QUATRIÈME SÉRIE
A MONSIEUR BÇRTHELOT
Storen, près Drontheim, 11 juillet 1870.
Mon cher ami,
Notre voyage se continue fort heureusement. Temps admirable, navire excellent et d^une marche étonnamment rapide, bonne humeur de tous. La petite course à Inverness m'a ravi; cela vous plairait beaucoup. Il faudra que quelque année vous fassiez ce voyage-là. C'est une toute petite nature, mais exquise de détails, et dont Thomme a tiré un charmant parti. La navigation des côtes de Norvège est délicieuse ; on ne sort pas des Iles et des fiords ; tout cela fait une Suisse submergée à 2 000 mètres d'alti< tude. Les belles journées valent celles de Naples, à cela près qu'elles ne finissent pas, et qu'à minuit la mer rutile encore. Les journées couvertes sont absolument ce qu'est chez nous un jour d'éclipsé presque
totale. Bergen m*avait beaucoup plu, mais Dronlheim m*a ravi. Vous ne pouvez imaginer une campagne plus riante» plus verte, plus fraîche. Nous avons fait deux excursions dans l'intérieur, et c'est de Tune d'elles que je vous écris. C'est enivrant, je vous assure. Ce soir, nous partons pour Tromsoë, et de là nous irons à Hammerfest. Irons-nous au Spitzberg? C'est le grand objet des délibérations. La grande condition pour y aller, le charbon, ne nous manquera ni à Hammerfest, ni à Tromsoë; nous avons pris à Peterhead un ice-masiery qui déclare que le voyage n'est rien. Cependant cela ne sera décidé qu'à Hammerfest.
J*achève ma lettre au crayon dans la gare de Storen, petit village dans les Alpes Scandinaves, où nous sommes venus voir les rivières où Ton pèche le saumon. Le petit chemin de fer est sûrement l'un des plus pittoresques du monde : superbes cascades, montagnes couvertes de sapins, il parait que cela ressemble tout à fait aux cantons de Saint-Gall et d'Appenzell. Il fait assez chaud ; mais on sent que le beau temps est de fraîche date. Tout vient de naître, les fleurs ont la virginité de couleur qu'elles ont dans les hautes prairies des Alpes. Les fonds de fiord sont délicieux; la côte est, je ne dis pas plus belle, mais plus originale que l'intérieur, et quelle bonne race! On sent un résidu, un sédiment de volcan qui a jeté sa flamme dans les Vikings et les Barsekars. Du reste les mêmes types que dans le nord de la France,
TËcosse, le nord et Test de FAngleterre. Cette race a prodigieusement essaimé et elle essaime encore en Amérique et chez les Mormons. Je suis fort curieux de voir les Lapons. II parait que la secte des liseurs ou glossolales norvégiens pullule chez eux et s'y développe en faits très originaux.
Le prince Napoléon est charmant en voyage. II y a chez lui des côlés qu'on ne soupçonne pas du tout, une soif d'inconnu, un désir d'infini, quelque chose de romantique et de profond, qu'on ne voit guère à Paris. Les bruits qui nous arrivent ne l'émeuvent pas, et ne lui feraient pas déranger une étape de son voyage. Ce pays-ci le calme, et ne laisse chez lui que le fonds intellectuel et moral, qui est très riche, quoique n'ayant pas d abord été cultivé. Le corps des officiers est d'élite et on ne peut plus distingué. Que n'êtes -vous ici! Je suis tellement habitué à penser avec vous que toute impression que je n'ai pas partagée avec vous me paraît incomplète.
Présentez mes respects à madame Berthelot et crovez-moi votre meilleur ami.
E. RENAM
392 CORRESPONDANCi:
A MONSIEUR RENAK
Bordeaux, 24 féTrier 1871.
Chez M. Grenier, rue Sainte-Catherine, 137.
