‹ E. Renan et M. BerthelotChapitre 26 sur 28 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

▲ MONSIEUR RENAN

18 juillet 1886.

Mon cher ami,

Vous avez suivi sans doute les incidents Boulanger : cest une popularité qui arrive à floraison; nous sommes si sevrés depuis quelque temps que l'on s'accroche à tout. C'est le troisième ministre de la guerre qui recommence ce rôle, malheureusement trop indiqué. Il est plus jeune, plus étourdi que les deux précédents. Son prédécesseur a déjà réussi à faire tomber le parti opportuniste : celui-ci menace d'aller plus loin. Pourvu qu'il ne nous attire pas ensuite l'étranger. La situation intérieure s'accuse de plus en plus vers Fructidor à l'intérieur; mais l'extérieur est bien différent. Nous allons vers d'étranges aventures et nous ne sommes peut-être pas au bout de nos malheurs

Tout à vous.

Présentez toutes mes amitiés à madame Renan et embrassez vos petits-enfants. L'inconscience de cet

&ge est ravissante! S'ils avaient déjà nos soucis sans notre philosophie, comment se résigneraient-ils? Ils ont au moins devant eux un quart de la vie de bonheur! Ce n'est pas du lycée que je parle, mais de rinconscience.

£n attendant, vous suivez le peuple hébreu et je travaille, d'un côté, à la physiologie végétale, et de l'autre, à l'histoire des alchimistes et des astrologues. Ils étaient bien aussi forts et sensés que nos suggestionnistes !

A MONSIEUR RENAN

12 juillet 1888.

Mon cher ami.

Je suis comme vous fort découragé par la bassesse d'esprit et la médiocrité de vue des éléments directeurs de cette nation. Ce ne sont que jalousies, envies démocratiques et calculs d'intérêt privés ou collectifs, ligués contre l'intérêt général. Nous allons vers un grand abaissement moral et intellectuel de la France; et, je le crains aussi, du monde entier, qui dérivera du même côté. Les catastrophes générales sont toujours menaçantes; mais elles peuvent être évitées, soit par la prudence, soit par la bassesse des aplatissements. Nous verrons de tristes choses à cet

égard, à moins que r£urope ne nous pousse à bout, ce qui ne m'est pas prouvé.

Mais il y aura des affronts, à Toccasion du centenaire de 1789. Si la guerre est évitée, nous aurons la crise intérieure, avec des finances qui risquent de s*effondrer et la servilité du candidat vis-à-vis de l'électeur ignorant et envieux. Peut-être une réaction, qui ne sera pas animée d'un meilleur esprit. Bref les crises qui ont attristé notre jeunesse vont reparaître, plus graves, plus profondes et plus désastreuses ; car le ressort moral de cette nation s'affaiblit de plus en plus. Peut-être serons-nous morts avant : cela vaudrait mieux. Mais notre destinée a été de vivre toujours en désespérant et de lutter : continuons : Donec summa dies

Présentez mes respects à madame Renan.

Votre tout affectionné,

A MONSIEUR BERTHELOT

RosmapamoD, 30 juillet 1887.

Très cher ami.

Vous voilà libre de vos nombreux devoirs. Ne viendrez-vous pas bientôt nous voir? Le temps est superbe et cela ne dure pas longtemps en Bretagne.

Vous devez avoir besoin de repos, de farniente. Vousen trouverez ici à profusion. Madame Berthelot» mademoiselle Camille, vos jeunes gens seront aussi heureux, nous Tespérons, de revoir nos rochers. Venez tous, venez le plus tôt possible.

Nous sommes fort éprouvés. Les petits ont la coqueluche tous les trois, malgré les précautions que nous avons prises pour séparer le tout petit. C*est ce dernier qui nous a le plus inquiétés. Nous croyons maintenant que le plus fort du mal est passé. Cependant les quintes continuent; la mère et la grand*mère sont très fatiguées. Que cela ne retarde pas votre venue.

A notre âge, ces contagions, je crois, ne sont pas à craindre, et nous aurons tant de plaisir à vous voir, que ce sera pour toute la maison comme la levée d'un voile noir.

Ma santé va bien, mon travail très bien, kraêt paraîtra le 15 octobre. Ces grandioses histoires m'ont soutenu et une fois encore ravi. Je vous donnerai le tout à lire en épreuves. Venez, et croyez-moi Votre parfait ami,

E. RENAN

A MONSIEUR BERTHELOT

Rosmapamon, près Perros-Guirec,

9 juillet 1888.

Cher ami,

Nous allons assez bien, quoique le temps soit maussade. La santé de tous est fort bonne. Je travaille beaucoup. Venez nous voir le plus tôt possible avec madame Berthelot et tout sera pour le mieux.

