‹ E. Renan et M. BerthelotChapitre 22 sur 28 · Ce bruit était erroné · texte numérisé non relu

Ce bruit était erroné

Pistoïa nous ont ravis. Florence et son art enfiévré, sa prodigieuse originalité, la folle grandeur qui caractérise toutes ses œuvres ont causé à ma femme la plus vive émotion, et ne m*ont pas moins troublé* que quand je les vis, il y a vingt-trois ans. Nouspartirons d'ici vers le 13; écrivez-moi à Rome, poste restante, pour que j'y trouve votre lettre à mon arrivée. Je désire fort avoir le plus tôt possible un mot de vous.

Ce que je lis des discours de Gambetta m'effraie. A Prangins (où j'ai trouvé une appréciation très justode la situation et aussi peu d'illusions qu'on peut se le figurer), j'ai eu des données assez précises sur cequi s'est passé à Berlin, lors de l'entrevue des trois^ empereurs. Une seule convention a été faite, c'est d'écraser la démocratie française, dès qu'elle lèvera franchement la tète. Les trois puissances ne se sont pas dissimulé leurs chocs futurs; mais la Prusse a demandé à ses adversaires de ne faire aucune alliance avec la démocratie française, de lui laisser k elle seule le soin de l'écraser, quand le jour serait venu. Or ce jour viendra quand elle voudra, si l'état de la France est modifié en quelque chose. La Prusse alors déclarera que, les garanties que lui offrait le gouvernement de M. Thiers n'existant plus, elle doit prendre ses garanties : elle fera des énormités, gar« dera Belfort, etc. Une démocratie un peu éveillée ne supportera pas cela; il se formera un parti de la guerre; un mouvement factice d'opinion, formé par

les journalistes et les braillards de rue (comme en juillet 1870) se produira. Gambetta (ou tout autre), pour ne pas céder la place au parti de la guerre et sous prétexte de sauver le pays des partis extrêmes et du communalisme, fera ce qu'a fait Ollivier en 1870. Puis d'effroyables désastres, auprès desquels ceux de 1870-1871 auront été peu de chose!

J'ai demandé au prince si la Prusse avait un parti pris sur le gouvernement à donner à la France, après la seconde défaite. Il croit que la Prusse s'abstiendra obstinément de celte question, qu'elle prendra de nouveaux départements vers l'Est (relativement peu de chose cependant , voyant la difficulté de ces annexions), rendra la Savoie et Nice à Fltalie, rattachera le nord à la Belgique, et laissera le reste cuire dans son anarchie.

L'essentiel est de rester dans le stutu quo^ jusqu'à l'entière liquidation de l'affaire prussienne. Tout mouvement politique en France sera l'occasion que la Prusse saisira pour nous écraser de nouveau.

Ici je trouve un vrai fonds de sympathie pour la France. On commence à voir que le danger d'une intervention française pour le pape est bien faible. Seul, le parti radical témoigne contre nous une haine farouche, par pure habitude de déclamation et de haine, irréfléchie.

Veillez aux intérêts du Collège; voyez Dumesnil pour le règlement. J*y ai réfléchi depuis; engagez-le à attendre jusqu'en décembre. Il y a deux ou trois

points essentiels sur lesquels il faudrait que nous nous entendions, notamment les vacances de chaires et les nominations. Si à la séance de novembre, i laquelle je ne pourrai assister, il venait des questions importantes, tâchez de les faire ajourner après l'ouverture des cours. 11 est capital de ne rien négliger; le déluge vient; calfatons Tarche sur toutes les jointures.

Le pauvre OUivier est ici, dit-on : il doit être bien malheureux!

Ma femme écrira de Rome à madame Berlhelot. Ce voyage l'enchante et lui fait beaucoup de bien. Pour moi, je jouis aussi beaucoup de retrouver les lieux qui me firent une si forte impression.

Quand" era in porte alir' uomo Da quai c/i' t sono.

Je prends cette heure de joie comme un dernier rayon de soleil avant le soir. Carpe diem. Ecrivezmoi et croyez-moi votre bien bon ami.

E. RENAN

A MONSIEUR BERTHELOT

Venise, 23 octobre 1872.

Mon cher ami,

Notre voyage se continue heureusement et agréable* ment.,Nous sommes ici depuis trois jours; le temps est

beaUy le soleil très doux. Cornélie est très contente el jouit beaucoup. Carpe diem est devenu par le temps qui court une sagesse. La Provence m*a paru plus admira* ble, plus grecque que jamais, et bien supérieure à lltalie. Nice, Monaco, Menton, vrais paradis terrestres. La route de la Corniche, que nous avons faite en voi* turin, est intéressante, inférieure pourtant à sa réputation. Gènes, au contraire, ne mérite pas tout Le mal qu'on en dit; le goût y est mauvais assurément, mais on y voit de fort belles choses, et je ne connais pas de ville plus intéressante au point de vue de Testhétique. Le ver rongeur de Tart italien se montre là avec une évidence frappante; c*est du Michel-Ange gâté, ^vieilli, poussé à Texcès, presque grotesque.

