Essai de Mécanique chimique
les établir, et puis s'en aller; peut-être avant d'avoir tracé son dernier sillon!
Ici tout dort, mais on sent comme un frémissement contenu dans Topinion et dans les esprits. La grande lutte du cléricalisme et, disons le mot, du catholicisme, est commencée. Peut-être Tescarmouche de l'article VII a-t-elle été mal conduite. Mais la lutte •était fatale et je crois qu'elle était nécessaire pour attribuer à la République son vrai caractère moderne «t de libre pensée vis-à-vis de l'intérieur, comme de l'extérieur. Bien des gens s'effraient et s'imaginent que l'accident de l'article VII forme le fond du débat. Je crois que c'est une erreur, et le parti clérical est bien du même avis, comme le montre sa résistance désespérée contre l'établissement de la République en 1848-1851 et depuis 1871. Maintenant il est clair que la campagne doit être menée avec prudence et réflexion et qu'il y aura bien des fautes commises, bien des retours oCTensifs de l'ennemi. Mais Je crois qu'un sûr instinct guide le parti républicain dans l'engagement même du combat. Il s'agit en effet d'arrêter la décadence imminente de l'esprit français €t d'empêcher la destruction de notre unité morale. Si nous avons assez d'énergie et de prudence nous vaincrons. Présentez mes respects à madame Renan et croyez-moi
Tout à vous.
A MONSIEUR BERTHELOT
Casamicciola, 12 septembre 1879.
Voilà notre paradis dlschia qui va se clore. Nous partons après-demain matin, non sans regrets. Temps toujours délicieux; pas encore une goutte de pluie, mais grand rafraîchissement, par suite d^orages qui ont passé sur notre tète et sont allés crever sur Gaëte et Tembouchure du Vulturne. Ce soir, Gapri et le cap Sorrente égalaient au coucher du soleil, par leur lumière splendide, les plus beaux aspects de la Grèce. EnOn nous sommes contents. Je vais bien, je crois; Tair et Texercice sûrement me font du bien; les bains aussi, j*imagine.
Ne travaillez pas trop : la (in de tout est chose fiévreuse ; il faut s'en garer. Il vaudrait mieux paraître un mois plus tard et ne pas vous mal disposer pour l'hiver.
Nous allons user une douzaine de jours à Naples, Castellamare , Sorrente, Gapri . Puis nous nous acheminerons vers le nord. Nous serons à Paris le 14, au matin.
J'ai fini ma suite de Caliban^ que j'intitule VEau de
Jouvence^ pour ne pas l'appeler l'Eau de vie. J'y ai
fondu la légende d'Arnauld de Villeneuve. Gela m'a
servi de cadre à diverses suggestions philosophiques.
Je VOUS le lirai, à mon arrivée. En tout cas cela m'a fort amusé à faire.
Ary va extrêmement bien, il peint beaucoup et je suis content de lui. La petite Noémi est toujours très bonne et prend très gentiment toutes nos petites manies; le voyage aussi la développe beaucoup. Ma femme a été un peu éprouvée par les fortes chaleurs; maintenant elle est très bien. Quel joli pays! vous ne pouvez pas vous figurer combien c*est riant» aimable, animé!
Il fait des miracles, jusqu'à me faire lever tous les jours à six heures du matin, pour travailler sur notre terrasse. Nous craignons parfois de ne pas nous plaire autant à Castellamare, à Sorrente, etc. Enfin il faut se partager.
Assurez madame Berlhelot de nos sentiments les plus affectueux et croyez, cher ami, à toutes mes tendresses.
E. RENAN
Écrivez-nous à Naples, hôtel de Rome, ces jours-ci. Puis adressez-nous à Venise» hôtel Victoria.
A MONSIEUR RENAN
25 septembre 18*9.
Je trouve votre lettre, en arrivant d'un petit voyage aux Pyrénées que j'ai fait avec André. J'avais aussi
besoin de revoir un peu de lumière, après cette année d*obscurité et d'humidité.
Ici tout me parait se préparer pour une lutte intérieure violente entre le cléricalisme et la République. C'était inévitable, du moment où Ton voulait remonter le courant que nous avons descendu depuis 1858 : le procédé suivant lequel la lutte a été engagée peut être plus ou moins critiqué; mais la lutte même était dans la nature des choses et j*en regarde Tissue, qui ne sera réglée ni en un jour, ni en un an, comme devant décider de la destinée de la France. Les choses ne me paraissent pas s'annoncer sous de trop mauvais auspices, malgré bien des doutes.
Votre tout affectionné,
A MONSIEUR BERTHELOT
Naples, 28 septembre 1879.
Cher ami.
Voilà notre voyage qui s'approche de son terme. Tout s'est passé à souhait. Ischia jusqu'au bout nous a paru charmant. Sorrente en son genre égale Ischia. Tout cela nous a bien reposés. Âry est extrêmement bien et très heureux, surtout depuis que ses amis Paléologue sont en ces parages. Noémi est toujours
très bonne. Ma femme est au mieux depuis la fin des grandes chaleurs et moi je marche très bien.
J*ai travaillé beaucoup : mon Eau de Jouvence fera» je crois, réfléchir le nombre de plus en plus réduit de personnes qui se plaît à cet exercice. Je Tappelle comme cela, car il n'y a pas moyen de l'intituler VEau de vie^ le mot étant devenu bas. J*ai, en outre, fait la moitié d'un nouvel article de Souvenirs d'enfance^ que j'espère terminer à Venise. Enfin j'enverrai aux Débats un petit radotage sur la fête de Pompéi. Oui, cette langue de terre de Sorrente est vraiment une merveille; je croyais Amalfi bien supérieur, j'hésite maintenant.
