avant de savoir ce qu'il recèle. Les sépultures antiques couvrent ici d'immenses espaces; presque tous les rochers de cette côte en sont littéralement remplis. Mais si rien n'est plus facile que d'en découvrir la trace, rien n*est aussi plus difficile que d'y entrer. La chose qui les décèle, ce sont des soupiraux que je ne puis comparer qu'à des tuyaux de cheminées : ils ont à peine vingt à vingtcinq centimètres de circonférence. Comment les creusait-on sous la pierre? C'est ce qu'il est difficile de déterminer. Dans une promenade d^une heure, j'ai vu, l'autre jour, des centaines de ces soupiraux.

Par votre intermédiaire, monsieur, je me rappelle au souvenir de monsieur votre père et de mesdames Berthelot. Continuez, je vous prie, à nous donner fréquemment de vos nouvelles. Depuis que nous avons quitté Beyrouth, il nous est difficile d'écrire régulièrement. Il n'y a rien ici qui ressemble à une poste, et, pour recevoir ou faire partir nos lettres, il faut envoyer jusqu'à cette ville, c'est-à dire faire faire doublement un voyage de huit à dix heures. Quand nous

aurons quitté Djebaïl pour la région de Tortose, il est à craindre que les correspondances ne soient encore plus difficiles. Enfin, nous ne nous arrêterons pas devant les obstacles et nous ferons toujours parvenir de nos nouvelles. Recevez, monsieur, pour vous et pour tous les membres de votre famille, Tassurance de notre constant souvenir et de notre inaltérable amitié.

U. RENAN

A MONSIEUR RENAN

Paris, 28 décembre 1860.

Mon cher ami,

Voilà un bien long silence de votre part ; car la dernière lettre que j'ai reçue de vous était du 30 novembre et depuis ce moment, je n'ai pas eu un mot de vous, même dans les lettres que vous écriviez à votre mère. Du reste j'espère que dans quelques semaines nous serons moins séparés. Mon père va beaucoup mieux et j*ai pu lui parler de mon départ prochain, sans lui causer une peine aussi vive qu'elle l'aurait été alors qu'il souffrait davantage. D'ailleurs la durée moindre de mon absence et les nouvelles plus favorables de votre établissement là-bas, concourent à le tranquilliser. Ainsi je partirai de Marseille le iS janr mer^ comme je vous l'ai déjà fait pressentir.

Tâchez de vous trouver à Beyrouth, pour me rece voir et me piloter à mon arrivée dans ce nouveau monde.

J'espère que la mer ne sera pas trop mauvaise à cette époque, quoique le moment ne soit pas très favorable; je crains que votre femme n*ait beaucoup souffert, car les nouvelles de la Méditerranée ne sont pas bonnes et ont été fort retardées. Mais au moment où j'écris, vous devez être réunis depuis plusieurs jours.

Je compte emmener avec moi mon ami de Fleurieu; mais il ne sera d'aucun embarras pour vous, voyageant pour son propre compte. Du reste c'est un charmant homme comme caractère et comme relations.

Votre Baby va toujours à merveille : il n'est pas même enrhumé, malgré l'horrible temps de neige et de dégel qui change nos rues en des fleuves de boue. Je ne lui ai pas dit encore que j'allais revoir papa, maman et tata; ce sera pour la semaine prochaine. Il ne s'ennuie pas avec ses oncles et cousins, sans oublier sa grand'maman. Votre mère est aussi bien portante et regrette un peu sa bru; l'état de la mer surtout la tourmente jusqu'à ce qu'elle ait des nouvelles. Mais je n'espère pas en avoir, sauf peut-être le jour de mon départ de Paris.

Malgré l'annonce de mon départ, ne cessez pas, je vous prie, de m'écrire, ne fût-ce qu'un mot: on n'est jamais sur de ses projets à Paris, et vous ne paraissez pas soupçonner combien on est inquiet lorsque le

courrier se fait attendre et plus eacore s'il manque. Mais ce sont là des sentiments auxquels vous semblez étranger.

AdieUy mon cher ami, ou plutôt à bientôt, vous et les vôtres.

Tout à vous.

A MADEMOISELLE RENAN

\fieyrouth {Syrie)!

Paris, 4 Janvier 1861.

Chère mademoiselle,

Un dieu jaloux s'oppose à notre réunion ! J'avais écarté tous les obstacles et commencé mes préparatifs; déjà j'avais acheté un lit, un caoutchouc, une couverture, commandé des bottes de cheval, un petit laboratoire portatif que je m'étais plu à composer.

