Perdue
prolongés : on risque de ne pas parler la même langue et, en employant les mêmes mots, de commettre les plus singuliers malentendus.
Depuis quelques jours, cher ami, je suis dans un état intellectuel assez pénible. L'inévitable imperfection, la relativité de tout ce qui tient à la politique et à l'organisation pratique des choses me dégoûte de cet ordre de spéculation. Nous croyons être plus avancé que tel parti, et, probablement, nous le sommes, et en vertu de notre conviction, nous voudrions voir réalisé ce que nous regardons comme le mieux. Mais, sérieusement, à quoi cela avancerait-il les choses? Croyez-vous que, le lendemain de cette révolution, on serait content? La loi, en politique, c'est de marcher toujours. L'opinion ne peut rester un instant stationnaîre. Elle triomphe de temps en temps et s'exprime le jour de son triomphe par une forme gouvernementale qui est l'expression de son besoin actuel. A ce moment, l'opinion et le gouvernement établi sont d'accord. Mais l'opinion marchant toujours et le gouvernement étant nécessairement stationnaire et conservateur, le lendemain de la révolution raccord est rompu, et une nouvelle révolution est nécessaire. Elle ne se fera pas, et cela fort heureusement, parce que l'opposition n'a pas encore la force; cela arrivera plus tard, quand le désaccord sera trop criant; alors, une nouvelle révolution, puis à recommencer. En un mot, j'imagine l'opinion comme avançant d'un mouvement continu et les gou-
yernants avançant par soubresauts, en sorte qu'ils ne peuvent que par instants se trouver de front. Au fond, est-ce un malheur? Oui et non. Oui, parce que le plus parfait et le plus durable est qu'il faut souhaiter que le mieux qui doit se faire se fasse de suite. Non, parce que Topposition est folle et juvénile. Si on la laissait faire, elle battrait la campagne, et les formes de Thumanité ne seraient pas représentées avec une largeur et une durée suffisantes. Ce serait comme un navire sans lest, ballotté par chaque coup de vent. Car, enfin, si le gouvernement n'a pas par lui-même une certaine pesanteur, s'il ne fait qu'obéir à la traction instantanée et capricieuse de Topinion, ce sera un revirement perpétuel sans loi et sans raison. L'opposition est donc nécessaire; généralement elle a raison ; il faut qu'elle triomphe ; mais il est heureux qu'elle ait derrière elle une lourde et inerte masse à remorquer. Croyez-vous donc que si nos idées triomphaient nous ne deviendrions pas conservateurs et nous ne chercherions pas à maintenir la forme que nous concevons nécessairement comme la meilleure? Or, pourtant, il est bien sftr qu'il se formerait immédiatement contre ce nouveau système une opposition plus avancée : je ne parle pas d'une opposition rétrograde qui, étant radicalement impuissante, ne mérite pas qu'on en parle. Ainsi, je me figure tous les partis d'une certaine façon nécessaire et mécanique, qui m'empêche de prendre à cœur aucun d'eux. Je les conçois comme engagés à une certaine place dans
certaine machine, et suivant les mouvements de la machine, suivant la nécessité de leur place. Oh Dieu! consentirions-nous jamais à être ainsi un jouet mécanique? Il n*y a pas d'imagination qui me fasse plus d'horreur. Les exaltés me font TefTet de badauds qui se laissent jouer et prennent à plein une jonglerie. Plus que jamais le gouvernement actuel me fait l'efTet d'une pièce lourde et sotte. Une borne, une momie, un moraliste qui veut la morale pour les autres et n'en use pas, type odieux. L'opposition me fait l'effet d'un jeune homme écervelé, capricieux, ne rêvant qu'amélioration, quand ces améliorations ne sont souvent que le rêve d'aujourd'hui que renversera le rêve de demain. Et l'un et l'autre sont nécessairement ce qu*ils sont, en vertu du type qu'ils représentent. Cela me met de mauvaise humeur contre tout le monde ; tous les partis m'agacent, je ne sais à qui me vouer : car voilà ce qui complique le nœud inextricable, c'est que nous avons besoin d'être d'un parti. La solitude nous effraie et nous avons une peine extrême à nous contenter du point de vue purement critique. Pourtant, cher ami, en pouvons-nous sérieusement prendre un autre? Il faut une bonne dose de bonhomie pour prendre désormais fait et cause, de cœur et de tête, pour quelque chose. Tout homme d'action devant être dogmatique et afficher un drapeau, il me semble qu'il faut renoncer pour cela au point de vue critique. Aussi, tous les politiques pratiques me font-ils le même effet de lourdauds, de paysans, que les dog-
matiques en religion, ou en philosophie. Qu'est-ce donc que la vie humaine? Où trouver quelque chose que nous puissions pleinement prendre à cœur? II faut du courage au critique pour se séparer de tout, quant à TafTection, et se tenir froid, au moment où son enthousiasme allait s'allumer devant telle ou telle forme. C'est pour cela que je m'abstiens d'énoncer devant qui que ce soit {excepHs excipiendis) aucune opinion politique; une minute après, je me mets au point de vue contraire; je vois que ma vue, ou au moins mon expression, a été partielle, et je suis fâché. Je ne croîs pas que je me batle jamais bien fort pour ces sortes de choses.
Je viens, cher ami, d'e&haler avec vous toute ma mauvaise humeur; vous me corrigerez; je sais bien en effet que je ne suis pas dans mon état normal, mon état physique y contribue sans doute. J'éprouve un malaise général, et un mal qui me remplit d'idées noires et de fâcheux pressentiments, je ne sais pourquoi; ce n'est peut-être rien. Je suis pressé d'être à Paris pour m'en éclaircîr, car je n'en veux parler ici à personne. Ce sont des douleurs très peu vives, mais continues à une cicatrice que j'ai au côté, et qui provient d'un abcès que j'eus dans cette partie à l'âge de sept ou huit ans. Jamais depuis ce temps je n'y avais rien ressenti. Laissons cela. — Je sors, il y a quelques instants, du cabinet de lecture, où je viens de voir les merveilleuses nouvelles d'Italie; décidément le mouvement est donné. Je partage tout à fait
30 COBRBSPONDANCE
VOS opinions sur le rôle du pape. C*ost un des faits les plus remarquables de noire siècle. Savez-vous que c'est le premier acte du reniement du passé dans le sein de Torthodoxie : non pas, il est vrai, quant au dogme, mais quant au principe politique et pratique. Je ne sais si vous avez vu une pièce curieuse que la Gazette de France a rapportée dans sa polémique avec VAmi de fa Religion^ sur la question de savoir si la conduite du nouveau pape était réellement en opposition avec celle du son prédécesseur. La susdite gazette apporta comme pièce de conviction pour Taffirmative une encyclique de Grégoire XVI, où la liberté de la presse et toutes les idées modernes étaient expressément traitées de folies et presque d'hérésies. Nul ne peut savoir où s'arrêtera ce mouvement inattendu. En vertu de la connexité des idées et vu que tout Tensemblo des idées modernes est inséparable de la négation de l'orthodoxie, il s'ensuit que le pape serait amené à abandonner le vieux système. 0 merveille! — Ce que vous me dites du nouvel emploi du mot sectaire est bien frappant : il faudra que nous gardions cela, et que dans notre polémique nous frappions de ce mot nos adversaires, les rétrogrades; c'est la seule manière de tourner contre eux leurs armes. Au fond, cher ami, nous sommes dogmatiques, comme il y a désormais possibilité de l'être; c'ost-à-dire que nous n'embrassons pas telle et telle chose comme vraie, mais comme plus avancée.
Comment avec tout cela se prendre tout de bon d'enthousiasme? Ma foi! je n'en sais rien, à moins que ce ne soit par une sorte d'abstraction dont je conçois encore la possibilité. On se figure pour l'action que raSaire est d'une bonté et d'une vérité absolue ; sauf à la critiquer par le côté de réserve. Car enfin il est clair que l'homme qui s'en tiendrait au point de vue critique n'agirait jamais avec nerf. Il faut pour cela être rondement dogmatique, croire que ce pourquoi on travaille c'est le bien absolu, que les adversaires ont absolument tort ; alors on se bat avec cœur. Je conçois très bien que si j'étais porté dans la vie active, je deviendrais aussi dogmatique pour l'action, et que pourtant je conserverais mon a parte critique.
Je ne suis pas de votre avis relativement aux observations que vous me présentez sur la religioniiication de la Révolution française. Vous m'opposez ses horreurs, qui la feront à jamais détester par un côté. Songez donc que cela sera bientôt oublié. Un point de vue effacera l'autre. Dans les premières années qui suivirent on ne pensait qu'aux horreurs, et on traitait la Révolution d'atrocité. Maintenant on ne songera qu'aux sublimités et aux résultats, et on oubliera les horreurs. Le critique comptera les deux; mais les religions ne seront jamais critiques. Voyez le christianisme. Je mets en fait qu'il y avait dans le christianisme naissant une proportion aussi forte de superstitions et de petitesses qu'il y a eu dans la.
Révolution française de cruautés et de fureurs. Si on eût présenté le christianisme naissant à un rationaliste d*aIors, à un Horace, par exemple, la seule impression qui lui en fût resté eût été celle d'une étroite et ridicule superstition. Il n'eût pas vu les sublimités. Nous autres, nous ne voyons plus les petitesses, et ne songeons qu'aux sublimités, qui effacent pour nous les premières. Le critique voit les deux. Si le sublime du christianisme a effacé sa petitesse, pourquoi le sublime de la Révolution n'effacerait-il pas ses horreurs? — Je suis forcé de finir par un singulier motif : je n'ai pas d'enveloppes. J'aurais pourtant beaucoup à vous parler de mon plan de religlogénie, que j'appelle maintenant religionomie, pour plus d'exactitude. Ce sera pour ma prochaine lettre. Or, cher ami, cette lettre vous arrivera à la fin de la semaine prochaine, presque en même temps que moi, car je dois être à Paris mardi 28 septembre. Mais je ne descendrai pas chez M. Crouzet. Ma prochaine vous expliquera tout cela et vous donnera l'adresse où vous pourrez me voir dès mon arrivée. J'espère une lettre de vous dans le courant de la semaine. Croyez, cher ami, à ma tendresse.