Demain nous gagnons le Nord à toute vapeur. Nous ne nous arrêterons qu'à Venise. Ecrivez-nous dans cette ville, hôtel Victoria, Notre retour est toujours fixé au 14 octobre, au matin.
Ici, le progrès est médiocre. Toujours un nombre d'hommes aimables et distingués, égal au moins à celui des autres pays; mais la plus pauvre machine publique du monde : démoralisation complète du peuple et de la petite bourgeoisie, vol organisé, brigandage violent et assassinat à l'ordre du jour. Le royaume, au milieu de tout cela, s'impose comme une nécessité, et il survivra, même à une banqueroute. Quant à cette dernière, je n'imagine pas comment on pourra l'éviter. Mais le monde fera peut-être banqueroute auparavant. Comme Taine sera désolé ce jour-là!
Au nom du ciel, poussez vos amis à la paix à tout prix. Nous serions absolument seuls. Ici même on serait malveillant pour nous. Sachons atteindre dix ans de paix encore» et le système de Bismarck est perdu en Allemagne. Mais dans la guerre ils retrouveraient tous leurs avantages.
Faites nos meilleurs compliments à madame Berthelot; croyez à ma vive amitié.
E. RENAN
A MONSIEUR BERTHELOT
Londres, 5 avril 4880.
Thomas* Hôtel, Berkeley square.
Mon cher ami,
Voilà déjà le tiers passé de cette assez rude épreuve» et tout va bien, sauf quelques légers accrocs. Vendredi dernier j'ai cru que mon éternel ennemi du genou droit allait se réveiller; puis cela s'est assoupi, et à l'heure présente, je suis remis sur pied. Ce climat doux et mou au fond, je crois, mirait assez bien.
Il est impossible de trouver plus de sympathie, plus de complaisances délicates que je n*en trouve ici. La société éclairée de ce pays est la plus charmante qui se puisse imaginer, car le progrès ici se fait par les classes supérieures, presque toutes libérales; les masses dorment tout à fait, et les deux
grands établissements séculaires, politique et religieux, ne sont pas en cause. Cela donne aux parties supérieures de la société une merveilleuse liberté; un peu Tétat de notre xviii* siècle. Dès qu*on est sir, on peut ici soutenir les paradoxes les plus énormes, sans que personne en soit surpris.
Londres nous a d'abord fait Teffet d'un grand village admirablement propre et bien tenu« Puis quand nous avons vu toute la nouvelle ville du côté de Kensington, presque aussi grande à elle seule que Paris, nous avons été frappés d'admiration. C'est Tidéal d'une ville opulente. Certains endroits aux environs du parc Monceau peuvent seuls en donner une idée. Nous avons vu le Brilish Muséum, Westminster, Lambeth, le Musée de Kensington.
Nous avons vu surtout Shakespeare. On a monté très bien dans un petit thédtrc le Marchand de Venise^ avec un excellent Shylock. Quelle merveille! Nous avons été ravis; j'y suis allé au plus fort de mon rhumatisme, et cela m'a guéri.
Demain, je commence mes conférences. Je trouve ici une entente des choses religieuses si conforme à la mienne, quoiqu'un peu en deçà, que ma lâche, je crois, sera facile.
La victoire des libéraux est un immense événement et tout à fait imprévu. C'est la masse électorale qui a fait à sa tète et bien fait. On est très blessé de l'attitude du gouvernement français, ou plutôt des journaux républicains gouvernementaux, qui ont fait des
vœux pour les conservateurs. On a trop identifié chez nous le parti libéral avec M. Gladstone, qui n'a plus d'avenir.
Au fond le parti libéral désire la réussite de la République française, très sincèrement. Quant aux mesures prétendues anti-jésuitiques, tout le monde ici est désolé. On y voit un manquement aux principes et un triomphe futur pour ce que nous aimons le moins. La faute est énorme. Présentez mes respects à madame Berlhelot, et croyez à ma vive amitié.
E. RENAN
A MONSIEUR RENAN
Paris, 6 avril 18S0.
Mon cher ami,
Je reçois votre lettre et je suis bien heureux des nouvelles qu'elle nous donne, encore que médiocrement satisfaisantes : car le Temps nous avait annoncé hier soir que vous étiez au lit, malade de votre genou. J'espère que cela n'a rien eu de grave et que madame Renan n'aura pas à vous soigner : car ce serait terrible, là-bas, dans un hôtel et avec une suite de conférences en perspective.
Ménagez-vous, surtout comme dîners et veilles. Je sais que les soirées et la conversation ont pour nous tous bien des attraits, pour vous surtout qui y
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excellez. Celle société anglaise a aussi bien des charmes. Cependant il y a aussi quelque chose qui ne m'y plaît pas : car les hommes ne s'y livrent pas avec autant d'abandon et de familiarité qu'en France. On sent toujours le tendu, le parti pris, et j'ajouterai l'absence de concordance intime entre les manières de sentir. Aussi les jugements des Anglais sur la France me paraissent-ils devoir être consultés avec soin, plutôt que suivis exactement; ils ont quelque chose de cette critique empressée et chagrine que nous sommes toujours prêts à faire de nos voisins et de nos collègues. Us courent comme nous la grande course de la civilisation, et ils sont prêts à nous blâmer de tout ce que nous faisons dans des termes différents d'eux : tant à cause de la diversité d'esprit des deux nations, que de leur situation politique, religieuse, extérieure et intérieure, si différente.