J'avais pris congé de plusieurs amis et reçu des lettres de recommandation pour les officiers et Tarmée d'occupation. Vous voyez que ma décision était complète, lorsque le 31 décembre, M. Maury est venu me trouver et me prier de renoncer à ce départ, en raison d'éventualités d'une grande importance qu'il m'avait proposées Ml y a un mois, et qui étaient sur

1. Créalion d'un laboratoire de recherches et projet d'une École des hautes études, projets réalisés seulement huit ans après par Duruy.

le point de s'accomplir. Il m'a donné sur ce point beaucoup de détails qui ne me permettent aucune hésitation. J'ai dit quelques mots de ces choses à madame Renan et je ne puis m'expliquer davantage par écrit.

Vous voyez que Paris retient bien fortement les siens. Je le regrette encore plus, en lisant les descriptions du climat que vous me transmettez dans votre dernière lettre. Elle m'a fait un plaisir d'autant plus sensible que je n'avais rien reçu de votre part depuis près d'un mois. J'espère que votre prochaine donnera des nouvelles de l'arrivée de madame Renan. Parlezmoi aussi des fouilles de votre frère, de ses projets, de ses idées sur le pays, sur son histoire, sur ses monuments; vous savez que je ne suis pas un profane et ce sera la manière la plus complète de renouer conversation, à travers ce vaste espace de terre et de mer qui nous sépare. Mais donnez-moi des nouvelles aussi souvent que possible; vous ne sauriez croire combien on est sensible à un retard ou une interruption, quand les lettres ne viennent qu'une fois par semaine et quand il faut un mois pour avoir une réponse. Tantôt c'est le paquebot retardé par un coup de vent sur la Méditerranée pendant cinq jours, tantôt c'est la neige qui encombre le chemin de fer et fait perdre un jour ou deux. Pendant ce temps, nous autres malheureux Parisiens, enfoncés dans noire boue et dans nos neiges fondues, nous nous tourmentons en attendant une lettre qui n'arrive pas. Jugez

de ce qui arrive quand, après ces retards, le courrier ne nous apporte rien.

Depuis trois jours la neige a disparu pour faire place à la gelée et au soleil : mais la fin de décembre a été étrangement variable. Ici comme à Amschid ce sont des orages et des sautes de vents irréguliëres. Un jour il neige fortement : tout Paris est blanc ; le lendemain demi-dégel; tout Paris est noir de boue; le troisième jour il gèle et voilà tous les trottoirs changés en miroirs, sur lesquels on s'avance en chancelant. Le quatrième jour, brusque arrivée du vent du midi, pluie torrentielle, dégel universel. Puis un jour de soleil; et la période recommence, du reste sans régularité. Vous voyez combien vous gagnez à vous trouver au milieu des orangers en fleurs et des montagnes illuminées par le soleil syrien. Du reste en ce moment toutes les santés qui nous sont chères vont bien. Â la maison je suis seul un peu fatigué ; peut-être est-ce contrariété de ne pouvoir vous rejoindre. Dis aliter visuml

Baby va bien : je Tai tenu hier sur mes genoux pendant une demi-heure. Il était fort tranquille, parlait bas et me regardait de temps en temps du coin de Tœil avec ce petit air que vous savez. Il n'a guère pu sortir depuis quinze jours : aussi est-il un peu pâle : ses joues sont demi-rose, au lieu d'être tout à fait rosées. Mais c'est une nuance qui ne diminue ni son appétit, ni ses jeux. Votre mère se porte toujours très bien et se tourmente au sujet de sa belle-fille,

bien qa*oii loi dise qae le voyage est sans danger. Votre frère, sa femme et ses enfants vont bien aussi ; du reste vous en avez des nouvelles plus directes.

Dans votre prochaine lettre, je vous prie de vouloir bien demander à M. Gaillardot les renseignements relatifs à la manne de Syrie et me les transmettre. J'ai fini mon étude et dès que j aurai reçu ces renseignements je la publierai.

Ha mère se joint à moi pour se rappeler à vos souvenirs : je lui ai lu votre dernière lettre qui l'a fort intéressée. Adieu, chère mademoiselle, rappelez-moi à Tamitié de votre frère et de votre belle-sœur, et croyez toujours à ma respectueuse affection.