E. nENAN
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
Paris, 10 avril 1848.
Je sais désolé, cher ami, de n'avoir pu vous avertir d'avance de mon absence forcée. Pour comble de malheur, le billet que vous avez trouvé sur ma table a dû vous sembler une mystification. Je devais en effet remplacer M. Crouzel (ce qui ne nous eût pas empêchés d'avoir notre séance d'allemand), quand j'ai su un quart d'heure avant Theure qu'il fallait encore remplacer M. Jacques. N'y aura-t-il pas moyen de remplacer la séance perdue? Je souhaite que vous le puissiez.
Je supplée encore demain; mais je ne pense pas que vous eussiez été libre à cette heure. Youlez-vous jeudi, dans l'après-midi, avant mon cours d'arabe? Enfin, quand vous voudrez, excellent ami; vous savez l'affection de votre ami tout dévoué.
E. RENAN
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
17 avril «848.
Excellent ami.
Je reçois une invitation de H. Jacques pour le suppléer pendant les trois jours qui restent jus-
qa'aux vacances. Quand nous verrons-nous? Quand vous voudrez, cher ami. Je ne prévois aucune sortie cette semaine, en dehors des classes susdites, si ce n'est mardi, où nous devons aller porter notre pétition pour Técole des langues orientales au ministre. J'y vais par curiosité, non par intérêt ni enthousiasme pour le projet, croyez-le. Venez le plus tôt possible. Si vous venez avant mercredi, voudriez-vous avoir la bonté de m'apporter le volume de votre traduction do Platon où se trouve le Phèdre'! J'en lirais quelque chose à mes élèves.
A revoir, cher ami, croyez à mon affection vive et
sincère.
E. RENAN
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
SaÎAt-Malo^ Si aodt 1S49.
Cher amî*
Me votUi depuis quelques jours anpfès de ma famille et d;itn$ uu milieu bieu ditTérmt de eeloi où uou^ >i^ou:j^ d habitude Tua et Tautre. J*ai cm pass^ d'uito ^'Uiu^ie dau5 une autre quand je me sois troaré ti\iusporte eu queo^uo:^ heures Je ce foyer kùlant ue îî* \ie ^»ai•î^ic^•^e Jau* ce coin oublié da monde, ^ui e.^t e«Kviv poursuit le t^oiut de I«iB^tigiie oà la
ENTRE MM. RENAN ET BBRTHELOT. 3o
Vous n'imaginerez jamais, cher ami, l'état de ce pays, et je ne saurais vous le peindre, car les catégories y^ont radicalement différentes de celles que nous avons habituellement sous les yeux. Est-on légitimiste? Non. La portion de la population qui est attachée à ]a branche ainée ne forme pas un quart, un cinquième. Est-on orléaniste? Pas davantage. On regrette Louis- Philippe, voilà tout. Est-on bonapartiste? On n'y pense pas. Et avec tout cela, les candidats légitimistes ont passé avec cinquante mille voix de majorité. L'évèque fait la liste avec ses curés de canton, on la prêche au pr6ne, les bourgeois l'acceptent, et elle passe sans opposition. Hélas! cela ne s'explique que trop bien, et je n'ai jamais mieux compris que la nullité intellectuelle et administrative des provinces est le plus grand obstacle au progrès des idées modernes. Soit Saint-Malo par exemple. La masse de la population, le peuple plus encore que les bourgeois, n'a qu'un but, gagner de l'argent, vivre à l'aise et tranquille. Ces gens-là sont indifférents à toutes choses, pourvu que les affaires marchent. Il y a bien, à côté de cette grande masse de l'opinion publique, d'imperceptibles minorités (vingt, trente, par exemple, dans la ville que j'habite) de bourgeois manques, à peu près aussi nuls que les autres, souvent moins honnêtes, qu'on appelle rouges. Mais gardez-vous de croire que cette classification corresponde à une nuance politique. Nullement. Les rouges n'ont pas plus d'opinion que les autres; ce sont les casseurs d'assiettes, les trim-
baleurs du pays qui prennent ce genre-là, par manière et pour se donner un ton. Quant au socialisme, le croi riez-vous? II n'excite ni amour ni haine, car il est absolument inconnu; le nom même ne révèle aucune idée, et quant au peuple, je ne sais même si on trouve chez lui l'aspiration vague à un état meilleur. Il est vrai que ce pays est peut-être celui de France oii il y a le moins de misère : mais la position du peuple serait cent fois pire qu'il l'accepterait comme la fatalité, sans s'en prendre à personne, ni sans songer qu'il y a un remède possible. Eh bien! croyez- vous qu'avec tout cela, ce pa}'S soit précisément réactionnaire, qu'on y haïsse les institutions républicaines, qu'on puisse en craindre quelque chose pour un mouvement royaliste? Nullement. On y aime assez l'état actuel, on le trouve tolérable, on s'intéresse à Ledru-Bollin et surtout à Louis Blanc (sans savoir le premier mot, bien entendu, de ses idées) : on idol&tre encore Lamartine, qui seul y est bien compris par instinct; on n'est nullement opposé aux réformes sociales; on aime beaucoup M. Dufaure et M. Passy, et on s'indigne de l'opposition que leur font les blancs, opposition que ces bonnes gens ne peuvent comprendre. Ce qui manque radicalement à ce pays (et j'ai pu m'assurer que ce mouvement s'applique à tout l'ouest), c'est l'initiative, réveil. La vie s'y passe dans la somnolence et on ne s'indigne que contre ceux qui viennent troubler ce nonchalant repos. S'indigner, c'est trop dire :
s'impatienter, voilà tout ce dont sont capables ces consciences à peine éveillées. La décentralisation sera, je vous l'affirme, un puissant instrument de démocratie. Partout où on créera des centres analogues à Paris, le mouvement moderne se reproduira d'après des phases analogues.
V {suite)
4 septembre 1840.
Mille causes indépendantes de ma volonté ont interrompu ma lettre; je m'en réjouis, car dans Tintervalle j'ai reçu votre bonne lettre qui m'a fait un vif plaisir. Cette voix de l'autre monde a ravi mon âme et m'a fait revivre dans le vrai. Ici la vie est si étroite, si factice... J'aime beaucoup cette vie du paysan, de l'homme simple, absorbé dans son petit objet; la femme, par exemple, absorbée en son enfant, ayant là son univers, ne cherchant rien au delà.
Mais celte vie bourgeoise ne m'apparait que comme le gaspillage pur de la vie humaine; une chose aussi me frappe beaucoup, c'est l'affaiblissement physique de cette race. Elle n'a pas encore un siècle de civilisation et elle est usée. Entre toutes les personnes que je vois ici, à peine en puis-je compter deux ou trois vraiment énergiques. Tous les enfants que j'ai sous les yeux (mes petits-neveux font heureusement exception) sont faibles, maladifs, ne
vivent qu'à force de remèdes et de cautères. Cela m'attriste et me fait craindre pour l'avenir de la civilisation, car si toute civilisation doit aboutir là, mieux vaudrait la barbarie. Cette vie est frivole et n'a rien de beau, et je ne puis m'empècher de lui reconnaître quelque ressemblance avec celle de cette génération fatiguée, au bout de cent cinquante ans de réflexion, qui vit la fin de la république romaine et se rua dans la servitude. J'ai trouvé une frappante simultanéilé entre les idées de décadence qui vous poursuivent et celles auxquelles je suis moi-même en proie depuis quelques jours. Je me console pour le moment par les considérations que voici :
D'abord, jusqu'à quel point n'en a-t-il pas été ainsi dans le passé? Croyez-vous que nos paysans fussent plus libéraux en 89? Croyez-vous qu'ils soient devenus égoïstes? Hélas! non. Nos paysans sont aujourd'hui ce qu'ils étaient auxvi*" siècle. Tous leurs souvenirs datent de là. Ce xv!"" siècle a été un admirable siècle de révolution. Et pourtant quelle abominable époque! Quelles malédictions les contemporains lançaient contre ce siècle de fer! D'ailleurs, en supposant même que les nations européennes, la France entre autres, fussent destinées à ce qu'on peut appeler une décadence, il ne faudrait pas s'en effrayer, car l'humanité a des réserves de forces vives. Si le slavisme, par exemple, envahissait l'Europe occidentale, il est indubitable que le changement de climat, l'influence de notre civilisation.
et la marche fatale de Tesprit humain les amèneraient à des idées analogues aux nôtres, qu'ils prendraient sans doute avec plus d'originalité et de vigueur. Qu'importe par qui le bien se fait! Nous sommes maintenant pour les barbares contre les Romains. Il n*y a pas de décadence au point de vue de Thumanité. Ce mot, d'ailleurs, a besoin de tant d'explications! Les pédagogues classiques en font un étrange abus! Aies en croire, Lamartine serait en décadence sur J.-B. Rousseau, et saint Augustin en décadence sur Cicéron. Certes, il faut respecter le principe des nationalités : remarquez pourtant que nous n'en appelons à ce principe que quand la nation opprimée est supérieure à la nation qui l'opprime. Il y a quelque chose de bien étroit dans l'école exclusivement nationaliste ; c'est la négation du point de vue de l'humanité.
Comme vous, j'ai vivement souffert de la catastrophe madgyare, moins pour la question de cette petite nationalité, qui, à ce qu'il semble, n'a rien de mieux à faire que de s'attacher en satellite à la confédération danubienne qui s'appelle Autriche, et qui peut bien n'avoir quelque raison d'exister que pour les principes vraiment modernes, et même un peu cosmopolites, qui combattaient avec eux. Cela est profondément triste; mais il n'est pas temps que ces principes combattent à nu : ils auront besoin longtemps encore de combattre sous le couvert de nationalités. Ce qu'il y a de plus clair en tout cela, c'est la
position toute nouvelle de la Russie vis-à-vis de l'Europe occidentale.