Je jouis beaucoup de cette nature verte et fraîche. Mais Tétat du monde m'afflige profondément. Tout ce que nous avons aimé, ce à quoi nous avons consacré notre vie, me paraît menacé. Le rapprochement des empereurs d'Allemagne et de Russie, joint à ce que Ton croit voir des tendances mystiques et exaltées de Guillaume II, me semble à Torient un nuage sombre. Et vis-à-vis de cela notre incurable étourderie, notre désorganisation, nos illusions, me remplissent de crainte. Mais nous sommes vieux. La juste mesure de vie nous a été octroyée; nous avons eu nos cinq actes; nous serions injustes si nous protestions trop fort. Ce n*est pas une mauvaise condition, ni même sans douceur, d*agir comme un moriturus.

Présentez nos respects à madame Berthelot et croyez, cher ami, à ma vieille et inaltérable amitié.

E. RENAN

ENTRE MM. RENAN ET BERTHELOT. o23

A MONSIEUR RENAN

Talloîres, 5 août 1888.

Mon cher ami,

Nous avons fait dans la Drôme, à partir de Saint- Jean-en-Royans, quelques courses dans des gorges admirables, malgré la contrariété réitérée de la pluie. J'ai été au Yillard de Lans faire entre autres une visite, pour répondre à une invitation fort pressante que Ton m'y avait faite il y a trente-neuf ans, lors de mon premier et unique voyage dans cette région. Mais hélas! l'invitant était mort, son fils aussi, qui m'avait promené dans la montagne autrefois. Quant à la dame, qui m'avait récrit plusieurs fois vers 1860, elle a soixante-quinze ans et elle avait oublié son ancien visiteur. J'avais prévu ces accidents et nous sommes revenus avec notre voiture à l'heure prévue; heure que le souvenir de Tancienne invitation, s'il avait subsisté, n'aurait pas modifiée d'ailleurs.

Les gorges du Dauphiné sont plus sauvages, mais aussi plus brutales et moins poétiques que cette région de Talloires, avec son doux lac et ses sommets à courbe dentelée et à ombres graduées. On dormirait ici plus volontiers son dernier sommeil.

Taine va très bien, ainsi que tous les siens. Il commence à revenir à des idées plus raisonnables, je

veux dire plus analogues aux nôtres, sur les effets du régime civil né de la Révolution et de TEmpire. Ce n'est pas son idéal; mais il le comprend mieux, par suite de l'étude économique des faits à laquelle il se livre en ce moment. Il n'est pas moins inquiet que nous du résultat — je ne dis pas final, il n'y en a en rien — mais prochain de l'évolution de la France. Mais rien ne sert de lutter contre la destinée et nous sommes surtout des observateurs et des philosophes, prêts seulement dans l'occasion à ramer un moment dans la galère commune.

Tous mes respects à madame Renan. A bientôt. Votre affectionné,

M. BERTHEI.0T

Rosmapamon, 9 août 1888.

Cher ami,

Que j'en veux à ces mille soucis qui vous empêchent de venir! Le temps est superbe. Venez vous rafraîchir un peu la tête. Nous vous installerons de manière à ce que vous puissiez travailler tant que vous voudrez.

Je fais, comme intermédiaire à mes épreuves, uq petit bilan philosophique, comme il est bon d'en faire de temps en temps.

Nous suivons avec anxiété les accès de celte fièvre dangereuse qui mine Paris. Le moment viendra sûrement où il faudra couper cet état, sous peine de mort. Ce moment est-il venu? Vous le savez mieux que nous. Triste temps que le nôtre! pourvu du moins que cela ne retarde pas votre venue. Votre bon ami,

E. RENAN

▲ MONSIEUR RENAN

10 août 1888.

Mon cher ami,

Le temps s*écoule et je demeure irrésolu...

C'est une vive contrariété pour moi de n'avoir pu aller causer avec vous, sur votre grève bretonne et dans votre petit vallon verdoyant. Je n'aurais eu d'ailleurs rien de bien encourageant à vous dire. Tout s'alourdit dans le monde politique; nous allons non à la guerre extérieure, mais à l'impuissance et à risolement croissant, sans compensation pour nos lourdes charges militaires.

A l'intérieur, les choses s'aigrissent : cette crise ouvrière et pénible est de mauvais augure. Elle se compliquera cet hiver d'une grande cherté des subsistances et je ne sais si le gouvernement pourra s*en tirer sans des mesures violentes, qui précipiteront

d'autre part la réaction. Nous arrivons en tout à une impasse, sans avoir Télan et la foi qui emportent les obstacles. Nous n'avons peut-être rien vu d'aussi triste depuis 1849.

