‹ E. Renan et M. BerthelotChapitre 20 sur 28 · Naissance de ma fUle Hélène · texte numérisé non relu

Naissance de ma fUle Hélène

locomotions avec uae telle stnala sont difficiles, et en basse Bretagne c*eût été à changer tous les jours de carriole. Du reste, je commence à aspirer au retour. Une foule de soucis me rappellent. Je fais le mort devant ce flot d'injures du parti clérical, et certes je ne changerai pas de plan de conduite. Mais il faut que je me fortifie d^ailleurs. J*ai fini ma lettre philo* sophique, à vous adressée. Ma femme la copie; je vous donnerai cela au retour. Je travaille en ce moment à ma dissertation sur la valeur historique de saint Jean.

De nouveau mille amitiés à madame Berthelot et nos baisers au nouveau-né.

Votre meilleur ami,

E. RENAN

YI

A MONSIEUR BERTHELOT

Hermitage, Jeney.

Nous voici dans cette petite lie, qui est bien Tune des choses les plus originales du monde. Tout le monde est bien, quoique la traversée nous ait rendu fort malades, Cornélie exceptée. C*est bien la mer la plus atroce du monde; la mer courte s^affolant au moindre vent; courants de cinq lieues à Theure^

changeant d*instant en instant^ entassement de rochers sous-marins, qui en font moins une mer qu'un chaos de granit, tour à tour émergeant et submergé selon la marée. Nos côtes mêmes de Bretagne ne m'avaient pas donné Tidée de cela. Toute la côte du nord de l'île est une vraie chaîne de montagnes de granit plongeant à pic dans la mer, avec des aspects d'une tristesse indicible. C'est sans contredit le lieu le plus romantique et le plus sombre que j'aie jamais vu. Le contraste avec les parties civilisées et habitées en est plus frappant. Toute Tile, à l'exception de ses immenses contreforts rocheux, est un jardin anglais, d'une verdure, d'une richesse, d'une minutie de propreté, dont l'Angleterre et la Hollande même n*approchent pas. Vous savez que ces îles sont détachées de la Normandie depuis Jean sans Terre, Philippe-Auguste n'ayant pu les prendre quand il conquit la Normandie. Elles sont encore gouvernées par les pures lois de Rollon; elles sont sous le protectorat, non sous le gouvernement de l'Angleterre, qui ne fait guère qu'y tenir garnison. L'anglais y a beaucoup gagné; cependant la langue indigène est le vrai patois normand du temps de Robert Wace. La justice se rend en cette langue, et dans les paroisses de campagne on s'en sert aussi pour la prédication. Yoilà donc des gens parfaitement identiques comme race, langues, mœurs primitives, lois, aux gens de Yalognes et de Coutances. La colossale différence des deux pays et des deux populations à l'heure qu'il

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est, est bien le meilleur critérium de Faction centrale de cette grande machine qu'on appelle la France. Figurez-vous une population de protestants fanatiques, tristes, sans esprit, sans besoin de société, sans aucun goût de l'art, froids, industrieux, riches, ultraconservateurs en toute chose.

Il y a encore ici des fiefs, des dîmes, des droits de champart. Le système de la propriété y est le système normand, c'est-à-dire le système de l'hypothèque insaisissable, empêchant en réalité la propriété de changer de mains. Le droit d'aînesse y est énorme.

Il semble que cela eût dû tout atrophier. Cela a produit une richesse, qui est quelque chose de surprenant. Le self-govemment (l'île a son parlement) et la self-religion ont tout sauvé.

Ne croyez pas cependant que je leur porte envie. Sans contredit j'aimerais fort à avoir un de ces cottages^ si verts, si fleuris, si bien attifés, pour y passer avec vous un ou deux mois par an. Mais l'ennui de cette vie froide, réglée, monotone, sans luttes, ni révolutions, ni société, doit être insupportable. C'était aujourd'hui dimanche, la ville de Saint-Hélier (25000 habitants) était comme un désert. Toute l'après-midi, nous n'avons entendu que les canlilènes des enfants, chantant dans les maisons la doctrine chrétienne en cadence. Pas un cocher pour nous faire faire une promenade. Il y a dans l'île une vingtaine de sectes, dont chacune a sa chapelle et ses prédicateurs, souvent en plein vent, plus bizarres les uns

que les autres. Ce spectacle du développement de l'individualité avec une liberté absolue est des plus curieux.

Quant à notre installation, elle n'a pas répondu à noire attente. Cette vie est si fermée, si privée que toutes nos façons françaises de vivre en commun y sont inconnues. L'hôtel y est fait pour y passer un ou deux jours, non pour y demeurer. Pas une trace d'hôtel de bains, ni autres établissements de ce genre.

Pour comble de malheur, nous avons été accaparés à notre débarquement par les réfugiés, qui ont laissé ici de pauvres épaves. Ils nous ont installés à leur petit hôtel; ces bonnes gens nous font tant de pitié, ils ont tant d'envie de nous garder, il y a dans le cœur français, à travers tous les égarements du cerveau; tant de chaleur, de bonté, de droiture, de gaieté, que nous restons. Du matin au soir nous sommes assourdis de la Marseillaise et du chœur des Girondins, Tout cela vit de ses souvenirs de 1848, comme on vit d'une religion morte pour le reste du monde, mais qu'on garde en son cœur.

S'il fait beau mardi, nous partirons pour Granville. Adressez votre prochaine à Granville, poste restante (Manche).

Nos meilleurs souvenirs à madame Berthelot. Croyez-moi tout à vous.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

3 septembre 1863.

Mon cher ami,

Votre lettre est venue à propos pour faire diversion à une série de petits ennuis qui se succèdent comme des coups d'épingles depuis deux mois. J'en suis venu à me demander si c'est là une mauvaise série, ou s'il y a quelque chose de changé dans ma manière de vivre, car je n'ai pas encore éprouvé une suite aussi continue de contrariétés. Mais passons : aussi bien tout cela ne vaut pas une minule d'attention. Vous êtes désenchanté de Jersey, et cependant je voudrais vous voir retarder le plus possible votre retour, non que je ne sois aussi heureux que possible de vous revoir; mais à votre retour ce ne sont pas des contrariétés qui vont vous assaillir, mais une tempête de contradiction et de haine : pape, archevêques, évêques, curés, diacres et sous-diacres, tout le monde s'en mêle, sans parler du tiers ordre, et des fils des ex-libéraux d'autrefois. Mais vous dominerez tout cela, en vous tenant fermement dans l'opinion : Voltaire a bien résisté et sans trop de persécutions. Mais c'est pour la vie désormais, et vous n'éviterez la persécution qu'en ne faiblissant pas un moment. Votre nom va marquer dans le xix' siècle, à l'égal des phi-

ENTRE MM. RENAN ET BERTHELOT. 30i

losophes du xviii". L^acharnement et la haine persistante des catholiques suffiront pour vous montrer la route, si elle pouvait jamais s'obscurcir devant vous.

J'ai appris de Maury une nouvelle qui m*a fait plaisir, c*est que Timpératrice, circonvenue par tout son entourage, s'est prononcée fermement pour votre droit d'écrire ce que vous avez dit; bien entendu sans incliner vers vos opinions. Ce libéralisme m'a surpris, mais il est de bon augure. Quant au cours S n'y comptez plus une seule minute; n'y arrêtez plus aucune espérance : il n'y a là-dessus qu'une voix, même parmi vos adhérents et vos amis les plus dévoués. Je n*ai rencontré personne, je dis personne, qui différât d'opinion là-dessus. Si je vous écris cela, croyez bien que ce n'est pas pour vous faire de la peine, mais pour éviter que vous fassiez quelque fausse démarche de ce côté. Il faut maintenant en tout lieu de la prudence et de la fermeté.

Adieu, mon cher ami; madame Berthelotva bien : elle se lève depuis deux jours, pendant deux ou trois heures. Les enfants aussi sont bien. Nos respects à madame Renan.

Tout à vous.

M. BEBTHELOT 1. Du Collège de France, suspendu après la première leçon.

A MONSIEUR BERTHELOT

GnoTille, 8 septembre 1863.

Cher ami,

Nous voici en terre ferme et à bon port. Nous avons eu très beau temps ; Âry a été à peine malade ; quant à la petite Noémi, elle a payé encore son petit tribut. Nous sommes restés à Jersey plus longtemps que nous ne vous l'écrivions. Nous attendions un beau jour pour passer. Nous y avons trouvé beaucoup de repos.

Je suis du reste résolu à en trouver partout. Car je vous jure que je ne permettrai pas à ces sottes criaiU leries de m'atteindre. Voici mon plan. A mon retour je fais un dernier effort pour rouvrir le cours. Vous me dites que sûrement cela n*aura pas lieu; je n*esamine donc que Thypolbëse où cette réouverture me sérail refusée. Dans cette hypothèse : 1"* j'adresse avec publicité, à M. Duruy, non pas comme professeur au Collège de France, mais comme citoyen français, la demande d'autorisation pour un cours libre, dans une salle louée par moi; 2*" je me porte à la députation de Paris, en posant nettement la question de la liberté scientifique au peuple de Paris, la vraie noblesse de notre temps. Je vous garantis que je n'irai pas de main morte. Maintenant je ne suis pas

si sûr que vous que le cours ne rouvrira pas. Il est difficile de me destituer à Theure qu'il est. Comment Duruy sortira-til de cette impasse?

J'ai reçu une lettre de M. Taschereau qui ouvrirait une solution, mais à laquelle bien entendu je ne me prête pas. M. Taschereau me propose la place de sous- conservateur au département des manuscrits (7000 francs d'appointements), place incompatible d'après le règlement avec un professorat. J*ai répondu que je ne me prêterais à rien qui ressemblât de près ou de loin à ma démission du Collège de France.

En somme, je m'attends à toutes sortes de traverses; mais que tout cela est à Teau de rose! Songeons au temps où, pour penser librement, il fallait soigneusement cacher sa pensée, ou s*exposer à la mort. La question était de savoir si je serais poursuivi; alors c'eût été très grave. Mais le principe étant posé qu'on a droit d'être libre dans cette mesurelà (l'anecdote que vous m'écrivez me réjouit fort), que pensent-ils? Me faire destituer, me rendre inhabile aux fonctions? Ils n'empêcheront pas le public d'acheter mes livres, mon éditeur d'en désirer, Buloz et les Débats de vouloir mes articles! Ils ne m'empêcheront pas surtout d'avoir derrière moi une masse considérable d'opinion, centralisée puissamment à Paris.

Ne soyons donc pas trop pessimistes pour notre temps et notre pays. Â chaque jour suffit son mal.

Que je voudrais vous avoir avec nous pour vous

enlever à ces soucis, qui sont le pain quotidien de la vie! Il me tarde au moins d'être près de vous pour reprendre nos chers entretiens. Présentez nos com* pliments à madame Berthelot) et croyez à ma plus vive amitié.

s. BENAN Mercredi.

Nous venons de trouver tout à fait ce qu*il nous faut au village de Saint-Pair, à une demi-lieue de Granville (Manche), hôtel Manet.

A MONSIEUR RENAN

Paris, il septembre 1863.

Cher ami,

Ici tout va bien. Sophie se lève maintenant : Hélène commence à prendre des habitudes de sommeil régulier, comparables à celles de son frère André. André est à Neuilly, où ma mère a voulu absolument ravoir. Ma belle-sœur et son mari sont installés dans ma maison depuis trois semaines, avec leur Baby. Ainsi peu de nouvelles à vous donner, et je m*en réjouis.

J'en viens à Tobjet de nos lettres dernières, votre cours et votre avenir prochain. Nous avons causé encore du cours avec Bouley hier. Voici ce qui le rend impossible, de Tavis de tous vos amis, comme

des autres. Il ne s'agit pas de la bonne volonté personnelle de Tempereur, ni de celle deDuruy : je mets cette dernière hors de cause, ou je la suppose telle pour simplifier. Mais supposez le cours ouvert. A la première leçon arrivent cent ou deux cents fanatiques convoqués par ordre, et ils le seront. A cette nouvelle, mille ou deux mille partisans surviennent, soit à la première, soit à la deuxième leçon. De là conflit : /a paix publique est troublée. C'est stupide, mais inévitable. La France n'est pas encore en état de supporter la vérité scientifique, sans passion favorable ou contraire, et je ne sais si les autres pays la supporteraient, dans les conditions où vous la proclamez et qui ne sont pas celles de Térudition abstraite.

Vous avez voulu faire un Jésus vivant : c'est ce qui fait la grandeur et le succès de votre œuvre; mais cette action appelle une réaction, à laquelle vous ne pouvez prétendre échapper. Une vie de Bouddha renfermerait les mêmes problèmes et aurait au point de vue de l'humanité peut-être le même intérêt. Mais parmi nous elle ne soulèverait aucune opposition, parce qu'elle n'exercerait pas une action de propagande contre sa religion. Vous n'êtes pas dans la science pure; mais, comme Voltaire, vous êtes dans le combat. Du reste je vois que votre sérénité n'en est pas troublée. Mais il faut renoncer à votre cours, parce qu'aucun gouvernement en ce moment ne peut laisser la foule s'assembler dans la rue et manifester

collectivement et en public ses opinions. Or je regarde,

et tout le monde est de cet avis, comnie impossible que votre cours ne devienne pas l'occasion de ce genre de manifestations. Ce n'est pas votre cours que Tempereur veut empêcher, il y tient fort peu; mais c'est Tameutement des foules et les promenades par milliers sur la voie publique.

C'est pourquoi, non seulement votre cours ne sera pas ouvert, mais on ne vous permettra pas d'ouvrir des leçons privées. Quant à vous destituer, personne n'y songe en ce moment; mais ce sera vous-même qui prendrez l'initiative à cet égard, d'ici quelques mois, en raison d'une situation impossible. Quant à votre refus vis-à-vis de Taschereau» c'est une ques^ tion de dignité. Aujourd'hui je suis de votre avis, vous n'avez de refuge que la vie indépendante.

Maintenant il y a deux manières d'agir. Vous pouvez vous enfermer dans votre dignité, capitaliser le pro-^ duit de votre livre, qui d'ici un an vous donnera une rente égale à celle du cours du Collège de France, sortir de la vie active parisienne et continuer à écrire des articles et des livres à votre fantaisie. C'est la vie que je vous conseillerais, si vous vouliez m'entendre. Vous y serez heureux et indépendant de tout compromis et vous exercerez finalement par vos écrits sur votre temps une action plus profonde et plus durable, parce qu'elle sera moins mêlée aux pertur* bâtions éphémères de la politique.