Je suis dans une position bien ambiguë relativement à cette proposition de voyage en Italie, qui m'avait été faite. M. Genin, sans tenir compte de mes répugnances, qui équivalaient à un refus, a envoyé TafTaire à l'Académie des Inscriptions, qui Ta prise de la manière la plus favorable. Une commission a été nommée pour faire un rapport : tous les membres s'étaient montrés très favorables au projet; M. Leclerc, qui avait pris le plus chaudement l'afTaire, est chargé du rapport. Jugez de mon embarras; car ce voyage dérange radicalement tous mes projets. Je mets mon espoir dans les événements, qui rendront, j'espère, la réalisation de ce plan impossible, et aussi dans le choléra : car M. Daremberg est l'homme le plus peureux du monde, et il a juré de ne pas aller en Italie tant que le choléra y serait. A cela près, et dans une, deux années, ce voyage, comme vous pouvez croire, me sourirait infiniment. Je n*ai senti jusqu'ici que sous ce climat humide et froid; je n'ai vu que ces côtes dentelées, hérissées. J'imagine que sous ce ciel qui, dit-on, révèle tant de choses, j'éprouverais des sensations plus complètes et que cela ferait époque dans ma vie esthétique et physique. Je ne saurais vous dire combien la seule différence de Paris et de ce pays influe sur mon état normal. Le ciel ici est gris et atone, le soleil n'est jamais net, la mer seule est vivante : mais vous savez que dans la sensation
qu'on éprouve au bord de la mer, il y a quelque chose de dur et de cassant, le contraire du Mordet aqua lacitumus amnis.
Tout cela fait une physionomie, qui m*est devenue un peu antipathique; précisément parce qu'elle répond à mon défaut et à un état qui trop souvent m*est habituel. Je suis ici sous une influence dure, étroite, sans pensée; comme une musique où il n'y aurait que deux ou trois tons, une voix à courte haleine, quelque chose d'agaçant, mais sans grande irritation, atonie et incapacité de produire.
Écrivez-moi, cher ami, votre lettre me fera revivre; je continuerai cette causerie un de ces jours, selon que j'en sentirai le besoin.
Tout à vous, excellent ami.
E. RENAN
Mes respects à toute votre famille, et spécialement à monsieur votre père. Toute ma famille est fort bien. Ma mère vous aime sans vous connaître, et me dit sans cesse qu'il faudra que vous veniez quelque année avec moi.
A MONSIEUR MARGELLIN BERTHELOT
Rome, 9 novembre 1849.
Que de choses ont passé sous mes yeux, que de sentiments se sont croisés dans mon &me, cher excel-
42 CORReSPONDANCE
lent ami, depuis le jour où nous nous dîmes adieu \ Je serais inexcusable d*avoir tardé si longtemps à vous en entretenir, si la foule des impressions qui assiègent Tétranger sur cette terre enchanteresse n enlevait durant les premiers jours toute autre faculté que celle de sentir. Ce changement a été chez moi prompt comme l'éclair.
J'avais parcouru tout le midi dans ma pleine activité, et en réagissant très vivement contre ce que je voyais; j'étais français encore, je pensais, je jugeais, je critiquais. Durant la traversée, j'étais plein de verve et de doctrine : je passais de longues heures à causer avec les officiers et les passagers du déplorable pays que nous allions voir et des affaires de France, non moins déplorables.
Le jour d'attente que je passai à Givita-Yccchia fut pour moi un jour de colère; ces croix partout dominatrices, ces armes papales, cet étendard blanc, ces moines à Tair de maître, ces capucins mendiants et dégradés, ces troupeaux de prêtres, de monsignors, de clercs en habit demi-laïque, demi-clérical, cette population pâle, souffreteuse, à l'air fiévreux, abattu, profondément immoral, m'irritaient à un point que vous comprendrez sans doute par la colère que vous auriez vous-même éprouvée. Mes premières heures de Rome furent de même très pénibles ; mais je n'y avais pas passé une journée que la séduction opérait déjà.
1. A NarboDne, après avoir descendu le Rhône et visité Arles et Nîmes.
Cette ville est une enchanteresse, elle endort, elle épuise ; il y a dans ces ruines un charme indéfinissable, dans ces églises qu'on rencontre à chaque pas une quiétude, une fascination comme surnaturelle. Le croiriez-Yous, cher ami, je suis tout changé, je ne suis plus français, je ne critique plus, je ne m'indigne plus, je n'ai plus d'opinion; sur toute chose je ne sais que dire. Il en est ainsi; ainsi vont les choses. Oh! que ne puis-je vous voir à côté de moi sur les hauteurs de Saint-Onufre, sous ce pauvre clottre où je vais faire ma promenade de tous les jours! que ne puis*je vous interroger sur mes propres sentiments, m'éclaircir mes sensations par les vôtres! Vous le savez, les impressions religieuses sont chez moi très puissantes, et, par suite de mon éducation, elles se mêlent dans une proportion indéfinissable aux instincts les plus mystérieux de notre nature. Ces impressions se sont réveillées ici avec une énergie que je ne puis vous décrire. Je n'avais pas compris ce que c'est qu'une religion populaire, prise bien naïvement et sans cri* tique par un peuple; je n'avais pas compris un peuple créant sans cesse en religion, prenant ses dogmes d'une façon vivante et vraie. Ne nous faisons pas illusion, ce peuple est aussi catholique que les Arabes de la mosquée sont musulmans. Sa religion c'est /a religion ; lui parler contre sa religion c'est lui parler contre un intérêt qu'il sent en lui-même, tout aussi réellement que tel autre besoin de la nature. Je suis venu dans ce pays étrangement prévenu contre la
religion méridionale, j'avais des phrases toutes faites sur ce culte sensuel, mesquin, sublil; Rome était pour moi la perversion de l'instinct religieux; je prétendais rire à mon aise des niaiseries du Gesù el des superstitions de ce pays. Eh bien! mon ami, les Madones m'ont vaincu; j'ai trouvé dans ce peuple» dans sa foi, dans sa civilisation, une hauteur, une poésie, une idéalité incomparables. Comment vous exprimer tout cela? Comment vous initier à cette vio nouvelle où je me plonge avec passion? Notre idéalisme est abstrait, sévère, sans images; celui de ce peuple est plastique, tourné vers la forme, invincible* ment porté à se traduire et à s'exprimer. On n*a pas marché un quart d*heure dans Rome qu'on ne soit frappé de cette prodigieuse fécondité d'images. Partout des peintures, des statues, des églises, des monastères; rien de banal, rien de vulgaire^ l'idéal pénétrant partout. Au point de vue français, ce pays est horrible. Le confortable y est aussi arriéré que chez nous, il y a deux siècles; les boutiques sont des échoppes ignobles, les restaurants sont de véritables estaminets, les hôtels, à l'exception de deux ou trois tenus et occupés par des Français et des Anglais, sont d'abominables auberges! Nulle ressource, pas d'industrie, pas de commerce, pas de fonctions, en dehors de l'état ecclésiastique; pas d'agriculture. Nous vivons ici au milieu de Français que Texpédition a amenés à Rome; toutes les conversations ne sont qu'une exclamation perpétuelle contre cet intolérable état de
choses ! La question que tous s'adressent — à la vue de ces horribles quartiers, qui forment les trois quarts de Rome et dont le faubourg Saint-Marcel ne peut vous donner qu'une faible idée, surtout après avoir traversé le désert de la campagne de Rome, — est celle-ci : Comment et de quoi vit-on dans ces horribles repaires de faim et de misère? Eh bien! cher ami, il y a dans ce jugement bien du superficiel. Ce peuple n'entend rien à la vie pratique, au bien-être de la vie : c'est tout simple. Le farniente est plus doux ici que les commodités; l'Italien aimera mieux rester accroupi sur le seuil de sa cabane et vivre de quelques poignées de maïs, que de se donner la peine de se bâtir une maison et de cultiver régulièrement le sol. Que dire de cela? C'est une affaire de goût; il est bien maître. Mais que ce peuple vit bien plus dans l'idéal, que sa rêverie est belle, que ces tètes demi-barbares révèlent de puissance et d'idéalité!
Entrez dans une église à l'heure de la prière, vous la trouverez toujours pleine de femmes. Elles sont là assises, voilées à la manière du pays, les lèvres closes, l'œil vague, mais facile à détourner. Que font-elles? Ce qu'elles entendent n'est pour elles qu'un son vague, un ton donné auquel elles se mettent; elles ne prient pas dans le sens de notre pays; ce mot est un acte : elles sentent, elles aspirent. Telle est la vie de ce pays, le ressort de l'action s'use. On reçoit tant du dehors qu'on se dégoûte de réagir. On ne pense pas; car penser, spéculer, c'est agir intellectuelle-
ment : on sent, on se laisse aller aux mille impressions qui font la vie de ce beau pays. L'aspect de Rome, mon cher ami, est unique et révèle des sensations tout à fait incommunicables. Que n'êtes-TOus avec moi, oh! que n'ètes-vous avec moi! telle est ma pensée de tous les jours. Quoi! me dîs-je, serait-il dit que mon ami ne sentira jamais ce que je sens? que nous, qui nous entendons si bien en toutes choses, car nous avons foulé le même sol dans la région de l'esprit, ne pourrons-nous comprendre sur ce point? J'ai confiance, cher ami, qu'un jour vous expérimenterez ce que j'expérimente. Rien de vulgaire, rien de profane, tel est le mot sous lequel je résume mon impression la plus générale. Montez au-dessus de Paris, qu'est-ce qui vous frappe? Partout la vie profane : où est l'esprit? Je vois bien quelques statues, quelques colonnades. Mais quelle comédie, grand Dieu! Pourquoi ces statues? nul n*en sait rien, elles ne disent rien à personne, on les plante là, parce que c'est une chose convenue que dans une grande ville il faut de ces sortes de choses. Ici au contraire, mon ami, l'esprit se montre à chaque pas. Dans toutes les boutiques, sans exception, même dans les cabarets, les lieux publics, partout la madone avec son entourage de peintures, de sculptures, de lumière. Sur toutes les maisons un signe religieux, souvent du plus beau caractère. Â tous les angles de mur, des peintures souvent fort expressives, bien que populaires. Et puis, entrez dans ces églises (il y en a à la
lettre à chaque pas, quatre cenls environ), vous y trouverez un tableau de Raphaël, du Dominiquin, de l'Albane, une madone de Pietro de Cortone, une statue de Michel-Ange. Soit, par exemple, ce petit couvent qu'on voit là-haut : de loin on dirait un groupe de cabanes en ruines. Les fenêtres n*ont pas de carreaux; les portes sont quelques planches mal jointes; le tout parait à peine soutenu par quelques mauvais piliers, qui furent jadis les colonnes d*un temple païen, et qui menacent ruine. Sous ces colonnes en plein air, défendues seulement par quelques carreaux cassés, vous trouvez d'admirables peintures du Dominiquin ; des cénobites, des vierges, des extases, saint Jérôme, sainte Eustochie. Sonnez le portier du couvent, un vieux moine en guenilles : il vous introduira dans Téglise; elle est vieille et poudreuse, mais cette madone est d'Annibal Carrache ; cette abside au fond d*or sur laquelle se dessinent des tètes célestes, est de Pinturicchio, et respire ce charme infini de la peinture du xvi'' siècle, qui fait passer les heures dans un regard prolongé et indéfini. Ces. tombeaux sont ceux de poètes célèbres, pour ce pays, cette petite pierre carrée recouvre les os du Tasse. Suivez le moine, il vous montrera un cloître peint à fresque par le cavalier d'Arpino.
