‹ E. Renan et M. BerthelotChapitre 23 sur 28 · CINQUIEME SERIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME SERIE

Naples, 3 mars 1872.

Mon cher ami,

Notre voyage se poursuit dans les meilleures conditions possibles de santé, pour ma femme et moi. Nous avons visité Parme, Ravenne, Pérugia, passé cinq jours à Rome, où nous reviendrons encore, et nous voici à Naples pour une quinzaine.

Nous demeurons « Santa Lucia, 31 » (où je vous prie de m'écrire), au quatrième étage, vis-à-vis du Vésuve et à vingt mètres du golfe qui se déroule à nos pieds. Le temps est sans pluie, et sans soleil : mais celui-ci ne tardera guère, car nous l'avons eu tous les jours à Rome.

Mes impressions sur Tltalie ancienne, plus calmes qu'il y a quelques années, s'étendent et se complètent. La vue de Ravenne a comblé pour moi une

grande lacune, celle de la vie romaine à la chule de TEmpire et celle du passage entre Tempire païen et Tempire chrétien. Rome et ses basiliques, à demi ou aux trois quarts restaurées, se comprennent mieux quand on a vu Ravenne. De même la vie des républiques italiennes du xiv* siècle ne se conçoit tout à fait que lorsqu'on a vu Volterra. Les moules des temps anciens sont encore là presque entiers, conservés dans certaines villes, témoignages de chaque époque évanouie.

A ce point de vue, ce que je voudrais voir encore, et ce que je ne pourrai guère voir cette fois, ce sont les cités étrusques (j'ai visité plusieurs nécropoles), et même les débris pélasgiques dont est semée la route de Rome à Naples, par Ceprano, Frosinone, Ferentino.

Au sein de cette vallée fertile, on voit s'élever de toutes parts les collines couronnées de vieilles acropoles, dont les murs et même les portes, comme à Alatri, sont, dit-on, pélasgiques et pareils à ceux de Mycènes. Je voudrais les voir, car c'est la plus ancienne étape de l'histoire italienne. Au delà, nous entrons dans les longues ténèbres de l'âge de pierre, où l'on entrevoit à peine, à l'aide de quelques débris conservés, les formes incertaines de la première humanité.

L'état présent de l'Italie m'occupe aussi. Ce peuple me semble satisfait et content d'une destinée modeste. L'unité de l'Italie, accomplie par le jeu des politiques

étrangères et au milieu des défaites des Italiens, vaincus chaque fois qu'ils ont lutté seuls et qui cependant sont parvenus au but, ne leur a pas enQé le cœur. Ils n'ont ni grand orgueil, ni exaltation; ils ont compris que le bonheur est dans la médiocrité. Aussi je crois qu'il ne leur arrivera ni une grande gloire, ni de grands malheurs; à moins que Tarrogance allemande ne vienne encore mettre le pied sur leur fourmilière. Jusque-là les classes moyennes semblent devoir rester au pouvoir, ménageant les classes populaires, sans cesser de les diriger. Le clergé seul se trouve complètement écarté, et j'ajouterai, dépouillé : car ce sont les biens ecclésiastiques qui ont fait les frais de la délivrance de Tltalie. Quant à Pie IX, il reste enfermé dans son Vatican, où il enrage à loisir, faisant sentir sa mauvaise humeur jusqu*aux touristes inoffensifs qui viennent visiter les musées.

C'est un Boniface VIII, à la façon du xix® siècle : lui aussi, il a voulu s'armer du double glaive et dire aux quatre coins de la terre : ceci est à moi. Mais sa prépotence a croulé aussi vite que celle de Boniface : il a été aussi souffleté, et s'il n'est pas mort de rage, c'est qu'il croit à un miracle, inespéré par l'incrédule vieillard d'Anagni. Adieu, mon cher ami, aimez-nous toujours, vous et madame Renan que ma femme embrasse avec afieclion.

Tout à vous.

À MONSIEUR BERTHELOT

Paris» 10 mars 4872.

Mon cher ami,

Vos deux lettres, ou plutôt votre lettre et celle de madame Berthelot^ nous ont fait grande joie. Jouissez de ce beau soleil, détendez-vous, reposez-vous; vous en avez le droit et vous le devez : in questa luce vive.

Je ne sais si vous voyez d*où vous êtes la ligne générale de ce qui se passe ici . Elle est très accusée ; nous en venons de plus en plus à une de ces situations où la liberlé des agents n'existe plus, où tout est chiffré, coté. La maison de Bourbon a joué sa partie, et Ta perdue : je ne dis pas pour toujours, mais dans la campagne qui se déroule en ce moment. Les deux branches sont plus divisées que jamais; la seule chose décidée à Anvers a été qu*il fallait écarter à tout prix la solution du duc d'Aumale, chef du pouvoir exécutif. La droite pure votera contre cette solution, le jour où elle se présentera, et la fera échouer. Nous avons toujours dit que cette Assemblée ne ferait ni la monarchie ni la république : cela est maintenant un fait accompli. Le pays, d'un autre côté, réclame plus que jamais une solution. Il est probable que dans deux mois environ le mouvement de dissolution sera irrésistible; des parties considérables de la Chambre elles-mêmes la désireront.

L'Assemblée ne voudra pas du plébiscite; elle convoquera une nouvelle Assemblée, ou se renouvellera par fractions. Mais cela ne fera nullement disparaître rindécision : les rapports des partis seront considérablement changés; mais Timpossibilité d'arriver à une majorité, la neutralisation des partis opposés sera la même. Peut-être alors les députés, pour sauver leur responsabilité, se décideront au plébiscite.

Le résultat du plébiscite serait tout différent; il donnerait une majorité, ce que la Chambre ne donnera pas. Après tout, c'est peut-être le seul moyen de constituer une conscience du pays; cela fait quelque chose de fort, qui tranche les doutes, s'impose et donne Tautorité de faire taire les dissidents. Sans cela je crains que nous ne sortions pas de la pétaudière. — J*écarle les hypothèses de coups de force (Vendée, 18 Fructidor, 18 Brumaire, débarquement de Cannes) ; non qu'ils soient improbables, mais parce que dans cet ordre toute prévision est vaine, puisqu'on n'a pas les éléments. Il est certain que, si le monde légal (la Chambre, le Gouvernement, les journaux) oppose une barrière infranchissable à l'expression de la volonté du pays, le pays sautera par-dessus la barrière, ou pour mieux dire, consentira» comme il fit en 1848 et 1851, à tous les tours de Jarnac qu'on jouera à la république et les encouragera. — Quant à notre règle de conduite, du reste, elle est claire et nous ne pourrons jamais être que pour la légalité; mais il y aura des jours, au milieu des guerres civiles

que nous pouvons voir, ou la légalité elle-même sera difficile à reconnaître.

Mais j'ai tort de vous communiquer mes mauvais rêves; ne pensez qu'à jouir de cette baie admirable, puis de Rome, endroit si unique au monde. Ma femme peut donner à madame Berlhelot de bonnes nouvelles d'une partie de sa famille : elle a vu au cours de M. Hubert trois chérubins qui se portaient à merveille et ont chanté à ravir; le gros Daniel surtout parait un virtuose accompli ; son air consciencieux et grave, pendant qu'il chante, frappe tout le monde d'admiration.

Ëcrivez-moi, aimez-nous, et assurez madame Berthelot de nos sentiments les plus affectueux. Donnez* moi votre adresse à Rome; ma femme écrira à madame Berthelot.

Votre bon ami,

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

Paris, 9 octobre 1872.

Mon cher ami,

J'ai regu ce matin votre lettre; je ne vous avais pas écrit, ne sachant où vous saisir et étant moi-même resté dans le Midi un peu plus longtemps que je n'avais cru d'abord. Madame Renan a dû avoir déjà

de mes nouvelles par ma femme, dont vous avez dû trouver une lettre à Florence.

Je suis heureux de voir la vivacité de vos impressions sur ritalie : plus j*y vais, plus je la goûte et Tadmire. Notre Occident brumeux n'atteindra jamais cette hauteur dans Tart et les traditions, et les parties que nous jouons aujourd'hui, si grandes qu'elles soient, ne surpassent pas celles qui se sont jouées sur cette presqu'île bénie des dieux.

Florence aussi agissait pour Tinstructiondu monde et proclamait (avec justice) son idéal celui de la race humaine. Quant à Rome, la ville trois fois maudite et trois fois adorable, — qui a écrasé les civilisations antiques et primé le droit par la force autrefois, et qui a continué sa dictature sous la forme théocratique, au moyen âge, par Técrasement de la raison et de la science, et qui, malgré tant de défaites, lutte encore et empêche la France de faire son évolution normale, — quant à Rome, je ne puis la haïr autant que nous le devrions, quand je me rappelle la grandeur de ses ruines et de ses musées.