Mais je crains que vous n'ayez pris goût au mouvement et à Tagitation politique. Dans cet ordre de

conduite, il n'y a ea effet autre chose à faire que de vous présenter à Paris. Seulement calculez bien votre coup : il faut que vous vous présentiez dans le faubourg populaire et non dans le quartier bourgeois, et il faut que vous ayez avec vous le comité et les journaux. Vos lettres k l'empereur vont devenir une arme empoisonnée contre vous et on en usera sans pudeur ni ménagement : n'ayez aucune illusion à cet égard et agissez en conséquence : la politique est la politique. Mais j'aimerais mieux pour vous une attitude scientifique. Madame Berthelot me prie de gronder madame Renan qui ne lui écrit pas une ligne. Tout à vous,

A MONSIEUR RENAN

Mon cher ami,

Je me borne cette fois à deux mots, ayant été assommé d'examens depuis une quinzaine et devant enfaire encore dans une heure. C'est une des idées les plus stupides que l'on ait eues dans cette administration que l'Europe nous envie, de prendre le temps des gens distingués et d'initiative pour l'employer à faire dire des sottises à des débutants. Je ne connais de raisonnable en ce genre que l'École polytechnique

308 COliRESPONDANGE

OÙ les deux fonctions sont séparées, celle du professeur et celle de Texaminateur. C'est un dédoublement qui offre toutes sortes d'avantages : car il permet au besoin de créer des retraites honorables pour les gens fatigués de la vie active, et qui n'en sont que plus propres à juger les hommes, en raison de leur âge et de leur expérience. Mais le monde me paraît si irrationnel et organisé tellement au hasard, je veux dire par un concours de circonstances indépendantes du but final de chaque chose, que je perds chaque jour davantage l'espérance de voir la raison l'emporter en quoi que ce soit. Sans doute tout ne finit pas là; mais, pauvres éphémères, nous avons disparu avant de voir finir les maux dont souffrent nos contemporains et contre lesquels nous avons protesté.

Le projet de vos lettres me sourit assez, mais je crains que mes réponses ne se bornent à des néga* tiens sur la plupart des points : car dans les hautes régions tout devient indéterminé ; mais je crois que nous reviendrons là-dessus. Madame Berthelot s*étant chargée des nouvelles, je n'ai plus qu'à présenter mes respects à madame Renan.

Tout à vous.

Saint-Pair, près Granville, 24 septembre 1863.

Mon cher ami,

Que m'écrit monsieur de Mars? Que vous êtes parti pour les Pyrénées jusqu'au 29 octobre. Ce voyage dont vous ne m'aviez pas parlé me surprend beaucoup. Quelquefois je pense que c'est une défaite que vous avez prise pour vous débarrasser de lui. J'ai fait imprimer en épreuves ma lettre à vous adressée. Je voulais que vous pussiez lire cela dès à présent, et voir si le sujet vous allèche et vous met en veine. J'avais dit de vous en faire porter les épreuves. Si vous n'êtes pas perdu dans les Pyrénées, faites-les venir. Si vous n'admettez pas cette forme, et ne voulez pas répondre, je supprimerai la forme épistolaire et coudrai le morceau à un article sur le nouvel écrit de Littré sur Auguste Comte.

Nous sommes toujours très bien ici, quoique le temps soit devenu inégal. Nous serons à Paris jeudi prochain, 1" octobre.

Je regretterai fort si vous n'êtes pas à Paris à mon arrivée, car j'aurais bien besoin de causer avec vous. Ne croyez pas que la politique m'attire; je vous jure bien sincèrement que j'aimerais mieux être paisible

aïO CORRESPONDANCE

professeur à dix élèves, faisant mes livres à loisir et ayant un jour pour suprême perspective de devenir administrateur du Collège, en ce moment très favorable.

Mais c'est Tesprit bizarre du pays qui me prend malgré moi et m*entraine, malgré mes efTorts, à cette sorte d'activité. Nos bons Allemands comprendront peu qu'une carrière dirigée de façon à devenir Professor publicus ordinarius aboutisse à être député. Mais en France, tout prend fatalement la forme politique. Il va sans dire que je ne me présenterais qu'avec le comité. Je verrai à mon arrivée cinq ou six personnes, dont Tavis me décidera. Mais avant cela je brûlerai ma dernière cartouche pour la réouverture du cours. Car c'est là mon but; le reste n*est qu'un pis-aller, Oii que vous soyez, écrivez-nous, et croyez à notre vive amitié.

E. RENAN

A MONSIEUR BERTHELOT

Alexandrie, 16 novembre 1864.

Mon cher ami,

Nous voici à Alexandrie, après une admirable tra-versée. Je n*ai jamais vu de plus belle mer; un jour seulement le roulis s*est un peu fait sentir; et encore

fallait-il le défaut particulier des navires à hélices, incapables de supporter la moindre lame de côté, pour avoir été indisposés comme nous le fûmes. Le $tromboli, les Iles Lipari, Messine et le détroit m*ont fort intéressé.

Le Slromboli est une des plus étranges choses, un c6ne de cendres de 2 ou 300 mètres, sortant à vive arêle de Peau, sous un angle de 40 degrés; aspect complètement cendreux, et déliquescent, d'une formation non mûre. L'éruption se fait par un trou sur le flanc, elle est considérable; mais de jour on ne voit que la fumée. Un éboulement d'un côté a fait talus, et là déjà un village et des cultures se sont établies.

La côte de Calabre est du plus grandiose aspect, TAspromonte surtout, sombre et terrible sommet perdu dans les nuages. Je n'ai vu l'Etna que de bien loin, comme une sorte de vision olympienne dans le ciel : c'est colossal.

Quant à Alexandrie, je l'ai trouvée telle que je la vis il y a trois ans, sale, hideuse, vulgaire, dégoûtante d'immoralité, de bassesse, de laideur. En vain on m'a montré sur les bords du canal les plus belles fleurs du monde ; je n'ai pu, malgré mes efforts (j'avais refuser d'entrer), éviter la rencontre du propriétaire, qui est M. B... Il est vrai que, depuis deux jours que j'entends raisonner des faits et gestes de ce personnage, je suis amené à le croire moins ignoble qu'on ne le dit. Sa naïveté parfaite à raconter les drôleries, qu*on présente ailleurs comme des roueries

3i2 CORRESPONDANCE

sans pareilles, m'a paru une circonstance atténuante. Il n'a rien fait de plus que tous les autres Européens qui, en ce pays, tripotent avec le vice-roi. Mariette, Gaillardot, tous les Français, et des plus honnêtes, sont hautement pour lui.

J^oublie tout cela en regardant de ma fenêtre cet ancien port, où Ammonius Saccas créa la philosophie alexandrine, en exerçant son métier de portefaix; ce cimetière juif, là-bas, où dorment Philon et tant de nobles penseurs religieux, frères de Jésus.

Demain nous partons pour le Caire en chemin de fer; mais ne vous y trompez pas. On part à huit heures du matin et on arrive à cinq heures du soir, pour un trajet qui devait être de trois heures; et cela est heureux, car sans cela il arriverait des accidents épouvantables.

J'ai trouvé ici mon excellent docteur Gaillardot, qui nous suit au Caire et nous suivra en Syrie. Mariette nous attend au Caire et doit nous mener aux Pyramides et à Sakkara.

Vous voyez que jusqu'ici tout va à souhait. Nous avons bon espoir; cela s'emmanche très bien. Ah! si nous n'avions laissé derrière nous tant d'objets de préoccupation! Allez voir le pauvre petit Ary; caressezle, choyez-le; il vous aime beaucoup, et il est triste quand vous ne lui donnez pas quelque marque d'affection. Remplacez-moi près de lui.

Écrivez-moi dans votre prochaine lettre h Beyrouf h ^ poste restante, par Marseille, Syrie.

Si VOUS voyez monsieur Egger, dites-lui que je lui écrirai par le prochain courrier, et priez-le de presser rimprimerie impériale pour ma livraison de la Mission, en faisant observer que celte livraison doit aller jusqu'à la page 200 inclusivement. Rappelez-moi au souvenir de Taine, Sainte-Beuve et de tous nos amis.

En somme, je ne me repens pas jusqu*ici d'être venu prendre de nouveau le grand air de l'antiquité. Il ne faut rien moins que le sentiment de ce que je dois à mon œuvre pour compenser tout ce que j'ai laissé derrière moi de sacrifices et de regrets. Présentez mes respects à madame Berthelot, et croyez à ma vive amitié. Ma femme présente ses meilleures amitiés à madame Berthelot.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

4 décembre 1864.

Mon cher ami.

N'ayant pas prévu un si long séjour en Egypte, je vous ai adressé ma première lettre à Beyrouth et j'y envoie également celle-ci.

Vous venez de faire une belle excursion, mais je redoute ces intercalations, qui vont vous entraîner au delà du terme prudent de votre voyage : je pense toujours à la fin des choses dès leur origine et je ne serai

tranquille sur votre sagesse que quand je vous reverraî.

De vos enfants et de votre mère toujours mêmes nouvelles : Sophie les a vus tous deux hier, Âry jouait comme d*habitude, avec la compagnie si afTectueuse de madame SchefTer.

Venons au Collège. Dimanche on a présenté Munck» à la presque unanimité. Duruy avait quelques scrupules, fondés Tun sur la cécité, Tautre sur ce quil y aurait trois Juifs au Collège : vous reconnaissez là notre homme. Le terrain était d'ailleurs préparé à Tavance. Laboulaye n'a pas voulu venir, regardant une discussion comme inutile. Mohl a présenté une sorte d'ordre du jour, d'après lequel les professeurs exprimaient le regret que les garanties voulues n'eussent pas été observées dans la révocation de M. R... Mais il n'a pas été appuyé. M. Franck a proposé une autre rédaction, d'après laquelle les professeurs demandaient les mêmes garanties que les membres de rUniversité. Maury a présenté une rédaction analogue, qu'il a abandonnée pour se rallier à celle de M. Franck. Celle-ci a été définitivement adoptée par les 16 professeurs présents. On n'a pas encore demandé la présentation à TÂcadémie, comme je m'en suis assuré vendredi. Â cette occasion j'ai remercié Mohl de votre part.

Les étudiants s'agitent beaucoup en ce moment. Nous avons eu cette semaine l'ouverture du cours d'économie politique à l'Ecole de droit, par Batbie. La

première leçon n'a pu être professée, la seconde a eu lieu au milieu d*un vif tumulte extérieur : « A bas Duruy, etc. » — Batbie est fort avancé et il rencontre cette même coalition que vous connaissez, des républicains qui lui reprochent sa nomination et qui sont poussés sous main par les cléricaux, hostiles au libéral. C'est décidément Tun des traits de ce temps et Tune des menaces de l'avenir. Je crois Taine fort en danger : son cours ouvre à la fin de janvier, et il a de plus contre lui les gens froissés par la nouvelle organisation des Beaux-Arts, cabale fort puissante. B.... redouble ses intrigues : ce personnage me déplaît extrêmement : il me parait remuer ciel et terre, jusqu'au jour où il obtiendra un gros morceau pour lui et une fausse satisfaction pour son Académie. Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

Sur le Nil, près Sakkara, 17 décembre 1864.

Mon cher ami,

Vous allez sûrement m'adresser toutes sortes de reproches et trouver que j'ai justifié toutes vos prédictions. Voilà que ce voyage d'Egypte, qui devait être une simple course, au Caire et aux Pyramides, est devenu un voyage complet de 500 lieues, jusqu'à la première

cataracte d'Âssouan. Mariette m'a entraîné, il a voulu que je voie toute TEgypte. Le vice-roi m*a donné, avec une rare bonne grâce, les facilités qui sont réservées aux personnages les plus privilégiés. Mariette a été pas à pas mon guide ; enfin j*ai fait ce voyage dans les meilleures conditions ; j'ai tout vu, et admirablement bien vu. J'ai été indisposé par insolation et refroidissement à Thëbes. Â cela près je suis admirablement frais et dispos, et je supporte sans peine des journées de fatigue, au moins aussi fortes que lors de mon voyage en Syrie.

Je puis donc vous donner maintenant mon impression d'ensemble sur cet étrange pays. Ce qui est absolument sans égal, c'est le ciel. Rien, rien, ni en Syrie ni en Italie, ne m'avait donné la moindre idée de cela. La sécheresse absolue de l'atmosphère produit des tons d'une douceur, d'une délicatesse sans pareilles. Les matinées et les soirées sont ravissantes; les choses les plus simples, un groupe de palmiers, une plaine de verdure, un horizon de collines rocheuses, prennent alors des valeurs de paysage vraiment inouïes. Certains endroits de la campagne sont charmants aussi; en général cependant le détail nous blesse. C'est poudreux, sale, sans petite verdure; l'absence complète d'eau claire nous choque ; l'arbre est rugueux, épineux, naissant d'un sol de cendre. Ce qu'il y a d'admirable, c'est le ciel, l'horizon, le Nil. Sa largeur moyenne est d'un kilomètre; par moments, il forme d'immenses nappes d'eau.

Une journée avant Assouan, tout change, la vallée se resserre; le chenal se remplit de rochers; les berges en revanche se couvrent d'une petite verdure aussi tendre que celle des gazons de nos jardins.

Rien de plus étrange que Taspect d'Assouan à Philœ (la cataracte est dans Tintervalle) ; le fleuve coule dans un dédale de blocs de granit; le désert des deux côtés vient maintenant jusqu'au bord. Tout cela, en y joignant cette petite merveille de Philœ, et l'aspect bizarre de la population, toute nubienne et déjà complètement sauvage, forme un ensemble des plus saisissants. Ce n'est pas sans émotion que, du dernier rocher de Philœ, j'ai dit adieu à la vallée nubienne, réduite ici à un étroit ruban vert. Il est probable que je n'irai jamais plus près du soleil, que je ne verrai pas Ipsamboul, Gebel Barkal, Kartoum!

Quant à la vieille Egypte, c'est vraiment un monde à part. Dendérah, Esneh, Edfou, Ombos, Philœ sont de l'époque ptolémaïque ou romaine. Mais l'ensemble de Thëbes est tout entier de 1700 à 1000 avant Jésus-Christ. Sur cela^ nul doute; il suffit de se mettre au courant pour voir cela avec une évidence absolue. Or Thëbes est le Versailles et le Saint-Denys d'une monarchie égyptienne, supposant avant elle d'immenses développements. Les admirables tombeaux de Beni-Hassan, d'un style exquis, couverts de peintures qui sont le tableau complet de la vie égyptienne, sont de 2500 avant Jésus-Christ, datés d'une façon indubitable par les cartouches des rois. Enfin Abydos

OU Thinis, Sakkara (Memphis), les Pyramides, nous font remonter à un monde bien plus ancien encore, un monde bien plus différent du monde de Thèbes, que notre monde moderne ne diffère du monde romain. J*en suis venu pleinement à croire, avec M. Mariette, que le chiffre de 5000 ans avant Jésus-Christ, donné par Manéthon pour la fondation du premier empire égyptien, est fort modéré.

En somme, ce qu*il y a de plus frappant, ce sont les pyramides et le champ qui les environne, le Sphinx, les tombeaux, le temple découvert par M. Mariette, nu, sans écriture, sans sculpture, tout en prismes de granit, sans nul ornement. Ce temple a été bâti par Chéphrem , le constructeur de la deuxième pyramide, dont M. Mariette a trouvé la statue, maintenant au musée de Boulaq. Tout cet ensemble-là est de 4500 avant Jésus-Christ.