Toujours la vie monastique, toute la poésie du moyen âge se révélant par de grandioses images. Dans rintérieur du monastère, à Tangle d'un corridor, vous vous arrêtez devant un visage céleste :
c'est, dit le moine, une madone de Léonard de Vinci. Celte chambre est celle où le Tasse est mort : ces objets sont les siens, voilà ses papiers, son secrétaire, son fauteuil, le masque pris sur son cadavre. De là on voit Rome entière, et au pied le ravissant cimetière San-Spirito, que je vous décrirai une autre fois, car rien ne m'a plus touché. Au fond du tableau, les Apennins, offrant d*incomparables jeux de lumière, des teintes qui ne peuvent se décrire. Cher ami, celui qui demeurerait danss ce lieux, renonçant à Faction, à la pensée, à la critique, ouvrant son âme aux douces impressions des choses, celui-là ne mènerait-il pas une noble vie, et ne devrait-il pas être compté parmi •ceux qui adorent en esprit?
Je sais très bien, cher ami, et je m'en soucie peu, que la plupart des sentiments que j^éprouve en ce pays sont fondés sur une connaissance fautive de la réalité. Je m'en soucie peu, dis-je, car le sentiment a sa valeur, indépendamment de la réalité, de Fobjet •qui Fexcuse. Toutefois j*ai reconnu que j'avais porté un jugement très erroné sur la religion de ce pays. Je ne l'envisageais que dans les prêtres, dans les chefs ecclésiastiques, prélats, etc.. (caste odieuse et que j'abhorre plus que jamais, je vous en dirai des nouvelles); je ne voyais pas le [peuple, j'envisageais cette religion comme imposée et par conséquent odieuse. Je considérais le concile de Trente, Charles Borromée, les Jésuites comme ayant enseveli ce peuple. C'était 4ine erreur. Le peuple a fait sa religion, ou du moins
la prend trës spontanément. C'est le peuple qui a fait une église du temple de Rémus, qui a collé une mauvaise madone dans le temple de Yesta, mis deux ou trois cierges à Tentour et un pauvre à l'entrée qui demande Taumône. C'est le peuple qui a planté une croix au milieu du Colisée, et qui tous les jours en passant par là s*arr6te au pied pour la baiser. Ces capucins qui courent les rues, le sac sur le dos, nupieds et velus de guenilles, c'est le peuple; le peuple les aime, cause avec eux, les amène au cabaret, leur donne quelques morceaux de bois, ou quelques morceaux de pain, et plus loin le capucin partage à son tour. Mais ce vilain troupeau noir à la mine fiëre, au visage pâle et dégoûté, ces élèves du Collège romain, ces futurs intrigants, oh! ne m'en parlez pas; aussi le peuple n'a rien avec eux et commence même à apprendre à les insulter. Il y a une immense distinction à faire en ce pays en fait de religion, vous la sentirez. J'ai assisté le jour de la Toussaint aux offices du Gesù, l'église des jésuites, l'église la plus caractéristique de la dévotion moderne, et deux sentiments bien opposés se dessinaient en moi : d'une part sympathie pour ce peuple, qui prend naïvement et simplement la religion qu'il trouve sous sa main et y donne en plein pour satisfaire son besoin d'idéal; de l'autre, colère et mépris contre ces chorèges qui trônent là-haut, docteurs scolastiques qui faussent toute science et toute critique pour des dogmes absurdes. En toutes choses, cette antithèse se poursuit.
Le Panthéon (l'Agrippa, une des plus belles idées religieuses de rbumanité, transformé officiellement en église, ce portique incomparable, plaqué de tableaux et d*indulgences, me révolte. Mais un capucin préchant au Colisée, grimpé sur quelques tréteaux, chacun assis par terre, faisant son ménage à sa guise, pendant que le père leur répète à chaque mot pour toute éloquence : Fratelli miei; les mères allaitant leurs enfants sur les marches de la croix, les autres femmes imitant machinalement les gestes du prédicateur; ah! voilà Thumanité vraie, la voilà belle et aimable. La voilà telle que la dégradation religieuse de notre pays ne la montre jamais.
Que je regrette de ne pouvoir cette fois vous dire plus complètement mes impressions! Ces lignes auront, je le crains, peu de sens pour vous : la suilo les éclaircira. Lcrivez-moi bien vite, et rappelez-moi à la France. Mon adresse : à Vhôiel de la Minerve^ place de la Minerve. Je m'aperçois que je ne vous ai pas dit un mot de la politique; je n'y pense plus, je ne lis plus le journal, j'ai bien assez à faire à mettre au net avec moi-même ce que je sens en ce pays. Qui est ministre? que dit-on à la Chambre? à Versailles? dites-moi tout cela et tenez-moi pour un chartreux, qui entend tous les ans des nouvelles du siècle. Croyez surtout à mon éternelle amitié. Jamais elle n*a été plus vive que depuis que je suis privé de nos chers entretiens qui me seraient maintenant si doux.
Ë. RENAN
ENTRE BiM. RENAN ET BBRTHELOT. 51
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
Rome, 4 décembre 1S49.
Qae votre lettre m'a fait de joie, cher ami! j'y réponds sur l'heure même. Oui, j^ai regret d'avoir attendu votre réponse; désormais je vous écrirai suivant l'occurrence, et je vous prie de faire de même. Je voudrais bien avoir une lettre de vous tous les huit jours. Je tâcherai de vous envoyer aussi chaque semaine un petit mot. Grâce à Tintermédiaire de la poste militaire, les lettres ne coûtent que le prix de France. Je vous dirai plus bas comment il faut adresser vos lettres pour qu'elles me parviennent avec cette franchise.
Je crois bien comme vous que ce qui tue rUtalie c'est d'être trop exclusivement artiste et poète, de^ vivre uniquement par le sentiment etTesthèse. Non, vous ne sauriez croire à quel point ce peuple vit dans le monde Imaginatif. Quand on parle de l'état moral, religieux, politique de ce peuple, il faut toujours faire trois classes :
i"* Le clergé, dans lequel il faut ranger une nuée de fonctionnaires (occupant des fonctions réelles, ou des fonctions fictives; ces dernières s'achètent et ne sont que des litres de rente) mariés, mais portant l'habit clérical et vivant de l'ordre ecclésiastique ;
2® Le peuple, la grande masse, les paysans, les ouvriers, les mendiants, les marchands;
3^ Un rudiment de bourgeoisie; gens d'une certaine fortune et d'une certaine intelligence, gros marchands^ avocats, médecins.
L'état du clergé est facile à se représenter, et je n*ai réformé aucune idée à cet égard. L'état de la bourgeoisie est net aussi. Elle est révolutionnaire, et très décidément lancée dans les idées modernes, comprenant les choses absolument à la manière française. Mais elle est infiniment peu nombreuse. Il n'y en a trace que dans les grandes villes, et là, dans une proportion presque imperceptible. D'ailleurs, ces gens ont mauvaise fagon, un faux air de malcontents et de casseurs, qui est la conséquence de la position qui leur est faite. Car ce sont ceux-là qui souffrent. Pas de ressources, aucune issue, une administration intolérable, une justice tout arbitraire, le chemin à une grande fortune tout à fait intercepté, une sujétion humiliante à des autorités détestées. Vous imaginerez bien ceci, ce me semble. Quant au peuple, comment vous le faire comprendre? Je n^ai aucun analogue auquel je puisse me référer, cher ami. Je puis vous affirmer, sur ma conscience, qu'il n'y a pas dans cette masse aucune trace d'idées modernes. Comment donc, direz-vous, ce peuple a-t-il fait la Révolution? Comment a-t-il acclamé la République et tenu devant une armée ennemie? Hélas! cher ami, disons-le entre nous, il y avait infiniment peu de Romains dans l'affaire. Tous les gens que je vois autour de moi sont fort avancés d'opinion ; tous m'ont affirmé qu'il
n'y avait pas mille Romains portant les armes durant le siège, qu'il n'y en avait pas trois cents qui servissent activement pour la bataille. Il est bien vrai que ce peuple s'est laissé emporter par ce grand coup de vent, qu'il est très réellement devenu révolutionnaire un instant, qu'on est entré chez lui malgré lui, qu'en ce moment encore il se trouve opprimé. Mais ne vous y trompez pas, cela est bien superficiel. Cela no va pas à quelques pouces de profondeur. L*état moral et religieux de ce peuple est exactement le même qu'auparavant; or, qu'est-ce qu'un mouvement politique venant d'une impulsion extérieure, qui ne pose sur un changement moral ni religieux? Après cela, il faut le dire, le gouvernement papal a fait tout ce qu'il fallait pour se faire détester. Les mesures financières surtout, la dépréciation du papier-monnaie d'un tiers de la valeur a frappé immédiatement le bas peuple et produit un effet inimaginable. Je crois bien que le pouvoir temporel, dans ses formes anciennes, est fini; mais, ce que je maintiens, c'est que la révolution n'a pas de racines en ce pays. En aura-t-elle jamais? Etrange question, n'est-ce pas, cher ami? Vous allez croire que j'ai perdu la foi, que je deviens tout à fait sceptique. Non, mon bon ami; plus que jamais je crois à l'avenir de l'humanité. Mais prenons garde de nous formuler trop exclusivement l'avenir dans des cadres français. Nos idées françaises reposent comme première base sur la transmutation, disons plus franchement, sur la destruction du catho-
54 CORRESPONDANjCE
licisme. Or, le catholicisme est Tàme même de ce pays; le catholicisme est aussi nécessaire à ce pays que la liberté, la démocratie (telle qu'elle existe de fait, quoi qu*on en dise et quoi qu'on fasse) Test au nôtre. Ce peuple est religieux, je veux dire catholique, comme il est enclin au plaisir de l'imagination et des sens. Le jour où Ton mettrait la main sur les objets de la plus grossière superstition, il y aurait ici une révolution plus sérieuse que le jour où toutes les Constitutions du monde seraient violées. Vous ne sauriez croire toutes les légendes qui se débitent déjà en complaintes et autrement sur la punition surnaturelle de tel garibaldien peu révérencieux envers les choses saintes, sur telle madone préservée miraculeusement des bombes, qui se sont déviées de leur chemin, etc., etc. Est-ce à dire que la religion de ce peuple ne doive pas changer? Ce serait là, cher ami, une trop grande absurdité pour que vous supposiez que j'aie pu le penser, et, au fond, tout ce culte n'est pas ancien : il n'a pas encore trois siècles ; il date de la grande réaction dévote qui signala la fin du xvi'' siècle et se fit sentir en France au commencement du xvu* (Concile de Trente, Pie V, Charles Borromée, les Jésuites, tous les ordres modernes, saint François de Sales, toute la dévotion moderne, en un mot). Il changera donc; mais l'essentiel restera : Télément sensible, acritique, voluptueux, amolli, devenant par un côté art et poésie, par l'autre superstition et crédulité.