Mais, je vous en prie, ne vous attachez pas trop obstinément à ces spectres césariens qui ont perdu la France. Si nous avons succombé, c'est parce que nous (je ne parle pas en mon nom personnel, bien entendu) avons abdiqué nos idées pour nous livrer à ces dictateurs égoïstes, qui nous ont perdus deux fois et sont prêts à nous reperdre encore. Ne croyez que la moitié de ce qu'ils vous diront. Nous sommes trop

affaiblis pour être redoutés et Tintérèt évident de la. Russie est aujourd'hui de s'interposer pour empêcher notre ruine complète, qui lui serait fatale à son tour. Le retour des Bonaparte serait la seule chose qui pourrait nous livrer sans défense et nous faire abandonner aux ambitions de la Prusse. La cause juste finit toujours par vaincre. Or, contre une nouvelle attaque, nous aurions la justice et la force morale et matérielle que Ton puise dans ce sentiment. Ce sont les conquêtes iniques du premier Napoléon et les prétentions iniques du troisième Napoléon qui ont sonlevé les peuples contre nous.

Tout à vous.

A MONSIEUR RENAN

24 août 1873.

Chez M. Herold, à La Pras, près La Mastre, par TourDon (Ardèche).

Me voici depuis quelques jours dans TArdèche, au milieu des montagnes. C'est un pays assez agréable en cette saison, bien que froid en hiver; petites montagnes volcaniques et calcaires, pauvres en végétation et en hommes. La race y est douce et honnête sur les pentes que j'habite; en grande partie protestante :

les souvenirs de la gaerre des Cévennes y sont encore vivants. La riche aliuvion du RhAne, au pied de ces montagnes, est habitée par les mômes populations (Valence, Tournon). Quant aux plateaux stériles qui couronnent les montagnes sur une vaste étendue, c'est la résidence d'une race dure et farouche, à peine vernie de civilisation, fanatique de catholicisme, dénuée de toute instruction. Il y a là des cantons où la moindre querelle se vide à coups de couteau. Lors de la guerre de 1870, leurs gardes mobiles, descendus dans les localités que j'habite, c'est-à-dire à huit ou dix lieues de leurs villages, s'y gardaient comme en pays ennemi. Ce sont les débris de vieilles races, réfugiés et refoulés dans les régions les plus misérables, et rebelles à l'éducation. C'est là que les traditions du Yivarais placent encore des païens et le martyre d'un évêque de Viviers (Agrippanus, d'où Saint-Agrève) en 673. Aussi le Puy est-il le centre d'un pèlerinage, que je vais aller visiter ces jours-ci.

Cette race lourde et ignorante, avec ses pèlerinages et son attachement à un passé qu'elle ne comprend pas, doit-elle donc nous être fatale et nous entraîner dans Tabime de la légitimité? C'est ce que je me demande chaque jour avec angoisse, en lisant les nouvelles incertaines que nous recevons par les journaux.

Notre destinée se joue en ce moment comme en 1870, sans que nous puissions exercer la moindre

influence sur révénement! Quand on parle de ce danger aux gens éclairés de ce pays, ils semblent ne pas le comprendre. Ils le regardent comme chimérique, tant leurs esprits sont éloignés d'une pareille conception du gouvernement de la France. Mais, en attendant, ils semblent frappés de je ne sais quelle torpeur fatidique, qui rend possible le triomphe momentané de toute entreprise. M. Hérold en est aussi inquiet que moi, bien qu'il ne puisse croire à ce succès de la légitimité. La profonde stupidité des gens de Frohsdorff est notre seule, mais réelle espérance. Présentez mes amitiés à madame Renan et écrivezmoi ici sans tarder; j'y serai encore une semaine, mais il faut trois jours pour recevoir une lettre. Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

Sèvres, 26 aoAl 1873.

Mon cher ami,

Votre lettre m'a fait grand plaisir. Les moments sont graves, j'ai regretté de ne pouvoir deviser avec vous.

Le complot légitimiste a échoué, à ce qu'il seimble; ce complot impliquait quatre actes :

1® Abdication des d'Orléans;

^ Concessions du comte de Ghambord;

3"" Obtention de la majorité de l'Assemblée;

4® Adhésion possible du pays.

Le 4"" eût très probablement suivi le 3^, et le 3'', selon les meilleurs juges, n*eût pas manqué si le l"" et le 2*^ eussent été obtenus. Mais le l"" et le 2** font défaut, cela parait certain.

En ce qui concerne le 1^, le vrai se trouve n'avoir pas été vraisemblable. Ce que disaient les Orléanistes (que la démarche de Frohsdorff ne changeait rien, que les Orléans étaient après ce qu'ils étaient auparavant, etc.) est bien le sentiment du duc d*Aumale et du comte de Paris. Je suis renseigné là-dessus de la manière la plus précise par le Journal des Débats. Une phrase tout à fait catégorique en ce sens, que le journal citait il y a quelques jours, sans nommer l'auteur, est du comte de Paris, et prise sur l'autographe même. Cuvillier-Fleury, l'intermédiaire entre le duc d'Aumale et le journal, est plus explicite encore. Il déclare nettement qu'en laissant au comte de Ghambord l'exploitation exclusive du titre royal légitime et héréditaire, les princes n'ont fait que renoncer à une chose à laquelle ils ne croient pas; que toute liberté de suivre leurs principes et de servir la France comme ils Tentendent, ils la gardent par ailleurs. C'est comme si à Rome j'étais allé me prosterner aux pieds du Saint-Père, en lui disant : « Saint-Père, je reconnais en vous le seul représentant de rinfaillibilité dans le monde »; eùt-on pu

croire à une conversion de ma part? Nullement. Comme je n*admets pas qu'il y ait d*infaillibilité dans le monde, et qu'en tout cas je n'ai pas de prétention de faire concurrence à Pie ÏX sur ce terrain, ma phrase n'eût été qu'une politesse. Le public, qui n'a pas lu Escobar, aura peine à saisir cette subtilité.

Quant au 2^, qui est bien plus important, il n'y a pas de doute non plus. A priori^ c'était bien probable. II faut le matérialisme superficiel de l'école orléaniste pour n'avoir pas vu qu'un fanatique de toutes pièces ne cède rien, croyant que c'est là sa force, et qu'il remplit une mission que le ciel est obligé, dans son propre intérêt, de faire réussir.

Le complot qui nous préoccupait tant, il y a une dizaine de jours, est donc à peu près enterré. On va passer à un second exercice. Une personne judicieuse et bien informée, que j'ai rencontrée aujourd'hui venant de Versailles, me disait que les meneurs paraissent d'accord pour abandonner le comte de Chambord et prendre, à son défaut, le comte de Paris. Mais qui ne voit que les Orléans se présenteraient, à cette partie, affaiblis par la visite de FrohsdorlT; que pour le coup les légitimistes purs verraient en eux les plus noirs des traîtres, et qu'une majorité ne pourrait être obtenue sur ce terrain, contre les légitimistes, les bonapartistes, les républicains coalisés?

Il est donc probable que les deux centres reviendront à leur projet d'il y a un mois (république avec Mac-Mahon pour plusieurs années); mais on dit que

Mac-Mahon s'y prèle peu, ne s^envisageant que comme provisoire.

Pauvre pays ! quelles tristes épreuves nous traverserons encore! Ces cures radicales tueront le malade. Que nous sommes heureux de n'avoir pas de responsabilité en ces crises redoutables! Le sort des membres de cette Assemblée sera celui des conventionnels. Quelque chose de sombre et de fatal pèsera le reste de leur vie sur eux. Faites mes meilleures amitiés à Hérold, et croyez à ma plus tendre afTection. Ma femme écrit à madame Berthelot, à Royan.

K. RENAN

Aubenas, 2 septembre 1873.

Mon cher ami,

J'ai reçu voire lettre et je veux vous écrire mes impressions» d'après les conversations que j*ai ici avec des gens de toute condition.

Le retour d'Henri V est la chimère la plus grande qui ait pu passer par la tète d'intrigants politiques. Tout est possible en ce pays, sauf cela. Le paysan se soulèverait, retenez ceci, dans trente à quarante départements, parce qu'il redoute sérieusement (je n'examine pas s'il a raison) qu'on ne lui enlève les

biens communaux, qui lui ont été acquis en 93 : vous savez comment. Sur ce chapitre il est aussi intraitable, et se souvient aussi bien de la Révolution, qu'il y a cinquante ans. C'est là ce qui rend impossible Henri Y et le régime clérical.

Il faut bien distinguer les pèlerinages, les superstitions populaires — qui représentent pour toutes les pauvres gens Tart et Tidéal — de l'adhésion aux prétentions dominatrices du clergé. Il y a là le même malentendu qui fait voter le peuple pour les radieaux, et le fait applaudir aux coups d'Etat. J'ai pris sur le fait cette opposition entre la superstition et le cléricalisme dans toutes ces hautes montagnes du Velay. Ils vont en masse aux pèlerinages; mais il n'y en a pas un sur dix qui consente à entendre parler d'Henri V,

Il y a encore autre chose qui me frappe beaucoup : c'est l'allure générale de ces hommes. Ils se sentent citoyens et égaux à tous; ils sont polis : mais l'antique servilité du paysan a disparu; depuis le suffrage universel tout cela a bien changé. C'est encore un obstacle aux restaurations, bien que les effets n'en soient pas immédiats comme ceux de l'intérêt.

Noire avenir est certes bien obscur; cependant, je crois de plus en plus à l'impossibilité de tout autre régime que la République. Une dernière remarque, avant de clore cette lettre. Dans tout ce Midi, vallée du Rhône, Provence, Languedoc oriental, c'est la riche bourgeoisie qui est républicaine et même radi-

cale — ici les nuances ne comptent pas — plutôt que le populaire, prêt à tout accepter, sauf Henri V et la suppression du suifrage.

