LUI
A SIOSSIEDR RENAN
Paris, 4 avril 1861.
Mon cher ami, Quand cette lettre vous atteindra, vous aurez sans doute terminé vos fouilles de Saïda. de Sour et des environs, et je ne sais si vous la recevrez à Tortose, à Beyrouth, ou à Jérusalem. Voici dix jours bientôt que je n'ai pas de vos nouvelles; mais votre course dans le désert m'avait fait prévoir ce silence; moimême je ne vous ai pas écrit la semaine dernifere. n-étant pas à Paris. Jai fait une promenade de huit jours en Bretagne avec Bertrand. J'ai été à Vannes, Quiberon, Auray, Camac, etc. Ce qui m'a frappé le plus vivement, ce ne sont pas seulement ces pierres levées, débris informes dont l'origine est si incertaine, mais qui nous représentent les derniers vestiges d'un état social anéanti et dont nous ne pourrons jamais retrouver l'histoire. Mais j'ai été aussi fort impressionné par la nature du pays : ces champs si petits, entourés d'ajoncs et de chênes ébranchés, ces landes couvertes de genêts épineux et s'étendant sans arbres, ni points de repère, sur une vaste étendue, ce climat doux et tempéré, cette population bienveillante, si bien en harmonie avec son pays, tout cela m'a fort touché.
Là, comme dans tant de pays que j'ai déjà visités, je me suis dit qu'il serait doux de s'arrêter et de s'endormir. Mais il ne nous est plus permis de sortir du tourbillon. Sans parler des liens qui nous attachent de toutes parts, notre sang circule maintenant trop vite, notre fibre a été trop tendue, la fièvre court toujours dans nos veines, et, pour nous arrêter, il faudrait changer de nature. Là-bas on peut bien se reposer un moment : mais le réveil n'est pas loin, et une force impérieuse, la loi, le rythme inné ou acquis de notre propre nature, nous chasse et nous pousse en avant. C'est la destinée humaine, la nôtre du moins; car peut-être vaudrait-il mieux dire avec le poète : Insensé le mortel qui pense ! Mais on ne rentre pas dans TÉden.
Je ne vous parle pas du Baby, parce qu'il va beaucoup mieux : je l'ai vu avant-hier. La rougeole est passée, il reprend ses couleurs et son appétit, et je compte le voir bientôt aussi vif que parle passé. C'est encore une crise heureusement terminée : j'espère que ceci va tranquilliser vos dames, qui ont dû être bien tourmentées par les nouvelles du mois qui vient de s^écouler.
Adieu, mon cher ami, j'espère que vous ne tarderez pas à parler de votre retour.
Tout à vous,
A MONSIEUR RENAN
Paris, li août 1861.
Mon cher ami,
11 faut, en commençant, vous donner des nouvelles du Baby : je devrais dire du petit garçon, car il change étonnamment au physique et au moral. Il est aussi bien que possible, gai, joueur, bien portant en un mot. Si cette lettre arrive à temps, elle suffira, je pense, pour empêcher le retour de vos dames. Nos précédentes les ont bien vivement émues, et non sans raison, comme en témoignent les lettres que nous avons reçues hier. Mais à la distance où nous sommes, tout peut ôlre perdu et regagné dans l'intervalle d*un échange de lettres.
Si dans huit jours votre sœur ou voire femme ne sont pas à Paris, nous espérons pouvoir dissiper leurs inquiétudes. Du reste elles n'auront pas été sans fondement, car la fièvre était bien vive il y a six semaines. Mais elle a disparu sans laisser de traces, si ce n'est un développement nouveau dans celte petite nature enfantine. En voyant le Baby ce matin, je n*avais qu*un regret, c'est qu'il fût si peu enfant, si peu semblable aux petits garçons de trois ans. Il y a trop de réflexion dans cette petite tête, et je dirai aussi, trop d'égoïsme. Il faudra, dès que vous reprendrez la direction de sa vie, vous et les vôtres, l'habituer un peu plus à compter avec autrui; et pour cela
le mettre en relation avec d'autres volontés d*enfants, du même ordre que la sienne et procédant par les mêmes voies. Autrement, vous le verrez vérifier un mot assez singulier, qu'il disait l'autre jour et que je n'ai pu entendre sans tristesse. Après avoir parlé de sa grand^mère et dit qu'elle faisait telle chose parce qu'elle était vieille, il a ajouté <( et moi aussi, je suis vieux ». Hais pardon de vous tourmenter de ceci, quand vous êtes si loin et si entraîné vers d'autres préoccupations (ne dites pas qu'elles sont plus ^aves) : vous savez qu'il est dans ma nature de suivre les lignes de Tavenir, en ce qui concerne ma destinée et celle des autres, et de les suivre avec trop d'âpreté. En tout cas que ceci vous prouve du moins que je n^ai plus d'inquiétude pour la santé physique du Baby chéri. En fait de tourment :
Uno avulso non déficit aller,
et il vaut mieux craindre pour l'avenir que pour le présent. Or le présent est calme et rassurant.