La lutte où nous sommes engagés aujourd'hui était inévitable. C'est le retour offensif de l'esprit moderne en France, après une compression qui a commencé dès 1849, et qui s'est appuyée sur l'alliance intime de l'esprit bourgeois et de l'esprit clérical. Ce n'est que depuis les dernières années et surtout la chute de l'Empire que ce retour a eu lieu, sans cesse combattu et réprimé. Aujourd'hui et pour bien des années encore, c'est la guerre, — mal engagée sans doute dans la forme, quoiqu'au fond les Jésuites soient bien le nœud de la coalition antilibérale et antirépublicaine.
Les Anglais en parlent à Taise; ils n'ont pas cette lutte et ils ont les avantages de la libre société du xvm* siècle comme vous le dites. Mais cela durera-t-il toujours? Alors nous les verrions bien autrement durs, brutaux, illibéraux, comme dans leurs affaires politiques intérieures où ils respectent minutieusement la légalité, jusqu'au jour où, se sentant réellement menacés, ils massacrent et foulent tout aux pieds. Ne nous laissons donc pas trop aller à leur opinion, tout en en tenant grand compte.
A mon avis, la campagne actuelle réussira, si elle peut être conduite sans trop brusquer les choses et sans violence matérielle et populaire : ce que je ne saurais garantir. En tout cas, la lutte est entamée depuis trente-cinq ans et c'est une nouvelle phase où les rôles sont renversés, mais où la surprise des gens qui nous ont persécutés sournoisement depuis si longtemps et leur indignation factice ressemblent à celles du voleur surpris par le volé et qui se retourne audacieusement et cherche à ameuter contre celui qu'il dépouillait.
Reposez- vous, aimez- nous, écrivez-nous et couchez-vous de bonn'e heure. Mes respects à madame Renan.
Tout à vous.
M. BERTHEtOT
A MONSIEUR BERTHELOT
Oxford, 11 avril 1880.
Oh! la curieuse ville, mon cher ami! Il faut que VOUS voyiez cela. C'est la plus étrange relique du passé, le type du mort vivant. Chacun de ces collèges est un vrai paradis terrestre, mais un paradis désert. On dirait que la vie s'en est allée ailleurs; mais le paradis est resté planté, brossé, sarclé pour des gens qui ne l'habitent plus. Résultat mince en somme, éducation purement humaniste et cléricale donnée à une jeunesse dorée qui assiste à TofGce en surplis ; absence presque totale d'esprit scientifique. Tel collège dispose par an de plus d'un million; mais les iellows ont réussi à prouver que la bonne conservation du gazon, qui leur incombait par la charte de fondation, était inconciliable avec la présence des élèves. Il n'y a pas un seul élève, en eCTet; les gazons sont d'une fraîcheur admirable et les fellows mangent le revenu, en chassant aux quatre coins de l'Angleterre; un seul travaille, c'est Max MûUer, notre hôte très aimable.
Enfin nous sommes enchantés de notre journée, même d'un sermon et d'un interminable office du soir, auquel nous avons dû assister. Demain nous achèverons la visite des collèges; et mardi nous
retournerons à Londres. Mon rhumatisme au genou a passé avec une promptitude qui m'a surpris. Mes conférences réussissent très bien. Je trouve ici beaucoup de sympathie ; car c'est de beaucoup le pays où. les questions religieuses sont prises le plus au sérieux, et on aime le sentiment que j*y porte.
Notre plan est toujours d'être à Paris dimanche soir 18. Une chose cependant pourrait retarder notre
départ. Notre ami Grant Duff est encore en Ecosse pour son élection; s'il est de retour vers la fin de la semaine, peut-être irons-nous passer un jour avec lui à Twickenham. Alors nous n'arriverons que mardi. Mais mercredi certainement, je ferai mon cours au Collège de France. J*espëre vous y serrer la main.
Le mouvement des dernières élections est plus compliqué qu'on ne le croyait d'abord. A entendre les torys, c'est le commencement de la fin du monde, Tavènement des nouvelles couches sociales. On ne comprend pas l'attitude de Gambetta et de la Réjmblique française. Si la République a ici quelques amis, c'est parmi les libéraux, pas un seul ailleurs. J'ai vu sir Charles Dilke, le républicain de l'Angleterre (il n'y en a pas deux) : curieux type à demi français. Quant aux masses, leur loyalisme religieux et politique est à peine attaqué.
Nos meilleurs souvenirs à madame Berthelot, croyez À ma meilleure amitié.
E. RENAN
A MONSIEUR BERTHELOT
Mercredi soir.
Cher ami,
Taine et Flaubert, avec qui je viens de diner, viendront samedi, à trois heures. Je veux leur lire mon Caliban. Venez aussi, si vous pouvez. Votre bon ami,
E. RENAN
A MONSIEUR BERTHELOT
Plombières, 12 août 1880.
Mon cher ami.