Adieu, mon cher ami, écrivez-moi encore une fois à la même adresse que précédemment.

Mes respects à madame Renan. Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

Sèvres, 5 septembre 1873.

Mon cher ami.

Je suis ravi que votre voyage se continue agréablement, et je n*en suis pas surpris, sachant en quel pays et avec qui vous voyagez. Ici, rien de nouveau. L'intrigue légitimiste paraît de plus en plus engravée. A entendre les orléanistes, le premier acte est fini; le second va commencer. Le second acte consistera à prendre acte des impossibilités du comte de Ghambord, et à poser la maison d'Orléans comme héritière du titre tombé en déshérence par la folie du titulaire. Il est évident que cette partie n*a aucune chance de réussir. L'immense majorité des légitimistes traitera cette volte-face de trahison, et dans un mois Philippe- Egalité sera un saint auprès du comte de Paris. D'autres paraissent vouloir relever le stathoudérat du

438 CORRESPONDAKCB

duc d'Aumale ; mais il est clair que ce qui a échoué le 24 mai échouerait encore, et pour les mêmes motifs. Il se confirme de plus en plus que Mac-Mahon ne se prêtera pas à un arrangement qui ferait de lui le fondateur de la République; qu^il fixera même un terme à TAssemblée, au bout duquel il regardera son rôle provisoire comme terminé.

J'ai dîné mardi dernier avec Picard et Schérer. Ils sont inquiets, car à mesure que les impossibilités s'élèvent contre les solutions monarchiques, le fanatisme de l'Assemblée redouble. Ce fanatisme n'abdiquera pas pacifiquement. Une surprise est possible. Picard et Schérer sont bien d'accord sur ce point que, si le comte de Chambord fait la moindre concession, la Chambre le proclamera, sans se soucier des conséquences. Ils ne voient pas autant que nous l'impossibilité des concessions. Le danger vient de Rome : Rome tient tellement à la restauration légitimiste, qu*elle conseillera peut-être quelque concession dans la forme, sauf à tout retirer ensuite.

Sur la question du drapeau, en particulier, Rome ne comprend pas l'obstination du comte de Chambord. Cela lui parait indifférent. Mais il parait qu'autant ce . dernier est dévoué à la papauté, en ce qui est de la religion, autant il en est indépendant pour la politique. C'est bien là un point de tradition capétienne; mais, malheureusement, c'est le seul. Il est indubitable que le règne d'Henri Y serait le règne du fanatisme et de l'ineptie. Impossible de s'y prêter, ni

directement, ni indirectement, quels que soient les dangers de la République, et quelque chance qu*il y ait que la République ramène le prince impérial dans quelques années.

Revenez bientôt et croyez à toute notre amitié.

E. RENAN

A MONSIEUR BERTHELOT

Venise, 8 septembre 1874.

Mon cher ami,

Je vous suppose de retour de Stockholm et en bonne santé. Pour nous, notre petit voyage de vacances se continue fort agréablement. La Suisse m*a fait grand plaisir. Depuis la Norvège, je n*avais pas vu quelque chose d*aussi grandiose, ni d'aussi frais. Quelle verdure! quelles eaux! Ces lacs au fond de profondes vallées sont sûrement une des plus belles choses de notre planète. Malheureusement les hôtels, les pensions, g&tent bien tout cela. Dans vingtcinq ans, la région alpestre de la Suisse ne sera qu'un vaste hôtel garni, où tous les oisifs de l'Europe viendront pendant Tété prendre leur alvéole. La société qui résulte de ces rapprochements fortuits est tout à fait insipide, et la nature souffre beaucoup d'être profanée par tant de badauds.

La vallée du haut Tessin, les lacs de Lugano et de Gôme nous ont plu infiniment; mais ce n'est pas un séjour d'été, il y fait trop chaud. L'endroit sur lequel nous avons jeté notre dévolu pour aller passer deux mois d'été, le jour où nous renoncerions à Sèvres, est un village sur le lac de Brienz, au pied des grandes cascades de TOberland. 11 y a là quelques chalets où Ton serait bien, ce nous semble. Nous vous ferons nos confidences à ce sujet, plus tard.

En Italie, nous n'avons jusqu'ici vu de nouveau que Mantoue, où nous avons failli être malades de chaleur. Mais nous avons été bien récompensés de notre peine. Mantoue est d'un intérêt capital en esthétique. C'est la décadence de l'école de Raphaël, mais décadence pleine de charme encore. Jules Romain y règne en souverain, et parfois, soutenu par le Primatice, il égale le Vatican ; puis le manque de génie se fait sentir; la recherche du nouveau aboutit à l'absurde. Tel qu'il est, le palais du Té est une pièce essentielle de l'histoire de l'art. Voir à un jour de distance, comme nous l'avons fait, cette œuvre singulière et la grande salle du palais ducal à Venise, est la chose la plus instructive qui se puisse concevoir.

Ici, nous nous reposons beaucoup; nous connaissons tout; nous revoyons tout à loisir et en flânant. Nous avons trouvé, arrivés un jour avant nous, Schérer, Hébrard et Ch. Edmond, et nous avons passé avec eux quatre journées fort agréables. Ils sont

partis ce matin pour Florence et Rome. Ils auront chaud. Ici, au contraire, il fait la température d'un bel été.

Nous ne partirons pas avant lundi ou mardi do la

semaine prochaine. Ecrivez-moi donc ici, pour que je sache comment vous allez, et aussi comment vont les choses. Je serai à Paris vers le 23; j'irai tout de suite, après mon retour, vous voir, avec Noémi, à Barbison. Ma femme ira, à travers le Midi, à Arcachon, chercher Ary.

En Italie, la situation est celle que je vous ai souvent dépeinte ; on est cependant plus préoccupé que je ne le croyais des mouvements internationalistes de la Romagne et de diverses provinces. La situation est moins bonne qu'il y a deux ans, et, si le roi venait à mourir, l'Italie courrait des dangers. Bientôt, hélas! nous pourrons dire à presque toutes les nations : Et tu vulneratus es sicut et nos. Ma femme envoie ses plus vives amitiés à madame Berthelot. Votre bon ami,

E. RENAN

A MONSIEUR BERTHELOT

Houlgate-Beuzeval, Calvados, 27 juillet 1875.

Mon cher ami.

Nous voici installés et satisfaits de notre installation. Samedi et dimanche, j'ai encore pas mal souffert

du genou. Depuis hier matin, le changement de temps y aidant, ou faisant tout, je vais beaucoup mieux. Nous avons eu aujourd'hui une journée délicieuse, et j'ai pu faire deux bonnes promenades au soleil. Tâchez de venir : il y a de bien bons endroits pour se promener, s^asseoir et causer. Les environs sont charmants.

J'ai repris un vieux travail, mes Dialogues philosophiques^ que je fis en 1870 à Versailles. Gela m'amuse beaucoup à relire et à retoucher. Mais Dieu sait quand cela sera bon à publier. Quelle atonie, et qu^une nation finirait vite, si elle restait longtemps en cet état! Et dire que toutes les issues sont plus tristes encore! J'ai passé la journée de samedi soir et dimanche matin à Trouville, où j'ai vu beaucoup de Russes, très mystérieux, très officiels, mais déclarant nettement qu'un président tel que G... ne serait pas reconnu et qu'on laisserait alors la Prusse faire ce qu'elle voudrait. L'avenir est horrible. Je vous ai dit que, pendant les heures de rémission de mon rhumatisme, je lisais VHistoire de la Révolution de monsieur Thiers. Cela fut étrange, grandiose, inouï, mais cela ne peut s'imiter; cela ne sera arrivé qu'une fois, comme tous les faits de premier ordre et uniques, tels que les origines du christianisme, de Tislam, choses impossibles à copier.

J'ai reçu une nouvelle lettre d'Amari, qui me confirme en mes plans de Sicile. Je veux revoir encore ces belles mers et ces côtes lumineuses avant de

mourir, et roccasion est bonne. Nos meilleurs souvenirs à madame Berthelot. Croyez à notre parfaite amitié.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

Paris, 30 juillet 1815.

Mon cher ami,

J'ai reçu votre lettre qui m'a causé un sensible plaisir : car je craignais pour vous la secousse de ce voyage... Si vous aviez élé des gens plus sédentaires, je me serais arrangé pour vous rendre visite à la fin d'août. Mais, à peine installés, vous allez repartir pour la Sicile et passer, Dieu sait où, les mois de septembre et d'octobre.

Ecrivez-moi toujours et souvent; car moi aussi, la tristesse et le découragement me gagnent. Depuis ma jeunesse, j'ai toujours été soutenu par l'espoir de voir la fin de cette réaction, et je n'ai pas fait comme le paysan qui s'assoit à regarder l'eau couler.

Mais je vois que le fleuve ne sera pas épuisé avant notre propre existence, et que notre effort a été soutenu si longtemps en vain. C'est la tristesse de l'Univers à qui le Christ de Jean-Paul vient annoncer qu'il n'y a pas de Dieu, ni de récompense. Ce n'est pas la récompense que nous cherchons, mais le triomphe de

la justice et de la raison : nous ne le verrons pas, mais seulement celui de régoîsme, de la force el de l'hypocrisie,

le règne illimité.