Je ne reviens pas d'être converti à de tels chiffres ; mais la chaîne de toute cette chronologie est d'une solidité surprenante. Jusqu'à 3000 ans avant Jésus- Christ, la certitude est absolue; au delà il y a des lacunes, des parties molles; on peut regarder comme synchroniques des dynasties données par Manéthon comme successives. Mais tous ces doutes sont réduits à un champ fort limité, et il faut dire que toutes les découvertes de M. Mariette portent à adopter les chiffres les plus forts. Ces découvertes, en effet, Tamè* nent sur une foule de points à ceci, c'est à trouver sur toute la surface du sol égyptien des monuments.

des dynasties que les partisans du système synchro* niste regardaient comme locales et partielles. En somme, cet ensemble des travaux de M. Mariette est quelque chose d*incomparable et sans doute la plus grande entreprise archéologique de ce siècle. Tout cela a été conduit avec un courage, une persévérance, un esprit scientifique vraiment admirable.

Pas une concession faite à la frivolité; nulle pré* occupation du badaud, de Tbomme du monde; poursuite exclusive des résultats scientifiques. Ce brillant Musée de Boulaq s*est formé de lui-même; pas un monument n*a été détruit pour le constituer. Et que de difficultés, grand Dieu! car vous imaginez bien que cet esprit purement scientifique est fort peu compris en ce pays, et de ceux qui gouvernent et de ceux qui les entourent. Le vice-roi est un homme doux, bien élevé, plein de bonnes intentions. Mais quel état social, grand Dieu! Ce digne homme passe sa vie dans des transes,. malheureusement très fondées; son frère dissimule à peine ses projets et sa volonté de lui succéder le plus tôt possible.

En résumé, ce voyage m'a fort attardé, mais puissamment intéressé. Ce contact avec la haute antiquité m'a fait du bien et du plaisir. La critique doit se faire à distance; mais son danger est de travailler ainsi, non sur des réalités, mais sur des imaginations. C'est ce quiiarrive à notre ami Michelet. Je me le suis souvent figuré voyant ce que je voyais. A vrai dire, je le crois incapable de voir autre chose que ce

qu'il imagine. Mais combien la vue immédiate est plus vraie et même plus poétique!

Demain, de bonne heure, nous serons au Caire. Nous ferons, je pense, une petite course à Suez, en chemin de fer; je reverrai le vice-roi pour le remercier et lui donner diverses indications, que Mariette désire que je lui donne; puis nous partirons au plus tôt pour la Syrie. Nos vœux seront accomplis. Les fouilles sont devenues à peu près impossibles. Ëcrivez-moi votre prochaine lettre à Beyrouth. Allez rue Vanneau avant de m'écrire, afln de me donner des nouvelles. Embrassez pour moi mon pauvre petit Ary, présentez mes respects avec les meilleurs compliments de ma femme à madame Berthelot, et croyez-moi

Votre meilleur ami,

E. RENAM

A MONSIEUR RENAN

18 décembre 1864.

Mon cher ami,

Je ne vous ai pas écrit la semaine dernière, parce que je vous savais au fond de TÉgypte : c*est là un merveilleux voyage et que je vous envie. J'espère avoir une lettre à la fin de cette semaine.

Je n*ai .-pas vu vos enfants depuis quelque temps, à cause de la fln de grossesse de ma femme. Elle est accouchée avant-hier d*une grosse fille; toutes deux vont aussi bien que possible et j*espëre que Sophie sera assez rapidement remise pour répondre ellemême à la prochaine lettre de madame Renan. Voici en effet longtemps que nous n*avons de nouvelles de vous, et si je ne vous savais au fond de TËgypte et loin de toute communication européenne, je serais inquiet. Vous avez dû éprouver le même sentiment, car toutes mes lettres vous ont été adressées à Beyrouth, où vous n'êtes probablement pas encore arrivé à rheure où je vous écris.

L^affaire du Collège peut être regardée comme finie. L'Académie a présenté avant-hier M. Munck à la presque unanimité, comme le Collège, et en seconde ligne M. Latouche, au lieu de M. Derenbourg, mis en avant par le Collège. La nomination finale paraîtra sans doute cette semaine.

Ici tout est au calme plat; je n'ai pas vu pareille atonie depuis près de dix ans. Cependant il y a bien des éléments de trouble extérieur et intérieur. A l'extérieur : FEspagne en anarchie avouée, presque en banqueroute, incapable à la fois de continuer ses entreprises en Amérique et d*y renoncer; ce qu'il faudra cependant faire sous peu, l'Angleterre ayant reconnu les gens de Saint-Domingue comme belligérants. L'affaire du Schleswig ne s'éclaircit guère, la

Prusse occupant le pays, sans vouloir rien résoudre,

et voulant sans doute arriver à le garder : l'Italie et le pape, dans la situation que vous savez, avec un cardinal d'Andréa qui fait hautement défection.

Mais c'est surtout à l'intérieur que la situation est grave, sinon pour la minute présente, du moins dans un avenir prochain. La situation financière commence à porter le contre-coup de tous les gaspillages passés et s'alourdit tous les jours, au milieu de rinquiétude des gens d'affaires. Les ouvriers, d'autre part, s'organisent d'une manière redoutable et impo sent de toutes paris leur demandes de salaire accru» de travail diminué, aux industriels : c'est le contrecoup de la loi des coalitions. Beaucoup d'industries vont disparaître devant la concurrence étrangère.

Les idées de 48 et de Louis Blanc reparaissent étrangement : je ne sais si vous avez lu avant de partir un volume de rapports, publié par les ouvriers délégués à Londres pour l'exposition. C'est un signe du temps, et des plus menaçants. Il n'est pas jusqu^à l'idée de limiter le travail de chaque ouvrier, afin qu'un plus gi*and nombre travaillent, qui ne reparaisse et ne s'accuse fortement, dans les nouvelles conditions imposées aux patrons en ce moment. Mais nous recauserons une aulrc fois.

Présentez mes respects et les amitiés de ma femme à madame Renan.

Tout à vous.

A MONSIEUR RENAN

28 décembre 1864.

Mou cher ami,

Commençons par les nouvelles de famille. J'ai va hier vos enfants et porté à Ary un stéréoscope, dont il avait grande envie, et à Noémi une poupée qui Ta charmée : voilà des êtres humains plus faciles à satisfaire que nous. Les désirs de l'homme grandissant jusqu'à la fin, il poursuit toujours son développement, en vertu d'une loi interne, depuis le jour où il se contente (un instant) d'une poupée, jusqu'à celui où il va voir Thèbes et les cataractes. La mesure est différente, le fond reste le même; et compte-t-il davantage dans le prozess infini?

Âry va assez bien : sa gaieté et sa douceur accoutumées se soutiennent. Noémi a des joues magnifiques et toute sa vivacité. Elle tousse encore, mais si peu que Ton ne sait si c'est la saison, ou la fln de la coqueluche. J'ai vu aussi votre mère, toujours bonne et heureuse d'être visitée, toujours solide et la mieux portante peut-être de votre famille.

Il a paru ces jours-ci dans les journaux l'une des pièces les plus curieuses de l'époque, une nouvelle encyclique du pape qui condamne individuellement tous les principes de la société moderne, en 80 pro-

positions. Vous avez votre paquet dans le nombre. La conclusion n"* 80 est la condamnation de la proposition suivante : ce Le pontife romain peut et doit se réconcilier et composer avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. » G*est toujours le sini ut 8unt; mais le mot n*avait pas été dit jusqu*ici d'une manière aussi catégorique, en ce qui touche les questions de discipline et de relations avec la société civile. Je vous en reparlerai plus en détail. Mes respects à madame Renan.

Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

Beyrouth, 12 janTÎer 1865.

Mon cher ami,

^ Ma femme s'est chargée de vous donner par le dernier courrier de nos nouvelles. Nous ignorions encore à cette époque la naissance de votre nouvel enfant. Recevez nos sincères félicitations, et transmettez les meilleurs compliments de ma femme à madame Berthelot.

J*ai eu enfin cette consolation après laquelle j'aspirais depuis si longtemps. J'ai vu le lieu où repose ma sœur bien-aimée, j*ai pu lui rendre ces derniers

ENTRE HM. RENâN ET BERTHELOT, 325

devoirs, qu'une fatalité inouïe m^avait forcé de négliger il y a quatre ans. C'était un grand poids sur mon cœur; ce doux et triste voyage d'Amschit Ta un peu soulagé. Nous l'avons fait à petites journées, par un beau temps du mois d'avril. La montagne est déjà verte et fleurie comme au printemps. Chaque creux de rochers est une corbeille d'anémones et de cyclamens. C'a été une grande joie pour moi de revoir cette belle route qu'elle aimait tant, et où chaque pas à la lettre me rappelait un souvenir d'elle. Ces bonnes populations, qui se rappellent sa douceur, sa bonté, m'ont été aussi très sympathiques. A Amschit, en particulier, j'ai été accueilli à bras ouverts par les gens du village, le clergé et même le patriarche, que j'y ai rencontré par hasard. De ridicules caquetages de Beyrouth m'avaient fait craindre un moment que le fanatisme des Jésuites ne se fût imposé à ces bonnes gens et ne me fit trouver des difficultés en cette triste circonstance. Il n*en a rien été. Ces hommes simples ont leur fanatisme sans doute; mais leur simplicité même les élève au-dessus des misérables disputes et les rend capables de comprendre tout acte de religion élevée.

Le tombeau où dort noire chère amie est situé sur le dos légèrement arrondi d'un des contreforts du Liban, à la ligne de séparation, ou plutôt à la naissance de deux petites vallées, qui se rendent chacune à la mer en divergeant. On voit la mer par les deux côtés : au sud, le port de Byblos, encombré de ruines;

au nord, la côte quî va vers Botrys. Tout Talentour est richement cultivé, et plein de vignes, d*oliviers, de mûriers et de palmiers. Amschit est le point de la Syrie où cette dernière plante vient le mieux. A l'horizon se dessinent de très hauts sommets, maintenant couverts de neige. Votre amie dort là, au sein d'une nature pleine de grâce et de force. Je Tai trouvée où on l'avait déposée, dans le tombeau du riche Maronite Hikhaël Tobia, dont Théritier est maintenant Zakhia. Ha première volonté avait été de faire creuser à côté un autre caveau, de l'y déposer et d'ériger au-dessus un petit monument. Mais Zakhia m'a si fortement prié de ne pas la retirer du caveau de sa famille; j'ai vu que cette translation serait trouvée si blessante par ces bonnes gens, que j'ai cru me conformer à la volonté de ma sœur en y renonçant. Je l'ai donc laissée dans le caveau maronite; j'enverrai de Paris un petit monument, qui sera érigé à côté, et qui dira que là repose une femme d'une rare vertu. Du reste je veux qu'un jour nous soyons réunis. Tout cela n'est à mes yeux que provisoire. Mais qui sait où elle viendra me rejoindre, et si ce n'est pas moi qui viendrai la retrouver? Une jolie chapelle s'ilève à deux pas du tombeau. J'y ai fait célébrer un service en cette belle litui^e maronite, l'une des plus anciennes et qui remonte presque aux origines du christianisme. Tout le village y était; la compassion que ces bonnes gens me témoignaient, leur chant grave et antique, les troupes de femmes et d'enfants

qui remplissaient l'église, en me regardant de leurs grands yeux tristes, tout cela faisait un ensemble touchant, profond, simple et bien analogue à elle. Nous sommes revenus lentement, ma femme et moi, nous arrêtant à chaque station de cette voie si douloureuse et pourtant si chère. Celle-ci désormais est une terre sainte, j'y reviendrai encore; car j'y ai laissé une des meilleures parties de moi !

A peine rentrés à Beyrouth, nous avons été bloqués par le mauvais temps. Aujourd'hui le ciel s'améliore, et demain nous partons pour Damas. J'abrégerai, je crois, mon séjour en Syrie, et il est probable que le 21 je partirai pour Alexandrie, afin de là gagner Antioche. Peut-être au mois d'avril reviendrai-je en Syrie pour tenter quelque chose à Oum-el- Awamid. Mais c'est là un projet encore peu arrêté.

Présentez mes respects à madame Berthelot et croyez à ma vive amitié.

E. RENAN

Adressez-moi votre prochaine lettre à Smyrne (Turquie).

A MONSIEUR BERTHELOT

Rade de Tripoli, 21 janvier 1865.

Mon cher ami,

Nous avons reçu hier votre bonne lettre du 28 décembre, au moment de quitter Beyrouth. En général vos lettres me sont arrivées avec un courrier de retard, car vous les écriviez un jour trop tard. Pour l'avenir, du reste, tout est changé; car vos lettres vont nous venir maintenant par une autre ligne.

Ce que vous nous apprenez de Tétat de souffrance de madame Berthelot nous a fort émus. Vous voilà bien éprouvé ; mais il faut espérer que toutes ces difcultés auront une prompte fin, et que votre prochaine lettre nous apprendra le complet rétablissement de madame Berthelot. Croyez bien que de loin nous prenons part à vos peines. Je vous remercie d'avoir pensé à Ary : ce pauvre enfant aime tant à vous voir!

Depuis ma dernière lettre, nous avons vu Damas. La plaine au delà de TÂnti-Liban est admirable. Ce n'est plus du tout la nature de Syrie. Cette plaine étant à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer, il y fait très froid. Des eaux glacées la sillonnent de toutesjparts. Tous les arbres perdent leurs feuilles en

hiver; la terre est jonchée de feuilles mortes; ce sont partout des peupliers, des noyers, toutes les essencesde nos climats, ou du moins leurs analogues.

Damas est triste et sombre. L'ensemble est grandiose, vu des hauteurs de Salahié. Les rues, si ce mot a un sens à Damas, sont misérables. Mais lesintérieurs sont surprenants. Quelques salles de harem que j'ai vues sont des chefs-d'œuvre. La grandemosquée est un morceau très important. C'est la vieille basilique chrétienne à peine modifiée.

J'ai bien fixé mon horizon de la scène de la conversion de saint Paul. Cela s'est passé dans une vaste plaine cultivée, très habitée, peut-être même au milieu des jardins. Il faut sûrement écarter tout accident extérieur; le phénomène se passa tout entier dans l'âme de Paul.

E. RENAN

A MONSIEUR BERTHELOT

Rade d'AIexandrette, 22.

Notre voyage se continue, par un temps vraiment exceptionnel en cette saison. Nous avons eu hier et aujourd'hui un beau temps du mois de mai. Demain matin nous débarquerons, et de suite, j'espère, noua partons pour Antioche. C'est un voyage assez dif-

ficile, le plus difficile de tout mon périple. Hais la condition capitale, le beau temps, nous parait acquise. Seulement, le pays est dénué au plus haut degré.