Nous voici installés pas trop mal, et je crois que le traitement va me faire du bien. Le pays est charmant, frais et vert à ravir ; partout des sources d*une parfaite limpidité. Est-ce bien ce qu*il faut pour des rhu* matisants? J'hésite à me prononcer encore : sûrement Caro et Janet devraient venir ici pour y voir l'évidence de leurs rapprochements providentiels; car si le remède des rhumatismes est à Plombières, il faut avouer que la Providence y a mis aussi tout ce qu*il faut pour les gagner. Le pays est comme une vaste
éponge gorgée d'eau, il ne fait pas de chaleur et il pleut à torrents. Mais la fontaine Pauline, la fontaine du Renard peuvent compter entre les plus jolis endroits où Ton puisse s*asseoir. Demain ou aprèsdemain je vais essayer de Tétuve romaine, qui, je crois, va me faire fondre pas mal.
Je me suis mis à relire mon Eau de Jouvence^ qui m'a assez plu; je vais la donner. Seulement j*y ai trouvé un blanc à remplir, pour lequel j'avais à vous questionner. Sur quoi opéraient les vieux chimistes arabes pour obtenir Tesprit-de-vin? Conçoit-on ce qui mena les premiers distillateurs à Talcool? Quelle était la forme des premiers alambics? Il n*est pas nécessaire que ce soit d'une précision scientifique; c*est du décor en mon affaire ; encore faut-il que ce ne soit pas trop absurde. Envoyez-moi une douzaine de lignes là-dessus, le plus tôt que vous pourrez.
Notre plan est de rester ici jusque vers le 28. Puis nous gagnerons Lausanne, pour ensuite passer les monts. T&chez de venir nous rejoindre à Lausanne. Il me semble que d'Annecy à Thonon la route est facile. A Thonon, vous êtes vis-à-vis de Lausanne.
Reposez-vous bien et jouissez de votre beau lac. Faites nos compliments à Taine et à Perrot, quand vous les verrez. Mille affectueux compliments à tous les vôtres. Croyez à ma vieille amitié.
E. RENAN
A MONSIEUR BERTHELOT
Plombières, 18 aoûl 1880.
Mon cher ami,
Peste soit de votre congrès de Bricg, qui coïncide si mal avec notre itinéraire. C'est donc vers le 29» le 30, le 31, que nous eussions été à Lausanne; c'est évidemment trop tôt pour que vous puissiez faire d'une pierre deux coups, et faire le même voyage à dix ou douze jours d'intervalle est peu possible. Mais après votre congrès, ne pourriez-vous pas passer le Simplon, et venir nous rejoindre syr les lacs, ou à Milan? Nous serons à Milan jusqu'au 16 ou au 17 septembre. De là, nous irons à Vérone; puis nous passerons une huitaine à Venise, puis à Ravenne, si possible esty puis retour par la Savoie. Nous voulons absolument être le 10 octobre à Paris. Tâchez de venir nous joindre à Milan, ce serait à ravir. Nous vous montrerons, grâce - à certaines facilités que nous avons, la lagune et Torcello, comme on ne peut les voir dans les conditions ordinaires.
A moins que vous ne nous disiez qu'il vous est possible de venir à Lausanne vers le 29, le 30, ou le 31, nous n'irons pas à Lausanne. Nous avons plus d'avantage à aiguiller d'ici surBâle, d'où nous aurons le choix entre le Saint-Gothard et le Splûgen. Mais
certes si vous pouvez nous joindre à Lausanne, nous irons. Le plaisir de nous rencontrer remporte pour nous sur toute autre considération. Mais tâchez plutôt de venir à Milan.
Nous allons bien, malgré le temps qui est médiocre. Les étuves me font beaucoup de bien, et les douches ont à la lettre ravivé Noémi. Le Temps m'a singulièrement jeté à Teau, en annonçant mon essai pour mardi. Je ne serai sûrement pas prêt pour cçtte date-là.
Merci pour votre note; amitiés à tous. Venez à. Milan, et croyez à ma toute unique amitié.
E. RENAN
A MONSIEUR BERTHELOT
Taiioires, 12 août 1881.
Mous voici installés, cher ami, et bien installés selon nos goûts. Pays charmant, lac et ciel adorables. Nous nous reposons jusqu*ici, nous en avions besoin. Ce mois de juillet m*avait fort éprouvé. Je vais bien, je crois. Au repos, à ma table, ou assis dans la prairie sur le bord du lac, je suis dans un état de bien-être parfait; mais la locomotion m'est désagréable, au moins dans la journée. Je crois bien que Taltitude est une des causes de cet état, qui du reste n'a rien,
je crois, que de satisfaisant. Pauvre lourde machine que nous traînons! Enfin nous avons fait l'essentiel <ie notre t&che : ne nous plaignons pas.
Taine est bien fatigué. II ne peut travailler, et son livre a cessé de lui plaire. Il voudrait passer à un 4Lutre exercice, et il sent qu'il faut finir. Perrot est très bien, très actif. Nous allons fréquemment dîner à Menthon; le retour à pied le soir n*est pas au-dessus <le mes forces. Ary a un bateau ; il rame et peint toute la journée. Noémi a un piano et nous fait de la jnusique. Enfin si j^avais de bonnes jambes pour grimper sur ces beaux sommets qui sont là, au-dessus de nos tètes, ce serait la perfection. Mais quand a-t-on la perfection?
Je travaille beaucoup. En ce climat et dans ces conditions, je pourrais travailler presque indéfiniment. J'achève mon Ecclésiaste^ qui m'amuse beaucoup. Mon interminable Index m*assomme, mais ce sera fait; je ne suis pas homme à m'arrèter à la toiture, après avoir fait les gros murs.