Il y a eu des temps plus doux pour les âmes sincères. Présentez toutes mes amitiés à madame Renan. A vous de cœur.

A MONSIEUR BERTHELOT

Houlgate, 10 août 1815.

Mon cher ami.

Quelle folle présomption était la mienne de me croire guéri! Depuis que je vous ai écrit, j'ai encore beaucoup souffert, et, à l'heure qu'il est, bien que sentant le mal s'user et se retirer lentement, je marche mal encore. Gela me met dans une grande perplexité pour Palerme. Je me résigne très difficilement à renoncer à un engagement que j'ai pris el à un voyage auquel je tenais beaucoup. D'un autre côté, il faudrait partir d'ici dans une huitaine : je ne sais si je serai assez rétabli pour me jeter dans le tourbillon de forte activité qui précède un départ. Nous sommes donc fort incertains, comme vous voyez, de notre avenir le plus prochain.

Quant aux eaux dlschia, j'y renoncerai plus difflcilement qu'à Palerme. Je désire avant l'hiver faire une cure énergique pour me débarrasser de ce principe rhumatismal, si faire se peut. Or, presque partout ailleurs que dans le Midi de lltalie, la saison sera bien avancée. On me vante aussi beaucoup les fanghi d'AIbano. Je crois que mon tempérament offre de la prise pour ces sortes de traitements, et eussent-ils quelques dangers, j'aime mieux les courir que d'accepter, à Tâge que j'ai, une diminution de vie.

Nous sommes enchantés que vous soyez bien aux Piloisiëres *. Houlgate est aussi fort agréable, mais je n'en jouis guère. Hébrard est arrivé il y a deux jours, et ne m'a pas dit grand'chose de neuf.

J'ai à peu près achevé la revision de mes Dialogues. Je vais les faire imprimer en placards, et nous les relirons ensemble. Je crois que ces pages sont de nature à faire penser. Mais le temps où nous sommes est-il de ceux où Ton peut sans inconvénient exciter à ce dangereux exercice? Voilà la question. Avons-nous été victimes par le sort! Jusqu'au bout, les fautes de la génération qui nous a précédés nous poursuivront et pèseront sur nous.

Écrivez-nous bientôt; car il se pourrait que dans une huitaine nous ne fussions plus ici. Ma femme écrira à madame Berlhelot avant notre départ. Croyez à toute notre amitié.

Ë. RENAN 1. A Rochecorbon, près de Tours.

A MONSIEUR RENAN

RochecorboD, 13 aoûl 1875.

Nous sommes ici plus heureux que vous, car nous allons tous bien, sauf quelques indigestions de prunes et de pommes vertes : mais cela fait partie de la santé des enfants. Nous vous regrettons fort, car ce climat chaud vous conviendrait mieux que le bord de la mer.

J'ai déjeuné hier à Tours avec le préfet, qui est un de mes camarades de collège et qui m*a rencontré dans le chemin de fer il y a quelques jours et reconnu : car je n*avais guère de souvenance de lui. Il m'a réuni avec Trochu, dont je pense moins de mal que les Parisiens, vous le savez. Cependant Tintarissable bavardage du personnage a fait baisser mon estime rétrospective : « Quand le robinet est ouvert — comme il le disait lui-même hier à déjeuner, d'une façon assez amusante, — il faut qu'il coule. » Il vit dans la solitude, et les occasions comme la nôtre sont rares.

Dans les choses humaines, celui qtfi a manqué la partie, fût-elle impossible, ne retrouve plus guère d'estime ou de justice. Somme toute, le personnage est pauvre et nous aurions pu, la destinée nous aurait dû faire mieux tomber, dans notre essai d'héroïque

catastrophe. J'avais cru longtemps à quelques mystères d*habileté, ou de prudence méconnue, que ses aveux d'hier ont achevé de faire évanouir. Nous ferons bien d'être humbles pendant de longues années; car le monde officiel ne nous ménage point de surprise de génie pour notre relèvement.

Mais parlons de vous. Je vois que votre santé est toujours mauvaise. Ne jouez pas avec tout cela et n'ayez pas la croyance chimérique du vulgaire que la maladie est un accident qu'on arrache comme une mauvaise herbe; ou qu'on incante comme un xaxoSaifjicov.

Je ne puis que vous redire ce que mon ami Lorain m'a répété à mon départ : « Vous voulez aller aux eaux des Pyrénées, je ne vous y engage point : c'est une expérience qui pourrait peut-être réussir; mais je ne suis pas de ces médecins qui font des expériences sur leurs amis ; tenez-vous tranquille dans un bon pays, et attendez que la nature ait fait son œuvre et modifié vos tissus altérés. Le reste, c'est du hasard thérapeutique. »

Présentez à madame Renan mes respects et croyezmoi

Tout à vous.

A MONSIEUR RENAN

RochecorboBf 31 août 1875.

Cher ami,

Me voici un peu en retard avec vous, et cela d'autant plus que vous vous êtes éloigné chaque jour davantage. De notre côté, nous avons fait ces jours-ci une petite excursion à Am boise et à Chenonceaux et nous avons visité Tours, qui a quelques vieux monuments. Mais ce pays a été dévasté successivement par les guerres religieuses et par la Révolution. La haine excitée par la longue domination cléricale, qui a régné dans celte région depuis les Mérovingiens, cette haine a dû être bien vive et bien profonde, à en juger par Tintensité des dévastations. Non contents de démolir la basilique de Saint-Martin, les révolutionnaires, sur son emplacement, ont fait passer une grande rue, pour en rendre la restauration impossible.

Dans les campagnes même, la population est douce, peu active, mais peu amie des prêtres. Bref, nous assistons à une volte-face étrange : le catholicisme, si longtemps soutenu parle paysan, a perdu cet appui, après celui des populations urbaines : il n a plus pour lui qu'une bourgeoisie égoïste et abaissée, qui croit perpétuer sa domination en s'associant aux puissances du passé.

J'ai causé ici avec bien des gens de toute classe et de toute condition, et je commence à croire que nous touchons au terme de cette longue réaction de trente ans. A moins d*un accident extérieur, malheureusement toujours imminent (la Russie m'inquiète beaucoup, comme appoint d'une autre partie du joueur qui nous vise toujours), ou d'un accident intérieur peu probable, les élections prochaines, sénatoriales aussi bien que législatives, seront libérales et anticléricales, de l'avis même des gens officiels d'ici. L'Assemblée commet la faute si souvent renouvelée des ajournements d'élections, qui ont toujours tourné contre leurs auteurs (avril-mai 1848; septembre 1870, etc.); plus elle attendra, plus ses membres perdront leur chance de réélection.

En attendant je vous suis de la pensée dans votre voyage, auquel je regrette de n'avoir pu m'associer. J'ai vu aujourd'hui dans les journaux l'annonce de votre arrivée à Palerme et de l'ouverture du congres. Dites-moi vos impressions, en quelque lieu que vous rejoigne cette lettre, qui ne vous trouvera plus sans doute en Sicile.

J'espère que votre santé se trouvera bien de ce climat chaud et que vous nous reviendrez en bon état, ainsi que madame Renan, à qui je vous prie de présenter mes amitiés et mes respects.

Tout à vous.

M. BBRTHELOT

A MONSIEUR BERTHELOT

Ischia, 18 septembre 1875.

Mon cher ami,

Pardonnez-moi d'avoir tant tardé à vous écrire.

Voici la première heure de repos que je trouve dans

ce voyage endiablé. D'une part, Borighi nous a

entraînés dans une course vertigineuse à travers la

Sicile; de l'autre, une camorre, ennemie de mon

repos, a organisé partout sur mes pas des ovations

de toutes les heures, auxquelles il était impossible

de se soustraire. Nous sommes éreintés. Je ne crois

pas que depuis Empédocle, ce Newton doublé de

Cagliostro, un savant ait fait de telles entrées dans

les villes de Sicile. Je ne rends des points qu'à Garî-

baldi. Maintenant que nous avons dormi quelques

heures dans un séjour des plus tranquilles, ce voyage

nous apparaît comme un rêve insensé. Il faut savoir

que pendant des années j'ai défrayé les prédicateurs

de Sicile et que, d'ordinaire, le sermon finissait par

le cri : Evviva il Renan! par ceux qui n'avaient pas

bien compris et par les malins, qui tiraient de ce

qu'avait dit le curé une conséquence tout opposée à

la sienne; si bien que tous, même les curés, voulaient

me voir, comme un mythe à la réalité duquel on

ENTRE MM. RENAN ET BERTHELOT. 45i

croît à peine. Vous savez que je ne suis pas de ceux qui trouvent que :

Pulehrum est digito monstrari et dicier : hic est.

Mais il y avait dans tout cela tant de naïveté que je m'y suis prêté de bonne grâce.