A MONSIEUR RENAN

Paris, il janvier 48C1.

Mon cher ami.

Je viens d'apprendre que madame Renan est arrivée heureusement à Beyrouth : ce qui nous a fait' grand plaisir, car il y a eu des tempêtes violentes en décembre sur notre côte de Méditerranée. Ici nous sommes dans le froid et la glace; la Seine charrie et est prise au-dessus de Paris : l'air est rempli d'un brouillard glacial. Bref, c'est un des hivers les [plus rigoureux

que nous ayons subis depuis plusieurs années. Ma dernière lettre a dû vous apprendre que j'avais renoncé à tout espoir de vous rejoindre et pourquoi : du reste, rien de nouveau à cet égard.

J'ai vu hier plusieurs de nos amis chez Michelet, et notamment madame Didier, personne que je ne connaissais pas encore. Tout le monde s'intéresse à vos travaux et à votre prochain retour.

Notre séparation définitive me fait regretter davantage que vous m'écriviez si peu, et surtout si rarement : à peine une lettre dans les six dernières semaines. J'aurais voulu que vous me tinssiez davantage au courant de vos travaux et de vos idées. Avez-vous trouvé des inscriptions phéniciennes? et les temples de Byblos et le lac Âphaca?

J*ai vu ce matin le Baby, qui est toujours gros et rose, malgré le mauvais temps et le froid. Il commence à demander pourquoi sa petite maman ne ramène pas son père, puisqu'elle est allée en Syrie pour le chercher. Dimanche, on lui montrait vos photographies à tous. En voyant sa maman, il s'est écrié : c< Voilà une petite personne que je connais bien! » avec ce ton gentil que vous lui connaissez.

Pour ne rien omettre de ce qui intéresse madame Renan, je lui envoie aussi des nouvelles du gros chat de Bellevue : il est devenu énorme; hérissé d'un poil fin et soyeux d'une extrême longueur, mais toujours plus craintif.

Dites à votre sœur que son Baby ne l'oublie pas

non plus ; je lui ferai écrire une petite lettre pour la prochaine occasion.

Adieu, mon cher ami, devenez un peu plus communicatif et pensez davantage aux absents. Tout à vous.

MONSIEUR BERTHELOT

4mschit, 25 jaDvier 1861.

Mon cher ami,

Vous m'avez causé un vrai chagrin en ne venant pas. Que vous connaissez mal mon caractère et que vous vous méprenez sur ma façon de sentir! Je n'ai pas votre inquiétude, mais j'aime mes amis autant que personne. Je tenais votre venue pour si certaine que je ne vous ai pas écrit par ces derniers courriers; j'aurais cru écrire en vain. Nous sommes tous bien, quoique la santé d'Henriette n'ait pas été, en ces derniers temps, tout à fait aussi bonne. Elle est maintenant remise. Il fait ici un peu plus froid que de coutume, les anciens déclarent n'avoir pas vu, depuis vingt ans, les neiges si près de la mer. Elles sont sur les sommets situés au second plan pour nous, à environ une lieue d'ici. Gela produit des effets de lumière incomparables par un beau soleil. Dans les creux bien

ensoleillés et à Tabri du vent de neige, il fait délicieux. J'ai vu, il y a quelques jours, une vraie merveille, le village de Maschnaka, admirable ruine de la plus haute antiquité, d'un grandiose qui me surprend. Figurez-vous un monde de géants et de héros; la Troie d'Homère devait être comme cela. Le pays à l'entour est incomparable aussi. C'est la vallée du fleuve Adonis, si tant est que Ton puisse appeler vallée un précipice de plus de mille pieds de pro« fondeur, dont les bords ne sont éloignés que de quelques centaines de pieds. Les neiges permanentes en hiver commencent là. A Thorizon sont les dômes blancs d'Âphaca. Le contraste du vent de neige et du soleil est quelque chose d'indescriptible. C'est la vie sous ses formes les plus opposées qui vous pénètre et vous saisit. Deux petits glaciers dans deux creux, qui ne sont jamais soleillés, étaient aussi quelque chose de ravissant. En somme, la vallée du fleuve Adonis est ce que j'ai vu jusqu'ici de plus sai* sissant. On ne peut rien imaginer de plus romantique et de plus triste. C'est vraiment un paysage fait pour pleurer les dieux morts. Les percées de la mer, à Taval du Wadi, sont d'un effet extraordinaire. Semar-Gebail m'a aussi offert une vieille forteresse en style saturnien primitif. Ces vieux burgs de Kronos (El), en gros blocs en bossage, sont ici assez nombreux. Us avaient leur centre et leur point de départ à Byblos. Je suis maintenant bien édifié sur le vieux style giblite. La tour de Byblos est vraiment une des