Cette Encyclique, en effet, me parait un acte comme en font ceux quos vult perdere Jupiter. Pour comprendre cet acte de folie, il faut savoir ce que c'est qu*un vieux théologien, comment les choses se casent et se formulent dans la tète de ces êtres d'un autre monde. Il est évident qu*une forte réaction gallicane, soutenue par l'Etat, va se former. Hais elle ne réussira pas. Une Eglise nationale est impossible en France, et cela est heureux; car cette Église serait, en fait, plus pesante et plus étroite que le régime religieux qui existe depuis cinquante ans. Un schisme est donc inévitable. En ceci, tout est profit pour nous; car le catholicisme était arrivé à être beaucoup trop fort. Par schisme, remarquez-le, j*entends un schisme intérieur. Dans trois ou quatre ans, le parti gallican des Darboy, du Conseil d'État, des Dupin, etc., n'existera plus. Cela sera trouvé en France trop peu logique. Il y aura deux fractions de catholiques, enragées l'une contre l'autre, Tune folle de réaction, l'autre engagée dans la filière du changement, protestante en réalité. En fin de compte l'État se désintéressera de ces querelles, et la séparation se fera. Hais tout cela amènera d'étranges déchirements, qui rempliront la fin de ce siècle. *- Hes compliments à Taine, à Haury, à tous nos

amis. Présentez nos meilleurs souvenirs à madame Berlhelot, et croyez à ma parfaite amitié.

E. RENAN

Écrivez-moi votre prochaine lettre à Smyrne (Turquie), si vous m'écrivez de suite. Si vous tardez de quelques jours, écrivez-moi à Athènes. Informezvous, si vous voulez, à la poste, du jour de ces nouveaux départs.

A MONSIEUR RENAN

28 Janvier 1865.

Mon cher ami,

. J'ai reçu la lettre où vous me racontez votre pèlerinage d'Âmschit, cette dernière démarche qui accomplit le cycle et sans laquelle il semble que la vie de ceux que nous avons perdus demeurerait incomplète. Quand le lien est brisé, il faut encore une fois en rapprocher les fragments, sans quoi notre cœur conserve un vide et une blessure saignante. Moi aussi j*ai été revoir, il y a quelques jours, la place où dort mon père. Dans le cours de cette année, il s*est passé peu de nuits où je n*aie revu son image, mêlée à mes pensées et à mes songes. Ainsi disparaîtront les uns après les autres tous ceux que nous, aimons, en laissant au fond de

332 CORRESPONDANCK

notre âme une image que le temps rendra pea i peo moins douloureuse, sans pourtant nous consoler jamais. La vie est une lutte et une défaite perpétuelle et son jour le plus pénible n'est certes pas celui de notre fin.

Je vois avec plaisir que vous abrégez votre voyage de Syrie. Quant i la pensée de revenir au printemps, elle me semble mauvaise, et j'espère que le cours naturel du voyage suf6ra pour vous en écarter. Ce serait tout un nouveau voyage, ajouté au premier et dans les conditions que je redouterais le plus pour votre santé. Soyez prudent! vous avez été encore malade à Thèbes. N'oubliez pas que la fièvre est toujours assise i votre chevet, tant que vous ne serez pas de retour dans nos climats. C'est surtout à madame Renan que je recommande de s'en souvenir.

Écrivez-moi de vos nouvelles le plus souvent possible et rapprochez-vous toujours, sans jamais rétrograder.

Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

Athènes, 16 février 4865.

Nous sommes à Athènes, depuis trois jours. Je ne vous écris cette fois qu'un mot. Nous sommes très

fatigués ; je n*aî encore qu'une vue sommaire de ces merveilles; je suis à la lettre ébloui.

Mon impression dépasse de beaucoup ce que j'imaginais. C'est l'absolu, c'est la perfection; mais c'est le charme aussi, le charme infini, profond, accompagné d'une volupté douce et forte.

Oh! quelle bénédiction que ce rayon d'un autre monde soit venu jusqu'à nous! Et quand on pense que cela n'a tenu qu'à un fil! Qu'il ait suffi durant des siècles du caprice d*un aga pour que nous ne sussions rien de tout cela!

Qu'il y a longtemps que nous n'avons rien reçu de vous! Ëcrivez-nous de suite à l'hôtel de la Grande- Bretagne, place de la Constitution (TtXaxsta toG SuvTày- [xaioç), Athènes. Nous sommes très bien ici et charmés d'avoir devant nous un mois de si noble repos. La ville moderne est très gaie, très jolie, la population est douce et très bienveillante. Nous sommes entourés de prévenances et d'attentions.

Dites à Egger et à nos amis que je suis arrivé ici, afin qu'au besoin ils puissent m'écrire. Les courriers vont et viennent tous les huit jours : informezvous à la poste des départs des courriers de France. Nous ne bougerons d'ici que quand le temps sera décidément fixé et rendra possibles les voyages dans l'intérieur.

Présentez nos amitiés à madame Berthelot, et croyez à ma vive affection.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

4 mars 1S65.

Mon cher ami,

Je vous ai écrit deux fois i Smyrne : je ne sais si vous avez trouvé mes lettres dans cette ville, à supposer que vous Tayez traversée. Je suis bien content de vous voir à Athènes, vous rapprochant ainsi de nous chaque jour, et j'espère que vous n'ouvrirez pas de nouvelle parenthèse. J'attends vos sentiments sur Athènes, où je regrette bien de ne pas me trouver avec vous : Dis aliter visuml

Si j'avais été seul (et titulaire), je ne sais si j'aurais résisté au désir de prendre un congé pour vous rejoindre.

J'ai prévenu Egger de votre séjour à Athènes.

Ici la terre continue à rouler sans grand événement : Tatonie a été rarement plus complète depuis 1855. Cependant il y a une sourde inquiétude dans le monde des affaires.

L'événement, c'est la publication de la préface de César : singulier morceau où se révèle la médiocrité littéraire de l'auteur et la permanence de Vidée napoléonienne : les grands hommes prédestinés, le bien que Napoléon réservait aux peuples, etc. Vous avez dû lire le morceau avant l'arrivée de cette

lettre. G*est la principale occapation des Parisiens en ce moment; le volume n*a pas encore paru.

Vos enfants vont assez bien.

Voilà toutes mes nouvelles. Présentez nos amitiés à madame Renan.

Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

AUiènes, 49 mars 1865.

Mon cher ami,

Notre séjour à Athènes se prolonge, et toujours à notre grand contentement. Nous ne partirons que le 28 de ce mois. L'hiver, cette année, a été très pluvieux dans tous ces parages, et il traîne beaucoup. Les plaines de TAsie Mineure que nous avons à revoir sont encore inondées. Quant à attendre, nous aimons mieux attendre à Athènes qu'à Smyrne. Nous aurons donc passé six semaines dans cette ville sans égale. L'admiration et la joie que causent ses chefs-d'œuvre vont grandissant à mesure qu'on les étudie. La grandeur du Parthénon ne frappe qu'à la réflexion, l'élégance délicieuse de TErechteum est peut-être ce qui surprend le plus d*abord; mais il faut du temps pour rebâtir par la pensée ce charmant petit ensemble.

L*Erecbteum est ce qu*il est le moins possible de concevoir, à distance; c'est une finesse, un goût dont rien ne peut donner une idée. Les Propylées ont été démantelées de la façon la plus malheureuse; mais on comprend, par le calcul, que ce fut l'ouvrage de Périclës le plus admiré des anciens. Le temple de Thésée est le mieux conservé de tous les temples anciens. Pas une pierre n'a bougé. Le temple de la Victoire Aptère, ie monument chorégique de Lysi- -crate sont de vrais bijoux. Quelques endroits comme le Pnyx, le théâtre de Bacchus, la voie des Tombeaux de Céramique, récemment découverte, sont d'une immense impression historique. Le Pnyx, étant taillé dans le roc, est soutenu par des blocs cyclopéens et identiquement ce qu'il était au temps de la démocratie athénienne. La tribune, ou plutôt les deux tribunes, taillées dans le roc, sont là, rien n'a changé. Les deux pierres de l'Aréopage où se tenaient le défen- -seur et le demandeur sont également des protubérances du rocher. On ne comprend bien qu'ici cette -civilisation toute en plein air. La rue des Tombeaux est une des plus importantes découvertes de ces derniers temps. Une bonne fortune nous l'a conservée. Sylla entra par cet endroit; les débris entassés par le siège produisirent un remblai, un petit tertre, où toute une portion de la ville antique est conservée <^omme Pompéi Ta été par la lave. On y a trouvé les choses exactement dans l'état où les décrivent les •textes auciensy en particulier le tombeau d'un des

cinq cavaliers de Corinthe, sculpture du même style que la frise du Parthénon, inscription admirable. On a des fragments importants du tombeau de Lysias; on aura, quand on voudra fouiller davantage, le tombeau de Périclës. Mais rien n*égale peut-être l'effet du théâtre de Bacchus, avec ses fauteuils de marbre, portant le nom du dignitaire à qui chacun d'entre eux était réservé, ses places marquées, sa scène parfaitement conservée. Il a été remanié à l'époque romaine; mais c*est bien, quant à Tessentiel, la vie, le vieux théâtre d'Aristophane et de Sophocle.

L'esprit de tout cela est du reste très bien rendu dans Michelet. Son Athènes est d'une parfaite justesse, et aussi vraie que sa Perse et son Egypte sont fausses ou partiellement vues. L'incomparable supériorité du monde grec, la grandeur vraie et simple de tout ce qu'il a laissé, sont des vérités qui éclatent de toutes parts. Là sont les vrais grands hommes^ et pour moi ce qui me frappe le plus dans une certaine préface, c'est moins le manque de talent littéraire que l'horizon borné de l'auteur, qui l'empêche de rien voir au delà du monde romain. C'est là, du reste, un fait français. La France ne sait guère remonter au delà de Rome. Ce qu'elle a toujours fait sous prétexte d'art grec n'est en réalité que de l'art romain.

Notre voyage occupera encore les deux mois d'avril et de mai; je vous jure que nous n'irons pas au delà. J'ai renoncé à la Syrie; les événements m'auraient en tout cas rendu ce voyage fort difficile.

Après avoir fait notre voyage d*Asie Mineure (Smyrne, Ephëse, Tralles, Laodicée, Philadelphie, Sardes), nous irons par escales à Constantinople, Philippes, Thés* salonique. Nous repasserons ici, d*où nous gagnerons Corinlhe, par Tirynthe, Argos et Mycènes. Puis nous reviendrons par les lies Ioniennes et Brindisi. Le chemin de fer sera terminé pour ce moment-là, nous assure-t-on. Ma femme envoie ses meilleurs compliments à madame Berthelot, qui sans doute maintenant est tout à fait rétablie. Allez voir Ary, dont les bonnes nouvelles nous ravissent. Croyez à ma plus vive amitié.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

SO mars 4865.

Mon cher ami,

Je VOUS écris à tout hasard à Smyrne, ne sachant où ma lettre pourra vous joindre. J*ai de bonnes nouvelles d*Ary. Madame Scheffer s*en occupe beaucoup : elle m'a paru bien fatiguée.

Quant à vos plans, ils me paraissent comme toujours pécher par leur extension indéfinie. Le voyage en Asie Mineure et à Constantinople occupera aisément avril et mai, et la tournée en Grèce me parait peu raisonnable; non seulement à cause des brigands et

des évèques, mais surtout à cause des chaleurs du printemps. Vous y prendrez certainement la fièvre à la fin de mai, d'autant plus que vous êtes à la fin d'un voyage, ce qui dispose tout le monde, et vous en particulier, à tomber malade.

Je regarde cette queue de voyage comme fort imprudente; elle vous conduira d'ailleurs plus loin que vous ne pensez.

Ici la vie roule avec ses tracas ordinaires : indispositions d'enfants (sans gravité), indisposition de ma mère, qui m'a inquiété davantage. Paris est toujours fort atone : j'ai vu peu d'années avec ce caractère depuis dix ans; il n'y a ni élan, ni intérêt dans les choses : tout languit et semble s'éteindre.

Écrivez-moi pour me dire où vous adresser ma prochaine lettre et pour me dire que vous ne ferez pas cette déraisonnable addition à vos courses. Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

Smyrne, le 6 avril 1865.

Mon cher ami,

Notre voyage se continue selon nos désirs, quoiqu'un peu retardé par l'hiver long et pluvieux qu'il

a fait en ces parages. Nous avons quitté Athènes, il y a huit jours, non sans de vifs regrets. Pendant les six semaines que nous avons passées dans cette ville incomparable, nous n'avons pas éprouvé un moment d'ennui, et, à l'heure qu'il est, nous avons besoin de croire que nous y reviendrons. Aujourd'hui même nous partons pour Ephèse par le chemin de fer, pour de là nous enfoncer dans l'intérieur. Notre course sera de quinze ou vingt jours. Elle nous mènera successivement à Traites, Hiérapolis, Laodicée, Colosses, Aphrodisias, Philadelphie , Sardes , Magnésie du Sipyle. Le temps est superbe depuis douze jours, le printemps dans toute sa fleur. Nous augurons que ce voyage, difficile en lui-même, se fera sans encombre. On nous a organisé une bonne caravane, et en prenant ses précautions ces courses n'ont nul danger. Après cela nous tâcherons d'aller à Samos et à Pathmos, puis nous gagnerons Constantinople, Salonique, Athènes pour une seconde fois, Corinthe; alors nous reviendrons au plus court. Nous serons à Paris dans la première quinzaine de juin.

Il faut que je vous quitte; je croyais m'être réservé plus de temps. On nous presse pour le départ. Je vous écrirai plus longuement à mon retour, ou à Constantinople; écrivez-nous dans cette dernière ville; nos meilleurs compliments à madame Berthelot.

Croyez à toute notre amitié.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

Paris, 18 avril 1865.

Mon cher ami.

Vous voilà engagé en pleine Asie Mineure, et vous grossissez votre plan de voyage à chaque pas nouveau. Je redoute de plus en plus ces prolongations, qui vont vous ramener en Grèce vers juin et juillet, c*est-à-dire au moment des fortes chaleurs. Vous êtes sans prudence et oublieux du passé.

Votre article sur T Egypte a été généralement bien accueilli et Buloz attend avec impatience votre retour pour avoir d'autres articles de vous : vous connaissez l'homme.

Ici rien de nouveau. Ollivier accomplit de plus en plus nettement une évolution singulière qui a sa logique, mais dont le succès me parait bien problématique. Il cherche à représenter la bourgeoisie libérale et gouvernementale, sans être révolutionnaire, et à déterminer dans la Chambre une scission dans ce sens. En réalité il exprime une sorte de libéralisme conservateur et constitutionnel, qui n'a peutrètre pas de sens dans ce pays où le système parlementaire a sombré. Je ne crois pas l'empereur disposé à faire jamais la moindre concession réelle sur ce terrain. La majorité qu'Ollivier espère diviser ne se divisera pas.

parce que les hommes qui la composent, n'ayant pas de valeur personnelle, n'ont pas le droit d'avoir une opinion indépendante : que le pouvoir les abandonne, et les électeurs ne feront plus attention à eux.

Suivant Texpression de Picard, Ollivier est également incommode pour l'opposition et pour les ministres. Mais il s'efforce en vain de prendre une importance réelle dans l'état présent : ce n'est pas qu'il ne rencontre une adhésion sérieuse dans une fraction notable de la bourgeoisie. Si nous étions en temps parlementaire, ce serait là un appoint pour son ambition. Mais la bourgeoisie ne compte guère aujourd'hui, et je doute qu'elle soit appelée à reprendre de sitôt la direction du gouvernail.