Vous ne pouvez vous figurer les bizarres combinaisons qu'a produites sur cette terre singulière le I mélange de toutes les races; ce qui domine, c*est la passion, le prosélytisme ardent. Or, il est incontestable que le catholicisme romain est fini dans ce pays. A Selinonte, dans un désert, des barques pleines de gens venus de dix à quinze lieues à la ronde, assié* geaient notre navire au cri de : Viva la scienza! Ce cri était le mot d*ordre dans tous les villages. Le clergé qui, à quelques exceptions près, est très fanatique, s'y prêtait avec bonne grâce et était très poli pour moi. Après la Hongrie, ce pays est sans contredit celui qui est le plus près de rompre ses vieux liens et d'entrer dans la voie de la réforme religieuse.

Nous avons vu à Palerme, à Montréal, à Cefalu, les chefs-d'œuvre de l'art arabe, byzantin, normand, combinaison unique au monde et charmante; â Ségeste, à Selinonte, à Agrigente, à Syracuse, à Taormina, d'admirables restes grecs et romains. Certes, tout cela ne fait que relever Athènes, et prouve de plus en plus que les Athéniens ont inventé la perfection de l'exécution, ces délicatesses infinies, dont l'art grec avant eux, pas plus que l'art égyptien, né se souciait.

Mais rimpression est partout vive et forte, et dans quelques endroits la nature est d*une ravissante beauté, plus analogue à la Syrie qu^à la Grèce et à ritalie.

Ici, nous sommes nichés dans un endroit charmant, au milieu des vignes et des figuiers, à mi-cdte du mont Epomée. Que je voudrais vous y voir! Paysage charmant, mer admirable; à l'horizon Terracine et Gaète; température délicieuse^ ni chaud, ni froid. Quant à ma santé, je ne peux m'en plaindre, paisqu'elle ne m'a pas privé un jour de suivre l'expédition la plus épuisante qui fut jamais. Presque seul je n'ai pas dételé avant la fin. Et pourtant le pied droit n'est pas encore dans son état normal; il a de la raideur, une sensibilité exagérée aux changements de température. Demain, je commence les bains avec prudence, les douches aux jambes avec vigueur. J'espère; en tout cas, je suis content d'une expérience qui m'a montré que ma source de force n'est pas diminuée. Si vous n'êtes pas bien, venez ici. Nous y serons jusque vers le 6 ou le 8 octobre. Puis nous irons faire à Rome une bonne ottobrata. Croyez à toute notre amitié.

£. RENAN

Ischia.

Mon cher ami,

Excusez-moi de si peu vous écrire. On me tiraille ici pas mal ; on m'exploite et, suivant ma bienheureuse habitude, je laisse faire. Cela ne m*empèche pas cependant de jouir vivement de ce dernier voyage que je fais à Tile de Circé, Nous arriverons le 29.

J*ai maintenant, sans les avoir cherchées, les données les plus exactes sur Tétat de ce pays. II y aura des crises violentes, mais qui n'ébranleront pas l'édifice du royaume d'Italie, au moins de sitôt. Naples et Rome sont les deux grandes difficultés; mais le nord de ritalie, avec son armée sérieuse, reconquerra au besoin le sud. Nous causerons de tout cela dans trois semaines.

Croyez à ma vive amitié.

E. REMAN

A MONSIEUR RENAN

28 août 1876.

Mon cher ami.

Je ne sais si je pourrai venir à notre réunion de samedi ' : je suis un peu fatigué et obligé de quitter

i. Projets relatifs à la constitution des universités.

Paris laprës-midi. Je crois d'aiilears que nos réunions touchent à leur terme, tant par la nécessité de donner une réponse presque immédiate au ministre, que par Tépuisement des questions sur lesquelles la majorité d'entre nous a des opinions communes.

Nous nous sommes réunis dans Tintention d*échanger nos idées par la conversation, et de constater ce qu'elles ont de commun, pour en faire part à qui de droit. Aujourd'hui cet échange tend de plus en plus à se transformer en une discussion sur les mérites d'un système complet et a priori. Son auteur, que j'aime et j'estime infiniment, voudrait faire adopter le système par la réunion, comme l'expression de nos convictions, qu'il s'efforce de déterminer par le raisonnement. Or, je crois la plupart d'entre nous peu disposés à entrer dans cette voie ; chacun ayant des opinions acquises par une longue expérience des matières, et qu*il est peu enclin à modifier à la suite d*un raisonnement a priori. Je pense, sauf opinion contraire de la majorité, qu'il conviendrait de consacrer la séance de samedi à résumer les principes communs auxquels nous nous sommes arrêtés, tels que :

1^ Constitution de certains groupes de facultés en universités, avec conservation des autres facultés comme unités isolées et d'ordre moindre, ne délivrant pas les grades supérieurs ;

2* Constitution de ces universités à l'état de personnes civiles mixtes, aptes à recevoir des donations et à faire emploi de leurs propres recettes de toute

nature, sous la surveillance de l'État et de la Goût des comptes ;

3^ Institution des docteurs autorisés à faire des cours dans les locaux de TUniversité régionale. Les règles relatives à Tinstitution des professeurs titulaires ou agrégés seraient à déterminer par des règlements propres à chaque faculté, et même à chaque université ;

4^ Attribution des inscriptions et des examens à l'Université régionale ; avec cette clause que, pour les inscriptions à des cours non publics, il sera fait attribution au professeur d'une portion du produit à déterminer, et qui ne saurait être inférieure à la moitié ; même règle pour les professeurs qui font les examens.

Je voudrais que vous fussiez chargé de rédiger ces propositions collectives de notre réunion, pour les remettre dès lundi à M. Waddington, comme il en a témoigné le désir.

Quant aux autres points qui restent à examiner entre nous, ils me paraissent donner lieu à une division beaucoup plus grande des opinions ; rien ne nous empêche de poursuivre cet examen la semaine prochaine afin de dégager ce qu'il peut y avoir de commun et accepté de tous. Mais je pense qu'il conviendrait d'arrêter, dès à présent, non le système complet que nous proposerions — car nous n'avons, je crois, aucun système commun, — mais les principes généraux sur lesquels nous sommes d'accord, et au delà

desquels je crains que Taccord ne se poursuive pas. Je vous serais obligé de donner connaissance de cette lettre à la réunion.

Votre tout dévoué,

A MONSIEUR BERTHELOT

Casamicctola, 6 août 1811.

Mon cher ami,

Nous voici installés, et fort agréablement. J'ai trouvé ce vieux volcan plus vert, plus frais que jamais. La chaleur du milieu du jour est forte; le reste du temps est délicieux. Le voyage de mer a été rude; encore un principe auquel il faut que je renonce. La Méditerranée en été peut être fort agitée. De grosses lames du sud-ouest, sans vent appréciable, nous prenant de flanc, nous ont fort secoués. Ma femme a un peu souffert; Noémi seule a été inébranlable; elle est née fille de mer; elle pleure à chaudes larmes le Saîd et le plaisir qu*elle a eu.

Aujourd'hui j'ai pris mon premier bain; j*ingurgite consciencieusement des eaux de toutes sortes de dosage. En tout cas, je suis très bien; cette gymnastique des voyages du midi est ce qu'il me faut. Noémi va prendre des bains de mer. On les conseille également à Âry. Ces bains sont ici dans certaines baies

tellement chauds (en creusant le sable un demi-mètre» on a Teau de mer à 30 degrés) que nous allons essayer.

Ma femme prendra aussi des bains des sources les plus douces. Noémi va à merveille; elle s*éyeille comme je l'avais pensé. Figurez-vous que c*est Henriette, Henriette ressuscitée, avec sa timide pudeur et ses doux abandons. Elle me disait bien, la pauvre fille, dans ses derniers jours : « Cette petite-là me remplacera ». Jugez de ma joie!

Je pense que Houlgate vous est aussi bienfaisant qu'à nous ce beau rivage. Le Drochon est aussi une fort jolie chose. Si cela ne va pas, venez ici, mais ne venez pas par mer. Nous sommes dans un hôtel rustique, où la place surabonde. Il faut se fortifier pour la lutte de la vie, telle que le siècle et notre pays Tont faite. Plus je vois à distance ce qui se passe dans notre malheureuse France, plus je suis navré. Il me semble que la défaite de cette partie stupidc du 16 mai est plus certaine que jamais. Mais l'avenir m'inquiète. J'ai peu de foi. La désolante fausse manœuvre que les classes conservatrices ont faite en donnant dans ce panneau est leur fin. Or, on ne change pas de classe conservatrice et on ne vit pa& sans une telle classe. Les éléments qui ont fait la France, la dynastie capétienne, la noblesse, le clergé, la haute bourgeoisie vont n'avoir qu'un but, détruire leur œuvre. Or, une nation ne résiste pas à une semblable lutte en ses entrailles. On va revoir 1791 et 1792, la partie traditionnelle et conservatrice émigrant

(à Tin teneur, à Textérieur, n'importe), exaspérant la France nouvelle, appelant et provoquant la persécution. La persécution viendra; nous aurons 1793, et, comme l'Europe n'est plus d'humeur à laisser nos démocrates se battre, ce sera Finis Franciœ. On a détruit les conditions mêmes d'existence de ce peuple ; mais tout cela viendra lentement, tandis que la partie d*Âlbert de Broglie, c'est la fin dans un an.

Les enfants viennent de prendre un bain de mer excellent. Écrivez-nous, dites toute mon admiration à madame Bertbelot et croyez-moi voire meilleur ami.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

BeuzeTal-sur-Dives, il août 1877.

