XL VII
A MONSIEUR BERTHELOT
Beyrouth, 11 février 1861.
Vous nous punissez rudement, monsieur et ami, en restant si longtemps sans nous écrire, au moment même où nous avons eu à supporter la grande déception relative à votre voyage. Ne voyez, je vous prie, dans ces mots aucune ombre de reproche, ils ne renferment que le sentiment d*une peine très réelle. A travers les flots et l'espace, j'ai vivement compris et partagé le chagrin que vous a fait ressentir notre silence et surtout celui de mon frère. Le mien avait pour excuse, dans les semaines qui ont suivi l'arrivée de Comélie, une altération de santé assez profonde
pour que toutes mes forces fussent absorbées par les quelques lignes que je devais écrire à ma mère. Quant à mon frère, il s*est probablement justifié; mais en voyant dans vos lettres la trace de vos souffrances, je ne puis m'empècher de songer souvent que vous et moi, monsieur, nous cherchons en lui quelqu'un qui n*est plus, l'ami dont nous étions la première pensée, les premiers confidents, et dans Tâme duquel nous nous étions accoutumés à lire sans témoin ni interprète. Vous et moi nous sommes restés les mêmes, tandis qu'il s'est complètement métamorphosé, et nous cherchons à saisir en lui ce qui n'est plus qu'un fantôme ou un souvenir. Pendant deux mois, j'ai cru toucher de nouveau à la réalité, j'ai cru retrouver mon frère d'autrefois.... J'aurais été doublement heureuse de vous avoir près de nous, dans ces temps où un changement si profond venait encore de s'opérer dans ma vie; mais puisqu'il s'agit d'un événement qui est pour vous d'un bon augure, j'ai le courage de faire taire mes regrets pour ne songer qu'à, votre avantage. Nous comptions presque les heures qui nous séparaient de votre arrivée, quand nous est parvenue la lettre qui détruisait nos espérances.
23 février.
Un départ précipité de Beyrouth m'avait obligé à interrompre cette lettre, que l'arrangement des cour-
riers ne m'a pas permis depuis de faire partir. Elle a moins de sens aujourd'hui que nous avons reçu votre chère lettre, monsieur et ami ; je vous Tenvoie pourtant pour vous prouver que je fais tous mes efforts pour vous donner de nos nouvelles, même dans les jours les plus encombrés. Ne répondez pas, je vous prie, à ces lignes, et voyez-y un nouveau témoignage de ma profonde estime et de mon amitié.
H. RENAN
A MONSIEUR BCRTHELOT
Saîda» 23 février 1861.
Enfin, cher monsieur et ami, nous recevons directement de vos nouvelles, et quoique ces nouvelles ne nous donnent point sur votre état d'esprit et de santé des renseignements aussi bons que nous l'eussions désiré, elles nous ont encore causé une vive joie. Les détails que vous nous donnez sur le Baby chéri sont toujours ceux auxquels je crois de préférence; aussi ai-je été péniblement affectée en lisant dans votre dernière lettre que pendant quelques jours vous l'aviez trouvé affaibli et fatigué : soit que ma bellesœur n'en ait rien su, ou qu'elle ait voulu nous le cacher, le résultat est le même, et ce sont toujours vos lettres que j'attends pour être rassurée. Je ne
saurais VOUS dire combien il m'est pénible de sentir ce cher petit ange ainsi placé au dehors de son entourage naturel, et grandissant loin des yeux qui suivraient tous ses mouvements avec autant de tendresse et de joie que de prévoyance et de sollicitude. Que de fois depuis Far rivée de sa mère j*ai désiré aller jusqu'à lui!...