Mon cher ami»
Nous voici à Bordeaux, loin de Tenfer parisien, là où les nerfs excités peuvent se détendre enGa et la raison reprendre son assiette. J'ai vu bien des gens, Surell, Thoumas, Serret, Hermitte et d'autres, qui ont vécu ici et qui ont assisté à tout de très près, les deux premiers surtout : notre jugement sur les choses provinciales était à peu près vrai. L'effort a été médiocre, malgré l'énergique impulsion de Gambelta, auquel Surell et Thoumas, gens d'ordre et d'administration, rendent fort justice, quoiqu'il ait perdu la tète à la fin. Mais la France ne pouvait fournir que ce qu'elle contenait, des soldats non formés et prêts à se débander, un Midi braillard et inerte, des officiers aussi incapables que les nôtres, et de plus les premiers à lâcher pied, sauf quelques exceptions, et contrairement aux officiers de Paris. Bref, la province n'a pas encore appris Varcanum imperii.
Après la paix désastreuse qui va être signée, tout se reconstituera à peu près comme avant. Cette Assemblée, aussi médiocre et incapable que le Corps législatif auquel elle succède, se dissoudra, et le siège
du pouvoir sera rétabli à Paris, après je ne sais quelles péripéties sinistres, qui nous attendent encore.
Non! ce n*est pas de la province que viendra un nouvel esprit. Cette ville est aussi calme au physique et au moral, aussi apathique et insoucieuse du désastre que notre peuple parisien se promenant sur ses places et dans ses rues, sans paraître se douter de la chute incessante des bombes. G*est un même état moral dans la France entière et, comme toujours, la province ne diffère de Paris que parce qu*elle est un ou deux crans plus bas.
Il est trop vrai! toutes les idées qui servaient de mobile et de principe d'action à la France ont sombré depuis vingt ans, les unes après les autres. Celle de la patrie disparaît en ce moment à son tour, pour ne plus laisser subsister que ce besoin général d^ordre matériel, sans lequel aucune société humaine ne saurait subsister.
Quel peut être désormais le principe d'action de ce pays — je n'ose dire ce peuple? — et comment une nation peut-elle exister, comme nation, sans idéal? L'idéal seul donne aux hommes la force et la puissance : nous l'avons prouvé, il y a quatre-vingts ans; et les Allemands le prouvent à leur tour en ce moment. Ce n'est pas l'intérêt personnel qui forme les armées et qui repousse les invasions; car l'intérêt personnel le plus pressant conseille de tout subir en sauvant sa vie. Voilà pourquoi, avec un million d'hommes armés en ce moment, — car tel est le
chifire vrai de nos forces encore debout, d'après ThoumaSy — nous ne pouvons cependant opposer une armée véritable nulle part à nos ennemis.
Mais la France, en cédant deux provinces à son conquérant, perd autre chose qiie l'appoint matériel de ces deux provinces. Elle abdique son principe fondamental, celui au nom duquel elle a reconstruit ritalie :. à savoir qu*une nation existe par le libre consentement de toutes ses parties. Nous n'avons pas plus le droit de céder une province sans son consentement, que le pape d'abandonner un dogme dans un intérêt politique : c*est là aussi notre non possumtis.
C'est pourquoi cet abandon sera le signe prochaia de notre déchéance totale. Aveugle qui ne le voit pas! C'est pour cela que nous avons résisté jusqu'au bout à Paris. Et si la France le sentait suffisamment, même à l'heure présente, elle ne pourrait être domptée; car les principes sont immatériels et inaccessibles à la violence. Mais la France ne le sent plus, ou ne le sent que faiblement, à l'exception de quelques hontimes d'élite : elle se console en sonnant les trompettes impuissantes et en battant les tambours ridicules, qui passent en ce moment sous ma fenêtre. Nous; allons avoir, je le crains, les pires des tyrans, les prétoriens vaincus par l'élranger.
Adieu, mon cher ami, écrivez-moi, car je suis encore ici pour une semaine ou deux. Présentez mes respects à madame Renan.