Mon cher ami.

Je viens de recevoir votre lettre, qui nous a tous fort réjouis; car je vois que vous vous portez bien, ainsi que madame Renan et vos enfants, malgré les incidents maritimes. Tantôt je voudrais être avec vous à Ischia, toutes les fois qu'il pleut, ce qui est fréquent à Beuzeval. Tantôt je voudrais que vous fussiez avec nous à Beuzeval, toutes les fois qu'il y fait un soleil brillant et un ciel bleu, à travers cette merveilleuse verdure, comme au moment où je vous écris. Si vous

avez les étuves et la vapeur d'eau minéralisée, nous avons la mer avec son eau^ parfois calme comme un lac, où Ton s'ébat dans une onde tiède, tantôt déferlant en grosses lames, qui vous secouent et vous renversent sur le sable, comme ce matin. C'est en somme une bonne hygiène pour nous tous; les enfants vivent dans le sable et l'eau, comme de petits tritons : sans cesse occupés, soit à bâtir des ch&teaux de sable, image de ceux qu'ils élèveront plus sérieusement en apparence dans leur âge mûr; soit à pêcher des poissons microscopiques, dont ils font faire de prétendues fritures à la cuisine. Mais tout est affaire d'opinion et d'illusion. Celles-là leur plaisent beaucoup. René surtout est dans un état de joie continue. L'épanouissement de ces caractères d'enfants, et bientôt de jeunes gens et de jeunes filles, est un spectacle plein d'attraits pour des parents : ce sont les fleurs de la vie. Verrons-nous les fruits? Nous causons souvent de vous avec les Bréal, qui sont venus ici, mais à qui ce climat ne convient pas beaucoup. Madame^ Bréal est surtout bien frêle et bien fatiguée.

J'ai eu hier la visite de Ch. DoUfus, resté toujours le même philosophe amateur et sympathique. Malgré sa ferme volonté de s'isoler en Suisse, il n'a pu résister jusqu'au bout à l'attraction de Paris : il y est ramené par les nécessités de l'éducation de ses enfants et il s'y installe à demeure. Nous le verrons cet hiver.

La situation ici est toujours incertaine pour le prochain avenir et plus encore pour celui qui suivra. Je

ne sais si nous avons encore la vigueur nécessaire pour faire la Convention que vous rêvez : elle aboutirait d'ailleurs bien vite au despotisme. L'état présent y conduit aussi. Â moins que nous n^écbappions à tous ces maux par la faiblesse même de notre tempérament présent, comme ces gens affaiblis qui résistent mieux à Tinfluence d'une atmosphère méphitique que les hommes vigoureux, ayant déjà pris l'accoutumance de ne respirer qu'à moitié.

Adieu 9 mon cher ami, embrassez pour nous vos enfants; dites toute notre affection à madame Renan. Tout à vous.

M. BERTUELOT

XVIII bis

MONSIEUR BERTHELOT

La Gava, 5 septembre 1877.

Mon cher ami,

Sempre bene. Le mois d'août a été exceptionnellement chaud cette année en ces parages. On est mort de chaleur à Rome et à Naples. A Ischia, grâce à la hauteur où nous étions, c'était très vivable, et le soir délicieux. Ma cure, que j*ai faite très énergique, n en a été que mieux. Les médecins italiens ont raison. Il faut prendre ces bains par les mois très chauds. Ary, à qui j ai fait faire une forte dcmi*cure, s*en est

extrêmement bien trouvé. Il a pu pendant tout son séjour se livrer aux exercices les plus violents, aux plus fortes courses à cheval, sans autre résultat qu*un grand bien-être. Noémi a pris tous les jours son bain de mer et s'en est très bien trouvée aussi.

Avant-hier nous n avons passé que quelques heures torrides à Naples. Dès le soir nous sommes venus coucher ici, où la température est très douce. Je ne sais si vous connaissez la Gava. C'est une haute vallée dans Tembranchement de TApennin, qui fait la presqu'île de Sorrente. C'est vraiment charmant, quoique sans pluie depuis cinq mois.

Aujourd'hui nous allons à Salerne, demain soir nous coucherons à AmalQ. Notre retour à Paris est toujours pour les premiers jours d'octobre.

Vu d'ici le spectacle de ce qui se passe dans notre malheureux pays est encore plus triste. Vous ne sauriez croire le mépris et la pitié que cela inspire. Pour l'étranger, c'est une seconde Commune, en un sens moins excusable que la première. Il est incontestable que, depuis quelques années, le monde a fait un grand progrès politique; les procédés inouïs des préfets de M. de Fourtou et des magistrats de M. de Broglie paraissent des procédés de Peaux-Rouges, devenus par surprise maîtres de la politique de pays civilisés. Jamais, même en 1871, je n'avais parcouru l'étranger avec le sentiment d'une pareille humiliation pour mon pays. Le public ici croit au triomphe du parti républicain; mais le gouvernement est inquiet,

et (d'aeeord avec TÂllemagne ?) prend de grandes précautions. Plus que jamais je crois que la réussite de cette folle entreprise, si elle était possible, amènerait vite la guerre. Oh I les misérables l

Écrivez-moi à Naples, hôtel de Genève. Nous y serons jusque vers le 13.

Croyez tous à toutes nos amitiés.

E. REKAN

A MONSIEUR BERTHELOT

Conslance, 18 août 4878.

Cher ami.

Tous très bien et jusqu*ici tous très contents du voyage. Voilà l'abrégé de nos huit ou dix premières journées. Les Vosges m'ont faille plus grand plaisir, quoique le temps nous ait peu favorisés. Les environs de Gérardmer sont tout ce qu'il y a de plus frais, de plus doux et de plus reposant. La traversée du Ballon d'Alsace nous a fait beaucoup de plaisir aussi. Bàle a de curieuses choses, et sûrement, pour qui voudrait aborder par le vif l'étude de notre société européenne, ce serait là un des points où il serait intéressant de pousser des coups de sonde. Démocratie absolue succédant à une république aristocratique, souci exclusif du peuple, sacrifice

complet des classes riches et éclairées, dont la vie devient chaque jour plus impossible, édilité digne d'une bourgade, grande propreté cependant et grand ordre pour Tinstruction primaire, musées, où de vrais trésors se mêlent sans discernement au grotesque et & l'apocryphe. Cela vit cependant, car cela n'est pas seul c^u monde, et reçoit du dehors une atmosphère mieux préparée. Mais cela seul régnant, ce serait rabaissement de l'humanité d'un cran, et quand on pense qu'il y a trois cent cinquante ans, cette ville jouait par sa bourgeoisie un rôle de premier ordre dans l'œuvre de la Renaissance et de la Réforme!...

Oh! la ravissante chose que le lac de Constance, et qu'on a tort de préférer à cette nature charmante, parfaite en ses détails, des chaos, des crises comme la Suisse! Nous faisons de délicieuses promenades en bateau, et ayant trouvé une très jolie chambre sur le lac même, dans le vieux couvent des dominicains transformé en hôtel, nous y prolongerons notre séjour. Voilà deux jours que nous y sommes et nous y resterons demain encore. Après-demain, nous irons par le lac à Bregenz. Là nous déciderons quelle voie nous suivrons pour atteindre Inspruck. Ce n'est pas facile; les lignes du chemin de fer du ïyrol et du Vorarlberg sont encore très imcomplètes.

La route par lË*ngaddine est interminable, et nous craignons un peu le froid de ces très hautes altitudes; ce n*est pas ce que nous cherchons. Enfin nous ver-

rons; écrivez-nous, en tout cas, poste restante àinspruck. Écrivez-nous tout de suite. Nous ne savons rien. Nous n^avons pas lu un journal depuis huit jours. Donnez-nous surtout de vos nouvelles, de celles de madame Berthelot, de toute votre famille, et croyez tous à notre plus vive amitié.

K, RENAN

A MONSIEUR RENAN

Sèvres, 21 août 1878.

Mon cher ami,

Votre lettre a été la bienvenue au milieu d'un sombre jour de brouillard, tel que nous n'en avions pas eu encore cette année. La saison tourne au pluvieux permanent, à mon grand désespoir : hier j'ai étouffé toute la journée, le rhumatisme s'étant porté sur la poitrine. J*espère, mais avec doute, que vous avez un autre temps. En tout cas, vous en aurez un autre dans lltalie supérieure. Je vous envie sans pouvoir vous imiter.

Le musée de Bàle est étonnant surtout pour la peinture. Quant à la ville et à son état présent, c'est la conséquence d'un trop petit centre, où chacun voit de près et critique avec étroitesse l'action collective. Nos grandes organisations échappent et échap*

peront toujours, je Tespère, à cette diminution morale, parce que la distance est trop grande entre Télecteur et le fruit de son argenl. Et puis il y a et il y aura toujours une fierté nationale, qui n'existe plus aujourd'hui dans les Ëtats trop petits, parce qu'ils n'ont pas d'espérance de pouvoir jamais faire comme Florence : « Une œuvre plus belle que celle d'aucun autre État. »

Il faut aujourd'hui trop d'argent pour cela. En ud mot, ils me font TeOet de ces montres minuscules logées dans un bijou, mais trop petites pour que Ton ait pu y placer les organes de précision des grandes.