J'attends avec impatience le résultat du 21. C'est «capital, il ne faut pas jouer avec la situation. Si on rate cette expérience, nous verrons la plus effroyable réaction qu*aura vue la France depuis le xvi* siècle. Les journaux sont de mauvais critériums, et la période électorale n'est pas le moment par lequel il faut juger d'un pays. Attendons; mais je suis inquiet. Clombien peu de sagesse! L'instinct du pays est à l)eaucoup d'égards juste, conforme au nôtre; mais
quelle méconnaissance complète de Télal du monde» des conditions des sociétés humaines, de la moyenne que comporte le pays pris dans son ensemble! Gambetta me parait tout à fait faire fausse route. Non, le radicalisme ne sera jamais la majorité d'une assemblée; mais à combien de fautes on pourra se laisser entraîner par faiblesse et complaisance pour luil Caveant patres conscripti.
Nos plus affectueux sentiments à madame Berthelot. Croyez à ma vive amitié.
E. RENAN
A MONSIEUR RENAN
Rochecorbon, 16 août 1881.
Mon cher ami,
Je vois par votre lettre que vous êtes mieux en somme, puisque vous allez le soir de Menthon à Talloires : c'est un commencement et j'espère que votre cœur se remettra tout à fait dans le calme de la demi-montagne.
Ici aussi nous sommes bien tranquilles et presque engourdis : le pays est doux et plat. J'aime mieux votre séjour, mais on ne peut tout avoir. Peu de société d'ailleurs, sauf celle de Taschereau et de monsieur Fournier, que je vois de temps à autre et qui
médit du temps présent, par regret de son ambassade. C*est une terrible chose que d*attacher sa vie à une fonction qu'il ne dépend pas de soi d'exercer. En somme, c*est un homme d'esprit et de goût.
Quant à la marche des choses en France, je crains qu'elle ne tourne un peu à l'aigre et au désir de faire quand même quelque chose d'agréable au peuple : il y a toujours du Cléon dans le démocrate, et les derniers discours de Gambella ne sont pas ceux d'un homme sage et prudent. Mais qui pourrait garder sa popularité, c'est-à-dire sa force, en parlant raison au peuple? pas plus qu'on ne gardait sa faveur autrefois, en parlant raison au roi ou à l'empereur?
Malgré tout, je ne vois là que des épines et des ronces, mais rien de bien grave; d'ici quelque temps au moins. Le char est trop fortement lancé sur la pente et trop lourd pour reculer. Je ne vois pas le point d'appui d'une réaction. Le peuple est enivré du vin nouveau de son suffrage : nous voyons ici, dans les campagnes les plus paisibles du monde, le socialisme égalitaire, avec la jalousie du riche et du bourgeois, s'infiltrer de couche en couche, jusqu'au cœur du dernier paysan. Je ne comprends pas comment on pourrait leur ôter le pouvoir, — et je ne le désire pas, malgré tous les inconvénients, — à moins de catastrophes extérieures épouvantables. Or rien n'en annonce aujourd'hui l'approche. Quelques embarras en Afrique, voilà tout. Aussi je crois que nous allons continuer notre route comme devant, sans
beaucoup de grandeur, en appuyant de plus en plus sur l'abaissement de la bourgeoisie et sur le nivellement général ; sur Féliminalion progressive du catholicisme, qui causera quelques embarras, sans plus, au moins actuellement. C^est encore une phase de notre évolution, dont nous ne sortirons que par les perturbations venues du dehors. Vous voyez que, sans être fort enthousiaste, je suis moins pessimiste que vous. Cela ira peut-être aussi longtemps que nous, peutêtre beaucoup plus.
A MONSIEUR BERTHELOT
Talloires, 2 septembre 1881.
Mon cher ami,
Il pleut beaucoup; tout va bien tout de même. Je me retrouve à peu près tel que je me retrouve dans mes bons moments, mangeant peu, n'aimant pas à marcher, mais capable de travailler presque indéfiniment. J'ai fini mon Ecclésiaste^ que j'ai lu à nos amis et qui les a fort amusés. Mes rythmes leur ont paru réussis. Mon Index avance lentement; poussé à ce degré d'analyse, c'est colossal : cela fera presque un volume. Je vais maintenant me mettre à la dernière partie de mes Souvenirs; j'espère que ce sera fini avant mon retour.
L'état déplorable de Topinion en Italie nous a fait quelquefois hésiter à passer les monts. Nous irons tout de même, nous avons pris trop d^engagements, surtout à Yenise et à Rome. Où d*ailleurs trouver un soleil d'octobre qui vaille celui de la campagne de Rome? Or, revenir d^ici directement à Paris à la Gn de septembre nous parait un peu court.
Je me confirme dans mon plan de voyage d'Orient pour Tannée prochaine, de février à juillet. Je veux revoir Jérusalem et le Liban, je veux esquisser là, sur place, mon Histoire du peuple juify comme j'ai fait pour ma Vie de Jésus. Cela sera bon pour Ary ; comme santé, cela sera bon pour tout le monde. Et puis c'est une récompense que je me crois autorisé à me donner. J*ai bien travaillé en ces derniers temps ; j'ai fini mes Origines. Il faut encourager le travail consciencieux.