Nous avons quitté depuis quinze jours notre chère solitude d'Âmschit, vers laquelle je reporterai bien souvent mes pensées; les premières semaines de mon séjour y ont été pour moi pleines de charme. Après avoir reçu tous les vœux et les bénédictions des habitants d'Âmschit et de Djebaïl, nous sommes venus à, Sarba, dans la baie de Djouni, où nous avions déjà, fait un autre court séjour. Le lendemain, 9 février, nous avons fait une visite au patriarche maronite dans sa belle résidence de Bkerké, à quelques lieues de Beyrouth, sur le flanc occidental du Liban. C'était une très curieuse ascension, faite par une route atroce, au milieu de la plus splendide nature. J*ai déjà fait de nombreuses excursions dans le Liban, et chaque fois j*ai vu s'augmenter Tadmiralion que m'inspire cette incomparable chaîne, où les cultures, les fleurs, les rochers, les arbres, la lumière, concourent par des moyens divers à créer une délicieuse harmonie.
Le 9 février, dans l'après-midi, nous sommes arrivés à Beyrouth, et le 42, de grand matin, nous sommes repartis pour Saïda, où nous étions dans la
soirée du même jour, après avoir chevauché pendant huit heures. M. Gaillardot y avait déjà commencé des fouilles dans la nécropole d'où est sorti le sarcophage d'Eschmounazar ; de très grands caveaux funèbres et deux très beaux sarcophages ont été successivement mis en lumière. L'intention de mon frère est de laisser M. Gaillardot continuer les travaux de Sidon et d'aller lui-même entamer ceux de Tyr, dont il a pu se former une idée sommaire dans un voyage qu'il a fait peu après notre arrivée ici.
Nous repartons tous trois avec armes et bagages mardi 26; le voyage est à peu près le même que celui de Beyrouth à Saïda. Le temps est devenu délicieux; le printemps se fait partout sentir : Tair est tiède, le soleil est éblouissant, les brises sont molles et parfumées. Oh! pourquoi ces splendeurs ne s'étalent-elles que devant une population incapable de les sentir! Hélas! nous ne sommes plus ici au milieu de nos bons Maronites d'Amschit; les plus cruelles et souvent les plus basses passions pullulent autour de nous, dans l'ignoble chaos formé par le mélange des Grecs, des Latins et des Musulmans. Ici plus de vie patriarcale, ni aisée; le souvenir des massacres est partout : chez les Musulmans, pour craindre le châtiment qu'ils méritent; chez les Chrétiens, pour demander vengeance, ou redouter de nouvelles catastrophes. A Tyr, nous serons entourés de Métualis, secte musulmane plus fanatique encore que les Turcs, et poussant le dédain pour les Chrétiens
jusqu*à rextravagance. Nous y serons cependant, comme ici, en parfaite sécurité, grâce aux soldats que le général de Beaufort envoie partout à Ernest pour les fouilles. De Tyr, notre correspondance sera plus difficile que des autres points, où nous avons jusqu'à présent résidé; il nous faudra faire faire à nos exprès un voyage de deux jours pour mettre nos lettres à la poste, ou pour les en retirer. Ne vous inquiétez donc pas, monsieur, je vous en prie, s'il y avait quelque courte lacune dans notre correspondance; il suffirait d'un torrent grossi par les pluies abondantes pour retenir nos lettres, au moment où nous les croirions parties. Veuillez bien continuer à nous adresser vos lettres à Beyrouth ; c'est par là seulement qu'elles peuvent nous parvenir.
M. Gaillardot vient enfin de me remettre la note relative à la manne. Je la lui ai demandée bien souvent, mais toujours il y avait quelque obstacle. Depuis le premier de l'an, c'était l'éloignement du point que nous habitions.
Veuillez bien, monsieur, présenter mes plus aflectueux souvenirs à madame, à mademoiselle Berthelot, ainsi qu'à monsieur votre père. Gomme vous ne nous parlez point de sa santé, je suppose qu'elle n'est pas trop mauvaise. Continuez, je vous en prie, à nous donner régulièrement de vos nouvelles, de celles du Baby bien-aimé, et croyez sans interruption à notre profonde et sincère amitié.
H. RENAN