L'évacuation delà Syrie par l'armée française
tes parties essentielles de mon programme sont remplies. Je vais clore toutes les parties, grouper mes résultats, visiter le haut Liban; puis je reviendrai parmi vous. Ce sera dans six semaines ou deux mois. Les chaleurs sont insupportables ici. Mais le Liban est encore couvert de neige, et à quelque distance de Beyrouth la température est délicieuse.
Adieu, croyez-moi
Tout à vous.
E. RENAN
C'est avec une vive et profonde émotion que j'ai reçu, monsieur et ami, à vingt-quatre heures de distance, la lettre qui nous annonçait votre mariage et «elle que vous avez bien voulu nous adresser peu de jours après qu'il s'était célébré. Nous vous aimons trop pour n'être pas sincèrement heureux de votre bonheur, et pour ne pas désirer que madame Bertbelot nous accorde quelque syjnpathie, en retour des sentiments affectueux que nous ressentons à l'avance pour la compagne que vous vous êtes choisie. Veuillez donc bien, monsieur, être notre interprète, le mien en particulier, pour lui offrir l'expression de notre joie et de notre amitié. Malgré mes cheveux blancs, j'espère qu'elle voudra bien m'accorder quelque part dans son affection et dans sa pensée. Son nom me rappelle une jeune femme que j'ai tendrement aimée et dont la perte me laisse
un ineffaçable regret. Mais, bien plus que par ce sou-
venir, monsieur, je serai portée vers madame Berthelot par les qualités que vous aimez en elle, par les sentiments qui l'ont guidée en unissant sa destinée à la vôtre, en sachant vous distinguer et vous choisir. Âidez-moi, je vous prie, à lui plaire, autant qu*on le peut à vingt-cinq ou trente ans de distance, et croyez que le plaisir de la connaître est Tun des plus vifs que je puisse ressentir en revoyant notre patrie.
Depuis deux mois nous vivons dans un vrai tourbillon, toujours à cheval ou transportés d'un point à l'autre du littoral sur quelque navire à vapeur. Nous avons passé trente-quatre jours en Palestine, visitant tous les coins et recoins de cette terre vraiment sainte et belle encore dans son abandon et sa nudité. Les jours derniers nous avons fait une apparition à Tortose; puis nous sommes revenus à Beyrouth, que nous quittons demain pour remonter dans le Liban. Je vous écris à une heure fort avancée, après avoir terminé nos préparatifs de départ; aussi ma lettre pourrait bien être à peu près illisible. — Le départ de l'armée cause ici une agitation extrême. Les malheureux qui étaient retournés dans la montagne redescendent par milliers à la suite de nos soldats, et je crois que déjà Fuad-Pacha est un peu embarrassé de son triomphe. La situation des chrétiens dans les cantons mixtes est vraiment affreuse; mais pour nous nous n'avons réellement rien à craindre. Soyez bien tranquille à ce sujet, monsieur et cher ami. J'espère que bientôt nous verrons approcher ce
jour qui nous conduira vers vous. Il sera doublement désiré puisque nous devons vous voir heureux.
Adieu, monsieur!... Permette2-moi plutôt de dire : adieu, chers jeunes amis.
H. RENAN
A MONSIEUR RENAN
Paris, 31 mai 1861.
Mon cher ami,
Nous voici depuis quinze jours sans nouvelles, et bien que je me dise qu'il ne peut en être autrement en raison du voyage en Palestine, cependant je ne laisse pas d'avoir quelque inquiétude sur votre compte. Je voudrais déjà vous voir de retour, vous et les vôtres : j'espère que la chose ne tardera guère, car voici que Tarmée évacue la Syrie et que vos travaux deviennent moins faciles et moins sûrs. Hâtezvous de liquider ce qui vous reste encore à faire et de nous revenir. J*ai soif de vous revoir. Du reste nous sommes maintenant plus rapprochés, sinon tout à fait voisins, et vous me trouverez aux trois quarts installé. Ma femme désire bien vivement vous connaître : elle avait déjà lu vos ouvrages et avait beaucoup de sympathie pour vous. Je n'ai pas besoin de vous dire combien cette sympathie a maintenant augmenté. Elle se réjouit aussi à l'idée de connaître votre
femme et votre sœur; car elle est digne de leur amitié de toute façon, et surtout par le sérieux de son caractère. Nous ferons tous ensemble une bonne petite coterie (en prenant ce mot dans le bon sens). Mais revenez au plus vite, et, si vous tardez trop, prenez garde que je n*écrive plus. (Ne vous effrayez pas trop de cette menace, pourtant.) Adieu, mon cher ami, Baby va très bien et se développe étrangement : il commence à jouer avec d'autres enfants. J'espère que vous vous portez bien, vous et vos dames. Si vous ne revenez pas encore, priez donc votre sœur d'ajouter à vos lettres une ligne ou deux de son écriture : il y a si longtemps que je n'ai rien reçu d'elle! Tout à vous.