Ici rien de nouveau. Les ministres multiplient leurs discours, afin d'échapper au remaniement immédiat du ministère, chacun voulant se faire regarder par l'opinion comme indispensable.

Mais la durée assignée par le Destin à leur existence ministérielle est trop courte pour qu'ils puissent entreprendre des actions véritables. En attendant l'on vit, et c'est beaucoup. Mes enfants sont en train de se disperser : André est à Trouville, Hélène et Camille vont partir pour la Touraine. Bon gré mal gré, mon travail fini ou non, la fatigue va m'obliger aussi à prendre quelque repos. Mais je voudrais bien que ce fût par un temps meilleur. Embrassez Ary et Noémi, serrez la main à madame Renan et croyezmoi toujours tout à vous.

A MONSIEUR BERTUELOT

Florence, 10 septembre 1878.

Mon cher ami,

II faut que Ton se possède bien peu en voyage pour que je sois si fortement en retard avec vous. De Constance à Venise nous avons été dans un mouvement perpétuel, et à Venise nous avons eu de fortes chaleurs, qui chaque soir nous mettaient dans un état de prostration physique fort agréable, mais peu favorable à Taclivîté. Le Tyrol nous a enchantés; c'est bien plus calme et plus reposant que la Suisse, plus frais même, surtout plus agréable pour le promeneur et pour Tétranger.

Innspruck a le plus singulier monument que j*aie jamais vu, le tombeau de Maximilien, collection incroyable de géants en bronze, vrais crétins intermédiaires entre Thomme et la bête, représentant les ancêtres vrais ou mythiques de la maison d*Âutriche. Le lac de Garde est admirable; c'est le plus beau des lacs italo-alpins. Ce trou dans un entassement d'énormes montagnes est quelque chose de tout à fait frappant. Virgile a raison ; c'est bien une mer.

Nous avons fait à Venise des voyages à Torcello, à Chioggia, qui nous ont montré la lagune sous ses plus beaux aspects. C'est un des spectacles dont je ne

me lasse jamais; la nature, avec la collaboration de Thomme, a vraiment préparé là une de ses grandes séductions.

Quant aux hommes, je les vois devenir partout plus étroits, plus égoïstes, plus jaloux. Le principe des nations, le seul admissible pourtant, amènera des rivalités pires encore que le principe des dynasties. Tout ce que j'ai vu de l'Autriche allemande me Ta montrée plus deutsche encore que TAllemagne du Nord. Le peuple tyrolien garde sa fidélité à la maison d'Autriche; il y aurait là, en cas d'annexion, de nouveaux André Hoffer. Mais la bourgeoisie autrichienne qui parle allemand convolera avec plaisir à l'empire allemand; à condition, bien entendu, que cela ne tarde pas trop : Omnia semper habent, comme dit l'EccIésiaste. Le patriotisme entendu à la façon d'aujourd'hui est une mode qui en a pour cinquante ans. Dans un siècle, quand il aura ensanglanté l'Europe, on ne le comprendra pas plus que nous ne comprenons l'esprit purement dynastique duxvii* et du xviii* siècle. Tout est vanité, excepté la science : Tart même commence à me paraître un peu vide. Mes impressions d'il y a vingt-cinq ans me paraissent empreintes de quelque enfantillage. Au point de vue où nous sommes, aucun tableau ne peut plus rien nous apprendre. Enfin cela a vécu et cela suffit.

Que ferons-nous après la fin du congrès? Ma foi, nous n'en savons rien. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous serons à Paris vers le 10 octobre. Le voyage

fait beaucoup de bien à ma femme et à Noémi. Notre pauvre Ary s'en trouve très bien aussi. Pour moi, ces fortes fatigues au grand soleil sont mon remède souverain. Nos meilleurs souvenirs à madame Berthelot. Croyez à ma vive amitié.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

2 décembre 1878, Antibes.

Voici bien des jours que j'ai quitté Paris, et je n'ai pu écrire encore aucune lettre, ni à vous ni à d*autres parents ou amis. J'ai visité les doubles facultés de Lyon, Marseille, Montpellier, divers établissements accessoires et le jardin Thuret, où nous sommes depuis quelques jours; j'ai dû rédiger de suite et à mesure une douzaine de rapports : ce qui m'a pris tout le temps disponible, je parle du temps pour écrire, car nous avons vu en passant Fourvières, cet étonnant prodige de la puissance des superstitions humaines; Orange, queje revois avec admiration après vingt ans ; Arles et Montmajour, où l'on retrouve à la fois l'empreinte des Romains et les œuvres pures et simples, mais sans solidité, de la vieille architecture romane (Montmajour, chapelle des Alyscamps, puis

à Marseille, la vieille Major); Notre-Dame de la Garde, plus achevée que Fourviëres et également dominée par la statue dorée de Ja Déesse du catholicisme moderne; qu'auraient dit les anciens catholiques, s'ils avaient vu cette figure dominante partout substituée à la Croix? Nîmes et ses vieux monuments, que nous avons visités malgré la pluie : la fontaine est surtout d*un efifet prodigieux : elle a dû être Tobjet d*un culte depuis des milliers d'années. Si Ton plongeait en scaphandre au fond du gouffre bleu, on y trouverait sans doute bien des offrandes, depuis Tàge de pierre, jusqu'à celui des Volkes Arécomikes et des Romains.

Montpellier n*a pas de monuments; mais j'y ai revu avec plaisir cette vieille et originale figure de M. Martens, au milieu de son Jardin des plantes, qui remonte au xv"^ siècle, et où Ton avait à l'origine figuré les montagnes par une arête de trois mètres de haut, sur laquelle on disposait les plantes pyrénéennes au nord ou au midi, chacune dans son altitude. Martens est encore plein de vigueur et de zèle scientifique, malgré ses soixante-dix ans, et en avance d'esprit sur nos botanistes parisiens, attardés dans le culte des préjugés officiels. J'ai été surpris de voir, sous ce rapport, que la province commence à devancer Paris. Ses savants sont moins réactionnaires, plus ouverts aux nouveautés, chose étrange !

L'une des physionomies les plus singulières que j'aie rencontrées est celle de M. Naudin, notre

confrère, qui dirige ici le jardin Tburet. Absolument sourd, il s*est concentré en lui-même et a atteint une élévation et une ouverture d'esprit étonnantes. D pense et sent toutes choses comme nous; mais il faut causer avec lui par écrit, sur une ardoise qu'il a dans sa poche. J'aurais encore bien des choses à vous dire, mais ce sera pour une autre fois. Je vous embrasse ainsi que madame Renan et vos enfants. Tout à vous.

A MONSIEUR BERTHELOT

Paris, 4 décembre 1818.

Mon cher ami,

Votre lettre nous a remplis de joie; je vois que vous allez bien, puisque vous goûtez si vivement ce beau Midi provençal, qui n*a rien à envier aux plus classiques régions du monde. Jouissez, et pourtant ne nous laissez pas trop longtemps privés de vous. Nous avons besoin de vous : j*ai à peu près fini mon discours de réception, mais je ne veux pas le lire sans vous Tavoir communiqué. Mézières veut aussi vous soumettre ce qu'il doit dire de Bernard. Or, il serait bon pour diverses raisons que j*entre le plus tftt possible dans cette compagnie, qui va faire une

amëre sottise, ie 26 de ce mois, en nommant M. d'Audiffret-Pasquier. Nous voudrions que l'élection suivante soit un peu moins ridicule.

Nous allons assez bien; mais Tobligation où nous sommes de déménager nous met dans un terrible embarras. Nous ne trouvons rien, à la lettre; nos quartiers sont bourrés à un point dont on ne peut se faire une idée, et cependant nous ne voulons pas les quitter. Cela nous rend extrêmement malheureux.

Nous sortons de dîner chez la princesse Mathilde, que nous avons trouvée verte et allègre autant que jamais. Taine y était fort content de son nouveau titre, et jugeait des affaires présentes avec plus de calme qu*autrefois. Tout va passablement; mais il est clair que la grande lutte inévitable entre la monarchie et la république avance à grands pas. Le gouvernement allemand s*affole et provoquera la crise. Il est hors de doute que Texerople de la France est une propagande tacite de la plus grande efficacité. II y aura sûrement contre elle une ligue de royautés. Dans la question ainsi posée, il n'y a pas à hésiter. Attendre sans nulle provocation. Dans cette attitude, nous serons très forts. Mais il faut nous attendre h une violente attaque. Tous les renseignements que Ton a sur Vétat intérieur de TAUemagne sont très graves. Si ce pays ne nous fait pas la guerre et si nous ne la lui faisons pas, sa dislocation est écrite dans un temps donné.

Tristes nouvelles de Flaubert. Il est ruiné, par

suite de sa déplorable confiance en je ne sais quel cousin normand.

Il y a à rinstruction publique une mollesse, un décousu, un désarroi déplorables; ceci soit dit entre nous. Rarement les choses ont été plus mal, au moins dans l'ordre des faits que je connais le mieux. Je crois que nous ne verrons pas les abus diminuer; mais après tout on vivra, à moins de grosses fautes, et après tout ce que nous avons vu, nous n'avons pas le droit d*être bien difficiles! Pauvre boiteuse machine! c'est encore étonnant qu'elle ne marchepas plus mal.