La pose de Farinée française au milieu de tout cela est le spectacle le plus étrange et parfois le plus amusant. S'il est un moyen efficace pour organiser parmi ce peuple la propagande française, c'est celui qu*on a pris ; il opère sur une échelle immense. Les officiers sont tous voltairiens et démocrates, plusieurs tout à fait rouges. Ils ne s*en cachent pas, et cherchent d'autant plus à faire parade de libéralisme qu'on leur fait servir une cause qui les dépite et les humilie. En tout ils font cause commune avec la boui^eoisie, qui déteste le gouvernement papal, et mettent une sorte d'ostentation qui, à nos yeux et en d'autres circonstances, serait de mauvais ^oût, à se moquer de la religion du pays. J^ai vu dans beaucoup de circonstances, surtout dans les enterrements qui se font ici de la façon la plus étrange, le mécontentement du peuple se trahir d'une manière presque dangereuse à la vue de ces étrangers qui viennent ainsi railler leurs usages nationaux. Cette sympathie voltairienne de l'armée et de la bourgeoisie se voit surtout dans les cafés et aux théâtres; ces deux endroits sont ici les deux grands centres de propagande moderne. Le théâtre surtout fait un effet étrange par le contraste qu*il offre avec la population qu'on a habituellement sous les yeux. Là, c'est un autre peuple qu'on ne voit point ailleurs : aussi pas une occasion de faire opposition au vieux régime ne passe inaperçue. A ne voir que le théâtre, on dirait que la fibre patriotique est encore très forte chez ce peuple.
En somme l'armée et la population font assez bon ménage ensemble : la conduite de l'armée est pleine de délicatesse. Ils sentent le rôle impossible qu'on leur fait jouer, et se piquent d'bonneur pour éviter tout ce qui ressemblerait à un excès. Cette pose digne, 6ère, noble, modérée aura fait grand effet sur ce peuple, et aura contribué à lui donner ce qui lui manque par-dessus toutes choses, Tordre, la dignité, le sérieux. Oui le sérieux, le sérieux est ce qui manque le plus à l'esprit italien. Sa poésie est ravissante de coloris, de fraîcheur; mais rien de profond, l'antipode de l'Allemagne. Ici l'àme, l'idéalisme; là, la surface, la forme, le sensible. C'est quelque chose d'admirable qu'un opéra italien; c'est un flot d'harmonie qui enivre les organisations les moins sensibles. Mais pas un opéra qui soit sérieux, profond, qui fasse toucher l'infini; on pleure en riant, on rit en pleurant. Le personnage comique ne traverse pas la scène comme dans Shakspeare et le thé&tre allemand ; il l'encadre, il ne la quitte pas, il est derrière celui qui pleure, il partage l'âme du spectateur, il attire plus d'yeux et d'attention que le côté sérieux.
Je me délecte beaucoup le soir en lisant les Rimes de Pétrarque. Il y a quelque chose d'incomparable dans ses éternelles variations toujours plus suaves d'une même note. Mais ce n'est pas sérieux, ce n'est pas profond, c'est subtil. Les églises font un effet ineffable; je vous défierais d'entrer à TAra Cœli, à Santa Maria in Cosmedin, à Sainte-Cécile sans avoir
envie de tomber à genoux. Et pourtant ce n'est pas sérieux, c est de mauvais goût, c'est surchargé, c*est subtil, c'est une complainte populaire de mauvais goût; tout ce qui est populaire est de mauvais goût. La prochaine fois, excellent ami, je vous parlerai de la Rome antique et de la nouvelle façon de comprendre l'antiquité qui résulte de la vue do ce pays. Adieu, excellent ami.
E. RENAN
P.-S. — Afin de profiter du bénéfice de la poste militaire, nous nous faisons adresser nos lettres sous le couvert de J/. Lacauchie^ chirurgien en chef de Varmée expéditionnaire d'Italie.
Vous mettrez cette adresse sur l'enveloppe, et dedans, sur la lettre, une seconde adresse pour moi. Il importe de mettre en caractères saillants : armée expéditionnaire d'Italie. Sans cela la lettre serait envoyée à la poste civile, où elle pourrait rester longtemps, car il n'y a pas de facteurs en ce pays, on va chercher ses lettres soi-même.
Si vous passez par hasard sur le boulevard, près de l'hôtel des Capucines, vous trouverez chez un libraire un petit livre intitulé Rome vue en huit jours. Prenezle et faites-le passer à maman sous bande. Elle m'a demandé quelque chose sur ce sujet.
A MONSIEUR MARCELLIN BERTUELOT
Rue des Écrivains, 22, Paris,
Rome, 12 décembre 1849.
Aujourd'hui, cher ami, je vous parlerai de Rome ancienne : du premier coup d*œil jeté sur cette ville, on arrive tout d'abord à classer sous quatre chefs les souvenirs et les impressions qu'elle réveille. Il y a la Rome païenne; il y a la Rome protochrétienne, les catacombes, la vieille basilique constantinienne. Il y a la Rome des xv* et xv!*" siècles, celle de Jules II et Léon X, la Rome italienne, le pape prince italien. Il y a la Rome dévote du Concile de Trente, Pie V, Charles Rorromée, etc. Je vous expliquerai comment et pourquoi il n*y a pas de Rome du moyen âge. Il n'y a pas une seule ogive gothique, pas une rosace, pas une fenêtre à jour, dans ces quatre cents églises, dans ces monastères, dans ces forteresses. Cela tient à cette formule que j*étais arrivé à me faire avant d*avoir vu ce pays et dans laquelle j'ai été tout & fait confirmé : il n'y a pas eu de moyen âge pour l'Italie.
La Rome antique, celle qui finit à Constantin, se touche encore de très près, et ce qui frappe d'abord, cher ami, c'est Timmense différence qu'il y a entre la physionomie des antiquités de ce pays et celles du
nôtre. Nous n'avons pas dans la France du nord de ruine insigne el vraiment expressive de Fantiquité; nous avons des bribes, d'insignifiants débris. L'antiquaire qui se passionne pour les choses, non pour ce qu'elles signifient, non pour ce qu'il y a en elles en beauté, mais parce qu'elles sont antiques, est chez nous un être passablement ridicule, et le goût des antiquités une vraie niaiserie. Voici un vieux mur : il n'a rien de plus beau que telle masse que les maçons démolissent sans scrupule, il n'apprend rien, ne signiGe rien; n'importe, il a seize ou dix-huit siècles; cela suffît, il a du prix aux yeux de l'antiquaire. On l'entourera d'une grille et Ton mettra un factionnaire pour le garder. Cela est ridicule. Quel fut mon étonnement, mon ami, moi qui n'avais vu l'antiquité que dans ces débris sans valeur, quand j'arrivai à Nîmes, où je trouvai des monuments entiers complets, aussi frais qu'il y a dix-huit siècles, des monuments ayant encore leur sens, leur beauté; beaux, non parce qu'ils sont antiques , mais parce qu'ils sont beaux. La Maison Carrée, vrai petit bijou ; les Arènes, admirablement conservées, d'un effet incomparable; le Temple de Diane, avec ses niches, ses cachettes, ses escaliers secrets ; la Tour Magne, vieille ruine colossale, grecque ou phénicienne, qui domine toute la contrée; le Pont du Gard. Il y a là une Rome anticipée, qui fait une très grande et très réelle impression.