Le résultat d'ensemble des élections ne me parait pas mauvais. L'échec relatif de Gambetta est un immense bonheur pour lui et pour le pays. Jamais plan ne fut plus incohérent; vouloir fonder sur Belleville quelque chose de stable, jouer un râle à la façon de premier consul dans un temps qui demande avant tout un développement régulier, sans personnalités saillantes. Je lui suppose assez d'esprit pour comprendre cela. Il peut rendre de grands services, mais s'il sait se renfermer dans les cadres ordinaires, à la manière de Ferry. Pour moi, il m'est très sympathique; mais je redouterais de voir cette faconde gasconne chargée des affaires du pays, au delà de la
mesure très restreinte qui, à Theure présente, con*vient aux individualités, même les plus distinguées. Nous resterons ici jusque vers le 20 septembre; alors nous partirons pour Venise, oii nous resterons une huitaine, puis nous irons à Rome. Ecrivez-moi ici encore ; présentez nos compliments affectueux à madame Berthelot, et croyez à ma vive amitié.
E. RENAN
Ah ! si vous vouliez voir Venise avec nous, voilà qui serait exquis.
A MONSIEUR RENAN
Rochecorbon, 5 septembre 1881.
Mon cher ami.
Vous n'êtes pas favorisé par la pluie : Deus nobis haec otia fecit. Nous aussi nous sommes tous enfermés par rinclémence du ciel. J'ai même été fort souffrant d'accidents rhumatismaux, qui commencent à diminuer. Cependant on nous dit qu'il pleut moins en Touraine qu'ailleurs. « Jugez du peu », comme disent les Marseillais. J'en ai profité pour avancer mon livre sur la poudre. C'est un ouvrage entièrement nouveau et non une nouvelle édition.
En réalité, les choses durent toujours plus qu'on
ne le croit et il ne faut pas les brusquer : c'est une vérité qui me parait oubliée en ce moment des deux côtés, en France par Gambetta et en Italie.
En ce moment les Italiens poursuivent toutes sortes de choses contradictoires, entre lesquelles ils pensent pouvoir manœuvrer avec des subtilités et qui les écraseront un beau jour. Ils veulent Talliance de l'Allemagne et de FAutriche : mais celle-ci ne leur veut que du mal et de la faiblesse... lltalie perdra ses alliés occidentaux dont elle n'a rien à craindre, si ce n'est quelque froissement d'amour-propre, et elle gagne deux alliés peu sûrs, qui ne songent qu'à l'exploiter et qui la détestent. A l'intérieur, même contradiction : le roi veut se rapprocher du pape, qui ne rêve que sa ruine et qui touche au but de ses désirs, l'appui de l'empire germanique. Or le premier emploi qu'il fera de cet appui sera contre l'Italie. Et c'est en ce moment même que les agitateurs italiens menacent la dynastie, à cause de la loi des garanties!
Je ne trouve guère plus sage notre Gambetta... Cette campagne électorale semble l'avoir affolé. Le rôle qu'il voulait prendre exigeait Tappui du parti conservateur et il est allé chercher son fondement sur Belleville, c'est-à-dire sur l'anarchie et sur la haine de toute supériorité. La bête qu'il a déchaînée a commencé par le dévorer, suivant la loi de l'histoire. Plus je vais, plus je retrouve les analogues de nos aventures à Athènes et surtout à Syracuse. Gambetta ne voudra pas du rôle de Ferry : je crois sa
force brisée et je ne pense pas qu'il ait la prudence nécessaire pour la rétablir. Mais il sera assez fort pour empêcher tout autre de prendre position d'influence. Ceci nous pronostique un hiver agité. Mais il n'y a, à mon avis, rien de sérieux à craindre, tant que l'on ne déchaînera pas l'émeute dans la rue; vous savez que c'est là depuis longtemps mon critérium. Ce jour-là nous aurions une réaction militaire... Enfin nous allons voir cet hiver.
Tout à vous.
A MONSIEUR BERTHELOT
Albano, 20 octobre 1881.
Mon cher ami,
Ce joli, peut-être dernier voyage, en cette belle tierre d'Italie m'a en somme fait beaucoup de bien et de plaisir. Une ou deux fois la répétition pour la dixième fois de ce décor toujours le même m'a un peu impatienté; puis j'ai retrouvé mon charme et tous ces petits bibelots rangés dans le même ordre ont recommencé à me faire plaisir. Les monts Albains sont vraiment délicieux. Oh! les beaux arbres! quelle exquise fraîcheur I Le lac Némi est bien la plus étonnante féerie qu'il y ait au monde. Comme notre race
est ici chez elle, et comme ces vieux Latins, dont nous parlons la langue, étaient en effet près de nous.
On a fort exagéré Tétat d'exaspération des esprits en Italie. Et d'abord tout ce qu'on dit d'une excitation populaire, de désagréments auxquels les voyageurs pourraient être sujets, n^est plus vrai, si tant est que cela l'ait été. Les hommes sensés évitent de parler de la question; d'autres, plus susceptibles, témoignent d'un mécontentement, font des récriminations qui n'ont au fond rien de très sérieux. Gela n'aura pas de conséquence. Naturellement nous n'aurons jamais lltalie avec nous; mais l'affaire de Tunis n'a rien changé à Taffaire. L'Italie ne sera jamais avec personne, elle trahira toujours, jusqu'au moment où, délivrée de ses politiciens et de ses journalistes, elle se résignera à être un Ëtat de second ordre, très heureux à sa manière.