25, rue Monsieur-le-Prince.
A MADEMOISELLE RENAN
A Beyrouth (Syrie),
Paris, 12 juin 1861.
Mademoiselle,
Depuis que je connais M. Berthelot, je vous connais. A peine Tai-je vu une fois avant mon mariage, 1 sans qu'il m'ait parlé de vous ou de monsieur votre frère. Depuis, croyez bien, mademoiselle, qu'il na
pas changé; vous occupez une grande place dans son cœur.
J'ai eu l'honneur d'être présentée à madame votre mère qui m'a accueillie avec une grande bonlé. J'ai aussi vu le petit Ary, qui a consenti à m'embrasser sans trop se faire prier, bien qu'il dise ne point aimer les jeunes dames parce qu'elles n'ont pas de cheveux blancs. Je lui ai prédit qu'il changerait d'avis quelque jour. C'est un amour d'enfant qui ressemble, me dit-on, beaucoup à sa mère : je lui en fais mon compliment.
Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle, de vous demander si vous avez quelque part dans mon affection; je pourrais, à plus juste titre, concevoir quelque inquiétude pour mon propre compte, bien que M. Berthelot m'ait prédit vos sympathies. J'ai la faiblesse de croire tout ce qu'il me dit, et je compte si bien sur votre indulgence, que je me suis hasardée à vous écrire. Veuillez faire mes compliments à monsieur et madame Renan, il me semble que je connais déjà un peu monsieur votre frère, ayant lu quelquesuns de ses livres, et ayant tenu son fils dans mes bras, sans parler de l'affection qu'il sait inspirer à ses amis, parmi lesquels mon mari prétend occuper la première place.
Veuillez, mademoiselle, agréer l'expression de mes sentiments respectueux.
SOPHIE BERTHELOT
A MONSIEUR RENAN
14 juin iS$i.
Mon cher ami.
Je n*ai aujourd*hui que de tristes nouvelles à vous transmettre : elles changeront sans doute par le prochain courrier. Baby a été pris hier d'une fièvre scarlatine qui m*inquiëte, bien qu'il aille passablement aujourd'hui : le voilà rejeté pour la troisième fois cette année dans les hasards de la maladie. Heureusement, votre belle-sœur veille sur lui avec une affection toute maternelle.
Moi aussi, j'ai quelque tristesse : mon père ne va pas bien. Ses forces sont complètement épuisées, sans qu'il ait d'ailleurs de maladie localisée. Depuis trois jours il ne peut plus se lever. Cependant il se ranime un peu, et j'espère qu'il pourra partir la semaine prochaine pour la campagne, d'abord pour un mois, et qu'il s'habituera à l'idée de renoncer à tout travail actif. Son éloignement nous sera d'autant plus douloureux que je ne l'avais guère quitté jusqu'ici, comme vous le savez, et qu'il a pris ma femme en vive affection. Je tâche qu'il n'aille pas trop loin : mais il faut ménager tous ses désirs.
Adieu, mon cher ami, voici de nouvelles raisons de retour; plût à Dieu qu'elles fussent plus joyeuses! Tout à vous et aux vôtres.
A MONSIEUR RENAM
A Beyrouth {Syrie).
21 juin 1861.
Mon cher ami.