La Chartreuse de Pavie, fort critiquable dans ridée générale qui a présidé à sa décoration, a des parties vraiment exquises ; c'est comme un petit coffret d'ivoire, ciselé, achevé avec un précieux dont il est difficile de se faire une idée. J'ai revu avec plaisir Milan, Vérone, Padoue, Venise. Quelques découvertes de peintures trécentistes, quattrocentistes ont été faites depuis quelques années à Vérone et à Padoue. Ces beaux essais d'un art nouveau m'ont plus vivement frappé que jamais.

C'est vraiment là qu'on sent l'éclosion de quelque chose d'analogue à ce qui naquit en Grèce, surtout sous forme architecturale et sculpturale. Aujourd'hui nous avons vu avec Arnold Schefer, qui en est admirateur passionné, les chefs-d'œuvre de Titien, Paul

Véronèse et Tintoret, que possède Venise. Je me confirme dans mes vieilles préférences pour les écoles ombriennes et toscanes. Ce matérialisme vénitien, ce manque de noblesse et de beauté me choquent particulièrement dans les tableaux religieux.

L'état du pays est assez facile à caractériser, c'est l'avènement de la bourgeoisie, quelque chose d'analogue à notre 1830; mais sur une échelle mesquine et d'une façon qu'il est difficile d'appeler un progrès. Les vieilles fortunes disparaissent rapidement; les classes aristocratiques anciennes se retirent du jeu; il se forme quelques grandes fortunes, mais presque uniquement au profit des juifs, qui envahissent tout et profitent de l'incapacité industrielle, du manque d'initiative du pays. Le peuple est assez désintéressé de ce qui se passe. En Lombardie, il y a dans les basses classes un certain regret de l'Autriche ; la nouvelle bourgeoisie est avare, économe, ne fait rien pour le peuple, tandis que les Tedeschi spendevano molto. Il y a des incendies par vengeance sociale ; mais tout cela est isolé et non dressé, comme en France, en théorie dans la tète du peuple. La culture intellectuelle, faible, non pas nulle dans l'Italie d'il y a quarante et cinquante ans, devient d'une effrayante nullité. Plus rien; le niveau des universités de la haute culture n'atteint pas celui de la plus faible de nos facultés de province et de la plus superficielle de nos Revues.

. Les sympathies pour la France sont réelles. L'ins-

tinct du pays est contre rAlIemagne; le seDtîment ethnique se développe avec force et avec une conscience assez claire. L*idée que la grande lutte future sera entre TÂllemagne et les peuples latins, descend presque jusqu'au peuple, et très peu hésitent sur le choix. Seule, la question romaine fait difficulté; supprimez cette question, et Falliance intime des deux nations ne fait pas de doute. L'armée est, dit->on, ce qu*il y a de meilleur; il est bien probable, en efiet, que, savamment commandée, elle. vaudrait d'autres contingents.

Nous serons de retour vers le 16 ou 17 novembre; écrivez-moi tout de suite; je recevrai encore votre lettre ici; nous ne partirons de Venise que vers le 10 : croyez, ainsi que madame Berthelot, à mes sentiments les plus affectueux.

K. RENAN

A MONSIEUR RENAN

Paris, 4 novembre 1871.

Mon cher ami,

Je viens de recevoir votre lettre et je suis content devoir que vous vous portez bien et que vous jouissez de votre voyage avec votre sérénité ordinaire. Ici tout mon monde va bien : seul, je suis malade, ma scia* tique, suite des fatigues du siège et de la Commune, 8*étant. beaucoup aggravée avec les premiers froids.

J*en ai bien souffert la semaine dernière, au point de ne plus pouvoir me déplacer et travailler au laboratoire : ce qui est tout dire.

Mais c*est trop vous entretenir de mes petites misères; venons à des choses plus générales. La réunion du Collège a lieu demain; j*y dirai ce que vous m'écrivez. Nous devons aussi y présenter des candidats pour une chaire d'économie politique : c'est rinstitution définitive de la chaire de M. Levasseur; je ne suppose aucune complication.

Ce que vous m'écrivez de lltalie et de son apathie morale ne m*étonne pas : c'était exactement mon impression, d'après mes propres renseignements. Je vois aussi, comme je le pensais, qu'elle a Tinstinct des dangers qu'elle court de la part de l'Allemagne. Ah ! mon ami, nous allons vers une terrible lutte : car nous ne saurions douter que la France s'y prépare en silence. Thiers réorganise douze corps d'armée dans les camps, avec méthode et sans forfanterie : il a seu* lement soin de le faire savoir juste assez pour qu'en Europe les ennemis de l'Allemagne sachent que la France se relève peu à peu. Si rien n'y fait obstacle» nous serons prêts avec cinq cent à six cent mille hommes effectifs avant trois an^. Tout cela se fait sourdement, mais sûrement. Si Thiers vit quelques années, on ne peut douter qu'il essaie à son jour et à son heure de relever la France de son abaissement. L'état intérieur de la France v fera-t-il obstacle?

Voilà ce qu'on ne sait pas.