Toute cette affaire de Tunisie serait finie de ce côté, sans les prétendues révélations des intransigeants. Je n'ai pas besoin de vous dire l'effet que cela a produit ici. Ces calomnies étaient juste ce que disaient les Italiens. Quel triomphe! « vous voyez bien que nous avions raison ». Cela est ennuyeux à entendre; mais cela est sans conséquence. Quand Foccupation sera faite et Tunis assimilée à l'Algérie, tout cela sera vile oublié.
Cela sera vite oublié, surtout parce que ce pauvre monde, tournant toujours, amène sans cesse des questions nouvelles, qui font oublier les vieilles
haines. La question de la papauté va passer ici bientôt à Tétat aigu, et alors toutes les questions méditerranéennes seront oubliées. Pourvu qu'au moins on ne fasse de notre côté aucune maladresse. La papauté est sur le point de faire la plus grande faute qu'elle ait jamais commise, quitter Rome. Qu'on la laisse faire. Le gouvernement italien essayera de la retenir; mais il n'y pourrait réussir qu'en lui faisant des concessions impossibles. Une crise des plus singulières va s'ouvrir. La France ne doit rien faire, rien absolument, ne rien répondre dans un sens quelconque aux démarches papales. Tout ce qu'elle ferait tournerait contre elle. En laissant la papauté à elle-même, elle se perdra infailliblement.
Nous serons à Paris le !•' novembre, comme je vous l'avais déjà dit. A bientôt donc; nous allons tous bien ; compliments à tous et nos respects à madame Berthelot, à qui ma femme envoie ses amitiés. Tout à vous.
E. BENAN
A MONSIEL'R BERTHELOT
Hyères, 8 mars 1884.
Mon cher ami,
Je m'applaudis de la résolution que nous avons prise. Je vais beaucoup mieux, j'ai bien fait deux
kilomètres hier; le bras gauche seul est encore un peu réfractaire ; mais il Gnira par céder. Le temps est vraiment délicieux; quel adorable climat! notre installation est bonne, et nous sommes entourés des attentions les plus délicates par quelques personnes de connaissance qui nous avoisinent. La villa de madame Delaroche serait un séjour délicieux au milieu des bois de pins. Mais le lieu est bien désert; nous irons cependant y passer un jour ou deux, en emportant nos provisions. Puis nous irons probablement faire une promenade du côté de Saint-Tropez, de Saint-Raphaël et de Cannes. Le 27 reste toujours la date extrême où nous arriverons. J'espère vous ramener alors un ami moins avarié que celui qui vous a dit adieu l'autre jour, et bien radoubé pour une nouvelle campagne.
Si vous n'étiez pas bien, vous pourriez venir pour quelques jours. L'impression de ce climat est éton* namment vive et forte. Les coupés-salons sont l'idéal de l'aménagement en voyage, pourvu qu'on soit maître de son compartiment. Nous n'étions que nous deux et c'a été parfait.
Croyez-bien que nous pensons et parlons souvent de vous. Comptez sur nous pour le 31 ; nous tenons à être de cette bonne et heureuse journée. Assurez madame Berthelot et toute la famille de nos sentiments les plus affectueux. Aimez toujours le meilleur de vos amis.
B. RENAN
A MONSIEUR RENAN
Paris, 11 mars 1884.
Je VOUS envie beaucoup, mon cher ami, votre ciel bleu, votre chaleur, votre repos complet : ce sont là des biens inconnus à Paris. Vous savez que j'ai toujours été partisan de l'hygiène et du traitement par l'activité des maux dont nous sommes hélas! assaillis. Il faut pourtant varier celle-ci et je regrette bien vivement de ne pouvoir me détendre un peu avec vous dans le Midi. Nous aurions fait de jolies promenades dans ces pinele et sur ces rivages. B... s'en va à Taïti ; c'est un regret de ne pouvoir s'envoler aussi loin, vers le paradis terrestre rêvé par Colomb et qui était bien là-bas; plus loin, il est vrai, qu'il ne le croyait. Verrons-nous jamais le nôtre? Pourrons-nous jamais nous asseoir définitivement au bord du chemin, pour regarder dédier l'humanité agitée? je crains que ce ne soit pas dans notre destinée. Présentez toutes mes amitiés à madame Renan.
Tout à vous.
A MONSIEUR BERTHELOT
Saint-Raphaêl, 21 mars 18S4.
Mon cher arai,
Voilà nolrç petite pérégrination qui touche à son terme. L'effet a été bon. Pour la marche^ je suis à peu près dans mon état normal, ce qui n'est pas beaucoup dire. Le reste va mieux également', c'est Texercice surtout qui me fait du bien, ou plutôt l'interdiction que je m'impose de m'asseoir à une table durant tout le cours de la journée.
Jeudi, à onze heures à peu près, nous serons au Collège de France. Nous déjeunerons en famille; tâchez d'y être avec nous.
A bientôt donc, cher ami. Faites nos meilleurs compliments à tous les vôtres : c'est une grande joie pour moi de vous bientôt embrasser.
E. RENAN
A MONSIEUR RENAN
Au Collège de France^ Paris.
Rome, 3 avril 1885.