Adieu, mon cher ami, ne m'oubliez pas auprès de Totre sœur et de votre femme, si elles sont encore avec vous.
J'ai lu avec joie la description de la mosaïque que vous avez trouvée. Si vous commencez à être en veine, n'abandonnez pas trop tôt la partie, et cependant prenez garde aux chaleurs.
Tout à vous,
A MONSIEUR RENAN
18 avril 1861 .
Mon cher ami,
Je commence par les nouvelles du Baby : c'est ce qui vous intéresse le plus en ce moment, du moins en ce qui vient de Paris. Il se porte à merveille, mieux qu'il ne l'a jamais fait peut-être depuis sa naissance : les petits orages qu'il vient de traverser ont purifié son ciel. C'est à présent un enfant, non plus un baby : il change chaque semaine. Vous diriez un enfant de six ou sept ans par moments, tant l'expression de sa figure est réfléchie et ^volontaire. Du reste gai et vif, autant que le comporte sa nature, mais peu sympathique: c'est un trait de race. Il ne peut souffrir les autres enfants. Que fera-t-il plus tard des camarades, plus tard encore des autres hommes?
En attendant ces prévisions lointaines, et qui sans doute ne vous tourmentent guère, je vous adresse deux dessins que j'ai fait faire à votre intention ou plutôt à celle de vqs dames : c'est un bonhomme et une cigogne. Vous trouverez déjà dans le trait quelque intention rudimentaire, à peu près de Tordre des hommes qui ont laissé leur empreinte sur les parois de la grotte de Gavr'innis, dans la merde Vannes.
Mais, après avoir terminé ce petit barbouillage, il
faut que je revienne à mes moutons, c*est-à-dire au caractère du Baby. Un trait récent vous le montrera bien clairement. Hier, il était au Luxembourg avec sa bonne : une dame qui avait son enfant avec elle voulut les faire jouer ensemble ; mais Baby, au lieu de répondre à ces avances : « Bonne, je te commande de revenir avec moi à la maison... Bonne, j*ai beaucoup de choses à faire à la maison. » II donne déjà une fausse excuse de son caprice. Du reste, sa tante et sa cousine ont si peur de le voir malade qu'elles le g&tent tout à fait. Ce qui n'empêche pas Baby de m*obéir et de m'accueillir toujours joyeusement. Mais vous voyez qu'il est absolument nécessaire que vous reveniez le plus tôt possible pour veiller à son éduca* tion. Ce sera désormais mon refrain jusqu'à ce que vous soyez embarqué. Veuillez présenter mes respects affectueux à vos dames.
Tout à vous.
Maury me prie de vous dire qu'il insère dans la Revue archéologique vos lettres à l'Académie, votre rapport à l'empereur et quelques extraits de vos lettres et de celle de votre sœur à M. Egger (mosaïque, etc.).
A MONSIEUR BERTHELOT
Sour, 19 avril 1861.
Mon cher ami,
Quelle vie que la nôtre! une course sans repos, d'un bout à l'autre de la Syrie. J'ai monté en huit jours ma campagne de Tortose par un vrai enchantement; le lendemain j'étais à Tyr. Depuis mon arrivée j'ai organisé nos fouilles d'Oum-el-Awamid, qui produisent déjà de beaux résultats. Enfin je suis un peu libre : j'en ai profité d'abord pour être un peu malade; maintenant que je suis rétabli, je pars pour mon exploration de Galilée.