Nos meilleurs compliments à madame Berthelot; croyez à notre vive amitié.

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

Menton, pension Camous, 8 décembre 1818.

Mon cher ami,

J'ai reçu votre lettre et vos nouvelles hier. [Me voici à Menton pour quelques jours, si toutefois mes nerfs me permettent d'y rester, car ils sont terriblement agacés par ce merveilleux climat : ce qui me désole. La mer est si bleue, le ciel si brillant, les

montagnes si pittoresques ! mais avec tout cela je ne dors plus. Déjà à Nice cette excitation commençait; si elle ne cesse pas, il faudra partir :

Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid qtiod in ipsis floribus angat.

Je ne puis souffrir surtout cette odeur d'eucalyptus dont on a infecté ces campagnes. J*ai vu en Provence bien des choses étonnantes, sans parler du climat. La vieille Gagne sur son arête de rochers, avec ui> château génois à escalier intérieur à jour pour couronnement. La vieille Yence, plus extraordinaire encore. On y distingue nettement trois enceintes; d'abord la romaine, avec ses larges pierres taillées & facettes, comme au palais Pitti. Une tour est encore entière : çà et là dans les murs des maisons sont encastrés des débris d'inscriptions.

Mais l'enceinte romaine a servi de murs à toute une rangée de maisons qui s*y sont adossées et creusées. Au moyen âge, on a construit en avant un second rempart crénelé; puis ce rempart lui-même a fourni les façades à une seconde ligne de maisons, qui se sont surélevées au-dessus, en comblant les vides des créneaux, demeurés partout visibles.

Au pied de ces maisons, Louis XIV a construit son boulevard et son troisième rempart, qui a joué un rôle dans les sièges de 1704 et 1747. La ville même est vieille et sale : sauf quelques maisons du xm° siècle, avec leur [double ogive de fenêtre, et quelques-une»

du xvi% presque tout remonte au xvu'. C'est donc ainsi dans la boue et la saleté que Ton vivait dans les capitales de la Provence : nous assistons à la vie journalière de madame de Sévigné et de ses contemporains. Aujourd'hui cela s'appellerait vivre dans l'ordure.

Nice même n'a rien d'antique, mais nous avons visité Cimiès, où se trouvent un amphithé&tre, des bains romains en ruines, et une curieuse abbaye toute restaurée, mais qui a des traditions. 11 y a là un cimetière conservé, tout en marbre avec de longues lignes de tombeaux, où les riches catholiques recherchent leur sépulture : devant, un monument unique, je crois, dans son genre, un chérubin remplaçant le Christ sur la croix, avec ses ailes, conformément à une vision de saint François. Il y a là une déviation du type traditionnel, toute mystique et hétérodoxe.

Vous voyez que nous utilisons notre temps ici : répondez-moi sans délai.

Tout à vous.

M. BERTUELOT

Je voudrais vous parler aussi d'Ëza, que j'ai visité •en détail, avec la ruine de sa forteresse sarrasine sur son rocher sauvage. C'est une ville fortifiée du temps du royaume d'Arles, conservée tout entière.

A MONSIEUR BERTHELOT

Paris, 17 décembre 187S.

Mon cher ami,

Il parait que votre Midi est cette année bien maussade. C'est mal à lui. Ma foi, si vous n'allez pas bien, revenez. Ces ébranlements nerveux qui nous atteignent parfois sont choses si capricieuses ! et puis nous avons tous grand désir de vous voir!

Tous vos amis vous désirent beaucoup. J'ai remis mon discours à Mézières, et nous attendons votre arrivée avec impatience.

Je suis bien aise que vous ayez été à Yence et à Gagne; ce sont en effet deux points très intéressants. Je vous recommande aussi Albenga. A Lyon, n'oubliez pas Téglise d'Ainai, si vous ne l'avez déjà vue. Faites-vous montrer le musée épigraphique par M. Allmer, récemment nommé conservateur, et qui nous doit un peu sa nomination. Dites-lui aussi de vous conduire à Tendroit de l'autel de Lvon et de Tamphilhéàtre.

Ce pauvre ministère de la rue de Grenelle ne va guère. Us ont bien besoin que vous les conseilliez un peu; je dis qu'ils en ont besoin, mais ce besoin ils ne le sentent pas assez. Tout cela est bien superficiel et présomptueux, et quant à la tète de ce pauvre ***j

c'est une vraie marmelade. Tout s'y brouille. Le proverbe populaire qu'il y a un dieu pour les ivrognes me ferait croire qu'il y a aussi un dieu pour rhumanité, à voir que si mal conduite elle ne se rompe pas tout à fait le cou.

A bientôt; revenez-nous fort joyeux. Nous n'allons pas mal. Croyez, ainsi que madame Berthelot, à notre vive amitié.

E. RENAN

A MO'NSIEUR BERTHELOT

Casamicciola, Ile d'Ischia, hôtel Bellevue.

17 août 1879.

Mon cher ami,

Nous voici réinstallés dans notre maison d'Ischia, même terrasse, même appartement, et nous nous y trouvons on ne peut mieux. Les chaleurs sont très fortes à Naples ; mais ici la température est extrêmement agréable : fort soleil, mais brise exquise ; soirées et matinées délicieuses, je prends mes bains consciencieusement, tout en croyant plus à cet air et à ce puissant soleil. Je vais très bien, du reste, depuis Turin; décidément mon grand remède est le séjour dans le bassin immédiat de la Méditerranée.

Nous sommes venus toujours par terre, en commençant par la Savoie et notre ami Taine.

Il a un établissement rustique vraiment charmant sur le bord du lac d'Annecy. On ne peut voir un plus beau pays; verdure exquise du sol, arbres superbes, eaux limpides et fraîches s'échappant de toutes parts. Seulement, peut-être aussi notre ami s'y acoquine un peu trop. Il est conseiller municipal, lié avec la gentry du pays, et il y tient sérieusement. Cela le rend incapable de bien juger les grandes choses du passé, qui ont été faites bien plus par enthousiasme et par passion que par raison. II m*a lu des parties de ses Jacobins. Presque tout est vrai en détail ; mais c'est le quart de la vérité. Il montre que tout cela a été triste, horrible et honteux-, il faudrait montrer en même temps que cela a été grandiose, héroïque, sublime. Ah! quelle histoire, pour qui saurait la faire, qui la commencerait à vingt-cinq ans, et serait à la fois critique, artiste et philosophe. Il faudrait ne rien dissimuler, montrer l'absurde et le ridicule à côté de Tadmirable, que le tableau fût semblable à la réalité; et on serait sûr d'avoir fait l'œuvre la plus frappante qui fut jamais.

A Roujoux, chez les Buloz-Pailleron, nous avons fait connaissance avec le lac du Bourget, supérieur en un sens à celui d'Annecy. Définitivement cette Savoie est une merveille, le pays peut-être qui repose et rafraîchit le plus.

Nous avons ensuite coupé notre longue route en trois étapes. Inutile de vous dire que nous avons eu grandement chaud en chemin de fer. Nous avons

cependant passé quelques bonnes heures à Rome avec des amis. Ici, je me repose et je travaille, dans la tranquillité la plus absolue. Si les journaux de Naples ne m avaient rendu le mauvais service de donner mon adresse, ce qui m'attire chaque jour des ballots de lettres que je ne lis pas, ma retraite serait parfaite.

Je fais, pour occuper mes heures de travail, des scènes philosophiques, des dialogues que je groupe autour d'Arnauld de Villeneuve et de l'invention de Teau-de-vie. Je vous lirai cela à mon arrivée.

A distance, comme de près, Tarticle 7 de Ferry me parait une faute énorme. Je ne vois que deux alternatives également fâcheuses. Victoire de Ferry, aboutissant à riropuissance du gouvernement et à l'exaspération des catholiques; ou défaite de Ferry et victoire des Jésuites, hypothèse non moins désolante. Tâchez donc, puisque vous avez qualité, de corriger par votre réflexion ces empressements bien intentionnés, mais pleins d*étourderie.

Nos souvenirs affectueux à madame Berthelot; croyez à notre vive amitié.

E. REMAN

A MONSIEUR RENAN

26 août 1819.

Mon cher ami,

Je suis bien aise de vous savoir à Ischia en bonne santé, et je n'ai d'autre regret que de ne pouvoir jouir avec vous de ce beau climat.

Je vais m'ébranler à mon tour dans quelques jours. J'ai fini mon livre ^ livré les dernières pages manuscrites (errata et additions) hier; je compte donner les derniers bons à tirer à la fin de la semaine et je regarde, non sans quelque mélancolie, ce grand travail de seize ans terminé : voilà six ans, tout compte fait, que la rédaction seule m'en préoccupe et que je n'ai point donné de longues pensées à autre chose. J*ai veillé sur mon œuvre et la voici livrée aux disputationes.

De quel côté me tourner, quelle entreprise nouvelle aborder? Depuis le livre de la Synthèse jusqu'à la Mécanique chimique^ il s'est écoulé vingt ans. Je ne dois pas espérer en retrouver vingt autres, surtout d'activité et de force intellectuelle, pour le travail du laboratoire et celui du cabinet. Maintenant il va falloir regarder le terme de la vie, élever ses enfants,

Page 1