En somme tous les gens politiques de ce temps sont sacrifiés.

Voici une grosse affaire décidée, sinon terminée, la guerre d'Amérique, et il semble que la république transatlantique va en sortir plus puissante et sans atteinte à ses institutions. C'est un grand résultat, et puissions-nous ne pas en supporter les contre-coups!

Nous partons pour Sèvres dans une dizaine de jours; le temps est redevenu beau, mais très chaud et orageux. Puissiez-vous ne pas avoir là-bas un climat proportionnel. Présentez nos respects à madame Renan, et revenez sans trop d'imprudences. Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

Rue Monsieur-le-Prince^ 23. Paris,

Smyrne, 6 mai 1865.

Mon cher ami,

Dieu soit loué! voilà toutes nos courses difficiles et dangereuses accomplies. Ma femme a dû raconter à madame Berthelot notre rude excursion dans Tintérieur de l'Asie Mineure. Nous en avons fait depuis une autre plus dure encore. Je voulais voir Pathmos. Nous avons pris une barque à Scala-Nova. Les barques sont si mauvaises, les patrons si stupides, et le temps nous fut si contraire que nous sommes restés cinquante-deux heures en mer, sans pouvoir entrer dans le port de Pathmos. — Makarios, évèque de Caristo, va sûrement voir là dedans un fort miracle. Enfin tout est fini. Les routes de ce pays sont des coupe-gorge. Près de Scala-Nova nous avons vu les rochers de la route teints du sang d*un malheureux, assassiné il y avait quelques jours.

L'année est si bizarre sous le rapport de la saison que nous avons dû changer un peu de plan. II gèle presque encore à Constantinople. En conséquence nous partons aujourd'hui même pour Athènes. Nous ferons notre course d*Argolide et de Gorinthe dans une saison charmante. Puis nous irons à Salonique

(le 25 de ^e mois), et nous finirons par Conslantinople. Notre retour en sera à peine retardé. En tout cas le seul danger qu'il y eût désormais pour nous, le voyage d'Argolide au commencement de juin, est écarté. Nous nous portons parfaitement bien. Tout ce qui nous reste à faire n'est rien, comparé à ce que nous avons fait.

Écrivez-nous dès la réception de cette lettre. Votre lettre nous trouvera encore à Athènes. Donnez de nos nouvelles à nos amis, et présentez nos meilleures amitiés à madame Berthelot.

Tout à vous.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

17 mai 1865.

Mon cher ami,

Pour mettre à profit votre conseil de vous répondre sans retard à Athènes, j'utilise le papier et le local de TEncyclopédie, où je suis en ce moment vis-à-vis de Duveyrier, qui m'a invité à diner et qui écrit de son côté. C'est toujours le même homme excellent et original que vous connaissez, rêvant perpétuellement.

Ici rien de nouveau, nous allons tous hien : les vôtres aussi, je pense, depuis deux ou trois jours que

nous les avons tus ; ma mère seule est un peu souffrante. La vôtre est plus robuste que jamais.

Ménagez-vous, ménagez-vous : c*est la iin qui est toujours la plus périlleuse» parce que les chances s'accumulent, et revenez le plus vile possible. Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

Athènes, 4 mai 1865.

Cher ami,

Pour le coup vous allez être satisfait. Demain nous partons pour Salonique, par le bateau grec, qui nous mène lentement mais fort agréablement, par TEuripe et tout de long de la côte, en touchant à chaque port.

Nous serons à Salonique dimanche 28. Si les voyages de terre sont faciles en ces parages, nous irons à cheval de Salonique à Cavalla, en passant par Philippes. Si les voyages de terre sont difficiles ou dangereux, nous reprendrons la mer (peut-être le même bateau, dont on prolongerait Tescale de quelques heures pour nous), nous gagnerons Cavalla, de là irons à Philippes, puis reprendrons un des nombreux bateaux qui vont de là à Gonstantinople. Le voyage de terre serait de quatre jours. En tout cas, cher ami, nous serons à Sèvres avant un mois. Nous res-

terons très peu de jours à CoDStantinople, et nous en reviendrons par le plus court chemin.

Il n*y a pas encore de grandes chaleurs ici« Tannée est fort en retard. Des personnes qui ont quitté Constantinople il y a huit jours en sont parties par un vrai temps de décembre. Salonique est un point fiévreux; mais nous y resterons très peu. Soyez donc rassuré, nous touchons au port.

Nous avons fait notre voyage d*Argolide et de Corinthe. Nous sommes ravis. Comme beauté de paysage, cela égale ce que j'ai vu de plus splendidc en Syrie. Tirynthe et Mycènes sont deux choses absolument uniques, deux témoignages, restés isolés, d'une haute antiquité. Voilà le monde homérique. Ce qu*Athènes est pour Thellénisme classique, Mycènes l'est pour Tépoque qui nous est représentée par Y Iliade et YOdyssée. Corinthe est fort effacée et d*intérët secondaire. Des voyages ici sont des promenades. On va en voiture la moitié du temps, et les gens sont très aimables et hospitaliers. Le brigandage est réel; mais on ne court jamais risque de la vie, comme en cet odieux défilé d'Asie Mineure, où Ton est fusillé à distance sans voir les agresseurs. En somme, nous quittons la Grèce fort contents des séjours que nous y avons faits. Cette race est fort intelligente et absolument dégagée de certains boulets que nous traînons au pied. Ce qu'il y a de pitoyable, c'est la politique. L'expulsion d'Othon a été un malheur, dont le pays ne se relèvera pas durant plus d'un demi-siècle.

Les nouvelles que madame Berlhelot nous a données de notre famille nous ont été bien précieuses. Allez voir Âry; vous savez combien ce pauvre enfant vous aime. Songez à nous sous ces beaux bois de Sèvres, qui ont bien aussi leur charme, et auxquels la plaine déjà totalement brûlée de FAttique nous fait songer quelquefois. Nos meilleures amitiés & madame Berlhelot; croyez à ma vive affection.

E. RENAN

Une lettre que vous nous écririez dès la réception de cette lettre nous trouverait peut-être encore à Constantinople. Nous pensons y être jusque vers le 15 du mois prochain.

 MONSIEUR BERTHELOT

Constantinople, 13 juin 1865.

Finis. A bientôt, cher ami ! Nous sommes à Constantinople depuis cinq jours; nous en repartirons probablement mercredi, 21, et serons à Paris le 29 ou le 30. Dans le cas, qui n'est pas encore impossible, où nous reviendrions par le Danube, nous serions à Paris vers le même temps.

Notre voyage de Macédoine a été superbe, et c*est peut-être celui qui m'a fait le plus de plaisir. Nous avons eu très chaud à Salonique et durant deux de

nos journées de cheval. Le reste a élé gâté; pour gagner quelques jours nous avons pris un exécrable bateau turc, où nous avons été fort mal.

Constantinople est sûrement une merveille & sa manière. C'est la ville des peintres et du pittoresque. Ses vues d'ensemble sont sans égales au monde. Mais c'est là tout. A part Sainte-Sophie et un ou deux restes byzantins, pas une seule construction vraiment belle ; rien qui supporte l'analyse, mauvais goût porté au comble ; tout étant fait pour contenter un caprice éphémère et pour la montre. Jamais la bassesse humaine, la honte, la sottise, la nullité satisfaite d'elle-même ne se sont créé une image si adéquate. Le monde turc, à part deux ou trois exceptions, est tout entier stupide ou malhonnête. La populace grecque est fort déprimée et nullement comparable à celle du royaume. Mais le plus triste spécimen de l'esprit humain que l'on trouve ici est la population pérote ou levantine. Le Français, l'Italien, deviennent ici au bout d'une ou deux générations des caricatures d'eux-mêmes. Cette ville m'apparait comme une ville de singes, une sorte de capitale perpétuelle, fondée par ce digne Constantin pour l'ignominie, Tintrigue et la bêtise. Tout cela me platt peu; mais je le vois avec soin, car sûrement ce n'est pas vers ici que je me retirerai jamais, si je reprends le bâton du voyageur.

A bientôt. Annoncez mon prochain retour & nos amis communs, et croyez à ma bien vive amitié.

£. RENAN

A MONSIEUR RENAN

Le Caire, 11 octobre 1869.

Mon cher ami.

Voici le moment de vous écrire quelques moto avant le départ de la poste. Cependant je n'espère guëres, hélas! avoir de vos nouvelles avant de quitter le Caire, ce qui aura lieu vers le 20 ou 21, à ce qu^on nous promet, et alors Dieu sait quand et où les lettres nous parviendront. C*est là la principale tristesse du voyage de ne rien savoir de nos affections. En revanche, tout le monde va toujours bien et les santés de tous nos amis se maintiennent, malgré le prodigieux changement de toute la nature et des hommes, au milieu desquels nous avons été si rapidement transportés. Car tout est changé autour de nous. Ce n*est pas que les plaines qui nous entourent ne soient verdoyantes, au delà de ce que j*avais cru d'après les récits : le Nil en effet est toujours débordé et sa seconde crue, forte au delà de la coutume, a rompu quelques dignes. Nous ne pourrons voir Sakkarah et les Pyramides qu*au retour, à cause de cette crue, qui tient noyés aussi pour le moment quelquesuns des palais de Thèbes, d'après M. Mariette.

Mais les palmiers et les arbres, et jusqu'aux herbes, n'ont rien de commun avec la végétation de nos cli-

mais. Je ne parle pas de Téclat du ciel, conlre lequel il faut sans cesse se garder et qui se complique souvent d'une épaisse poussière, un peu combattue par rinondation. Le moindre nuage, et nous en avons de temps en temps, change tellement la température qu'on frissonne aussitôt sous ses vêtements de laine.

La population du Caire, telle que je Tai pu entre* voir jusqu'ici, est douce et inoffensive : on sent l'empreinte de tant de siècles d'oppression. Elle est du reste étrangement mélangée. Et ce n'est pas l'un des spectacles les moins singuliers pour nous que ces visages noirs ou bronzés, impassibles ou résignés, ces vêtements divers et souvent cette absence de vêtements, ces places tranquilles, et cependant cet extrême fourmillement dans les rues étroites et les masures pittoresques du vieux Caire.

Par malheur on est en train do gâter tout ce pittoresque, en haussmannisant la ville. La grande place était naguère un jardin; aujourd'hui on a coupé la plupart des arbres et on a alloti le terrain pour le vendre et y bâtir des maisons modernes. La fièvre de démolition qui nous travaille a gagné jusqu'ici, et l'on croit ainsi se mettre au courant de la civilisation, aussi bien qu'en ouvrant un cirque nocturne avec écuyers, écuyères, intermèdes de cancan et autres joyeusetéSy dont on nous a donné hier la primeur, en nous invitant à l'ouverture que le vice-roi en faisait. L'impératrice va bien s'amuser. Mais ce sont là les mauvaises herbes du voyage, aussi bien que les

dissensions intestines qui commencent à travailler nos groupes d'invités. Je ne vous parle pas de cela, parce que cela n'en vaut pas la peine, à moins de finir, en grossissant, par compromettre la paix générale parmi nous. J'ai vu M. Gaillardot à Alexandrie et Mariette ici.

Tout à vous et aux vôtres.

A MONSIEUR RENAN

Le Caire, 18 octobre 1869.

Mon cher ami.

Je viens d'assister & un spectacle étrange et vivant, qui en dit plus sur le monde musulman que tous les récits. C'est la visite de la mosquée qui joue le rôle de l'Université au Caire : avec un ordre spécial du gouverneur et quelques gens d'escorte, nous avons pénétré dans ce lieu vénéré et nous avons vu en action ce dont les ruines de la mosquée d'Âmrou, visitées la veille, ne nous avaient donné qu^une imagination lointaine.

Quinze cents étudiants étaient là, groupés autour de leurs maîtres. Le maître, au centre, un peu en dehors, une page à la main, lisant et commentant à haute voix; tandis que quinze à vingt auditeurs

autour de lui suivaient le texte sur des copies. Auprès, cercle semblable, où les élèves récitaient sous la surveillance du maître silencieux. D'autres étudiaient isolément ou par groupes. Quelques-uns dormaient sous leur burnous, étendus à terre.

Toute cette scène se passe sous de légères arcades, librement ouvertes .sur le côté. Dans la cour de la mosquée, des gens circulent portant de l'eau et des provisions. Bref, on a sous les yeux la vie entière de Tétudiant musulman, et celle du professeur, le tout en plein air, comme il convient au climat. Je ne sais si vous avez pu pénétrer dans cette mosquée; il parait que même aujourdliui la chose est encore délicate. Mais nous sommes traités exceptionnellement. On nous a reçus d'ailleurs avec méfiance et on a formulé le lendemain une plainte sur l'inconvenance de notre attitude, qui avait été pourtant très réservée. Il parait qu'il y a quelques années nous aurions reçu des pierres : on s'est borné, faute de mieux, à murmurer autour de nous quelques versets de malédiction à voix basse. Nous n'étions d'ailleurs que sept dans cette course.

J'aurais encore bien d*autres choses à vous écrire : mais j'aurai tout le loisir dans quelques jours, sur le Nil, et j'ai voulu seulement vous donner signe de vie.

A bientôt; mes respects et mes amitiés pour madame Renan ; mes baisers à vos enfants. Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

Sèvres, 1" novembre 1869.

Cher ami,

Votre bonne lettre me remplit de joie. Je vous suis, je vous assure» à toute heure; et quoique Sèvres soit devenu pour moi assez triste, ce m'est une fête de songer au plaisir que vous devez avoir. Je n'ai pas vu la mosquée El Azhar (la fleurie). C'est, en effet, rétablissement où on peut le mieux juger de ce qu'est une université musulmane, de ce qu'était l'université de Paris sous Philippe-Auguste. Vous savez que la mosquée El Azhar est le centre de la propagande musulmane dans toute l'Afrique; c'est de là que partent les missionnaires : les degrés pris là ont une valeur extraordinaire dans tout l'islamisme occidental.

Ici, la situation se tend de plus en plus, la scission

est virtuellement faite dans la gauche. Picard etFavre

reculent; Simon est tiré à quatre chevaux et tout à

fait contradictoire. Le parti de l'action prend de

plus en plus le dessus. L'action ne peut être qu'une

folie : n'importe, on marchera. C'est la conséquence

des élections. Gambetta et Ferry se sont fait nommer

en promettant des violences, de l'action à tout prix.

Ils ont le choix entre une totale déconfiture, ou un

casse-cou; ils iront au casse-cou. Voilà ce que c*est que de jouer avec la période électorale. La conscience politique est trop éveillée à Paris pour qu'il soit possible au député de ne pas tenir la promesse du candidat. Cela est très facile en province aux gens peu honnêtes; à Paris, cela perd infailliblement. Quand je dis que la gauchp exaltée va à une révolution, j'entends qu'elle la tentera; mais je pense comme nous le disions, il y a un mois, que le peuple ne suivra pas. Le 26 octobre a é(é au fond une reculade; quand la révolution calcule, soupèse les chances et le danger, elle n'est plus la révolution. La loi de la révolution (et c^est pour cela que je suis de moins en moins révolutionnaire) est d'aller toujours de l'avant, sans réQexion ni regard en arrière. Il n'y a pas de révolutionnaires prudents. Comprend-on qu'un parti donne à des misérables et à des charlatans le droit de les engager?

