‹ E. Renan et M. BerthelotChapitre 19 sur 28 · TROISIEME SERIE · texte numérisé non relu

TROISIEME SERIE

A MONSIEUR BERTHELOT

Paris, 1" juillet 1862.

Vendredi soir M. Réville viendra prendre le thé avec nous. C*est un homme charmant, que je veux vous faire connaître. Tâchez de venir avec madame Berthelot.

Tout à vous.

E. RENAN

J'irai demain (mercredi) soir chez madame d'ÂgouIt. Mais je ne sais trop encore d'où je partirai, devant diner chez mon frère. Ma femme part demain pour Challifer. Elle reviendra jeudi.

Mon cher ami,

J'avais oublié hier de vous dire que j'avais rencontré Chenavardy et que nous étions convenus d'aller mercredi à Passy chez le docteur Blanche. Je reçois une lettre de Bouley, qui me charge de vous inviter à venir. Ainsi venez me prendre vers six heures. Tout à vous.

E. RENAN Lundi matin.

30 juillet 18$3.

Mon cher ami,

Nous avons été fort contents d'avoir de vos nouvelles, non par vous qui continuez de pratiquer Tabstension en matière épistolaire, mais par madame Renan. C'est sur elle que je compte pour entretenir notre correspondance, car vous êtes endurci dans le silence à l'égard do vos amis. Les nouvelles de vous et de vos enfants nous ont fort réjouis et nous regrettons de ne pouvoir participer à vos tribulations.

Ici tout va bien comme d'ordinaire, si ce n'est que

la démolition de la maison Dubois * marche nuit et jour sans relâche; la nuit, on jette les pierres de taille à travers la rue, sans souci ni des passants, ni du sommeil des maisons voisines, qui sont ébranlées jusque dans leurs fondements par le choc des pierres sur le pavé. On a une singulière manière d'entendre le repos de la nuit, dans ce pays si administré. Ce matin, à neuf heures, la rue Monsieur-le-Prince était complètement obstruée par les pierres jetées pendant la nuit. Ce sont les petites misères de la vie humaine. Mais je n'ai pas d'autres nouvelles à vous donner. André va bien, si ce n'est qu'il a protesté cette nuit contre les démolisseurs vis-à-vis; Sophie va bien aussi. Ainsi tout est en somme pour le mieux.

J'envie vos promenades au bord de la mer, qui doit être ravissante par cette saison ; surtout avec la con- Tersation de M. Duveyrier pour distraction.

Ici, calme plat sur tous les points; on s^occupe beaucoup de la Pologne; mais je commence à croire qu'il n'y aura rien cette année, car nous voici déjà en août. Les journaux vous en apprennent aussi long qu'à nous à cet égard et précisément les mêmes choses : il est donc inutile d'en parler. J'ai lu un article de Schérer sur votre livre et votre manière d'envisager les miracles. Peut-être a-t-il raison, je ne dis pas d'une manière absolue, mais étant donnée la signification générale que vous avez attribuée au

i. Au coin de la rue Monsicur-le-Prince et de la rue Casimir- De la vigne.

caractère de Jésus. Votre livre marche toujours : il est, somme toute, venu à un bon moment de Tannée : celui où il ne soulève pas un bruit inutile dans les salons, aujourd'hui dispersés, sans manquer en rien son effet sérieux. Mais il faudra voir s'il y a recru* descence au retour de Thiver.

Adieu, mon cher ami; présentez mes respects à madame Renan, mes amitiés à vos enfants. Madame Berthelot se rappelle à vous tous.

Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

Dinard, 4 août 1863.

Mon cher ami,

Je veux mettre vos accusations en défaut, ou vous prouver du moins que si je suis peu épistolier, je n'oublie pas un ami comme vous. Je suis si loin de vous négliger que je passe mes heures avec vous. Pour distraire ma pensée du sujet qui Ta remplie en ces derniers temps, je me suis mis à mettre par écrit certaines vues de philosophie générale sur Thistoire de l'être, se rattachant à des conversations que nous avons eues ensemble. Je le fais sous forme de lettre que je vous adresse. Vous y répondrez si vous voulez.

et ces deux morceaux réunis pourraient former un petit ensemble, résumant noire philosophie scientifique. Ce sera comme vous voudrez, bien entendu; car pour moi, en écrivant ces idées, j'ai voulu surtout me satisfaire et me délasser.