En ce moment la question de rÂulriche s'envenime étrangement : tous savez le mot de M. de Beust : « Il faut que Ton mette en état de siège Prague •ou Vienne. » L'Italie sent aussi la situation. Je vous le répète, trois ans ne se passeront pas sans que la guerre générale s^allume, à moins que la France ne retombe en anarchie.

Ici la vie parisienne est triste et gênée : la misère augmente; l'argent a disparu, remplacé par les billets. Peu de réunions, et je ne sais si Thiver nous en ramènera, avec TAssemblée à Versailles.

Les conseils généraux, de nouvelle formation, ne semblent pas avoir en eux une grande virtualité. Quand l'Assemblée se réunira de nouveau, nous verrons s*il y a du changement dans les esprits. Jusquelà, calme plat et grand apaisement, au moins quant aux apparences. C'est le calme de l'épuisement qui suit la fièvre. La réorganisation matérielle .de l'industrie et de la production se fait-elle? La vie normale reprend-elle? C'est ce qu'il est encore difficile de savoir. Et nous n'apprendrons rien à cet égard avant votre retour, que je souhaite le plus prompt possible.

Tout à vous*

Ma fenmie embrasse madame Renan et vous présente toutes ses amitiés.

ENTRE MM. RENAN ET BERTUELOT. 4i7

A MONSIEUR BEBTHELOT

Venise, 8 novembre 1871.

Mon cher ami,

Votre bonne lettre nous a été d'un fort cher entretien ; ce que vous nous dites de votre sciatique nous a pourtant beaucoup attristés. Comme cela dure I II vous faudrait un hiver en Egypte, en Syrie, ou en Grèce. Vous avez besoin d'un bain prolongé de soleil et de l'air tonique de ces pays chauds et secs. Je regrettai d'abord, en lisant votre lettre, que vous ne fussiez pas venu avec nous; maintenant le temps a terriblement changé. Nous nageons dans une humidité sans nom, qui n'est pas désagréable, mais qui détend étrangement et qui a nui à nos projets de voyage dans la lagune. Je crois que nous irons tout de même demain à Torcello ; mais il faut pour cela quelque courage. Air, ciel, terre, mer, tout n'est qu'eau.

Nous partirons dimanche 12; notre retour sera très rapide, et nous serons à Paris vers lafinde la semaine prochaine.

Ce que vous me dites des projets de M. Thiers m'a

vivement frappé. Si telles sont réellement ses visées,

nous devons y faire, au nom d'un patriotisme réfléchi,

la plus vive oppositioD. Analysons en effet les désastres survenus à cause :

1^ De rinfériorité de notre armée, comparée à Tarmée allemande, infériorité du commandement, de Tarmement, de la discipline, de la science militaire, du moral, etc.;

2*" De rinfériorité numérique de notre armée, comparée à celle de Tenvahisseur ;

3** De rinfériorité morale du pays, au point de vue patriotique de la capacité de sacrifice ;

4^ De l'infériorité politique de notre pays : infério* rite venant de la division intérieure, division dont l'effet est que le gouvernement ne peut chez nous être battu sans tomber et sans être entraîné à des fautes énormes pour éviter cette chute.

Sur le 1*^ j'accorderai que trois ans peuvent changer bien des choses, et encore il faudrait être sûr que nos généraux, notre état-major, nos offlciers sont, sur toute la ligne, en voie d'étude sérieuse et de repentance, ce dont je doute fort.

Sur le 2®, cinq ou six cent mille hommes nous laisseraient toujours dans un état d'infériorité funeste. Après un premier choc, qui, je suppose, nous serait favorable, la masse allemande arrivant à la rescousse nous écraserait. Si les Allemands ^ n'eussent eu que cinq cent mille hommes, ils eussent été forcés de plier vers décembre 1870.

Sur le 3®, j'admets quelques améliorations ; cependant songez à Lyon, Marseille.

En tout cas, sur le 4"*, la situation est bien plus mauvaise qu'elle ne Ta jamais été. Soyez sûr que, si la guerre s'allumait dans une situation politique analogue à celle où nous sommes, ce qui s'est passé se passerait encore. Des partis seraient assez coupables pour pousser à la guerre, avec Tarrière-pensée que cela renverserait le gouvernement. Si Ton éprouvait un échec grave, ils referaient le 4 septembre, renverseraient M. Thiers à la face de Teanemi, non proba* blement pour résister à celui-ci, mais pour faire à leur avantage une paix honteuse. Vous voyez le reste.

Il est clair que ce raisonnement serait infirmé, si Ton pouvait croire que la force de l'empire allemand sera diminuée dans trois ans; mais les causes très réelles de dissolution que renferme cette œuvre bâclée n'opéreront qu'à bien plus longue échéance. Donc un seul programme : réforme intérieure de la France pendant quinze ou vingt ans ; alors pleine et certaine revanche, si Ton sait habilement profiter des changements survenus en Allemagne et en Europe durant ce temps.

Mais il est probable que cette fois encore nous en serons pour des vœux et des conseils inutiles. Conservez-moi toujours votre amitié et croyez à la nôtre.

E. RENAN

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