Mais que la vraie Rome en fait bien plus encore 1
QO CORRESPONDANCE
Toujours le même trait distinctif, cher ami : ce sont des ruines insignes, des ruines belles, réellement belles; tandis que les nôtres ne sont belles que par rimagination et le prix que Tantiquilé leur donne. Permettez-moi une comparaison. Vous savez la singulière habitude que le christianisme moderne a eu de scier le corps de ses saints pour en faire des reliques. Quel est celui qui a jamais éprouvé la moindre émotion devant une poussière d*os qu'on lui a dit avoir appartenu à saint Vincent de Paul, ou à sainte Thérèse, lors même que cela serait authentique? Au contraire, qui est-ce qui resterait indifférent devant le corps de ces grandes âmes? De même, que m'importent vos bouts de maçonnerie, vos fragments de statues, vos morceaux de pots cassés? Montrez-moi des édiflces, des statues, des vases. — C'est ce qu'on trouve ici à chaque pas, des monuments vrais, bien réels, ayant leur beauté native. J'ai là, à deux pas, cette grande masse, la relique la plus insigne du siècle d'Auguste, le Panthéon d'Agrippa. C'est bien lui, ce n'est pas l'emplacement, ce n'est pas la ruine, ce n'est pas une restauration ; c'est bien la base et la forme des colonnes, c'est lui encore. Voilà le fronton du Jupiter Tonnant, voilà le fronton du temple de la Paix, voilà le pavé du temple de la Concorde. Voilà la colonne de Phocas, voilà les restes de la basilique julienne, voilà tout le pourtour du temple d'Antonin et Faustine, le temple de Remus, la Grae* costasis, encore debout, les arcs de Titus et de
Septime Sévère, à peu près comme au premier jour. Mais que dire du Colisée? Le Cotisée, mon ami, c'est la Rome des empereurs tout entière : là, on la touche, on vit en elle. Vous ne sauriez croire combien cette impression de Tantiquité est vive et actuelle. La façon dont les monuments antiques y sont traités y est pour beaucoup. Chez nous, sitôt qu'on trouve un pavé antique, on le porte en un musée; ici, on le laisse à son usage, à sa place : dans une foule d*endroits, c'est encore le pavé romain qu'on foule aux pieds. Dans une foule de quartiers, les murs et les fondations sont des temples d'Auguste et des Antonins ; à chaque pas on rencontre des constructions antiques servant à des usages modernes, ou plutôt il est très peu de constructions antiques qui n'aient été ainsi accommodées à la vie réelle et usuelle. Le Mausolée d'Auguste est devenu un manège ; le Mausolée d'Adrien , c'est le château Saint- Ange; tous les temples anciens sans exception sont devenus des églises. Les Thermes de Dioclétien sont devenus un monastère; les égouts de Tarquin l'ancien servent encore à leur usage; les aqueducs, qui faisaient une des magnificences de la Rome impériale, alimentent encore les fontaines de Rome, et en font encore la ville des belles eaux par excellence. Ces murs qui, au xix'' siècle, ont servi à défendre ce misérable peuple contre une armée française, ce sont les ruines d'Aurélien ou de Bélisaire. Certes, je sais tous les inconvénients de ce système :
62 CORRESPONDANCK
la conservation en souffre beaucoup. Ces belles statues anliques, qui décorent encore la place du Capitôle, ne seraient pas ainsi noircies par la pluie, dégradées par les enfants ou les oisifs, si elles étaient bien gardées dans un musée, avec consigne de n'en pas approcher. Mais que ce système du musée est faux et artificiel I Que me font ces statues, forcément rapprochées dans vos salles, étiquetées, entassées? Laissez-les donc à leur place. Ce qui frappe en ce pays, c'est Tabsence complète de consigne de police. On va partout, toutes les portes sont ouvertes; je parcourus un jour le Vatican depuis les Loges de Raphaël jusqu'aux combles, sans trouver une porte fermée, ni un concierge qui pût me dire où était la bibliothèque. Je le répèle, cela a de graves inconvénients : les étrangers en profitent pour piller et casser bêlement des nez de statues, des feuilles de chapiteaux, des morceaux de marbre, qui, prétetident-ils, seront pour eux des souvenirs. S*il y avait une sentinelle aux Golombaria, on n*en aurait pas enlevé Tune après l'autre toutes les urnes funéraires, et ces charmantes peintures antiques, dont il ne reste plus que de misérables débris. S'il .y avait une grille au temple de Vénus, il ne serait pas devenu un vrai cloaque, une sorte de latrine publique. Mais que j'aime mieux ce laisser-aller, qui laisse au monument sa. vérité» le laisse pour ce qu'il est, n'en fait pas un objet de curiosité ou de conservation officielle ! Le monument n'a son prix que quand il est vrai. Dès que vous le
mettez sous verre, ce n'est plus qu'un objet de curiosité assez vaine. La fontaine des Inoocents serait certainement mieux conservée si, au lieu de servir aux marchands de légumes à laver leurs herbes, elle était transportée, comme quelques-uns le voulaient, au milieu d'un espace réservé; dans la cour du Louvre, par exemple. Eh bien! je dis que cette fontaine, ainsi privée de son usage naturel pour ne devenir qu'un objet de montre, eût perdu toute sa beauté. De même, j'aime mieux la ruine laissée pour ce qu'elle est, que soignée, peignée, déchaussée, sauvegardée; toutes choses qui ne respirent qu'un esprit curieux et scientifique mais qui effacent la couleur native et réelle. Les choses ne sont belles qu'en tant que vraies, qu'en tant que correspondant aux besoins réels de l'humanité, sans aucune vue rétrospective do fiction, ni de critique. A ce point de vue, le changement des temples païens en églises semble profondément regrettable. Mais non : c*cst un fait, une réalité, une absence de fiction de plus. On a trouvé ces édifices, on les a pris, voilà tout. On s'en sert encore pour un usage analogue. On ne saurait croire à quel point la Rome moderne est ainsi composée des débris de l'ancienne. Tous les matériaux des églises antérieures au wi"" siècle sont pris à des temples, les colonnes sont toutes anciennes; il n'est guère entré de marbré à Rome dans les temps modernes. Tout ce qu'on voit chez les marbriers, tous les meubles, cheminées, consoles, etc., on peut être
sûr que ce sont de vieux marbres pris aux catacombes, dans les cimetières, les temples. Cette hérédité de matériaux est un des faits les plus frappants en ce pays. Cette curieuse église de l'Ara Cœli est, jusqu^à la dernière pierre, composée des débris du temple de Jupiter Capitolin. Ces colonnes sont celles du vieux temple, et ces colonnes, les Romains eux-mêmes les avaient enlevées du temple de Jupiter Olympien. Voilà bien les religions, n*est-ce pas? B&tir avec des matériaux anciens des combinaisons nouvelles ; piler, triturer les vieux éléments pour qu'ils sortent sous une nouvelle forme. La prochaine fois, je vous parlerai de la Rome chrétienne.
Adieu, cher ami.
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
Rue des Écrivains, i2, Parts.
Rome, 26 décembre 1849.
Cette fois, je serai bien bref, cher ami, je pars demain matin pour Naples ; il est minuit et tous mes préparatifs sont encore à faire. Mais je ne veux pas partir sans vous dire un petit mot. Tout ce que vous me dites de la France m^intéresse vivement. Ce peuple marche bien, mais je crains que la ligne qu'il suit en ce moment ne Téloigne momentanément de
ridéal, du religieux. Certes, la société que je vois ici autour de moi est bien inférieure à la nôtre. La paresse, Tinsouci des améliorations (insouci du peuple pour les réclamer, insouci d*en haut pour les donner), le peu de cas de la vie réelle est porté à son comble. L'Italien n*est pas sensible à sa misère ; ce qui est le pire état pour le progrès, car la misère sentie est un puissant levier. Et pourtant la part de Tidéal dans la vie de ce peuple est bien plus forte. Ahl que n'étiezvous hier et aujourd'hui avec moi à l'Ara Cœli, à voir cette foule naïve, toute ébahie devant la Madonna et le Bambino ! Vous me croiriez à peine, cher ami ; mais je vous affirme bien sérieusement que j'ai observé à des marques indubitables que ces bonnes gens prennent ces figures en cire pour des personnes réelles, et croient bien réellement voir de leurs yeux le mystère de la nativité. J'avais déjà fait cette observation à Foccasion des représentations qu'on voit ici dans les cimetières, à l'époque de la fête de la mer. Je n'oublierai jamais le ton d'une femme qui se trouvait près de moi et me demanda avec l'air le plus possédé : Questa è la Maddalena? Il est certain que pour le peuple comme pour les enfants, la limite de l'image et de la personnalité réelle n'est pas du tout arrêtée. Hegel a rassemblé de curieux faits là-dessus, dans son EsthétiquCy et j'ai moi-même beaucoup d'observations analogues sur les enfants. — Quoi qu'il en soit, j'ai vu là des scènes ineffables, tout un moyen
âge, l'église lieu de réunion populaire ; liberté entière,
absence complète d^ordre, de police; des mystères comme au moyen ftge joués par des enfants de six à sept ans, sur des tréteaux dressés dans l'église, aux grands éclats de joie de l'assistance. Religion populaire, voilà ce que j'ai apprécié, voilà le tableau qui me remplit et qui me possède. Je n'admets pas que les anciens Romains aient différé des modernes sur Tarticle de la superstition. Les armées romaines étaient les plus superstitieuses (O^oo-éSeiç, S£i(ri8ai|xoy&ç) des hommes. Aujourd'hui un spirituel voltairien de ce pays M. de Mattheis, avec lequel nous causons quelquefois, nous contait que dans sa jeunesse il avait encouru les menaces du Saint-Office pour avoir imprimé dans sa dissertation sur le culte de la déesse Febris chez les Romains, que ce pays avait toujours été travaillé par deux grandes maladies, la fièvre et la superstition.
Il ajoutait et je crois qu'il avait raison, au moins pour la seconde, que ces deux maladies avaient été au moins aussi fortes chez les anciens que chez les modernes.
Il faut que je m'arrête, cher ami. Continuez à m'adresser vos lettres à Rome, à la Minerve, mais plus à M. Lacauchie; il est parti; — à moi directement. On me les enverra ensuite d'après mes indications; car pendant ce mois noire vie va être bien nomade. Je vous écrirai dès mon arrivée à Naples. Tout à vous.
E. RENAN
ENTRE MM. RENAN ET BERTHELOT. d7
Évitez autant que possible, si vous voulez, cher ami, de mettre des enveloppes; cela fait payer ici double port. Du reste, à notre retour, nous nous arran^ gérons pour profiter de nouveau de la franchise militaire. Vous savez qu'à Naples toutes les lettres sont ouvertes : ainsi précautions!
A MONSIEUR RENAN
Hôtel de la Minerve, place de la Minerve, Rome.
Paris, 28 décembre 1849.
