Les petits-enfants de M. Renan
2, Mon petit- fils.
nous semble bien vide et silencieuse. D*aulant qu'elle ne se remplira plus cette année , Georges et Hélène devant rentrer directement chez eux à Paris.
J'ai retrouvé le traintrain des petites besognes ordinaires; diminué toutefois, en raison des vacances et de Fabsence de Paris. Les ministres courent la France, avec des visées électorales. Mais, je ne sais si c'est la solitude de Bellevue qui réagit sur moi, je ne trouve pas un vif mouveoient de Topinion dans ces nouvelles élections; au moins jusqu'à présent. Peut-être cela va-t-il s'échauffer vers la fin. Ferry s'est battu les flancs pour aller à Lyon et à Bordeaux ; mais il n'a eu qu'un succès d'estime. Paris est plein d'obscurité. Et puis il y a les affaires d'Espagne, le principal intérêt du jour. L'Allemagne semble comprendre rénorme sottise qu'elle a faite et se disposer à reculer. Du moins les journaux le disent. Mais elle met tant de duplicité dans ses manières d'agir, que le dernier mot ne semble pas dit. Elle veut d'abord gagner du temps : mais cette occupation des Carolines pourrait faire partie d'un plan colonial d'ensemble et connexe avec l'occupation de la Nouvelle- Guinée. En outre Bismarck éprouve un gros échec, à moins qu'il ne réussisse à donner le change au sentiment populaire des Espagnols, tout en gardant sa prise, ou du moins la meilleure part. Il y aura encore là des péripéties et nous devons prendre garde aux contre-coups.
Et vous, mon ami, comment supportez-vous ces
retours de pluie et de mauvais temps, qui doivent vous tenir renfermé? Madame Renan n'est-elle pas aussi fatiguée de cette pluie? Quant à M. Psichari, il a dû renoncer aux bains de mer. Noémi va-t-elle un peu mieux? Ses douleurs l'ont-elle quittée? Nous nous préoccupons tous ici de votre santé, en attendant que nous vous voyions vous-même, d'ici une quinzaine, je Tespëre.
Tout à vous.
A MONSIEUR BERTHELOT
Rosmapamon, près Perros, 24 septembre 1885.
Cher ami,
Nous continuons tous à aller bien ; Tannée est des plus belles, et à part les petites inconstances inévitables, le temps nous a remarquablement favorisés. Avant-hier j'ai éprouvé quelques douleurs névralgiques au poignet gauche; c'est à peu près passé. C'est néanmoins un avertissement. Nous avons fixé notre départ au jeudi 8 octobre. Nous serons à Paris le vendredi, vers cinq heures du matin.
Ce qui se passe m*attriste beaucoup. Décidément, vu l'état de la province, le scrutin de liste a été une
très mauvaise idée. La désorg-anisation du parti républicain en ces parages est complète. Pour les Côtes-du-Nord, il n'y aura pas, ce semble, de liste républicaine. Dans le Finistère, ce brave Hémon espère remporter; je crains qu'il ne se fasse illusion. Je crains qu'on ne voie l'Ouest tout entier massé en une opposition, qui serait de très mauvais aug-ure pour l'avenir. L'abstention du gouvernement est absolue, conformément à son prog-ramme. Cela est très bien en principe; mais en fait cela n'est nullement en harmonie avec l'état politique de ces pays, qui ont besoin d'être dirigés, et, qui, sans le savoir, ni le vouloir, sèment en ce moment la guerre civile pour l'avenir. Et quand je vois ailleurs ce débordement d'inanités ou d'idées superficielles, je ne suis pas moins attristé. Je doute qu'il émerge de tout cela assez de raison pour éviter les fautes capitales, celles pour lesquelles il n'y a pas de pardon.
Que nous sommes heureux d'avoir dans nos travaux un refuge à ces funestes heures i Je suis content du résultat de mon été. Mon Histoire d'Israël est très avancée. Les parties essentielles sont presque faites, et l'unité du livre est, je crois, bien établie. Le Judaïsme est une religion qui s'est formée de huit cents à cinq cents ans avant Jésus-Christ. J'espère avoir réussi à montrer la marche de cette singulière formation. Les deux mois que j'aurai à Paris, jusqu'à l'ouverture de nos cours, me suffiront, j'espère, pour faire tenir l'ouvrage entier sur ses pieds; quoique
une année me soit nécessaire encore pour Tamener tout à fait à fin.
Faites nos compliments les plus affectueux à madame Berthelpt et croyez à ma vieille et bonne amitié .
E. RENAN
LU
A MONSIEUR BERTHELOT
Hôtel Byron, ViUeneuve (Vaud), 24 avril 1886.
Très cher ami,
Nos petites vacances se continuent à notre pleine satisfaction. Le pays est charmant, et, depuis aujourd'hui, le temps est tout à fait chaud. Je vais bien et je crois que ce séjour en plein air compensera im peu ma vie claquemurée de Thiver. Ma femme est très contente et ne regrette qu'une chose, c'est la brièveté de ce court temps de repos.
Nos journées sont ici très douces et très calmes. Les journaux nous arrivent à peine, et nous le regrettons peu. Nous faisons des promenades en voiture, à travers ces belles prairies où la vie pullule à cœur joie. Bex et les Avants surtout nous ont plu. Tout ce fond du lac est comme un vaste hôtel, où une énorme colonie anglaise vient chercher le soleil et la nature souriante. L'hôtel où nous sommes, par sa position isolée, est un peu plus à Tabri que les
autres de cet encombrement. Du reste le lac est si beau et le printemps si rayonnant que la vermine humaine se laisse facilement oublier.
E. RENAN