plus vieilles constructions du monde et le prototype de celles de Salomon à Jérusalem. Je l'établirai par des renseignements décisifs. Il faut, du reste, s'y résigner : cette ancienne architecture était anépigraphe, comme celle des Hébreux, et je pense qu'on n'a écrit à Byblos sur les monuments qu'à partir de répoque grecque. Les tombeaux (les anciens aus» sont tous anépigraphes) sont ici très grandioses; quel* ques-uns semblent des géants d'un monde primitif. Les inscriptions grecques abondent toujours, et il en est de très importantes. Nous avons une très curieuse Astarté et une jolie Vénus grecque, mais de l'époque gréco-romaine. Notre fleuron est un lion en bas-relief, qu'on dirait une réduction d'une des salles de Ninive.

Notre ensemble d'inscriptions grecques formera aussi une belle application de l'épigrapbie à l'histoire religieuse. On n'a pas assez employé cet excellent instrument d'investigation historique, qui de nos jours, avec nos principes de critique, est le seul infaillible. Saïda me donnera plus de pièces de musée, mais je doute qu'elle me donne autant de résultats historiques.

De plus en plus je vois dans les Gibliles les proches parents des Hébreux, un peuple patriarcal, peu marchand, puis sacerdotal, gouverné par des sénateursprêtres (7îpÉ(x6ÛTepot). Dieu s'appelait ici El, Adonaï^ Schaddaïj comme chez les Hébreux. Le style des monuments a l'analogie la plus frappante avec ceux de Jérusalem (exclusion de la sculpture vivante.

ornementaiioQ végétale, exclusion de l'épigraphie). Byblos m'appardt de plus en plus comme une Jérusalem, qui a été vaincue par l'autre. Âdonaï a vaincu Adonis. La lutte de ces deux cultes parait vive et toute fraîche encore dans le Liban.

Le scrupule et la minutie que les zélateurs chrétiens ont mis à détruire les temples qui couronnaient chacun de ces sommets est vraiment curieux. Tout a été mis en miettes; mais ces miettes sont encore éparses sur le sol.

L'idolâtrie du Liban apparaît du reste comme le type de Tidolâtrie, comme la conçoivent les Pères de r£glise, et comme Ta conçue le moyen &ge. J'avais tenu le type pour puéril jusqu'à ce que j'aie vu ce pays. Du reste, le pays ne s'est pas relevé de là. Il a été tué par le christianisme ; il était déjà en ruines quand les musulmans sont arrivés; ceux-ci l'ont achevé.

Une chose triste à dire, du reste, et que je ne dis qu'entre nous, c'est que ce pays n'a pu être civilisé que par l'esclavage. Le travail libre n'y produira jamais de grands travaux, par la raison toute simple que nul produit du travail ne vaut ici pour l'homme le plaisir de vivre en ne faisant presque rien. En somme, chez nous, le travail est forcéj parce que l'homme qui ne travaille pas est condamné à mort. Il n'en est pas du tout de même ici. La seule époque un peu florissante pour ce pays fut celle de l'émir Béchir, qui l'accabla d'impôts. Il fallait travailler pour payer , et payer pour

vivre ; on travailla. Ce n'est qu'en Orient que Ton comprend le plaisir de vivre pour vivre. lis vivent beaucoup plus que nous, en ce sens qu'ils mènent la vie que nous avalons avidement. De là leur totale indifférence pour les accessoires de la vie, bien-être, considération, etc.. De là aussi une égalité dont rien ne peut nous donner une idée. Le millionnaire qui nous loge ne diffère en rien des pauvres gens du village, tous ses parents, qui sont ses domestiques et les nôtres. L'autre jour nous reçûmes la visite de dames de la montagne, venues pour nous voir; leurs esclaves négresses entrèrent avec elles, s'assirent à côté d'elles sur le divan, prirent congé avec elles; n'était leur teint, on les eiit prises pour leurs filles.

Mais il faut que je m'arrête. Nous avons ces joursci lord Dufferin.

Votre meilleur ami,

A MONSIEUR BERTHELOT

Amschit, 30 janvier 1861.