Mon cher ami,
Je suis triste aujourd'hui, comme il m*arrive assez souvent; je ne sais pas comme vous prendre la vie telle qu'elle est et en harmoniser toutes les parties : c'est un défaut de ce temps-ci. L'expérience de nos pères et l'esprit critique ne nous permettent plus de nous éprendre d'une belle ferveur pour tel ou tel idéal, partiel et absolu, et alors la vie n'a plus qu'une fin vague et presque indéterminée. Il n'y a plus pour l'animer l'illusion fiévreuse du sectaire, de Thomme d'action. Malgré toute la bonne volonté, le découragement vient par moments : accepter les choses dans leur réalité et leur grandeur; savoir laisser sur l'inconnu, sur l'avenir ce demi-voile, si doux pour l'âme quand elle a le courage de ne pas le déchirer; critiquer toute connai9sance, tout sentiment, non de cette
analyse aride et desséchante du xviii" siècle, mais en aspirant le parfum de la rose sans reffeuiller, puis concentrer tous ces résultats et en tirer la vie, voilà Pidéal. Mais trop souvent le détail est aride et, en apparence, sans lien avec le tout; et puis surtout notre activité individuelle demeure partout latente : c'est partout Tobjet, l'étranger, Textérieur, qui absorbe Tattention et qui prédomine; presque jamais notre action propre ne se trouve à nu; presque jamais nous ne nous sentons vivre, et c'est là pourtant une des plus douces jouissances de Tbomme. Que faire? Changer de route n'est plus entre nos mains; ce serait frapper à l'avance d'impuissance tous nos efforts en les limitant à la poursuite de l'une de ces causes, de ces buts partiels que nous critiquions tout à Theure.
Ce sentiment, cette souffrance, vous m'avez paru l'éprouver rarement et c'est cependant chez moi l'une des choses les plus habituelles. Le mot est inexact; seulement les intermittences de ce sentiment sont assez fréquentes pour moi. Cela vient-il de ce que je n'ai pas encore abordé la vie réelle, la vie scientifique proprement dite, de ce que j'en suis encore à l'étude scolastique? je ne sais. Hais je me demande parfois si cette ardeur réfléchie, si vive en France il y a une vingtaine d'années, si cette veine critique, au début si brillante, ne tend pas un peu à s'épuiser.
Elle a tué l'élan scientifique, si spontané, si vigoureux au début du siècle ; ou pour parler plus exactement, elle lui a succédé. Mais, à part quelques indi-
vidus isolés, qu'est devenu ce courant de critique qui ayait produit tout d'abord de si belles œuvres, surtout sous le rapport historique? N*a-t-ii pas tourné à la sophistique et à Timpuissance, au scepticisme? Il nous laisse des méthodes, des idées, des tendances que nul esprit éclairé ne peut désormais rejeter; mais il ne constitue pas toute la science : lui aussi a été trop exclusif et je ne sais si le rôle de critique pur a un grand avenir. — Voilà ce que j'avais sur le cœur, cher ami, voilà ce que je voulais vous communiquer.
Je vous remercie de votre lettre sur les monuments et sur rhistoire de Rome ; mais parlez-moi un peu des hommes, de la vie de ce peuple. Je commence à la saisir un peu mieux depuis vos lettres ; mais je n'y vois pas encore complètement clair. — Il y a surtout une chose sur laquelle je désirerais votre sentiment : la question de la nationalité italienne. Rome était défendue par des étrangers, dites-vous; mais ces étrangers, n'étaient-ce pas des Italiens 7 ne représentaient-ils pas, avec ou sans les Romains, une idée, un sentiment moderne?
Avez-vous quelques fôtes à Rome? Où en est surtout la vie de famille, cette vie si éteinte, si décolorée à Paris? Ici, la vie publique, le côté sérieux, je dirai plus, la direction anglo-américaine des partis, étouffent, de plus en plus, tout le reste.
Adieu, mon cher ami, portez-vous bien et n'oubliez pas votre dévoué
MAKCELLIN BBRTHELOT
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELO
22, Rue des Écrivains, Paris.
Naples, 7 janvier 1850.
Excellent ami,
Il y a longtempâ que nous n'avons causé ensemble. Je n'ai rien regu depuis mon arrivée à Naples, et je n'ai pu trouver encore une soirée bien libre pour vous communiquer quelques-unes des réflexions que ce pays m'a inspirées. Ce n'est pas dans les limites d*une lettre, ni avec les réticences qui me seraient imposées, que je pourrais le faire librement. Qu'il me suffise de vous dire que s*il est au monde deux atmosphères qui inspirent une manière différente de juger les choses divines et humaines, c'est assurément celui {sic) de Rome et de Naples. Prenez à peu près Topposé de tout ce que je vous disais de mes impressions à Rome, vous aurez la vérité sur mes impressions à Naples. Je vous disais que Rome m'avait fait comprendre pour la première fois la grandeur d'une religion maîtresse et monopolisant la vie spirituelle d'un peuple. Je puis vous dire que Naples m'a fait comprendre pour la première fois le souverain ridicule, l'horrible mauvais goût d'une religion dégénérée et avilie par un peuple dégradé. Vous n'imaginerez jamais, non jamais, ce que c'est que la religion de
ENTRE MM. RENAN ET BERTHELOT. 7i
Naples, Dieu est aussi inconnu dans ce pays que chez les sauvages de TOcéanie, dont la religion se réduit à la foi aux génies. Il n'y a pas de Dieu pour ces gens, il n*y a que des saints. Et les saints que sont-ils? Non pas des modèles de religion ou de morale : des thaumaturges, des espèces de magiciens surnaturels, par lesquels on peut se tirer d'embarras, quand on est malade ou dans quelque mauvais pas. Il y a des saints pour les voleurs, et j'ai vu de mes yeux des ex-voto où le voleur est représenté délivré par le saint, du moins des gendarmes. Je ne vous exprimerai jamais le profond dégoût que j 'éprouvai la première fois quand j'entrai dans une église de Naples. Ce n'est plus Fart, ce n*est plus l'idéalité. C'est la plus grossière sensualité, les instincts les plus vils qui ne se nomment pas. La religion de Naples pourrait se définir une curieuse variété de perversion de l'instinct sexuel. Vous êtes assez psychologue pour comprendre ceci par analogie; mais jamais vous n'imaginerez la chose sous des traits aussi vifs que si vous aviez vu cette ville indescriptible. Imaginez un peuple radicalement dépourvu du sens moral; religieux pourtant, parce que la religion est plus essentielle à l'humanité dans ses étages inférieurs que la morale, et songez ce que cela peut être.
L'Italie, pour moi, est désormais bien classifiée; il y a trois Italies : l"" Italie du Nord, où l'élément intellectuel, rationnel, sérieux, domine comme dans
le reste de TEurope. Là il y a, comme dans les autres pays civilisés, activité politique» esprit pratique, bon sens, esprit scientifique (Piémont, Lombardie, Ëcole de Padoue, Venise, philosophie du xvi' siècle, etc.); 2** Italie du centre, où l'élément rationnel et Télément sensuel sont combinés dans cette belle proportion qui fait Fart de la religion, mais exclut à peu près la science, la philosophie, Tesprit critique et sérieux; ou du moins ne le laisse pas dominer (Toscane et surtout Rome). Ces pays sont enivrants d^esthèse, mais inhabiles à la vie politique, à l'amélioration sociale. C'est le pays des arts, un peu le GrmculuSj Fhomme cultivé, mais affaibli; S"" l'Italie du midi, Naples, où l'élément sensuel domine tout à fait, étouffe non seulement la science et la pensée, mais Fart. C'est le pays du plaisir, rien de plus. A Naples, on n'a jamais fait, on ne fera jamais que jouir.
On ne peut comprendre l'étrange contraste que forme à cet égard cette ville avec Rome. Le premier effet, l'effet dominant que produit Rome (et je pense Florence de même), c'est l'enivrement artistique. On est possédé, dominé, rempli, débordé par ce torrent de plastiques, de formes, de sensible qui frappe les yeux et tous les sens, à chaque pas sur cette terre sacrée. L'art est dans l'atmosphère, dans le ciel, dans les monuments, je dirai même dans les hommes. Ici, au contraire, il n'y a pas de trace d'art, rien qui puisse s'appeler de ce nom : pas une- manifestation
religieuse un peu poétique, des églises qui font éclater de rire, un culte grotesque, des monuments du plus suprême mauvais goût. Pas un tableau, pas une statue qui mérite un regard. (J'excepte, bien entendu, le musée borbonien, le plus riche d(i monde en chefs-d'œuvre antiques, supérieur même au Vatican; mais ces chefs-d'œuvre ne sont pas de Naples.) Naples n*a pas produit un artiste, un poète; le mauvais goût y a toujours régné en maître, et, à vrai dire, ce n'est qu'ici que j'ai bien compris ce que c'est que le mauvais goût. Tout cela, je le répète, parce que Tidéal n'a pu se faire de place : ]a sensation étouffe tout. Le Priape, voilà le dieu, voilà tout l'art de ce pays. Allez à Pompéï, allez à Baïa, allez à Misène, vous trouverez que Naples est la ville du monde la plus molle, la plus béotienne, parce qu'elle est la ville du monde où l'instinct de la jouissance est le plus dominant. Cet instinct est nécessaire pour la grande sensibilité artistique ; mais, s'il l'emporte sur la juste proportion, la formule supérieure est violée, il n'y a plus que la matière, la jouissance brutale, l'avilissement, la nullité : voilà Naples.
Vous ne sauriez croire, cher ami, l'enivrement que cette baie incomparable porte dans tous les sens. Oui, ce coin de terre est bien le temple de la Vénus antique. Songez donc : Ischia, Procida, Nisida, Gaprée, Misène, Baïa, le lac Averne, Gumes, Pouzzoles, Portici, le Vésuve, Castellamare, Sorrento, Somma, Pompéï, les lieux les plus enchanteurs du
monde, tout cela groupé dans un espace de six ou sept lieues, autour de ce beau fer à cheval formé par la mer.
Et puis ce sol étrange : à chaque pas un cratère éteint, un volcan dont la date vous est donnée, un lac aux figures mystérieuses, une étuve naturelle, un antre antique et sibyllin, une solfatare. Tout cela étonne et fait physionomie. On ne saurait croire à quel point ce sol a été en ébuUition jusqu'aux temps historiques : c'est encore une vraie fournaise. Ce Monte Nuovo, qui domine la baie de Baïa, a surgi il y a quelques siècles sur le lac Lucrin; ce Vésuve, qui depuis quelques semaines mugit et bouillonne d'une façon terrible, était autrefois File de Circé. Cette terre à la leltre fume par tous ses pores.