Tout à vous, M. BERTHELOT
▲ MONSIEUR BERTHELOT
Paris» 26 février 1871, au soir.
Mon cher ami,
Je viens de recevoir volro lellre, qui, m'a élé une grande consolation. Nous sommes fort tristes ici. Tout est morne et froid, et les plus atteints doivent être ceux qui, comme nous» voient combien le mal est profond. Je pense bien, en effet, qu'on porte en ce moment à Tàme de la vieille France un coup mortel. Je n'espère rien, car les remèdes que j'entrevois, je suis le premier à dire qu'ils sont impossibles, au moins pour le moment et même dans un avenir assez lointain.
La France s'est trompée sur la forme que peut prendre la conscience d*un peuple. Un tas de sable n'est pas une nation; or, le suffrage universel n'admet que le tas de sable, sans cohésion, ni rapports fixes entre les atoïnes. Nous avons ainsi détruit les organes essentiels d'une société, et nous nous étonnons que la société ne vive pas. La civilisation a été de tous temps une œuvre aristocratique, maintenue par un petit nombre; l'àme d'une nation est chose aristocratique aussi : cette âme doit être guidée par un certain nombre de pasteurs officiels, formant la continuité de la nation. Voilà ce qu'une dynastie fait à merveille.
Un sénat, comme celui de Rome on de Venise, y suffit aussi. Des institutions religieuses, sociales, pédagogiques, gymnastiques, comme celles des Tilles grecques, mieux encore. Mais ce qui ne 8*est jamais TU, c'est une maison de sable, une société sans institutions traditionnelles, ni éducation nationale, ni religion acceptée. Les idées de notre école radicale ont été tout à fait superficielles ; je ne nie pas ce qu'il y a de chaleur d'ftme chez plusieurs des adhérents de cette école ; mais plus je vais, plus je trouve Técole bornée, funeste, au fond méridionale ; car si la France était composée seulement de la France du Nord, bous n'aurions pas cette école-là, au moins sous sa forme délétère.
Vous êtes mieux placé à Bordeaux qu'ici pour savoir les nouvelles. Je ne vous en donne pas. Il paraît que demain malin l'armée prussienne occupe les Champs- Elysées, Ckaillot, Passy, Auteuil. Il est minuit, la générale bat du côté de Grenelle. Nous ne pouvons croire cependant à une collision, qui serait une pure folie.
Une nation n'a pas le droit de se suicider. L*individu peut, et même doit quelquefois préférer la mort à la honte ; une nation ne le peut pas, car elle a des devoirs envers l'avenir. Je suis entièrement de votre avis sur notre principe français de l'intégrité de l'État : ce principe ne peut céder que devant la certitude de mettre par la résistance tout le corps dans la même situation que les membres qu'il s'agit de céder. En ce
cas, oh peut dire qull vaut mieux perdre un membre que tout le corps. Une barque de naufragés ne peut jeter à )a mer deux ou trois des passagers, pour rendre le sauvetage plus facile; mais devant l'évi* dence absolue que la barqiie va couler, celui que le sort désigne a pour devoir de se résigner et d^inviler les autres à le sacrifier. Or, cette évidence absolue existe pour le cas dont il s^agit. Vous savez que les renseignements de notre voisin de Sèvres (Thoumas) que vous me donnez dans votre lettre sont souvent exagérés; rappelez-vous ce» qu'il nous disait au début de la guerre.
Vous ne me dites rien des proportions des partis dans TÂssemblée. Cela nous préoccupe beaucoup ; ici nous n'avons que des renseignements contradictoires. Je croîs plus que jamais que la république ne nous tirera jamais du gâchis, de la faiblesse, de Tindiscipline. On ne se. discipline pas soi-même; des enfants mis ensemble sans magister ne s'éduqueront pas. S'il ne s'agissait que de l'honneur national, chose bien grave cependant pour la France, je me résignerais encore ; mais ce qui nous a amenés à cet état de faiblesse militaire nous mènera au dernier degré de la démoralisation, et même à la débilité intellectuelle. La sélection gouvernementale se fait trop mal. Le pays a dans son sein d'excellents éléments; mais ces éléments ne peuvent être mis en valeur par la gros* sière machine que la révolution de 1848 a imaginée. Je vous avoue que j'incline pour les Orléans, si on
peut créer pour eux un appui énergique, naUcnal, éclairé.