Nous sommes très bien ici. Installation suffisamment confortable, ne nous donnant nul souci et assez économique ; belle plage pour les bains, nature charmante, calme parfait : l'endroit est encore peu envahi. Âry est très bien sous le rapport de la santé générale. Il a un air de force que vous ne lui avez jamais vu. Il se donne toute la journée un exercice énorme, et le soir il faut de longs raisonnements pour le déterminer à se coucher.

En attendant, il est heureux comme un roi. Du matin au soir, sa vie est une fête. Les bains de mer l'enchantent ; tout d'abord il s'y est habitué. Noémi est très bien aussi.

Nous resterons ici jusque vers le 20 août. Alors nous irons faire une excursion en basse Bretagne. Duveyrier reviendra vers ce temps-là et peut-être nous accompagnera en basse Bretagne. Àh! que n'êtes-vous aussi de la partie! J*ai réussi à lui ôter de la tête sa folle idée d'une Revue.

Quant à l'Encyclopédie, elle est passée à l'état de projet fossile de la plus ancienne époque. J'ai tâché de lui donner quelques idées saines, qu'il a bien comprises, car il est très intelligent ; mais vous comprendrez que je compte peu sur l'exécution. Ce à quoi

je Tai ramené est une société analogue à la Félix meritis d*Amsterdam, avec des comités (dont un de la science pure, disposant des fonds). Mais Dieu sait s'ils feront rien du tout.

Que j'ai bien fait de m'abstraire totalement du tapage qu'on fait sur ma Vie de Jésus ! Ma vie se passerait à répondre et à rectifier. Il m'en arrive ici très peu de choses. Quelle mauvaise foi, grand Dieu! et quel tissu de mensonges! Mais je tiens ferme à ne souffler mot. Peut-être seulement, pour bien marquer la polémique que j'admets et celle que je n'admets pas, écrirai-je à Schérer une lettre sur le grand point controversable, l'usage qu'il convient de faire du quatrième Evangile dans la vie de Jésus. L article de Schérer sur les miracles ne m'a pas satisfait. 11 y a là un malentendu, avec lequel il eût été impossible d'écrire un récit quelconque de la vie de Jésus. L'avantage du récit est qu'il force à ne rien caractériser. Or le tour de Schérer est un peu de l'escamotage. Il faut rejeter tous les Evangiles en bloc, ou admettre que Jésus fit des choses qu'on prit pour des miracles. L'Evangile de Marc d'un bout à l'autre est un tissu de miracles, et c'est là TEvangile narratif original. Or un homme dont le métier est d'être thaumaturge ne peut pas ne pas avoir une certaine conscience du métier. Concilier tout cela avec le grand rôle de Jésus est le problème que j'ai essayé de résoudre. Mais on ne le résout pas en supprimant un des termes.

Nous serons à Paris vers le 15 ou le 20 septembre. D*ici là écrivez-moi souvent. Présentez mes respects à madame Berthelot et croyez-moi Votre bon ami,

E. RENAN

Ma femme me charge de mille compliments pour vous et madame Berthelot.

A MONSIEUR BERTHELOT

Dinard, 23 août 1863.

Mille félicitations, cher amil Mille compliments de nous deux à madame Berthelot! Voilà donc la petite future d'Ary venue en ce monde *. Nous le lui avons dit et il en a paru fort réjoui. L'intelligence de Tenfant se développe avec beaucoup de charme et de spontanéité. Son excitation nerveuse se calme beaucoup.

Notre temps de Dinard est fini. Nous avons beaucoup hésité ces jours-ci si nous ferions le voyage de basse Bretagne, et nous avons fini par y renoncer. Ceût été bien difficile avec les enfants. Après-demain nous partons pour Jersey, où nous ferons un second séjour, après lequel nous reviendrons à Paris. Les

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