Demain nous allons (car, le croiriez- vous? les dames veulent être de la partie), nous allons, dis-je, dans un pays perdu du côté du lac Huleh que je sais être plein de monuments anciens. Dans quatre jours, nous aurons regagné Oum-el-Awamid; de là nous gagnerons le Garmel, puis Nazareth, puis la Mer de Tibériade, Tout ce pays est complètement sauvage; j'avoue cependant que je le préfère à Tortose et à Ruad.
C'est ici que le fanatisme musulman est porté à son comble.
Un parti frénétique, cantonné dans la mosquée et dans le bazar, règne par la menace de mort et d'in-
cendie, réduit à néant le pouvoir turc et maintient une haine farouche contre tout ce qui n'est pas Fesprit exalté de rislam. C*est là que Ton comprend quel malheur a été rislamisme» quel levain de haine, d'exclusivisme il a semé dans le monde, combien le monothéisme exalté est contraire à toute science, à toute vie civile, à toute idée large. Ce que Tislamisme a fait de la vie humaine est chose à peine croyable; l'ascétisme du moyen âge n'est rien en comparaison. L'Espagne n'a jamais inventé une terreur religieuse qui approche de cela.
Mais la nature est toujours délicieuse et splendide. La Syrie, d'un bout à l'autre, est un parterre, dont les massifs les mieux soignés de nos jardins publics peuvent à peine nous donner une idée. Ces fleurs ont une naïveté, une gr&ce, une franchise que rien n'égale. Il ne fait pas chaud encore, si ce n'est quand soufQe rinsupportable khamsin. Nous avons passé à Oum-el-Âwamid sous la tente huit bons jours. La vie de la tente est agréable et gaie, mais il faut un temps sûr.
Je suis ravi que vous ayez vu la Bretagne, et je vois que vous l'avez bien comprise. Nos petites lies des Côtes-du-Nord ne vous auraient pas moins enchanté. Quand j'y pense, je suis pris d'un tel sen liment de désir de retour que le devoir qui me retient ici me devient à charge. Jamais ces pays-ci ne m'ont inspiré de tels sentiments; on les admire, mais ils n'ont pas ce charme mélancolique et profond.
Noas sommes tous bien; mais les nouvelles de Baby nous ont bien alarmés. Ha femme va probablement partir bientôt, non qu'elle se défie des soins que reçoit Tenfant, maïs pour calmer ses inquiétudes.
Quand vous reverrai-je? Âimez-moi toujours, et crovez-moi
Votre meilleur ami,
E. RENAN
A MONSIEUR RENAN
Paris, 3 mai 186i.
Mon cber ami,
Tout va toujours bien : Baby grandit et devient de jour en jour plus réfléchi ; sa petite figure est d'ailleurs parfaitement reposée et a repris ses teintes rosées et de bonne santé. Ainsi, plus d'inquiétudes de ce côté.
J'en aurais peut-être un peu plus du vôtre : vous me parlez d*une indisposition. J'ajoute, — peut-être est-ce subtil, mais vous connaissez mon inquiète amitié, — j'ajoute que je trouve un peu de surexcitation dans votre lettre du 19 avril. Tâchez de prendre une huitaine de repos, sans aucune préoccupation; je serais plus tranquille si j'étais sûr que vous suiviez ce conseil. Je le recommande à votre sœur, mais avec peu d'espoir de le voir suivre. En tout cas, ne vous attardez pas : je redoute toujours l'été et la prolonga-
lion d'une influence de climat, à laquelle on résiste quelque temps, mais pas indéfiniment. N'oubliez pas qu'en Syrie la fatigue et Tépuisement sont toujours précédés par une période d^excitation où l'on se croit de fer : tous les voyageurs qui ont parcouru ce pays sont d'accord là-dessus.
Je désire d'autant plus vous savoir bien portant que j*ai une bonne nouvelle à vous annoncer, et que vous savoir malade troublerait bien ma joie. Je me marie dans huit jours; je ne vous en ai pas parlé plus tôt, parce qu'à cette distance toute confidence de ce genre est impossible. J'épouse une nièce de monsieur Breguet, dont le caractère sérieux et la personne me conviennent de tout point : vous la verrez, car nous avons souvent parlé de vous. Peut-être votre sœur en at-elle entendu parler : c'est une amie de madame Langier, qui est, je crois, des connaissances de mademoiselle Renan.