Nos, enfants sont revenus .de Bretagne en bonne sanlé. Arrivez-nous le plus tôt que vous pourrez. Je m*étonne que vous trouviez plus de repos à Bordeaux^ où Tagitation doit être concentrée sur un petit espace, qia*à Pvis» où tout se perd et où il est si facile de s'isoler.
Nos meilleurs complineats à madame Berthelot, et croyez-moi bien
Votre meilleur àmi,
E. RElJlAtt
A 3I0NSIËUR RENAN
29 mars !B7«. ' HdnfleiM*, maison de la Côle de Grâce.
Que de temps écoulé depuis que nous nous sommes dit adieu, ily.ahuit jours, au boulevard Montmartre» et dans quel gouffre, grand Dieu! sommes-nous précipités! Les voilà donc arrivés, les sicaires ei les zéla-^ leurs que Nefftzer traitait de pure utopie, pendant nos longues souffrances du siège! La^machine est brisée et ses ressorts éclatent les uns après les autres. Tous^ les malheurs prévus par les prophètes se réalisent et
ils' passent en grandeur et en intensité les prévisions lés plus sinistres.
C'est an contraste étrange que de voir ces populations des campagnes et des villes normandes, tranquilles, indifférentes^ igowaiil qne le désastre ne tardera pas à venir jusqu'à elles* « C'est l'affaire des Parisiens. » Aussi a-t-on lu avec une singulière surprise l'article do VOfficiel/ annonçant que la garde nationale de Pont-Audemer marchait sur Paris. On a bien battu quelque tambour, sonné quelque clairon ; mais pas un garde national, je dis pas un, n'a quitté la ville. Quinze cents mobiles, annoncés comme devant traverser la ville en se dirigeant sur Paris, étaient déjà réduits à cent trente, le reste débandé sur la route. S'il en est arrivé dix, c'est ce dont je doute fort. Ce pays a perdu tout sens politique, toute notion de patrie, toute, intelligence des choses générales; les hommes se sont laissé mobiliser sans résistance, mais pour s'enfuir plus vite encore pendant la guerre. J'ai vu tirer de la rivière la Rillô des sabres d'officier, ioiit neufs, jetés pour fuir plus vite un ennemi éloigné de plusieurs jours de marche.
Comment le dénouement de la Commune. parisienne 9e fera-t-il? Évidemment, par une catastrophe sanglante.: Mais je ne vois pas la force capable d'intervenir; si ee n'est, hélas! la force étrangère. .
Pour revenir 'à des. choses plus particulières, je voudrais savoir ce qiie let Collège de France et les Facultés se proposent de faire après Pâques. .Répren 7
dra-t-on les cours, sous le règne de rinternationale? Ou bien les tiendra-t-on suspendus? Il m'importe fort de le savoir, afin de décider Tépoque de mon retour personnel.
Quant à celui des enfants, je n'y pense pas encore; ils sont tranquilles et heureux. Leur tète ne sera que trop tôt troublée par les tristesses de Tàvenir.
Présentez nos respects à.madame Renan, et croyez* moi toujours tout à vous.
A MONSIEUR BERTHELOT
Paris, 17 avril 1811.
Moq cher ami,
Votre lettre m*a fait beaucoup de bien. VouS'ètes sans cesse .dans ma pensée, et mille fois j'ai regretté que vous nous ayez quittés. Je crois, en somme, qu'il vaut mieux rester; on fait toujours un peu leSt sur le navire en perdition, et je crois qu^on souffre moins.