Mon cher ami,
Je suis à Rome depuis une semaine et je n'y ai pas trouvé le repos moral que je me promettais de ce
voyage. Non que je n'aie été accueilli pour le mieux. Mais ce sont les nouvelles venues de France qui ont empoisonné mon plaisir. Les nouvelles du Tonkin d'abord; c'étaient là des incidents malheureusement prévus, à cause de la témérité avec laquelle toute cette affaire a été entreprise et conduite : vous savez mon sentiment là-dessus. Mais la mauvaise fortune se soutient et se répare avec de la fermeté et du sangfroid. Ce qui m'effraie et ce qui produit partout à l'étranger le plus déplorable effet, c'est l'affolement de l'opinion à la moindre crise, et l'ardeur des haines et des compétitions personnelles, empressées à profiter de tout malheur public. Ferry avait fini, grâce à sa ténacité et à son esprit de suite, par faire quelque figure dans le monde et on le regrette de tous côtés, malgré ses défauts et son manque de profondeur. Maintenant, avec cette démocratie frivole et prompte à s'emporter, sans vue du lendemain, personne ne fera plus aucun fond sur nous.
Je ne sais si je ne suis pas trop pessimiste : vous savez que je n'ai cessé de l'être que pendant une courte période, après le 16 mai. Mais je crois que l'émeute n'est pas loin et la dictature après. Mais quelle basse dictature ! Il n'y a plus ni race ni homme qui ait gardé quelque prestige. Nos derniers jours seront, je le crains, plus tristes encore que ceux de notre jeunesse. J'avais pensé un moment, en apprenant ces choses, à accourir à Paris : car je n'aime pas être au loin dans ces jours de crise. Mais il n'y a
aucun péril actuel et immédiat et j'aurais eu Tair d'arriver pour une prétention et une curée que j*ai en horreur. Je serai toujours assez tôt revenu dans une douzaine de jours pour causer avec vous et vous embrasser. Présentez mes respects et mes amitiés à madame Renan.
(Rosmapamon, près Perros-Guirec,C6tes-du-Nord;,
6 juillet 1885.
Nous voici, cher ami, installés fort à notre guise. Ma femme a fait un vrai miracle d'activité. Rien ou presque rien ne manque à notre établissement. Cet établissement, sans être parfait, est bien à peu près ce que nous cherchions. Le jardin et les bois environnants sont charmants; la maison est petite, parvased apta mihi; nous trouverons moyen que nos amis n*y soient pas trop mal. Venez donc le plus tôt que vous pourrez. Il faut profiter ici des mois de juillet et d'août, mois durant lesquels il ne pleut pas beaucoup plus que dans le reste de la France du Nord.
Croyez à ma meilleure amilié.
£. RENAN
 .MONSIEUR RENAN
9 juillet 1883.
Merci de votre bon souvenir, mon cher ami. Je suis bien aise de vous voir là-bas, loin du brouhaha de Paris et de son agacement perpétuel.
Ici nous terminons la session politique sous une chape de plomb, qui prévient toute agitation violente : c'est la crainte d'émouvoir l'électeur. Initium sapentiœ timor domini. Chacun veut le flatter, mais sans trop l'exciter, parce qu'on redoute les mouvements désordonnés de cet animal indocile. L'aigreur n'en est pas moins au fond, l'aigreur de tous contre tous. C'est un pauvre état intellectuel et politique.
A bientôti cher ami.
Tout à vous.
A MONSIEUR BERTHELOT
Rosmapamon, près Perros, 5 août 1885.
Oh ! la bonne nouvelle que nous a portée la lettre de madame Lyon! dans quelques jours nous vous aurons, et nous vous montrerons nos rochers. Vous
savez que vous pouvez prendre votre place à Bellevue. Ecrivez-nous ou lélégraphiez-nous (le télégraphe va à Perros, près d'ici) et tâchez que ce soit le plus tôt possible. Vous allez nous faire une bien vive joie à tous.
E. RëNâN
Présentez nos plus afTectueux compliments à madame Berthelot et à toute votre famille.
A MONSIEUR BERTHELOT
Rosmapamon, près Perros, 9 août 1885.
Cher ami,
Il y a une coïncidence dont je dois vous prévenir; quoique selon moi elle ne doive nullement retarder votre départ. Le 18, selon toutes les apparences, je devrai aller à Quimper, pour tenir la promesse que j'ai faite à nos petits Bretons d'y aller pour le dîner qui doit y avoir lieu celte année. Luzel, Breton tout à fait exquis et, ce qui est rare, d*un grand bon sens, se fait une fètc de nous montrer par ses côtés sérieux et intéressants Quimper et toute cette côte; puis avec Luzel nous verrions tout le Finistère, y compris Morlaix, Saint-Pol-de-Léon, etc. Enfin, de manière ou d'autre, je vous assure que vous ne vous ennuierez pas. Ne remettez donc pas votre voyage. Je vous
assure que vous ne vous repentirez pas d'avoir vu le Finistère avec LuzeL
Venez donc quand vous voudrez absolument. Il y aura toujours à Lannion quelqu'un pour vous recevoir, et à Rosmapamon des amis plus ou moins au complet pour vous faire fête. Venez, ne remettez pas. Votre très affectionnéy
E. RENAN
A MONSIEUR RENAN
9 septembre 1S85.
Voici déjà dix jours, mon cher ami, que je vous ai quittés et que je suis rentré au gîte. Le temps n'a pas été brillant depuis : la Bretagne a épuisé la provision du soleil de cette année pour tout le monde. Enfin nous en avons joui en commun, et il y a bien longtemps que nous n'avions vécu ensemble pendant tant de jours. J'espère renouveler ce voyage et retrouver Ernest et Euphrosyne * grandis et toujours plus agissants.
Ici Olivier ' nous fait bien défaut. La maison où nous sommes quatre seulement, avec Camille et René,