Le spectacle de la période électorale qui s'ouvre va être des plus étranges. Tout le monde est acculé à l'impossible. C'est un crescendo effrayant; on dirait deux Qots qui s'aheurtent et montent toujours. Il y aura un éclat. Le gouvernement aurait, s'il le voulait, des cartes admirables; mais il a l'air de dormir toujours. Dormira semprcy à moins qu'il ne se livre aux fous fanatiques, tels que Jérôme David, qui feraient une sorte de nouveau coup d'Etat et une furieuse réaction. Les grèves, les prétentions socialistes hautement avouées, effraient beaucoup. Le

peuple prend de plus en plus conscience de cette formule qu'il faut qu'il ait un 89, c'est-à-dire qu'il fasse à la bourgeoisie ce que la bourgeoisie a fait à la noblesse. Il est certain que la bourgeoisie avait eu tort de croire au caractère absolu de son idéal; mais il est certain aussi que ces idées, poussées au summum de la logique, aboutissent à la décomposition de la société. J'ai donné à la Revue des Deux Mondes l'article que j'avais composé cet été et où j'ai développé ces idées. Je tourne au sort de la pauvre Cassandre; puissé-je être mauvais prophète !

Je me reproche presque de vous ramener à ces images, vous qui nagez en plein ciel bleu. Je vous suppose aujourd'hui vers Ombos ou Esneh, et je rôve avec vous cette surprenante antiquité. L'Orient a certainement sa part de sagesse; cette grande mélancolie résignée a sa vérité. Revenez-nous tout de même gai, florissant, prêt pour la noble action, c'est-à-dire pour la recherche. Voilà Tunique et rélernelle consolation. Nous quitterons Sèvres samedi prochain; nous avons eu des froids vifs ces jours-ci, et une matinée de neige épaisse sur les arbres couverts de neige; c'était très beau. Je vais tous les jours à Paris, travaillant avec acharnement à Tachèvement de ma mission. J'aurai fini, absolument fini, le manuscrit au 1**" janvier. Cette dette me pesait, puisque tous les ouvrages de ce genre restent inachevés.

L'affaire (des autographes) Chastes tourne à un comique indicible. On a la bonhomie de faire une

enquête; on a porté le ballot à la Bibliothèque impériale, déparlement des manuscrits. C'est un fou rire; les dossiers de Dante, Pétrarque, Laure, etc., dépassent toute imagination. Dante signe tous ses sonnets français : E. Dante, etc.

Nous allons assez bien. Ne nous oubliez pas dans vos délices. Croyez à ma vive amitié.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

Le Caire, vendredi 22 octobre 1869.

Mon cher ami,

Je vous adresse , à Tintention des vôtres , un journal de mon voyage, à partir de Paris. Cela vous rappellera votre odyssée.. •

Etiam meminisse juvabit.

Jeudi 7 octobre, vendredi 8> — Chemin de fer; c'est-à-dire à peu près la portion la plus fatigante jusqu'au jour présent.

Vendredi, samedi 9. — Marseille, séjour au grand hôtel du Louvre; embarquement à cinq heures du soir. Quelques voyageurs ont déjà perdu une partie de leurs colis. Cet incident se reproduira à chaque station; car ici (au Caire) les bagages se promènent

sans numéro, ni surveillance, et arrivent à la grâce de Dieu; ce qui surprend, c'est qu'il y ait aussi peu d'erreurs de destination et de vols,

Dimanche 10. — On a diné tous à table Samedi soir. Vers trois heures du matin, le tangage se prononce et le mal de mer. A cinq heures, tangage et roulis; la crise est générale sur le bateau. Résumé : je n'ai dormi ni en chemin de fer, ni ma première nuit de mer, et je suis brisé.

Je n'ai plus eu le mal de mer pendant le reste de la traversée; mais je n'ai pu manger que du bout des lèvres, et le frémissement continu de l'hélice, joint au roulis et au tangage, ne m'ont laissé qu'un sommeil troublé, avec réveil toutes les heures. Somme toute la chose, quoique pénible, aurait pu tourner plus mal.

Lundi 11 . — Vers minuit, on entre dans le port de Messine; mais on ne fait qu'y échanger les dépèches et on repart au bout de deux heures.

Le dimanche nous avions navigué le long de la Corse, dont les montagnes se profilaient à notre gauche. La traversée des bouches de Bonifacio, entre la Corse et la Sardaigne, au milieu d'une multitude de petites iles, rochers et récifs, est fort pittoresque. Nous avons vu là Caprera et la maison de Garibaldi : vus de mer, ce sont d'affreux rochers, à peu près sans verdure*

Le lundi après midi, nous avons circulé à travers les îles Lipari, qui sortent de mer, comme des masses

rocheuses coniques. La Sicile nous abritait à ce moment contre le vent, et la mer était comme un lac : ce qui nous a procuré à tous quelque repos. Nous avons commencé à faire connaissance entre passagers : le navire (Mœris), Tun des deux plus grands paquebots des Messageries sur la Méditerranée, avait d'ailleurs un plein chargement, dont 89 invités. Savants et artistes (Gérôme, Fromeatin, Berchëre, Tournemine, etc.) se sont tâtés, en affectant beaucoup de sympathie : mais par la suite tout cela est retombé à son juste niveau de politesse et de froideur agréable. La suite des oscillations dans la température morale du bateau, si ce mot est de mise, était assez intéressante.

/2, i3 et 14. — Pendant les trois derniers jours, on formait chaque jour des listes relatives au voyage du Nil et à la composition des bateaux. Puis les listes faites, il se déclarait des sympathies et des antipathies; la liste grossissait; les gens éliminés à la sourdine se plaignaient et la liste finissait par être déchirée et jetée à la mer. Après avoir participé à deux répartitions de ce genre, j*ai pris le parti de demeurer spectateur et de laisser faire les autres. Je me suis trouvé alors sur deux listes à la fois, celle des artistes et celle des savants, et on m'a mis en demeure d'opter; peine inutile, car notre voyage du Nil n'a rien de commun avec ce que nous avions imaginé, ou ce qui nous avait été dit à Paris. Nous allons partir vendredi sur un grand bateau plat, qui

porte quarante cabines sur le pont, ou plus exactement vingt cabines à deux lits. Toutes les petites exclusions et calculs sont donc tombés dans Teau : mais ils ont accusé les traits de caractère.

Deux antipathies générales : madame ***y femme auteur, qui a cherché en vain à s'accrocher à tout le monde, et qui, entre autres, après un quart d*heure de conversation avec moi, m'a pris pour un peintre; ce dont je ne Tai ni assurée, ni détournée; et M. ***, du journal le ***, désagréable et cynique figure. Ils ont fini par rester seuls, ou à peu près, et je ne sais dans quelle compagnie ils vont remonter le Nil.

Nous avions aussi sur le bateau plusieurs dames fort aimables, de la famille de Lesseps, ainsi que madame Nubar assez souffrante, même en dehors du mal de mer, et sa fillette de douze ans. Ce sont deux figures originales. La mère a le type arménien, avec des dents blanches et brillantes et un profil accentué. La fille a je ne sais quoi d'inconnu en Europe, à la fois enfant et déjà femme, vive et gaie et sans cesse en mouvement au milieu de nous : je crois qu'elle ressemble davantage à son père.

C*est ainsi que nous avons passé nos trois dernières journées, à travers le roulis et le tangage, qui avaient augmenté au-dessous de la Sicile. Nous avons encore admiré le beau profil de TEtna neigeux, entrevu la Crète dans les brumes de Thorizon. Puis rien, si ce n^est la mer bleue et profonde, qui s'étendait tout autour de nous jusqu'à l'infini. Les chocs incessants

et impitoyables de Thélice sur la mer troublaient le calme de nos jours et de nos nuits. La navigation à voile doit être préférable : mais elle est trop lente. Le pont du navire était balayé de tous les points par la brise, faible d'ailleurs, mais suffisante pour inquiéter les gens nerveux; d'autant que Tabsence de nourriture les rendait plus impressionnables. C*est à grand peine qu*on trouvait quelque coin exempt de courant d'air.

La gaieté de M. Balard et son égalité d'âme ravissaient tout le monde et lui gagnaient tous les cœurs. Quant aux autres, les avis étaient partagés. Théophile Gautier, qui s'est cassé le bras le premier jour de navigation, a dû rester au Caire ; il va bien, du reste.

Enfln le vendredi 15, le matin, la mer a soudainement changé de couleur; elle est devenue verte, et le passage du bleu au vert s*est opéré par une ligne tranchée : c'était le Nil qui venait nous rejoindre, en étendant sur l'eau salée ses eaux plus légères, comme une nappe immense et chargée d'un limon jaune. Pendant plusieurs heures nous avons navigué dans ces eaux vertes : à l'horizon s'est dessinée une côte plate et basse, où quelques palmiers faisaient seuls saillie. Puis Tile de Pharos, les forts actuels, puis le port, où nous sommes entrés à dix heures, au milieu de la confusion des barques et des langues; entourés de visages bruns et noirs, de lêles barbues, de nègres crépus et aux grosses lèvres. Nous avons déjeuné

une dernière fois sur le Mœris, fait nos adieux à l'équipage (le capitaine était malade) et nous avons passé sur un vapeur égyptien, envoyé pour nous et nos bagages. Au débarquer, nouvelle confusion, partage entre trois hôtels ofRciellement désignés : les bagages s^évanouissent et ne se retrouvent que le soir, après de longs efforts.

Ainsi, le vendredi io fut le jour de notre arrivée à Alexandrie, ville malpropre et malsaine, habitée par des Grecs et des Italiens, toute différente du reste de rÉgypte. A peine débarrassés de Thôlel, des bagages, etc., nous prîmes des voitures pour visiter les curiosités de la ville, c'est-à-dire la colonne dite de Pompée, qui porte aussi le nom de Dioclétien, mais qui est plus ancienne. Nous y fûmes assaillis par une bande de mendiants effrontés, de tout âge et de tout pays, au milieu de la place aride et sablonneuse que domine cette haute colonne. Près de là, l'aiguille dite de Cléopâtre, au bord de la mer.

Ce qu'il y eut de plus intéressant fut la visite aux jardins du vice-roi. Une dérivation du canal Mahmoudié y a fait naître une splendide végétation de palmiers, bananiers, plantes rares et tropicales de toutes espèces; c'était la première vue de FOrient. Mais, par un contraste qui se retrouve ici partout, cet ensemble féerique était censé égayé par un concert qui sortait d'une rotonde vitrée.

Nous fûmes accueillis par la Femme à barbe et Rien nest sacré pour un sapeur. Comme notre venue

n*était pas prévue, il parait que celte musique est aujourd*iiui le summum du goût pour les Alexandrins qui se promènent dans ce lieu de plaisance (ouvert seulement le vendredi), en grande et élégante toilette, hommes et dames. Mais le jardin est assez vaste pour qu'on puisse s'isoler.

Le lendemain matin, nous courions en chemin de fer à toute vapeur vers le Caire, en traversant des plaines vertes et fertiles. Les Pyramides apparurent à rhorizon. Nous les avons revues du Caire, puis du Nil, mais toujours à distance et séparées de nous par l'inondation.

C'est ainsi que nous entrâmes dans le Caire, vers une heure, le samedi. La chaleur du climat et plus encore Téclat de la lumière nous éblouissaient; c'est à peine aujourd'hui si je commence à pouvoir regarder autour de moi hardiment et à jouir de l'élincelant coucher du soleil, s'épanouissant sur le miroir immobile du Nil, tour à tour bleu, rouge orange, jaune de soufre, puis couleur de plomb fondu sur une immense étendue; tandis qu'à l'opposé la chaîne arabique jaune d'or se détache sur un ciel d'un bleu sombre.

Au Caire, nous nous sommes trouvés en pleine vie musulmane, avec un fort élément européen (italien surtout); nous y sommes restés du samedi 16 au vendredi 22 : nous avons commencé à nous acclimater.

Donc, le samedi 16 arrivée au Caire : bagages, hôtels, nous sommes fort bien traités, même avec

trop de vin. Je vais voir Mariette dans son musée de Boulaq au bord du Nil, qui deux jours auparavant inondait le jardin.

Mariette me reçoit avec plaisir; mais il était trop absorbé par cette multitude d'Européens et par Timpératrice. J'ai vu aussi Gaillardot à Alexandrie et je lui ai donné votre lettre. M&is lui aussi était absorbé.

Le dimanche 16, le Caire a pu être vu réellement pour la première fois. C'est au bazar qu'il faut le visiter. Une grande rue non pavée, où l'on circule à la fois à pied, à âne, à cheval, à chameau, et dans des calèches à quatre places, au milieu d'une incroyable activité. C'est une vraie fourmilière.

C'est un aspect singulier que celui de celte populalion de nègres et d'Egyptiens à la figure grave et douce, au milieu desquels nous circulons. A droite, à gauche, souvent des rues plus petites, également remplies de boutiques. Ces rues sont couvertes, pour protéger les passants contre le soleil. Les boutiques, petites, et ouvertes sur la rue, sans devantures, ressemblent à ces boutiques que l'on a essayé d'établir à Paris sous le chemin de fer de Vincennes. Elles sont surmontées d'étages en surplomb, avec balcons couverts et grillagés en bois, souvent fort élégants. Chaque rue est consacrée à un corps de métier : nouveautés, étoffes, travail du cuir, armes, poteries, fruits, chaudronnerie, etc. Le marchand se tient accroupi à son poste et attend le chaland. Mais nous ne pouvons discuter avec eux sans drogman, faute

de savoir la langue. Nous allons partout en voiture; ce qui, joint au gaz et à ces nombreux visages d'Européens, contraste étrangement avec Taspect oriental de ces autres figures et de ces boutiques. C'est un monde musulman envahi et dominé par le flot grandissant des Européens.

Le soir, je vais voir les tombeaux des sultans mameluks (xui®-xv° siècles), monuments d'une élégance et d*une finesse ravissantes et qui rappellent singulièrement les édifices italiens de la même époque. Ces tombeaux sont tous du même style, plus ou moins beaux, situés en plein désert, au milieu de collines de sable et de cailloux. C'est une enceinte carrée, souvent à ciel ouvert, avec une fontaine au milieu, recouverte d'un petit dôme. Autour, divers édifices également carrés, dont Tun renferme le tombeau proprement dit, Tautre la chaire de Timan; le tout couvert de dessins légers et charmants^ ornés de motifs en arabesques d'une admirable variété, en pierres plus ou moins précieuses, en émaux colorés, en nacre, etc.