La faiblesse et Thésitation du gouvernement nous ont perdus. Los reproches que VOf/iciel de Versailles adresse à la population sensée de Paris sont injustes. Cette population a tenu jusqu'au vendredi- soir, 25 mars. C«st le gouvernement qui ne Ta eâ rien soutenue, lui a envoyé un chef misérable, qui n'a pas donné un seul ordre, a fait des proclamations puériles,. a rabattu plutôt qu*cxcilé le :^èle de ceux
ENTRE MM. RENAN ET BERTHELOT. 40i
qui voulaient résister. Ce qui s*est passé le vendredi soir a été un véritable abandon du Paris légal par le gouvernement. En réalité, M. Thiers pactisait avec le vote du dimanche 27. mars. A une personne, qui rengageait à une attitude plus nette, il a dit :
— Et s'ils font des bons choix!...
A partir de ce moment, la Commune a gagné tous les jours, et je ne saurais dire si elle est entrée dans sa période descendante. Les partisans directs de la Commune sont aussi peu nombreux que le 18 ou le 20 mars? mais une foule de personnes disent : « Oui, la Commune est misérable ; mais gagnons la partie, ei alors nous ferons une Commune sérieuse » ; raisonnement très mauvais, mais qui séduit tous ceux que le gouvernement a blessés, et qui ne sont pas capables d'une réflexion assez élevée pour s'en tenir au strict principe de légalité.
En somme, à l'heure où j'écris ces lignes, il est douteux si le gouvernement réussira à réduire la révolte de Paris. Je regarde Thypothèse affirmative comme plus probable, non comme certaine. Les Prussiens interviendront-ils, après Taveu d'impuissance de Versailles? C'est infiniment probable. Je pense qu'ils renouvelleront l'investissement et couperont les vivres, évitant de s'engager dans la guerre des rues, dont les événements qui se passent à Versailles depuis quinze jours ont montré le caractère redoutable. Il n'est pas impossible qu'alors la Commune cède; car ils sont très frappés de l'ascendant
prussien, et une foule de gens du peuple disent : « Plutôt les Prussiens que les Versaillais! » Une bande de fanatiques poussera cependant à la résistance jusqu'aux dernières extrémités.
Navrant, n'est-ce pas? Que voulez-vous, on a intoxiqué ce pauvre peuple de trois virus horribles, de folles illusions, des espérances chimériques, caressées par Trochu, et un journalisme d*écervelés, — des armes et des munitions jetées à tort et à travers, sans nul discernement, — une solde journalière, devenue un appât pour la paresse et le désordre. Et on s^étonne après cela qu'il fasse des folies ! Le mal est bien plus profond que nous ne Tavons jamais pu dire aux heures du plus grand pessimisme. Je crois pourtant que la France se remontera encore une fois ; mais ici aussi il faut mettre un point d'interrogation. Peut-être le principe vilal central ne pourra-t-il plus ressaisir les parties, et celles-ci seront-elles livrées aux gangrènes, aux nécroses, aux générations parasites, qui dévorent tout être vivant dont le principe central n*est plus assez fortpoilr combattre l'envahissement des vers.
Nous ne sommes pas trop mal ; mais nous sommes fort inquiets pour noâ parents de Neuilly, dont nous n*avons pas de nouvelles depuis quinze jours. Nous avons une répugnance invincible à fuir. Nous ne partirons que si les Prussiens font le blocus. Nos meilleurs souvenirs à madame Berthelot.
Votre meilleur ami,
E. RENAN
A MONSIEUR BERTHELOT
Sèvres, 29 avril 1871.
Mon cher ami.
Malgré la résolution que nous avions prise de rester à Paris le plus longtemps possible, nous avons cru devoir partir. La sortie peut être interdite d'un jour à Tautre ; je n'ai pas cru devoir exposer ma famille ni moi-même, sans utilité bien considérable, aux scènes sans nom qu'on peut prévoir.