Ce sera, je l'espère, pour elle une grande douceur que l'affection de vous et de vos dames. Aussi je suis doublement impatient de vous voir de retour.
En attendant, écrivez-moi régulièrement; voici mon adresse (car j'ai pris logement, comme vous le pensez) : rue Monsieur-le-Prince, 25.
Vous voyez que je me suis rapproché de moitié : en étant plus près, nous nous verrons plus aisément que par le passé.
Tout à vous et aux vôtres.
M. DKRTHELOT
A MONSIEUR RENAN
A Beyrouth (Syrie).
Fontainebleau, 16 mai 1861.
MoD cher ami ,
Je vous écris ce mol pour vous prouver que je ne vous oublie pas, même quand je suis heureux. Ma femme désire bien vivement vous connaître, car je lui ai beaucoup parlé de vous. Elle s'appelle Sophie, comme Télëve bien-aimée de votre sœur : ce sera entre ces dames comme un premier signe d'affection. J^espère trouver à Paris à mon retour une lettre de vous; puisse votre retour aussi ne pas être trop éloigné!
Tout à vous et aux vôtres,
P,'S. — Maman m'a écrit des nouvelles de Baby, toujours excellentes.
A MONSIEUR BERTHELOT
Jérusalem, 9 mai 1861.
Cher ami,
Jérusalem est bien le point le plus singulier du monde : dans le présent un mélange de comédie et
d'odieux, dont rien n approche; et derrière cela, le passé le plus extraordinaire, encore translucide à chaque pas. La topographie est ici très précise. Certes on est agacé de cette topographie légendaire, qui supposerait qu'à chaque endroit remarquable de la vie des prophètes ou de Jésus, quelqu'un les suivait à la piste pour faire une marque à la craie. Mais, à part les chimères, en somme tout cela ne fait qu'une différence de quelques mètres. Yoilà sûrement Bethphagé, Béthanie, le Mont des Oliviers, les endroits chéris de Jésus. Gethsémani n'était pas loin de ce petit enclos, fait par les moines autour de quelques très vieux oliviers. Voilà Bethsaïda, voilà Siloé et sa fontaine. Le Golgotha n'était pas loin de Tendroit où on le place I Ce chemin taillé dans le roc, qui descend de la Galilée est bien celui qu*a foulé Jésus et où il reçut, de ces pauvres bandes de Galiléens, ce triomphe de pauvres gens qui lui coûta la vie. Quant au temple, qu*on remplace le dôme d'Omar par un édifice carré, dont le style se laisse fort bien entrevoir, et rien ne sera changé. Quelques petites parties des murs et les souterrains de la mosquée El-Âksa sont de vrais monuments hébreux. Quant aux monuments juifs^ on les trouve partout : le passé se voit très bien ici pour des gens pénétrants. Les tombeaux de la vallée de Josaphat, la porte dorée sont des monuments fort au-dessus de leur réputation.
En somme je suis enchanté de mon séjour ici. Je ne vous dissimulerai pas du reste que je suis très
272 CORBESPOMDANCE
fatigué. Le climat de la Palestioe, avec ses alternatives étranges, ne me va pas. Mais cela n*a pas de gravité, je finiraL Excusez-moi seulement d*ètre bref et rare. Vous avez été injuste pour moi en ne voyant pas que dans ce tourbillon oiï je suis engagé je ne pouvais guère écrire. Crojez toujours k ma vive amitié.
E. BENAX
A MONSIEUR BERTHELOT
Beyrouth, 2 juin 1861.
Mon cher ami.
Comme vous annoncez inopinément les bonnes et grandes nouvelles! Celle que vous m'avez apprise m'a rempli de joie. Je souhaitais depuis longtemps vous voir fixer votre choix. Votre bonheur ne fait pas question pour moi; car votre nature est de celles qu'on aime d'autant plus qu'on les voit de plus près. Soyez donc heureux, cher ami. Présentez d'avance à madame Berthelot l'hommage du meilleur de yos amis et les compliments de ces dames, qui sont si désireuses de faire sa connaissance.
Voilà ma mission accomplie et fermée brusquement par un coup bien inattendu ^ Heureusement