A M. RENAN
A Beyrouth (Syrie).
Paris, 28 février 1861.
Mon cher ami,
 chacune de vos lettres je sens davantage combien la distance apporte d^entraves matérielles i Famitié et à ses relations : ce n'est plus cette correspondance étroite et pour ainsi dire immédiate, que permet le voisinage; mais chacune de nos lettres répond à des sentiments déjà effacés dans le cœur de celui qui les a exprimés. Ce sont des vagues qui se poursuivent, sans jamais se confondre : et voici que je ne sais quand je pourrai vous revoir. Je viens de lire au Moniteur votre rapport, où vous annoncez des projets pour Tété. Je redoute pour vous ce séjour, prolongé dans des conditions moins favorables et sous un ciel inclément; je le redoute pour vous et pour les vôtres. Je crois deviner que votre sœur est toujours malade, ou du moins souffrante, à travers les réticences de vos lettres. Laissez-la revenir et ne risquez pas de la perdre là-bas : ici, bien des gens la réclament, et Baby, un peu fiévreux à ce retour du printemps, plus que personne.
On parle beaucoup ici de votre rapport et je vais vous dire quelles critiques il soulève. En général, on
trouve VOS idées sur les Giblites trop absolues et fondées sur une vue encore trop incomplète des choses : c^était mon opinion sur votre lettre. La reproduction des mêmes idées dans le rapport officiel a plus d'importance que dans une lettre privée. Une seconde critique est relative au caractère général et un peu vague du rapport : celle-ci vient surtout de vos collègues de l'Académie. Ils auraient voulu quelques détails sur les caractères qui vous déterminent à désigner une statue sous le nom d^Astarté, etc., et surtout des renseignements circonstanciés sur quel^ ques-unes des inscriptions et sur les interprétations que vous en tirez : ces détails auraient en effet donné au rapport un caractère de précision plus satisfaisant, et, si je puis m'exprimer ainsi, une saveur plus originale. A c6té de ces critiques relatives au manque de précision dans les faits, on vous reproche d'avoir consigné avec trop de développements vos hésitations sur Tàge de la tour de Byblos. Les architectes prétendent que Ton ne saurait avoir un doute aussi étendu sur Tàge d'un monument, et que ceci vient surtout de votre inexpérience.
Vous voyez que je vous transmets fidèlement les critiques : vous en jugerez comme il vous plaira, car €e sont choses qu'il faut connaître, sauf à les négliger. Quant aux éloges, vous savez ceux que comporte votre style, votre exposition, etc. ; je ne crois pas utile de vous les redire encore une fois. Vous les aurez d'ailleurs lus dans quelque autre lettre de vos amis.
Je joindrai seulement une observation qui m'est propre : vous regardez l'époque phénicienne comme anépigraphe, et cependant vous parlez d'une inscription en vieux caractères, mais mutilée. Ceci m'inspire des doutes. S'il y en a une, il doit s'en trouver d'autres, qu'une plus longue recherche vous eût fait découvrir. Vous savez que les yeux deviennent plus perçants à mesure qu'une investigation se prolonge, parce qu'ils se concentrent dans la direction voulue, écartant de plus en plus les objets étrangers, qu'ils apprennent à mieux reconnaître à première vue.
Quoi qu'il en soit, vous voici à Saïda, dans un nouveau champ de recherches, différent du premier et qui va commencer à mûrir et à modifier vos jugements par la comparaison. Comme vous y verrez souvent le docteur Gaillardot, je vous prie de lui réitérer la demande de renseignements sur la manne de Syne, demande faite dans une de mes premières lettres et qui est restée sans réponse. En vous y reportant, vous trouverez les questions dont je désire la solution.
J'attends avec impatience le jour où vous aurez vu Jérusalem. Jusque-là, je n'attache à vos jugements et à vos impressions qu'une valeur provisoire, car l'élément fondamental de vos jugements vous manque. Je voudrais que vous l'eussiez visitée avant d'écrire un second rapport : c'est une condition sine qua non. En agissant autrement et malgré des réserves auxquelles le public ne prend pas garde, vous vous exposez trop à être forcé de changer d'opinion.
J*espëre que vous ne souffrirez pas trop des conditions matérielles moins favorables de ce voyage et de celles de votre second séjour à Saïda et ailleurs; vos dames trouveront sans doute, sinon le confortable, du moins la sécurité et la santé nécessaires. Donnezmoi toujours de vos nouvelles et le plus souvent possible. Voici Tadresse à laquelle il faudra m'écrire maintenant (car nous sommes en déménagement) : M. Berthelot, au Collège de France, Paris.
Adieu, mon cher ami, présentez mes souvenirs et mon affection à vos dames.
Tout à vous,
A MONSIEUR BERTHELOT
Sour, 8 mars 1861.
Mon cher ami,
Je voulais vous écrire mes impressions sur ce pays nouveau. Mais les fatigues de cette campagne de Tyr sont telles que le soir je suis presque incapable de travail. Ce pays ne ressemble en rien au Liban. C'est un désert; la campagne de Rome en donne une certaine idée. Nulle part on ne hait tant la Turquie; ailleurs on voit le bien qu'elle empêche, ici on voit le mal qu'elle fait. Les Métualis sont une très mauvaise
race, fanatiques et fourbes, complètement gâtés. C^est ici surtout que je me confirme dans ma vue sur le trait essentiel du caractère syrien, et que j'appelle esprit faux. L'absurdité est ici Teau courante, le paia de chaque jour. Il faut voir dans le détail une telle perversion pour y croire. Cette perversion est toute de tète : les mœurs sont ici très pures et n'ont rien des infâmes perversions de TÉgypte moderne, par exemple. Mais les tètes sont faussées de fond en comble.