Nous avons gagné Sèvres par Saint-Denis, non sans grandes difficultés. Nos parents de Neuilly et de la rue Gasimir-Périer y étaient déjà, fuyant l'horrible bombardement, sous lequel ils ont passé trois semaines entre la vie et la mort. Vous pouvez imaginer l'installation de seize personnes dans le haut Sèvres, avenue Avice, dans une maison entièrement saccagée; Tendroit, d'ailleurs, est loin d'être sur : il est tombé des obus chez Bertrand, chez M. Hortus, et même des fragments devant la maison de madame Faure. Le danger, cependant, ne nous parait pas suffisant pour fuir plus loin dans Tétat actuel des choses. Si le danger devenait plus grand, nous irions à Versailles, où nous avons pris quelques dispositions pour trouver asile.
Avez-vous reçu la lettre que je vous ai écrite à
HonQeur, il y a trois jours à peu près? J'ai rencontré M. Niaudet, qui m*a donné de vos nouvelles, et m*a dit que Ton vous sollicitait du côté de TAngleterre. Au nom du ciel, repoussez cette idée. Vous manqueriez à un devoir. Plus notre patrie est malheureuse, plus nous devons nous interdire de la quitter. Certes Tindividu, dans les conditions ordinaires et sans fortune, fait très bien de s'expatrier, ou pour mieux dire d'aller coloniser. Mais tel n'est pas notre cas; nous sommes des sujets particulièrement nécessaires à la patrie; nous avons bénéficié de ses institutions, de son passé, de sa vieille gloire; nous sommes ses élèves, ses alumni; en quittant, nous la fraudons de l'avance de capital qu'elle a faite pour nous, même quand nous pouvons avoir plus d'un grief personnel légitime à formuler contre elle. Nous ne pouvons quitter la France que si elle nous chasse, si elle nous empêche de déployer librement notre activité intellectuelle, ou si elle nous laisse tout à fait mourir de faim. Or nous n'en sommes pas là.
Le Collège dé France et l'Institut, pièces essentiellement centrales, royales, françaises, sont plus compromises que toute autre chose dans cette terrible tentative de dislocation de l'œuvre des Capétiens. Je crois néanmoins qu'ils survivront. Quant au Collège, s'il subissait une interruption, nous devrions maintenir le corps, enseigner comme d'ordinaire, malgré la cessation de traitement, ainsi que cela se fit durant tout le xvi^' siècle, à peu près. Personnellement,
nous trouverions moyen, je crois, d'aller un ou deux ans au moins, en nous passant de TEtat. Il suffirait pour cela d'organiser certaines associations, dont il faudra que nous mûrissions le plan avec cinq ou six personnes de notre ordre.
Je TOUS disais dans ma dernière lettre que je regardais la reconstitution de la France comme rhypo thèse la plus probable, mais nullement comme une hypothèse certaine. Ce que j*ai vu depuis à Versailles et à Paris serait plutôt de nature à augmenter les doutes sur la probabilité de ladite hypothèse. Si Ton prend Paris, ce ne sera pas avant six semaines; des crises mortelles peuvent survenir d*ici là. L*armée fait cette guerre civile comme elle a fait la campagne contre les Prussiens, avec lenteur, incapacité ; le soldat est résigné, et ne tournera plus, ce semble; mais les chefs sont aussi chétifs, aussi paresseux qu'ils Tont jamais été. M. Thiers s'envisage comme le Moltke de la situation; il combine, règle tout, embrouille tout, et fait le froid dans Télément militaire, qui, du rest^, je crois, ne ferait pas mieux sans lui. Llntrigue bonapartiste a son siège à Sainte Germain, elle grossit de jour en jour; on dit que l'armée s'y prête peu, ce qui serait décisif; mais cette cause de division, jointe à l'incident Kerdrel, donne beaucoup de forces à l'action des causes dissolvantes et putrides. Je doute donc de plus en plus que le sensorium commune l'emporte. On traverserait ainsi une période de communes et de provinces, les unes
anarchiques, les autres cléricales; puis la fédération se constituerait sérieuse et reformerait la France.