Mon bon ami,

Je vous écris un mot seulement, car je fais partir par ce courrier mon rapport. Mais je ne veux pas que vous m'accusiez encore de négligence et d^oubli. Vous oublier, mon ami ! Pouvez-vous à ce point vous laisser

aller à votre inquiète imagination! Votre souvenir m'est de tous le plus cher et le plus présent. Je m'étais fait une fête de vous revoir. Il est vrai que jusqu'ici vous n'auriez pas eu fort beau temps. L'hiver est ici exceptionnel ; il fait exactement le temps de nos mois d'avril et mai, pas froid, mais des vents terribles et depuis quinze jours beaucoup de pluie. Cela entrave fort nos travaux. Je quitte Âmschit le 7 ou 8 du mois prochain, pour concentrer toutes mes forces pendant un mois sur Saïda.

Je pense souvent à votre beau livre, à l'étonnement qu'il doit soulever et aux malentendus qu'il ne peut manquer de provoquer. Les objections que vous font M. Chevreul et les autres me semblent ressembler beaucoup à celles que les orientalistes de la vieille école firent à mes Langues sémitiques. La scolastique est la forme obligée de presque tous les esprits. Les esprits fins qui y échappent prêtent aux criailleries par tous les côtés. Mais seuls ils obtiennent en définitive Tattention du public, car seuls ils peuvent donner à leurs œuvres un caractère pleinement humain.

Je suis enchanté que vous voyiez Michelet. Ce que je viens de lire de la Mer dans la Revue m'a enchanté. Faites-moi parvenir ce volume par M. Darasse, impasse Conti, 2. Quelle vérité profonde dans ses fantaisies naturelles, comme dans ses fantaisies historiques ! Dites-lui que quand il fera la fleur il faudra qu'il vienne en Syrie. La splendeur de la fleur ne se comprend qu'ici. Non, Salomon dans toute sa gloire

n'était pas vêtu comme Tune d'entre elles. Le cyclamen surtout, feuille et fleur» sont des chefs-d'œuvre à vous faire tomber en extase. Figurez-vous la dentelle noire la plus exquise sur un velours d'un vert charmant, voilà la feuille. La fleur est d'une naïveté, d'un port adorable. Les orangers et les citronniers en boutons sont aussi quelque chose de ravissant. Les oiseaux sont aussi très beaux ici ; les petits sont des espèces de bergeronnettes pleines d'élégance et de grâce. L'autre jour, dans la montagne, j'ai vu des aigles dans leur aire, puis faisant leurs circuits au-dessus de l'abime. C'est une majesté calme et sauvage, d'un caractère tout biblique. La mer est étrange ici. Elle ne plairait pas à Michelet. Elle est complètement inorganique. Une côte de sable ou de rochers, toujours lavée au même endroit. Pas une algue, pas une plante marine ; très peu de coquilles, rien de cette vie si multiple de nos côtes de l'Océan. Les traces de travaux artificiels que portent partout les rochers de la côte achèvent l'étrangeté pour nous autres habitués aux côtes de Bretagne. Mais l'effet du paysage, les teintes du soir, les tempêtes, etc., n'ont rien d'égal.

Nous sommes tous bien et vous envoyons mille compliments. Embrassez Baby pour nous, et croyex à notre vive affection.

Adressez toujours à Beyrouth.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

Paris, 7 février 1861.

Mon cher ami«

Je viens de recevoir votre lettre, qui m'a été extrêmement sensible, d*autant plus que je me trouve en ce moment dans une situation morale très pénible et où j*aurai8 eu grand besoin de votre affection et de celle des vôtres. Depuis près d'un an, je suis condamné à ce singulier supplice qui consiste à vouloir, à entreprendre avec réflexion et à voir mon énergie neutralisée par des volontés ou des sentiments que je ne puis ni écarter, ni froisser. Je ne puis ni diriger les circonstances de ma vie à mon gré, ni les abandonner au courant spontané des choses. Mais je ne saurais vous en dire plus long dans une lettre. Si je ne puis sortir d'un tel état, ma vie finira par s'user, à force de se ronger elle-même.