L* édifice entier est dominé par le léger minaret, qui s'élance dans le ciel avec sa double couronne de balcons. Le thème qui se reproduit partout est celui de la mosquée en général; car ces tombeaux, aujourd'hui ruinés, ont été des mosquées.

En y allant nous avons rencontré une noce arabe, avec sa musique enragée et sa mariée complètement voilée. Çà et là les femmes demi-voilées. Les plus

riches ont une sorte de nasal doré, appendice allongé qui recouvre le nez et sert de lien au voile.

Retour à la place de TËsbékié, jadis grand jardin, aujourd'hui divisé en lots à palissades, à la façon du Luxembourg.

Lundi i7. — Le matin visite au consul, à Nubar, au khédive, etc. — A midi déjeuner à Thôtel, sieste jusqu*à trois heures. — A trois heures, je vais visiter le bazar, mine inépuisable d'observation.

Le soir nous allons, par invitation, inaugurer le cirque.

Mardi 18. — Le matin visite à la citadelle et à la mosquée de Mehemet Ali : on domine de là le Caire et rimmense plaine inondée. Dans le lointain les Pyramides, que nous n'avons pu voir encore de près. — La mosquée est curieuse à visiter pour compléter Tétude historique de ce genre d'édifices. Le double minaret s'est réduit à une aiguille grêle et peu agréable. Mais cette mosquée domine la ville et se voit de partout à plusieurs lieues à la ronde.

A la descente, la mosquée de sultan Hassan, la plus vaste et la plus belle des mosquées actuelles : malheureusement on Ta badigeonnée et on Ta peinte en blanc et en rouge à Textérieur, suivant Tusage de toutes les municipalités.

Puis la mosquée de Touloun (x« siècle), dépôt de mendicité. La cour centrale est immense, découverte, entourée de galeries et de logements. Au centre de la cour, comme toujours, une source sous un dôme.

Mosquée d'Amrou, fondée au vu' siècle, prototype : c*est une fontaine ombragée au centre d'une cour, entourée elle-même par un triple rang de colonnes, en forme de cloître couvert; ce thème est le même que celui de El Âzhar; mais la mosquée d'Amrou est ruinée, et celle d*Âzhar vivante et animée. La formule est en somme celle des maisons de Pompéi, mais agrandie : le charme de Teau et de la fraîcheur dans ces pays brûlants Ta créée.

Après midi, visite au vieux Caire (ancienne Babylone); on nous montre surtout le quartier cophte, couvent cophte et couvent grec, dans une enceinte fermée par des portes massives et avec ce parfum des vieilles choses qui vous réjouit si fort.

Vous voyez que je ne vous épargne rien de mes impressions : si cela ne vous apprend sans doule pas grand'chose de nouveau, cela du moins rafraîchit vos souvenirs et nous permet de revivre ensemble notre vie interrompue. Tous mes compliments à madame Renan.

Tout à vous

Sur le Nilf octobre novembre 1869.

Mon cher ami,

Encore une nouvelle phase du voyage! nous sommes partis hier malin après avoir couché à bord sur le Beheray grand bateau à vapeur, avec cabines sur le pont. On nous a accumulés jusqu*au nombre de quarante-trois, auxquels viennent se joindre douze autres personnes aux heures des repas; lesquelles nous suivent la nuit en dahabié. Malgré cette agglomération le voyage commence assez bien. Mais jusqu*ici nous n'avons rien visité, le Nil débordé ferme la route des Pyramides, de Sakkarah,des grottes de Béni Hassan^ toutes localités que nous devons voir seulement au retour. Partis à sept heures du matin, nous nous sommes arrêtés seulement le lendemain à trois heures du matin à Béni Souef.

Ce soir nous marcherons jusqu'à Minieh, que nous atteindrons vers minuit, s'il plaît à Dieu et aux bancs de sable, sur lesquels nous engravons de temps en temps. Demain nous marcherons encore jusqu'au soir jusqu'à Siout, etc.

Le plan du voyage est tout à fait changé, à cause du Nil débordé. C'est l'aller qui se fait à grande vitesse et les visites sont réservées pour le retour.

Ea attendant, nous glissons sur le vaste fleuve limoneux, agité de vagues légères entre ses rives noyées. D*un côté, c'est Tinondation, avec les palmiers sortant de l'eau, les huttes de terre pyramidales, ou plutôt cylindriques, des fellahs; les plaines couvertes d*un maïs vert, les mimosas aux fleurs jaunes. C'est rËgypte végétante et verte. De l'autre côté la chaîne arabique s'élève à 200 mètres, jaune et étincelante, réverbérant sur nous une chaleur à peine supportable.

Voici l'emploi de la journée sur le Nil. Le matin je me lève à sept heures et je vais me promener sur la dunette, par un soleil déjà vif, mais avec un temps frais et agréable. De temps en temps, on cause, on rentre dans la cabine (nous y sommes deux dans un espace un peu plus grand que celui de quatre places en mer). A onze heures, déjeuner. On ne ménage pas la nourriture. Puis allers et venues. Vers midi, la chaleur augmentant sans cesse, et jusqu'à deux heures, sieste ou demi-sieste. C'est vers deux heures que je vous écris. Le temps devient plus frais et se refroidit tout à coup vers six heures, au moment du coucher du soleil, qui est magnifique de ton sur les palmiers et sur la montagne. On se couvre, on rentre, on dîne à sept heures. A huit heures on se promène sur le pont, puis on rentre se coucher. Ce serait monotone, sans les visites aux monuments qui nous sont promises.

36 octobre. — Encore deux jours sur le Nil, sans autre vue que celle du paysage, qui est splendide, et

la visite de Siout, ville égyptienne fort accentuée. On nous a régalés le soir d'une danse d*almées : c'est un spectacle singulier, qui nous reporte au temps de la prostitution sacrée, mais que la présence et la tenue de quelques Européens rendent odieux et immonde. Ce n'est tolérable que comme phénomène historique.

Nous défilons aujourd'hui près des falaises de la chaîne Libyque, par une température humide de 33*". Une baisse à 31^ semble un soulagement délicieux. De l'autre côté la plaine à fleur d'eau, couverte de maïs, de sorgho, avec les villages fellahs et leurs troupeaux de buffles, moutons, chevaux, etc. Çà et là au pied de la falaise, quelques brins de verdure, quelques palmiers, la coupole de quelques tombeaux isolés. Dans la falaise même, les ouvertures des tombeaux antiques; puis le Nil tourne et s'épanouit en un cercle immense. Demain à Denderah, qui aura notre deuxième visite. Toujours sans nouvelles de France. Nous voici à près de 130 lieues du Caire.

^27 octobre. — Navigation, moustiques, mou-

ches, etc., en un mot toutes les plaies d'Egypte.

L'après-midi, visite à un santon, sorte de chimpanzé

nu et hideux, accroupi depuis trente ans au bord du

Nil. Les hommes de l'équipage lui baisent les mains

avec vénération. Ses articulations sont ankylosées

et il en est devenu incapable de tout mouvement.

Mais il est entouré de disciples qui le soignent, parce

qu'ils vivent des aumônes. Il porte aux épaules les

traces de brûlures, produites par les grands feux

dont on Tentoure en hiver. Voilà Timage des stylites et des solitaires de la Thébaïde, sur lesquels saint Jérôme a fondé de si jolis romans.

98 octobre. — Enfin voici une première visite de monument : le temple de Denderah, Tun des plus complets et des mieux conservés. On s'y rend à âne, à travers un paysage agréable, demi-inondé jusqu'auprès du temple enterré dans le sable. Un village de fellahs était installé sur les ruines; on Ta démoli et ses débris surmontent encore les terrasses. En approchant, la lumière était si vive que Tédifice semblait une masure étroite; mais arrivés devant, les proportions devinrent gigantesques. Les photographies ne donnent qu'une idée bien imparfaite de ces monuments.

Nous sommes entrés par la porto carrée; nous avons suivi la longue avenue, puis pénétré sous les hautes colonnes du péristyle, dans les grandes chambres et dans les allées latérales. Nous avons monté lentement les escaliers intérieurs, parcourus autrefois par les processions, et dont les parois retracent jusqu'au moindre détail des rites qu'on y accomplissait. Ceci ressemble étrangement aux cérémonies catholiques : l'Egypte est aux origines des religions modernes.

Nous sommes ainsi montés sur la terrasse jusqu*à la chapelle des douze mois(?), soutenue par douze colonnes; puis nous avons redescendu de nouveaux escaliers, jusqu'à lachambre du rez-de-chaussée. L'effet

ENTRE MM. RENAN ET BERTUELOT. 37i

est grandiose, quoique rornemeiitation soit imparfaite et d'une basse époque (Néron). J'ai recueilli l'estampage d^une tète de Cléopàtre-Isis, fort belle et caractéristique.

Retour à travers les champs inondés, sur une chaussée construite pour l'impératrice, qui nous apportera dans deux jours des lettres de Paris (nous l'espérons du moins). A droite et à gauche, grouillent des hommes, des enfants, les troupeaux. Les buffles se plongent dans l'eau avec délices et excitent notre envie. Sur la rive on a abattu des palmiers à fruits. On passe le Nil et on se trouve à Queneh, à onze heures du matin; chaleur torride : 34 degrés. Vent du désert : à huit heures du soir on avait encore 31 degrés sur la dunette.

Nos cabines, situées sous la dunette, sont échauffées pendant le jour à un degré intolérable, et les mouches nous persécutent au point de rendre la lecture et les occupations manuelles presque impossibles. Il faut plus de dévouement que vous ne sauriez croire pour écrire des lettres dans ces conditions. Une main occupée à chasser les mouches, pendant que l'autre écrit sur une table, qui trépide par le mouvement du bateau.

Acheté des dattes, poteries, etc., à Queneh; ces dernières dans l'intention de nos amis de France.

Dieu sait ce qu'il en arrivera à Paris; mais il faut s'occuper. Le soir, aimées. Je n'ai pas été les voir, les deux premières représentations m'ayant suffisam-

372 GORBESPONDANCE

ment édifié. Le sommeil de la nuit nous a reposés des chaleurs du jour et nous voici le 29, courant depuis trois heures du matin à toute vapeur vers Louqsor et Thèbes, où nous serons dans quelques heures et où commenceront de nouvelles visites, toujours par une chaleur intense.

Le 29, nous sommes donc arrivés à Thëbes vers midi, ou plus exactement à Louqsor sur la rive opposée. Là deux temples ruinés et Tobélisque jumeau de la place de la Concorde. A trois heures, nous sommes partis pour Karnak. G est Tamas de ruines le plus gigantesque qu'on puisse imaginer. Sur une surface de plusieurs kilomètres carrés, on voit entassés les pylônes, les allées de sphinx, les salles énormes, à colonnes de 20 ou 30 mètres de hauteur et à chapiteaux colossaux, encore revêtus de leurs couleurs bleues et rouges. Au milieu d'une vaste cour se dressent des obélisques, dont Tun est tombé en travers, cassé par le milieu. Les cariatides, énormes et aujourd'hui mutilées, s'élevaient au milieu d'un étang formé par l'inondation et nous circulions en sautant de fût en fût, à travers Teau et la boue. Nous avons ainsi visité un temple intérieur en granité rose, et une chapelle où se trouve la figure d'Alexandre. Car cet immense monument, construit par Ramsès II, a été augmenté de temps à autre, pendant deux mille ans, d'annexés nouvelles, jusqu'au temps des Romains. Hais tout est ruiné et la ruine augmente tous les jours. Non seulement la révolte et la guerre

ont passé bien des fois par là, mais aussi les tremblements de terre, sans parler des vices de construction*

Les Temples sont aujourd'hui au-dessous du niveau du Nil inondé, qui y pénètre par infiltrations et ronge peu à peu la base des colonnes, qui se nitrifient, et jusqu*au granité rose, qui se détache par feuillets successifs.

Le 30 fut la journée la plus pénible, tant à cause des lieux que de l'organisation imparfaite de l'expédition. A cinq heures nous nous levâmes; à six heures on passa le Nil en barques, ce qui dura une heure. A sept heures, on aborda sur le rivage limoneux dans les champs de doura, sorte de millet en forme de roseaux de deux mètres de haut.

Là les ânes et les àniers nous attendaient dans la confusion. Chacun prit ce qu'il put, au milieu des réclamations. L'un des assistants, membre de l'Institut, se trouvant maltraité, s'écria même que les ânes devraient être donnés par ordre hiérarchique. C'est qu'il oubliait les pourboires.

On partit le long d'une digue sablonneuse et interminable, chacun se tirant d'affaire sans guides, sans drogmans et avec des àniers moitié moins nombreux que les ânes. Une demi-heure après, nous entrions dans le désert aride et nous nous engagions dans la vallée Libyque, qui conduit aux tombeaux des rois.

Cette vallée est la chose la plus affreuse que j'aie vue encore : à droite et à gauche, deux montagnes calcaires et caillouteuses en ruines, et dont les débris

entassés par masses confuses sont épars çà et là. §ous nos pieds, les cailloux, le sable fin et fatigant^ une masse de mouches vives et irritantes, attachées ^ chacun de nous; sur nos tètes un soleil ardent et une température qui a fini par monter à plus de 40 degrés. Chacun sur son âne, trébuchant dans le sable; les yeux mal protégés par ses lunettes, la tète à peine préservée par le chapeau, le turban et les enveloppes multipliées dont nous l'avions pourvue, sans oublier l'indispensable ombrelle à double couverture. C'était un spectacle risible. On marcha ainsi jusqu'à neuf heures, et la chaleur montait toujours, répercutée par la montagne en ruines. Enfin, on arrive aux tombeaux.

Là, nouvelle aventure : les bougies avaient été oubliées, et nous nous trouvions soixante avec une seule bougie, dans un souterrain où Ton descend par des pentes rapides et où s'ouvrent çà et là des puits profonds et sans margelles. On visita donc à grand' peine les peintures de cette tombe (Séti I*), la plus belle de toutes : on y voit jusqu'aux tracés des dessins, interrompus avant l'exécution complète par la mort du roi auquel elle était destinée.

On se remit en route, à pied cette fois, pour gravir la montagne, et par un sentier circulant au bord d'horribles falaises, toujours formées non de roches à arêtes vives, mais de calcaires en décomposition feuilletée, sans un atome d'herbe, ou d'eau, ou de vie.

On arriva à un temple de Deïr-el-Bahari, où l'on

devait déjeuner. Mais là, nouvel incident! Les vivres, dirigés au hasard, avaient été rencontrés par quatre coulissiers, agents de change marrons, et gens du Jockey-Club, qui avaient détourné les chameaux et pillé les vivres avec le plus parfait égoïsme. Us refusaient même aux dames le vin et les vefres (car nous avions avec nous trois dames, parentes ou amies de M. de Lesseps). On déjeuna donc sur place avec les débris, ayant pour tout abri une masure de quatre mètres carrés, où s*empilèrent soixante personnes.

Les cavas auxquels nous étions soi-disant confiés, après avoir laissé piller les vivres, ne jugèrent pas à propos de nous prévenir qu'à vingt mètres de là on avait préparé des nattes, de Tabri et de Teau fraîche dans un hypogée. Nous ne l'avons su qu'au retour. La situation était si intolérable qu'à midi, en plein soleil, nous partîmes une vingtaine pour aller h une heure de là, à travers la montagne, rejoindre les chauds abris du Ramesseum.