La question est de savoir si le mouvement de Paris doit rester isolé. Si cela est, il est clair qu'il succombera; la résistance serait longue^.mais une ville libre, au milieu d*une France restant centralisée, est une impossibilité absolue. Seulement s*il se forme dans la masse d autres fissures, il n'y aura pas de sitôt de force capable de raccrocher tout cela. En somme la France était une immense société d'actionnaires, fondée par des spéculateurs séculaires de premier ordre, la maison Capétienne. Les actionnaires ont coupé la tête au banquier en chef, croyant qu'ils feraient tout aussi bien les affaires de la société, après s'être débarrassés des fondateurs. Les affaires ont été, en effet, d'abord assez belles, et la société a eu plus de cohésion que jamais. Mais un effroyable désastre est survenu; la société n'a plus à partager que des hontes et des pertes; elle court de grands dangers. N'importe. Pour continuer ma comparaison, la société dont je parlais a une raison d'être; il y a un superbe fonds à exploiter; elle se reformera toujours.
Il faudrait vingt pages pour vous dire en détail tout ce que je pense et ce que je sens, et je ne sais si ma lettre vous parviendrait. Tout cela est horriblement cruel; ce qu'on a sous les yeux est, de part et d'autre, honteux, stupide, infâme, repoussant. J'ai un parti pris absolu d'attachement à la légalité, c'est-à-dire de légitimisme, dans le sens que
VOUS comprenez; les fautes, les ridicules, les crimes mêmes d'un gouvernement que je crois légal, ne me feront jamais me regarder comme dégagé à son égard. Que je plains Littré, Henri Martin, tant d'autres de nos amis! Ce parti a été très injuste pour moi; je vois ses fautes avec une évidence toujours croissante; il comprendra que les choses humaines ne peuvent pas se traiter d'une façon aussi simple. Nous sommes d*accord sur le but, en bien des choses du moins; mais ils ont été puérils dans le choix des moyens.
Si vous veniez de ces côtés, nous pourrions trouver moyen de vous loger encore ; vous seriez bien mal, mais j'aurais tant de plaisir à causer avec vous! Votre ancienne maison est à louer; elle est réparée et remeublée. Il y a des voilures toutes les deux heures de Sèvres à Versailles. Tâchez de venir, il ne faut pas être isolé dans des circonstances comme celles-ci. Nos meilleures amitiés à madame Berthelot. Croyezmoi bien votre meilleur ami.
E. RENAN
30 avrii.
Dans la nuit de ce matin, beaucoup d'obus sont tombés sur le haut Sèvres. Nous partons demain matin pour Versailles. Adressez-moi votre lettre aux soins de M. Bersot, membre de l'Institut, rue de la Chancellerie^ 20^ Versailles,
A MONSIEUR BERTHELOT
SèTres,28 mai 1871.
Mon cher ami.
Nous Yoici réinstallés et pas trop mal. Venez nous voir, dîner ou déjeuner ayec nous.
Il parait que Troubat, le secrétaire de Sainte-Beuve, est arrêté *. U faut tâcher de le sauver; parlez-en a Schérer, au besoin àÂbout,et même à Picard. C*est un brave garçon. Il n*est pas possible qu'il ait soutenu jusqu*au bout cette criminelle extravagance. Si l'on fait des démarches pour lui, faites-moi joindre à ceux qui intercèdent pour lui, et, au besoin, livrez cette lettre.
Horreur! dire que nous n'étions séparés que par un pouce du cannibalisme et de Tenfer!
Venez nous voir. A bientôt.
E. RENAN
A MONSIEUR BERTHELOT
Florence, 1 octobre 1811.
Mon cher ami,
Notre voyage se poursuit à souhait. Le Simplon, le lac Majeur, TÂpennin vers la Spezzia, Lucques,