En attendant, je n'ai pas cessé d'avoir de vos nouvelles et de voir toutes vos lettres, que votre mère et votre belle-sœur me communiquent avec la confiance et l'amitié que toute votre famille a pour moi. Quant à Baby, il se porte à merveille; après quelques jours de fatigue et de faiblesse (sans indisposition d'ailleurs) devant les grands froids que nous avons traversés, il se trouve maintenant dans un parfait état de santé,

d'appétit et d*éqailibre. Quand je dis d'équilibre c'est an moral, car il vient de faire devant moi une douzaine de calbutes, en se trémoussant autour d'une petite charrette que madame Marjolin lui a apportée. Nous sommes toujours aussi bons amis. Je lui ai demandé ce que son papa lui rapporterait : il m'a répondu quelques mots embrouillés; et il a ajouté : « Maman rapportera à bébé (autre réponse inintelli-* gible) et tata des coquillages. » Vous voyez qu'il n'oublie personne, et que vous le retrouverez avec le clair souvenir et l'affection de vous trois.

Ce que vous m'écrivez de Byblos m'a piqué vivement : car je ne pensais pas que Byblos eût jamais eu un rôle de cette importance. Je n'ai pas souvenir d'attribution de cet ordre dans mes lectures et je crois que vous grossissez un peu Tobjet que vous examinez en ce moment. C'est le résultat nécessaire de toute observation attentive, appliquée aux phénomènes naturels ou autres : j'ajouterai plus, les découvertes ne se font que lorsque l'esprit est arrivé à ce degré. Jusque-là il ne pénètre pas les choses avec une puissance suffisante. Ce n'est que quand il a parcouru un champ considérable, en s'appliquant tour à tour à chaque chose isolée avec ce degré d'énergie, qu'il se forme une vue nette et normale de l'ensemble. Les mêmes procédés intellectuels se trouvent dans tous les ordres de connaissances, toutes les fois que l'esprit s'applique à la recherche de la vérité. Mais quand vous aurez vu avec la même puissance d'attention

(et j*espëre bien que vous me transmettrez chaque fois vos sentiments) Saïda, Sour et Jérusalem, alors votre vision du passé deviendra accomplie et conforme à la juste mesure.

Du reste ne vous pressez pas trop de quitter le point où vous êtes : la moisson en général va toujours augmentant, parce que Ton voit plus clairement la physionomie et la direction des choses. Mieux vaudrait sacrifier complètement une partie.

Vous voyez maintenant que mes prévisions relatives à la neige et au froid dans le Liban étaient moins étranges qu*elles ne vous avaient paru d'abord. Mais à présent, tout est sans doute passé et votre ciel a retrouvé sa sérénité. Le nôtre est aussi moins inclément et le soleil parait déjà de moment en moment, avec intermède de brouillard; du reste peu de pluie, ce qui est rare dans ce climat de Paris.

Adieu, mon cher ami, rappelez-moi au souvenir de votre sœur et de votre femme et croyez-moi toujours Tout à vous de cœur.

A MOKSIECR REKAKf MEMBRE DE l'iKSTITCT

A Beyrouth (Sfrie).

Paris, 15 féTrier 1861.

Mon cher ami,

J*ai vu hier votre Baby, qui se porte à menreille : il supporte cet hiver, malgré les intempéries, avec bien plus de succès et d*énergie que Tan dernier. Vous savez d'ailleurs combien il est choyé, pour ne pas •dire gâté; cependant il n*en devient pas plus capri- •cieux, il se borne à suivre ses petites idées, avec la persistance et Tindividualité que vous connaissez : son caractère se manifeste de plus en plus, doux et fin, tel que nous le voyions déjà l'an dernier : Hier, Je lui ai demandé ce qu'il fallait vous écrire :

— Dis à papa qu'il m'apporte des coquillages.

Vous voyez qu'il associe Tidée de votre absence à celle des coquillages : je dirais de la mer, s'il savait ce que c'est. En tout cas, il ne vous oublie point, ni sa petite maman, ni sa chère tata. Votre frère est un peu souffrant de l'estomac depuis quelques jours, votre mère et les autres personnes de votre famille se portent bien.