Le lac Averne est admirable : là seulement j'ai bien compris les idées des anciens sur Tautre vie et les lieux souterrains. Le croiriez*vous : aujourd'hui encore le peuple de ce pays a les mêmes idées. Il y a, sur le flanc des collines qui bordent ce lac, remplissant le cratère d^un volcan éteint, des étuves d'où sort une vapeur brûlante, et au fond un bassin d'eau presque bouillante. Le custode a coutume de s'enfoncer dans ce lieu devant les voyageurs et de faire cuire dans celte eau un œuf qu'il leur offre, avec ces paroles sacramentelles : « Voilà un œuf cuit en Enfer, » Il est évident par l'inspection des lieux que cet aspect volcanique, cette chaleur souterraine, les solfatares voisines, les courants d'eau souterrains
qu'on remarque dans l*antre de la Sibylle, creusé là même, ont donné lieu à un de ces enfers locaux, si communs dans Tantiquité.
Hier et avant-hier nous avons fait la course de Salerne, Pœstum. Quel a été mon étonnement, cher ami, de me trouver de suite en pleine barbarie. Quoi ! j'ai si peu parcouru d'espace, je ne suis qu'à six jours de Paris, et je suis déjà au bout de la civilisation. Nous autres, à Paris, au centre, nous nous imaginons que la limite est très loin; nous ne jetons jamais les yeux au delà de cet horizon, il semble à rinfmi. Hélas! non, je Tai touché : Salerne peut être considéré comme la limite de la civilisation du midi : cette ville est déjà demi-sauvage; au delà c'est la barbarie pure; des vrais sauvages, n'ayant presque aucun culte, à peine vêtus, pas de culture, rien que des troupeaux, pour tout vêlement des peaux de bêtes-; partout un horrible jargon local, sans presque aucune idée morale. Oh! non, jamais je ne vous dirai ce que j*ai senti sur les ruines de cet antique Pœstum. Figurez-vous une ville dorienne, du vu" ou vin' siècle avant Tère chrétienne, parfaitement conservée dans ses temples et ses édifices, une ville grecque dans son type le plus pur et le plus primitif, un site admirable, d'un côté la montagne, de l'autre la mer, trois temples encore presque intacts, de ce style bizarre et sans aucune autre analogie qui porte le nom même de cette ville, la civilisation de la Grande Grèce respirant là tout entière; et aujourd'hui, au xix* siècle.
des sauvages habitant quelques hutles, au milieu de cette vaste enceinte cyclopéenne encore debout. J*ai vu les limites de la civilisation et j'en ai été effrayé : comme un homme qui heurterait du pied un mur qu*ii croyait à l'infini. Oui, j'ai éprouvé là le sentiment le plus triste de ma vie. J'ai tremblé pour la civilisation, en la voyant si limitée, assise sur une faible assiette, reposant sur si peu d'individus dans le pays même où elle est régnante. Car combien y a-t-il. d'hommes en Europe qui soient vraiment du XIX* siècle? Et que sommes-nous, nous autres éclaireurs, avant-garde, devant cette inertie, ce troupeau de brutes qui nous suit. Ah I si un jour ils se jetaient sur nous et refusaient de nous suivre ! Il faudra que j'aie revu Paris pour que Pœstum sorte de ma mémoire. Et Pompéï? Ah! je ne puis vous en parier. Nous en causerons, je vous écrirai le plus tôt possible; continuez à m'adresser vos lettres à la Minerve. Mes respects à monsieur votre père.
Tout à vous, cher ami,
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
2i, Rue des ÉcrivainSy Paris.
Mont-Cassin, 20 janTier 1850.
Vous êtes d*une charmante fidélité à tenir votre parole, cher ami, et moi je suis d*une inexactitude en
apparence impardonnable. Mais si vous saviez quelle est dans ces voyages la tyrannie des nécessités extérieures!... Et puis je regardais, je vous Tavoue, comme à peu près perdues les lettres que je vous aurais écrites de Naples. Il me parait peu probable que la lettre que je vous ai écrite de cette ville vous soit parvenue. Les relations les plus simples de la vie sont, dans ce pays, Tobjet d'une inquisition difficile à imaginer. Vos lettres m'arrivent, irrégulièrement il est vrai quelquefois et à la fois ; mais enfin elles m'arrivent, toujours par des voies particulières. Lacauchie est de retour à Rome; ainsi recommencez à les adresser suivant Tancien système. Cette lettre, bien qu'écrite sur les terres de Naples, ne sera mise à la poste qu*à Rome. Je puis donc vous parler en toute liberté et sans craindre que la sincérité de nos lettres nuise à leur régularité.
De quoi vous parlerai-je, cher ami ? de Taffreuse dégradation morale de ce pays? du culte infâme de Naples? de Tabominable tyrannie qui pèse sur ce pays? de nos mécomptes et de nos mésaventures? de notre entrevue avec Pie IX? Non, cher ami, j'ai sous les yeux un trop curieux et trop étrange spectacle pour qu'il me soit possible de vous parler d'autre chose que du Mont-Cassin. De toutes les surprises que l'Italie m'a réservées, celle-ci a été sans contredit la plus douce, parce que cette fois l'émotion morale s'est jointe à celles que produit la beauté de la nature. Si Sorrente et Pausilippe, Baïa et Misène
n'ont pu dissiper le nuage de tristesse que l'horrible avilissement de ce pays répandait autour de mon esprit, je doute que lés beautés mâles des Apennins m^eussent trouvé plus indulgent, si je n'avais rencontré ici que de grossiers ou ridicules adeptes d'institutions surannées. Mais c^est là le miracle, c'est là ce qui fait en ce moment du Mont-Gassin un des lieux les plus curieux du monde, et sans doute celui où l'on peut le mieux connaître Tesprit italien dans ce qu'il a d'élevé et de poétique. Grâce à Tinfluence de quelques hommes distingués, grâce surtout aux sérieuses études qui ont toujours caractérisé les Bénédictins, le Mont-Cassin est devenu, dans ces dernières années, le centre le plus actif et le plus brillant de Tesprit moderne en ce pays. Les doctrines qui ont dernièrement été condamnées sous le nom de Rosmini, de Gioberti, de Ventura avaient envahi toute Técole et avaient un de leurs plus brillants organes dans le Père Tosti, Fauteur de la Ligue lombarde f du Psautier du Pèlerin, du Voyant du xix* siècle^ espèce de Lamennais italien, ayant toutes les allures du nôtre, avec la différence toutefois de l'esprit italien et de Tesprit français. Le Mont-Gassin n*eut pas, dans sa longue histoire, de plus beaux jours que les premières années de Pie IX, alors que lltalie s*ouvrait si naïvement à ses mystiques aspirations de patriotisme et de liberté. Rosmini, le père de l'abbaye selon l'esprit, s*approchait de Rome pour recevoir le chapeau et les fonctions de secrétaire d*État. Tosti ne
quittait pas Pie IX; Pie E& lui-même, après Tassassinat de Rossi, songeait à se conformer à la bulle de Victor III, qui a donné au Mont-Cassin le privilège exclusif de donner Thospitalité au pape quand il se retire vers le sud de lltalie. Mais le roi de Naples l'emporta : le faible pontife consentit à venir couvrir de sa robe blanche les infamies de ce tyran, et peùdant que le roi des consciences occupait ses loisirs avoir bouillir tout exprès pour lui le sang de saint Janvier, il laissait persécuter ses meilleurs amis.
Un jour un escadron de cavalerie gravit la longue rampe qui mène à Tabbaye; Tosti reçut Tordre de s'éloigner dans les vingt-quatre heures. Rosmini put rester, mais sous une garde à laquelle il ne voulut pas se soumettre; les scellés furent mis sur Timprime rie coupable d'avoir mis au jour les mystiques aspirations de Tosti, qu*on traitait de pamphlets socialistes et de révolutionnaires. Je les y ai vus encore, sauf un seul que le tremblement de terre de novembre a rompu : ce qui lit une grosse affaire. Depuis ce temps, il n'est pas de vexation qu'on n'ait fait subir à ces religieux, coupables de sentir noblement et de réprouver la corruption religieuse de ce pays. Le père Papalettere est en prison à Naples, comme coupable de rationalisme et de panthéisme (nous savons ce que cela veut dire). Tosti est à Rome, traité comme un hérétique; les autres sont menacés à chaque instant de se voir chassés de leur belle abbaye, pour la voir livrer aux Jésuites, à leurs plus mortels ennemis.
Étrange surprise, cher ami! C'était au fond des Apennins, loin de tous les chemins battus, que je devais retrouver Tesprit moderne, la France, dont rien depuis si longtemps ne m'avait offert Timage. Le premier livre que je rencontrai dans la cellule du père Sebastiano, le bibliothécaire, fut la Vie de Jésu$^ de Strauss ! ! ! On ne parle ici que de Hegel, de Kant, de G. Sand, de Lamennais. Entre nous soit dit, mon ami, les Pères sont aussi philosophes que vous et moi : Télude les a menés là où aboutit forcément l'esprit moderne, au rationalisme, au culte en esprit et en vérité. Aussi, quelles colères contre la superstition, l'hypocrisie, les prêtres (c'est le mot ici), le roi de Naples surtout! Nulle épithète, depuis celle de Néron jusqu'à celle du roi des Lazzaroni, ne lui est épargnée. En politique, ces moines sont du rouge le plus foncé; ils y portent cette naïve confiance, cette absence de nuances et de tempéraments qui caractérise les premiers pas dans la vie politique, Garibaldi est le héros du couvent; j'ai entendu de mes oreilles faire l'apologie de Tassassinat du Roi, par ce principe que quand l'ennemi est entré sur le territoire, tout droit est périmé, l'état de guerre est permanent, tout moyen est permis. Imaginez la plus parfaite réalisation de Spiridion ', vous aurez l'idée exacte du Mont-Cassin. Ah ! quels beaux types de résignation morale, d'élévation religieuse, de culture intellectuelle désinté-