Tyr est bien effacée. Mais le souvenir de cette noble ville me soutient dans mes recherches, ici moins attrayantes. On ne songe pas assez au rôle de Tyr et à sa noblesse historique. Tyr, deux cents ans avant la Grèce, soutient la liberté des républiques municipales, c*est-à-dire de la liberté antique, contre les grands despotismes de TOrient; seule, elle tient en échec durant des années Ténorme machine assyrienne. Je ne traverse jamais sans émotion cet isthme, qui a été en son temps le boulevard de la liberté. Une chose bien curieuse, c'est que les restes de la civilisation phénicienne sont presque tous des restes de monuments industriels. Le monument industriel, chez nous si fragile, était, chez les Phéniciens, colossal et grandiose. Toute la campagne est parsemée des restes de cette industrie gigantesque, taillés dans le roc. Les pressoirs, sortes de portes composées de trois blocs superposés, ressemblent à des arcs de triomphe; les vieilles usines, avec leurs cuves, leurs
meules, sont là, dans le désert, parfaitement intactes. Les puits dits de Salomon, près de Tyr, sont quelque chose de merveilleux et d'une profonde impression.
Je suis contrarié par les retards de Tarchitecte qui devait m'arriver. Du reste, tout va bien. Nous avons trouvé à Saïda, il y a quelques jours, quatre sarcophages magnifiques, à grosses tètes sculptées et à gaines, d'un style vraiment phénicien. Ma femme et ma sœur sont bien et se rappellent à votre souvenir. Votre meilleur ami.
E. RENAN
A MONSIEUR BERTHELOT
Sour, 12 mars 1861.
Mon cher ami,
Une épouvantable tempête, dont rien ne peut donner une idée, suspend ces jours-ci nos travaux. Depuis plus d'un mois nous avions un temps délicieux, ni chaud, ni froid, un vrai temps de paradis. Hier nous avons vécu sous une impression d'involontaire terreur. Notre maison est un vrai phare, peu solide, à l'extrémité de l'Ile. Cette rage de la nature autour de nous, ce cercle de hurlements, comme de dieux d'un autre monde^ un naufrage qui s'est passé
SOUS nos yeux et nous a tenus tremblants durant des heures, nous ont mis sous une impression terrible.
Aujourd'hui le temps n'est que mauvais. Hier, justement, nous voulions partir pour Oumm-el-Awamid, le plus beau tas de ruines de ce pays. J'ai huit jours à passer là sous la tente. Le pays est désert : pas une maison, deux lieues à la ronde.
Notre départ est naturellement retardé. Mes dames veulent être de cette rude campagne ; je n'aurais pas osé les y engager.
Sidon nous donne d'admirables résultats; nous avons maintenant une dizaine de sarcophages vraiment magniGques et du style le plus original. Ma campagne de Djebaïl ne parlera pas au public, mais ceci sera compris de tous. J'ai de plus la pensée maintenant que ces monuments sont anciens et antérieurs à Alexandre. Ici je tiens la piste.
Mais Tyr a été si terriblement bouleversée que les recherches n'y auront jamais autant d'attrait. Il faudrait ici surtout un géologue pour savoir comment se sont formés les écrasements bizarres des côtes et si vraiment une partie de l'ile a sombré.
Déjà je suis en terre biblique : à Thorizon je vois le Carmel; j'ai vu la triste Sarepta, dont pas une pierre ne reste au-dessus du sol. L'admirable sommet de l'flermon, le plus élevé de toute la Syrie, ferme notre horizon à l'orient. En montant une ou deux heures, nous sommes au milieu des villes idolâtriques de la tribu de Dan.
Tout cela me cause un vif appétit que je réfrène; car il faut auparavant que j'ouvre les fouilles de Tortose. Je partirai le 23 pour Tortose.
Le 7 ou le 8 avril, je serai de retour ici, et alors je partirai pour Jérusalem.
Remettez le mot ci-inclus à Taine, dont je ne sais plus l'adresse, et croyez-moi Votre meilleur ami,
E. RENAN
En fermant cette lettre je me rappelle au souvenir de M. Berthelot et de sa chère famille et je les prie de me conserver toujours leur affection, en retour de celle que je ne puis cesser de leur porter. Puisse le printemps consolider leurs santés, pour lesquelles je forme toujours les vœux les plus sincères. En dépit de la fureur des éléments, nous continuons à nous bien porter et nous faisons nos préparatifs pour aller vivre sous la tente comme de vrais Bédouins, tout en fouillant des ruines recouvertes par les plus belles fleurs.
H. RENAN
LU
A MONSIEUR BERTHELOT
Beyrouth, 29 mars 1861.
Monsieur et ami.
Votre lettre' et celle de notre famille, apportées par ce courrier, nous remplissent de tristesse. Sans nous rien exagérer, nous ne pouvons qu'être très malheureux, en sachant Tenfant bien-aimé repris de la fièvre. Vous comprendrez que j'ai voulu partir par le bateau qui porte cette lettre; Cornélie approuvait ce dessein, et parfois songeait à partir elle-même. Mon frère trouve ces projets peu sensés... et pourtant ce serait à mon avis le meilleur parti. Quoique parfaitement sûre des soins consciencieux dont il sera entouré, je voudrais, je voudrais de toute mon âme être près de lui, et je souhaite ardemment aussi qu*it soit sous l'œil de sa mère.
Je pèse tous les termes de votre lettre, monsieur et cher ami, je vous remercie de votre franchise et de votre sollicitude. Notre famille cherche à nous rassurer; mais vous comprendrez que savoir le Baby chéri malade à mille lieues de nous est un affreux supplice. Depuis l'arrivée de sa mère je voulais repartir, sentant toujours que cette malheureuse fièvre devait