J'ai donné de vos nouvelles et montré votre lettre sur les Giblites aux Ollivier, qui en ont été enchantés ^t m'ont chargé de tous leurs compliments. Tout le

ENTRE MM. RENAN ET BERTUELOT. 24i

monde ici pense à vous, et bien des gens me demandent de vos nouvelles. J*espëre que vos nouvelles fouilles ne se prolongeront pas trop et que je vous reverrai tous en mai» ou en juin au plus tard, avant les chaleurs périlleuses et le moment des fièvres. Je craindrais fort un séjour plus long pour vous et pour votre sœur. D'ici là vous avez, je crois, le temps de terminer tous vos projets, au moins les plus essentiels. J*attends impatiemment le moment de votre retour : voire affection et celle de votre sœur m'ont bien fait défaut dans ces dernières semaines et j'ai parfois regretté que Maury, avec ses projets qui n'ont point d'issue jusqu'ici, m*ait empêché de vous rejoindre. Mais, comme dit notre ami Ménard, qui vient me voir par intervalles, l'avenir est sur les genoux des Dieux. Toutefois, vous savez que je n'ai jamais pu m'abandonner ainsi tranquillement à la destinée : il y a en moi un élément d'inquiétude et d*impatience, qui a singulièrement grandi dans ces dernières années : souvent j'ai peine à garder mon sang-froid et mon équilibre. Puisse la barque ne pas chavirer avant d'atteindre le port!

Du reste, ma santé est meilleure et, quoique (ou parce que) agité, je recommence à vivre, mais non encore de la vie calme et sereine de l'esprit. Quand une fois on a cessé de suivre sa ligne de travail, ou quand on est au bout, il est bien long et difGcile de reprendre sa route et de renouer la conliouilé. Mais

tout finira bien avec de la patience et de la volonté,

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qualités qui ne m*oiit jamais £ût défaot jusqu'à ce jour.

Adieo, mon cher ami, donnez-moi des nonvelles plus explicites de Toire f(Nnme et de votre sœur; comment sapportent-elles le climat? Totre sœur est-elle encore souffrante et fatiguée? En un mot, comment TOUS trourez-Tous ions? Cest ce que je désire savoir principalemenL

Tout à vous,

h MONSIEUR BERTHELOT

Beyrouth, 11 révrier 1861.

Mon cher ami.

Je ne veux pas que vous m*accusiez encore de vous oublier, bien que les fatigues et les soucis de toutes sortes que mMmpose celte difficile affaire dussent m*excuser près d*un ami moins susceptible que vous. J'ai quitté avec un vif regret ma royauté de Byblos. Pendant deux mois j'ai régné; j'ai vu un coin du monde uniquement attentif à me servir, & obtenir mon sourire, à prévenir mes désirs. Jusqu'à la fin, j'ai pu ne m'arrèter devant aucune difficulté, faire tout ce que j'ai voulu, comme dans un pays où il n*y eût eu d'autre loi que ma volonté. Je ne trouverai

plus cela, et je ne pense pas sans effroi au temps où il me faudra aller à pied, suivre le trottoir, obéir, même sans y penser, à mille exigences, à mille règlements. On n'est libre ici qu'à condition d*ètre étranger. En somme, même Tindigène est fort libre. Il n'y a pas un seul gendarme, pas une seule mesure préventive, pas une restriction des libertés naturelles, et cependant il se commet moins de crimes contre les personnes et la propriété qu'ailleurs. Rien n'égale la sûreté de ce pays, en dehors des crises. Le vol professionnel, ce fruit de la civilisation, n'existe pas ici. Une femme peut traverser tout le Liban sans un moment d'appréhension.

J'ai vu avant-hier le patriarche des maronites. C'est un type charmant, le chef-d'œuvre de la combinaison de l'éducation italienne avec l'esprit fin et doux de cette race. Les évèques, sauf Tobie, évèque de Beyrouth (un intrigant), sont très bien aussi. Quant aux Grecs, unis ou schismatiques, j'en ai la plus triste idée. Ce qui manque essentiellement au Syrien, c'est la fixité et la suite dans les idées et la rectitude du jugement. Leur facilité pour tout apprendre (les langues surtout) dépasse de beaucoup la nôtre. Mais ils n'ont pas la persistance des grandes créations. Et puis, ridée bizarre, subtile, absurde, est toujours celle qui se présente à eux la première. Ils ne comprennent pas le bon sens; tout cela avec un charme qui a séduit le monde :

in Tiberim Syrus defluxit Orontes.

On ne voit pas assez cette individualité de Tesprit syrien, sa persistance, son identité. La Syrie n'est pas une nationalité; mais c*est une individualité capitale dans rhumanité. Des étrangers Torganiseront politiquement; mais elle sera toujours une région sut generis.

Je tombe de fatigue, et demain j*ai à faire huit heures de cheval, avec mes dames, jusqu'à Saîda. Mais Tair vivifiant de ce pays fait tout supporter. Votre meilleur ami,

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