Voici une semaine écoulée depuis les dernières nouvelles, qui ont dà vous attrister singulièrement, et comme il arrive le plus souvent, les choses commencent à s'acheminer vers un meilleur état : seulement leur retour est plus lent que leur première inclinaison. Baby commence à aller mieux; le médecin nous avait fort effrayés avec le mot de scarlatine. Toutes ces fièvres éruptives présentent bien des degrés, et les médecins donnent toujours d'abord les noms les plus tristes. Cependant le pauvre petit était très abattu. Maintenant la gaieté commence à revenir et nous touchons à la convalescence. Du reste les violentes chaleurs de trente degrés qui nous accablent sont favorables à sa maladie. Vous arriverez, je Tespère, pour le trouver parfaitement de retour à la santé.
J'en voudrais pouvoir dire autant de mon pauvre père : mais il y a, hélas! moins d'élasticité dans les organes du vieillard que dans ceux de l'enfant. Il commence à se lever et même à sortir, mais combien faible et souffrant ! J'espère qu'il pourra partir pour
Pierrefonds dans trois ou quatre jours, pour s'y reposer un mois et prendre une décision, au milieu du calme des bois et de la compagne.
Adieu, mon cher ami, pensez toujours à moi et surtout revenez, revenez, revenez vite, vous, votre sœur et votre femme.
Tout à vous,
Ha femme se rappelle à votre souvenir et se recommande à TafFection de vos dames.
A MONSIEUR BERTHELOT
Ghazir, 31 juillet 1861.
Mon cher ami,
Quand vous voyagerez en Orient, vous comprendrez pourquoi Ton doit pardonner à ceux qui y voyagent d ôlre mauvais correspondants. Ecrire en ce pays est la chose la plus difficile et la plus fatigante, même matériellement. Il nV a pas une table dans tout le Liban, et je ne connais rien de plus odieux que d'écrire sur sa main ou sur ses genoux, comme on le fait ici. Ma pauvre sœur souffre beaucoup de douleurs rhumatismales : cela n'est pas grave, mais cela m'attriste beaucoup. Gbazir est très sain; mais
nos fatigues du haut Liban sont de celles qui laissent toujours des traces. J*espère avec certitude partir dans quinze jours. Croyez, cher ami, que le plaisir de vous revoir, et de connaître madame Berthelot, n'est pas une des moindres récompenses que j'attends au retour.
Votre excellent ami,
A MONSIEUR RENAN
5 septembre 1861.
En écrivant la date de celte lettre je ne puis m*empêcher de penser que vous m'aviez promis de revenir à la fln du mois de mai, et voici votre retour encore ajourné ! Serez-vous à Paris dans un mois, au moment de mon départ pour l'Italie? je commence à en douter fortement. Mais ce n'est pas là ce que je veux vous reprocher, car vous ne disposez pas des choses et elles sont toujours trop lentes au gré de notre volonté; seulement votre absence me fait paraître plus longs encore les longs intervalles que vous laissez entre vos lettres. A peine deux lignes çà et là dans l'espace de six semaines et voici que votre chère sœur me reproche mon silence! Mais dans cet intervalle vous
avez toujours reçu au moins deux et trois lettres de moi, quelle que soit la rareté de vos réponses. Que si vous me dites n'avoir rien à m'écrire de nouveau, j'ai de mon côté, à plus forte raison dans mon milieu normal, la même excuse. Mais votre retour prochain va laisser tomber tout ceci; à la condition pourtant que vous m*écriviez de Paris à Rome; car les rôles vont être intervertis, bien que j'aille moins loin que vous n'êtes présentement.
Ici, rien de nouveau. Madame Renan * va très bien, ainsi que le Baby que vous reconnaîtrez à peine, du reste en santé excellente. J'ai peur que votre chère sœur aussi ne paraisse bien changée à tous ceux qui l'aiment, car le climat de Syrie l'éprouve bien fortement. Hàtez-vous de revenir pour elle, sinon pour vous, et pour vos affaires qui ne s'éclairciront ici que par votre présence à Paris. Elles sont bien délicates, par le fait de la mauvaise foi facile à prévoir des interprétations, et je regretterai de ne pas être à Paris, lors de votre retour, pour vous renseigner sincèrement sur le sens qui sera donné à chacune de vos actions. Je ne puis rien vous dire de plus ici. Du reste, je crois que rien ne sera préjugé jusqu'à votre arrivée.
Madame Berthelot a été bien heureuse des lettres de votre sœur, et désire avec non moins d'impatience que moi votre retour. Du reste elle va répondre