De retour à Paris
elle-même : les dames s'entendent mieux entre elles.
Adieu, mon cher ami, revenez au plus vite, vous et votre sœur, à qui je rappelle toule mon affection pour vous tous.
Tout à vous,
M. BEBTHELOT
A MONSIEUR BERTHELOT
Beyrouth, 12 septembre 1861.
Il est donc décidé, mon cher ami, que vous ne nous écrirez pas depuis que vous êtes marié. Vous allez me faire prendre en haine madame Berthelot, et si j'osais, je lui écrirais pour me plaindre. Notre négligence à nous n'excuse pas la vôtre. A nous tout est permis, à nous qui, en plein mois d'août, avons eu à embarquer sur la côte de Syrie cent cinquante grosses pierres, de une à deux tonnes chacune. Enfin, tout est fini. Mais quelle différence entre l'armée et la marine pour ces sortes d'expéditions! Avec la première tout est facile, avec la seconde tout est épineux.
Ajoutez que les dispositions du pays ont changé du blanc au noir. Il y a un an, la France était crainte des Musulmans et adorée des Chrétiens. A l'heure qu'il est, elle est insultée ouvertement par les pre-
miers et maudite par les secoads. Il est certain qu*oa a rendu leur position bien plus difficile. Être venu ici pour en partir, est une faute sans pareille. Quoique notre expédition de Chypre ait bien de la peine à s'organiser, par suite de la légërelé de M. de la Rivière» qui ne prend que des mesures contradictoires, ou fondées sur des erreurs, nous la ferons, et je serai de retour avant le l*"" novembre. Quelle absence, n'estce pas, et le croyions-nous, il y a un an, en nous séparant?
J'ai employé mes longues journées de Ghazir à rédiger ma Vie de JésuSj telle que je l'ai conçue en Galilée et dans le pays de Sour. Dans huit jours, ce sera fini ; je n'ai plus à écrire que le récit de ses deux derniers jours. J'ai réussi à donner à tout cela une marche organique, qui manque si complètement dans les évangiles. Je crois que pour le coup on aura sous les yeux des êtres vivants, et non ces pâles fantômes sans vie : Jésus, Marie, Pierre, etc., passés à l'état abstrait et complètement typifiés.
J'ai essayé, comme dans la vibration des plaques sonores, de donner le coup d'archet qui range les grains de sable en ondes naturelles. Ai-je réussi? Vous en jugerez. Mais je vous demande de ne dire mot de cela à personne, en dehors de notre cénacle. Ce gros morceau en portefeuille fait toute ma force. Il ne faut pas l'éventer. Il sortira en son temps. Maintenant qu*il est fait, j'en suis venu à faire peu de cas du Collège de France et de tout au monde. Qu'on me
laisse le publier (et on ne peut me le refuser), et cela me suffit.
Présentez mes hommages à madame Berthelot et croyez-moi
Votre meilleur ami.
E. RENAN
A MONSIEUR RENAN
26 septembre 1861.
Mon cher ami,
A l'heure qu'il est, vous devez regretter vos reproches, car vous avez reçu ma dernière lettre. Je ne veux pas faire le compte comparé de nos lettres depuis mon mariage, car il me serait trop facile de vous prouver que c'est toujours vous qui êtes en relard et que mon amitié n'a subi aucun ralentissement.
Mais laissons ce badinage. Aussi bien votre lettre respire je ne sais quelle joie secrète d'avoir terminé votre œuvre au sein du pays où s'est accomplie la grande histoire que vous racontez. J'attends tout cela avec bien de l'impatience ; mais je désire, et vous me semblez dans le même sentiment, vous voir retarder quelque peu la publication. D'ailleurs, vous aurez, en arrivant ici , assez de besogne dans les récits de voyage, classement et commentaires de collection, etc.
Je ne sais où cette lettre vous trouvera, mais j'ai
tenu à récrire parce que c'est probablement la dernière, tant à cause de votre voyage qui s'achève que du mien qui va commencer. Mais c'est auprès du vôtre une simple promenade. Je pars dans une dizaine de jours pour Iltalie avec ma femme, qui est extrêmement désireuse de voir ce beau pays, dont elle a déjà deviné en partie le caractère.
Adieu, mon cher ami, vous serez sans doute i Paris avant moi : j'y laisse les vôtres en bonne santé, malgré quelque indisposition légère de votre mère et du Baby. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir vous accueillir à la descente du wagon, vous et votre sGpur tant aimée. Dites-lui de ne pas m'oublier et croyezmoi toujours
Tout à vous.
N.-B. Mademoiselle H. Renan mourut le 24 septembre 1861, à Amschit, et Renan faillit y mourir également, d'un accès de fièvre pernicieuse.