Le Ramesscum nous reçut donc, sous ses colonnes ruinées et près des colosses de granité, brisés et gisant à terre. Mais le repos ne nous attendait pas là; indépendamment des mouches, nous fûmes enveloppés par les indigènes, qui nous offraient avec une persistance égale à celle des mouches, qui une tète, qui un pied, qui un morceau de bois provenant des caisses de momies, qui un morceau de toile de même origine, qui un faux scarabée, qui une fausse statuette (il y a près de là une fabrique de fausses anti-

quités). D'autres proposent de l*eau (Peau noirâtre tirée des puits de momies), d*autres du café; d*autres veulent changer les monnaies; d'autres montrent des scorpions vivants, etc. Nous avons autour de nous trois à quatre cents individus, de tous sexes et de tous âges, que nul refus ne rebute ni n'éloigne. Malgré noire calme, quelques-uns finissent par recourir au bâton, quoique avec mollesse.

Ainsi se passa la chaleur du jour. Il était convenu que Ton partirait à trois heures seulement; mais la majorité impatientée partit à deux heures fort imprudemment et sans prévenir les gens qui comme moi avaient trouvé tant bien que mal un abri ombragé. Nous nous trouvâmes donc cinq à Tétat d'épaves vers trois heures : mais quatre cavas et quelques mauvais ânes étaient restés. Nous cheminâmes le long des tombes ruinées, ouvertes sous la terre, et entre lesquelles nous étions à chaque pas exposés à tomber, au milieu du sable et du désert. A notre gauche s'élevaient les colosses de Memnon, également entourés par l'inondation, qui ne nous a pas permis d'en approcher. Un temple encore, puis le sable, puis la digue interminable. Enfin le bateau à vapeur nous attendait et nous repassa de Tautre côté, à Louqsor.

Mais l'un de nous manquait à Tappel, Marcel Bertrand. Je m'occupai de suite de faire donner des ordres pour le rechercher, car la nuit était venue. On laissa donc des Arabes pour le chercher et des barques pour le ramener. Nous ne le revîmes qu'à neuf

heures du soir. La traversée du Nil en barque contre le courant avait exigé deux heures.

Le lendemain 31, nouvelle course : à quatre heures précises, lever; à six heures, on s'embarque, on retrouve les baudets et l'on va à Medinet Abou, centre de l'ancienne Thëbes.

Palais et temples, avec figures des victoires de Ramsès, de ses captifs, de ses batailles sur terre et sur mer, etc.

A onze heures, on était de retour sur le rivage, où le bateau à vapeur devait venir nous prendre; mais là nous attendait une pénible déception. Il y a eu une heure de relard, par un soleil torrideet au milieu des lamentations.

Vous voyez que notre route est un peu agitée. Ce n'était pas la fin : à cinq heures arrivent les cinq vapeurs de l'Impératrice ; chacun attendait ses lettres comme une manne céleste. Elle nous envoie seulement un paquet de journaux. Nous avons su depuis qu'elle avait refusé de laisser embarquer le petit sac des dépêches sur un des vapeurs (comme le consul, au Caire, nous l'avait promis), en disant quelle n'élaii pas un facteur rurale et personne de sa shite n'avait osé le prendre. Nous ne l'avons su que le lendemain,, c'est-à-dire aujourd'hui !•' novembre.

Nous avons eu seulement les journaux de France jusqu'au il octobre et les dépèches annonçant que le 30 il est tombé à Fontainebleau deux pieds de neige : vous devez avoir eu bien froid! Nous sentons d'autant

plus le contraste que pendant ce temps nous nous promenons dans la chaîne Lihyque par une chaleur de 40 degrés, réverbérée par les rochers calcaires. Marey a pris une insolation; les autres vont bien.

Ce matin on est parti et nous arrivons à Ësneh, où se trouve un grand temple de Tépoque romaine. La couleur locale s'accentue dans celte ville : on voit que Ton s'avance de plus en plus vers les pays du soleil. Les tètes nubiennes apparaissent de tous côtés. Le coton vient en pleine terre et la canne h sucre. Nous avons laissé au nord les orangers. Le soir Téternelle danse d'aimées, dont on croit nous amuser, et qui finit par fatiguer tout le monde.

i? novembre. — On part à trois heures du matin, à onze heures Edfou, que nous visitons par un soleil ardent, sous une température de 34 degrés, entre midi et deux heures; c'est le temple le mieux conservé de l'époque ptolémaïque. On nous a préparé des jeux et la danse de TÉpée et du Bouclier par les Bicharis, tribu du désert. Ces danses ont une couleur surprenante. Ce sont les guides du désert. Presque nus, armés d'une large épée (ou d'un javelot), ou d'un bouclier en pe^u d'hippopotame, ils s'escriment deux à deux, et poussent des cris de bêtes féroces, en montrant leurs dents blanches, et secouan tleurs têtes, couvertes de cheveux frisés systématiquement par longues boucles verticales. Le tout accompagné par la musique indescriptible d'un homme qui joue d'une sorte de guitare. On est transporté dans un autre monde, plus

éloigné encore que TEgypie, et tout à fait barbare. C'est ce que nous verrons mieux encore demain; car nous irons demain soir à Assouan.

3 novembre. — Nuit déplorable au milieu des rochers et par le vent du sud. Agitation nerveuse qui réagit sur le moral de tout le monde. Enfin voici le matin. Carrières degrés et petite grotte à sculptures élégantes. On a vu hier pour la première fois un crocodile dans le Nil et un serpent naja dans les millets : ce qui était plus dangereux. En somme, la santé générale est bonne, malgré les misères de la chaleur et de Tentassemenl.

Nous allons précéder à Assouan Timpératrice : chose heureuse, car ses bateaux font la rafle des provisions.

Toujours le Nil jaune, entre deux rives arides et rocheuses.

Assouan, 4 novembre 1869.

Nous sommes arrivés hier à Assouan, tous en bon état, comme a dû vous l'apprendre une dépèche envoyée à ma femme; dépèche qui a été Foccasion entre nous des discussions les plus prolongées. Mais il est inutile de vous raconter ces misères! J*ai entendu quelqu'un prétendre que c*était le caractère ordinaire dos voyages sur le Nil d'amener des discussions per-

pétuelles entre les personnes qui naviguent sur ce fleuve. Chez nous la chose ne se conçoit que trop, eu égard à l'extrême étroitesse de Fespace dans lequel nous sommes confinés; ce qui multiplie les frottements, au moral comme au physique. D'ailleurs, nous sommes quarante-trois sur ce bateau, et qui a jamais vu quarante-trois personnes indépendantes marcher d'accord pendant un mois, lorsqu'elles ne peuvent se quitter ni de jour ni de nuit? Au surplus, malgré ces vétilles incessantes, il n'y a eu aucun incident sérieux.

Hier soir, visite à l'impératrice, qui nous a atteints de nouveau, et qui demain va nous dépasser. Feu d'artifice et feux de Bengale au milieu des palmiers, ce qui est d'un efTet étrange.

Ce matin, nous nous sommes répandus dans la ville, qui a un caractère plus chaud et plus brûlé du soleil que ce que nous avons vu jusqu'ici. Le Nil semble se fermer comme un lac, au milieu des montagnes granitiques. Derrière la ville nous avons visité la vallée des tombeaux, en plein désert, au milieu du sable, des pierres et du granité rose. Cette aprèsmidi, 35 degrés. Nous allons voir Tile Eléphantine. C'est un amas de ruines anciennes et modernes, habitées par une population misérable. £n revenant, on passe devant le débouché de la cataracte, en ce moment nivelée par les eaux.

5 novembre. — On part à cinq heures du matin pour l'île de Philœ. On traverse le désert pendant deux

heures. Aspect nouveau et formidable. Une route de sable, tracée par les grandes lignes d'une vallée, entre deux rangées de montagnes granitiques. Celles-ci sont formées de blocs énormes et incohérents, arrondis sans doute par l'action de l'eau et empilés jusqu'à d'énormes hauteurs. Les grès de Fontainebleau représentent, mais réduits au centième, un aspect de ce genre. Du reste, ni herbe, ni vie sous aucune forme; sauf des oiseaux assemblés çà et là sur les blocs roses. Le soleil se lève peu à peu et nous débouchons devant Philœ, petite ile charmante, avec une ceinture de palmiers. Elle est entièrement couverte par des ruines, deux temples; l'un surtout, du temps de Trajan, est d'une délicatesse ravissante. Là on déjeune; toasts et discours ébouriflants ! nous nous retirons, Tournemine, Ghenevières et moi, sous un frais abri de palmiers pour y faire la sieste.

Vers une heure, nous jetons un coup d'œil sur la rive, et à notre paisible quiétude succède un tout autre sentiment. On avait affiché le matin l'ordre du jour, d'après lequel on devait redescendre à trois heures la cataracte en dahabié. Qr, il n'était qu'une heure, et la dahabié chargée de monde filait sous nos yeux à grande vitesse vers la cataracte. Pendant que nous reposions, la majorité avait décidé de partir de suite, et était partie en effet, en abandonnant sept personnes non prévenues. C'est l'incident perpétuel du voyage. A grand'peine nous nous f tmes repasser à terre. Discussion avec le cavas, avec les patrons des barques.

avec le chef des bateliers de Philœ, qui avait Tordre formel de nous fournir une seconde dahabié, à ce que nous a affirmé notre commandant le soir : nous nous en doutions, mais il a été impossible de vaincre l'entente établie entre le cavas et les gens du pays, et nous dûmes faire une seconde fois la traversée do désert. M. Balard, Toumemine et Cheneviëres, impatientés, partirent à une heure, en plein soleil, et les deux derniers y gagnèrent une légère ophthalmie. Les quatre autres personnes attendirent trois heures pour partir. A ce moment la traversée fut tolérable. Nous rentrâmes à cinq heures et demie à Assouan. Le voyage a atteint son terme extrême.

6 novembre. — Nous partons : le temps a changé, la température, par un ciel couvert, n^est plus que de 26 degrés, ce qui nous semble une délicieuse fraîcheur. Elle va remonter un peu plus haut, mais nous ne reverrons plus les 35 degrés qui nous accablaient. Ombos, Gebel-Silsileh, etc., défilent rapidement : ce soir nous serons à Louqsor. Nous avons encore à voir Beni-Hassan et les Pyramides. Dans cinq jours nous retrouverons le Caire et Tinauguration du canal de Suez.

7 novembre. — Navigation de Louqsor à Queneh, où Ton nous a promis les lettres. On arrive à dis heures. Déception complète. Les Allemands, les Espagnols ont les lettres. Mais le consul de France n'a pas daigné s'en occuper, malgré la demande réitérée qu'on lui en avait faite. Dieu sait ce qu*elles sont devenues!

S novembre. — On arrive à Girgeli, et Ton décide

qu'il faut absolument voir Abydos, malgré les résistances de noire commandant. On reste donc à Girgeh jusqu'au soir. La course devait être de douze à treize heures, à cause de Finondation qui a coupé les chemins directs par la plaine. On part donc le 9 novembre, à cinq heures du matin.

Cette course a été la plus agréable du voyage, malgré sa durée (on n'en est revenu qu'à dix heures du soir et il y a eu dix heures à âne, c'est-à-dire quinze lieues environ). Nous avons traversé d'abord la plaine égyptienne, et nous l'avons vue sous ses aspects les plus variés. Vastes surfaces couvertes d'eau et de canaux, digues interminables rompues çà et là. Les ruptures étaient passées dans des bateaux préparés d'avance. Puis voici les surfaces émergentes, la terre à fleur d'eau. A peine y a-t-il quelques pouces découverts que le fellah arrive, laboure, c'est-à-dire gratte la terre avec une charrue de bois toute primitive ; il ensemence, et quelques jours après la plante sort de terre, puis elle grandit en moisson de blé, de doura, de maïs, de coton, de sorgho, de cannes à sucre, etc. Toutes les phases de la végétation, depuis le champ inondé jusqu'à la récolte, coexistent à quelques mètres d'intervalle, suivant le temps écoulé depuis le retrait des eaux, c'est-à-dire selon les niveaux. Çà et là de gros villages. Après trois heures et demie de marche, nous traversons une dernière rupture de digue et nous descendons sur la plaine de sable aride, au pied de la montagne calcaire.

Une heure encore à travers le sable, où les baudets avancent péniblement et qu'un vent violent nous jette à la figure, et voici les ruines d'Abydos. La principale est un temple bâti par Séti P** et Ramsës II, son fils, le Sésostris légendaire. La forme en est singulière : double salle hypostyle avec les grosses colonnes et au fond sept nefs parallèles. Le plafond est formé de pierres plates, entaillées en forme de voûte ronde; c'est l'apparence de notre voûte, mais non la réalité; car elle n'est pas formée de pierres juxtaposées se soutenant entre elles, mais constituée en encorbellement. Dans un couloir latéral, la fameuse liste des soixante-seize noms de rois, ses prédécesseurs, auxquels Ramsès adresse son invocation, etc. Cependant nous étions à jeun depuis cinq heures du matin, et à midi il s'agissait de déjeuner. Les chameaux chargés de nos victuailles n'arrivèrent qu'à une heure; ce qui refroidit l'enthousiasme.

 deux heures nous repartons. Nous traversons de nouveau la plaine stérile et sablonneuse, Teau, les dignes interminables, puis la seconde plaine fertile, les digues encore, à la clarté de la lune. Rompus, harassés, mais contents, nous remontons sur notre bateau.

iO novembre. — Navigation jusqu'à Siout. A une heure, les bateaux de l'impératrice nous croisent; elle n'a pas été jusqu'au bout, et elle voyage d*une manière illusoire, sans s'arrêter à rien voir, parce qu'elle ne comprend guère ces choses.

// novembre. — Les grottes de Béni Hassan. Le commandant et Lepsius voulaient (je ne sais pourquoi en ce qui touche ce dernier) nous faire supprimer cette visite; mais nous avons tenu bon, et avec raison. Ce sont des grottes funéraires, taillées dans la montagne trois mille ans avant notre ère, avec de belles colonnes doriques, qui se trouvent ainsi antidatées de vingt-trois siècles. Sur les parois, des représentations en fresques coloriées de la vie pastorale, antilopes, buffles et autres troupeaux, première apparition des pasteurs sémites comme tributaires des Egyptiens, etc. ; le tout un peu p&li et effacé, cependant encore facile à distinguer.

Je ferme ma longue lettre, qui partira par Minieh ce soir et rejoindra à Alexandrie le paquebot du 14. Nous n'avons encore aucunes nouvelles, ni lettres de France. On prétend qu'elles ont été jusqu'à Assouan après nous et qu'elles reviennent maintenant vers le Caire. Je crains que les premières lettres ne soient perdues; enfin nous serons au Caire dans deux jours et nous y trouverons au moins les secondes lettres; car nous sommes affamés de nouvelles.

Tout à vous.

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