Enfin, il faut toujours répéter le mot des anciens : Persta et obdura. Il est vrai que notre jeunesse est passée et que les tristesses qui ont pesé sur elle et que nous avons soulevées, reviennent assaillir notre vieillesse et notre énergie fatiguée. Décidément nous n'aurons pas eu une belle part dans la vie des hommes de ce siècle. Puissent nos enfants être plus heureux !

Adieu, je vous embrasse, en attendant notre réunion dans quelques semaines.

A MONSIEUR BERTHELOT

Rosmapamon, 3 octobre 1888.

Donc cette pauvre année se passera sans que vous soyez venu voir nos rochers. Nous le regrettons vivement. Il y a encore dans notre petite vallée d'assez belles heures. Nous partons d'ici, le samedi 20, le dimanche 21 nous serons à Paris. L'assemblée du Collège pourra avoir Heu le 4 novembre. J'ai beaucoup travaillé : mon second volume d'Israël est presque

fini ; il pourra paraître dans un mois. J'ai fait en outre une sorte de petit bilan philosophique, comme il est bon d'en faire de temps en temps avec soimême; nous en causerons. Je crains que cette bienheureuse trêve des mois d*été ne soit suivie de terribles orages. Si l'organisme intérieur avait une conscience plus ferme et plus claire, il y aurait sûrement à tirer parti des fautes que nos ennemis commettent à l'extérieur. Ces voyages de Vienne et de Rome me paraissent tout ce qu'il y a de plus inconsidéré. Je doule que la tète qui a conçu tout cela soit très saine. Nous verrons d'étranges choses. Conjurez vos amis d'être unis et de se faire des concessions. Le boulangisme est un terrible danger. Ces pays-ci peuvent compter entre les moins pris, et néanmoins il suffirait d'un coup assez léger pour déterminer une précipitation instantanée. Ce serait la plus horrible aventure qu'on aurait vue depuis des siècles. Croyez à ma bien vive amitié.

E. RENAN

A MONSIEUR RËRTHELOT

Rosmapamon, 7 juillet 1889.

Cher ami,

L'effet de ces premiers jours de plein air a été excellent pour tout le monde. Votre vieil ami en par-

ticulier, s'en trouve parfaitement bien. Me voilà tel que je suis depuis des années, dans mes bons moments. Ma capacité de travail, surtout, est plus grande qu'elle n'a jamais été, et je fais mes deux petits kilomètres par jour I Venez le plus tôt que vous pourrez; le temps est délicieux. Vous savez quelle joie vous nous ferez.

Mon troisième volume àHsraël avance bien. Comme parenthèse, je donne à la Revue des Deux Mondes une sorte d'examen de conscience ou de bilan philosophique, que je fis l'an dernier ici. Je voudrais que vous le lussiez et que vous revoyiez les parties scientifiques , pour me dire s'il n'y a pas de choses techniques trop arriérées. J'ai prié ]eL Revue de vous envoyer les placards, dès qu'ils seront corrigés; vous les recevrez dans quelques jours.

Le calme est absolu dans ces pauvres vieux pays; on ne se doute pas des périls que court notre chère patrie. Rien ne serait plus facile que de tirer de ces braves gens des élections modérées. Mais le gouvernement seul le pourrait. A défaut du gouvernement, qui a ici encore son prestige, les coteries cléricales «t légitimistes l'emporteront encore probablement. Et pourtant Tannée est superbe, chose dont le gouvernement établi bénéficie toujours. On a trop livré les choses humaines à la fausseté et à la simplicité d'esprit. Les habiles en profileront et s'appuieront sur la sottise des masses, qui ne nous veulent aucun mal, pour nous juguler. Enfin espérons encore. Si on peut

éviter que toutes ces maladies se coagulent en une seule, le boulangisme, nous sommes sauvés encore cette fois.

Présentez nos meilleurs compliments à madame Berthelot. Croyez à ma vive amitié.

E. RENAN

A MONSIEUR BERTHELOT

Perros-Guirec, !•' août 1890.

Très cher ami,

Les lettres de madame Berthelot à ma femme m'apprennent que vous traversez bien cette saison d'été, en donnant cours à votre grande et pleine activité. Mon mois de juillet a été très bon pour le travail, médiocre pour la santé. J'ai à peine pu sortir de ma chambre, par incapacité de marcher. Maintenant cela va un peu mieux. En tout cas, le grand repos dont je jouis ici m'est bon d'une façon générale. Je me sens fort; je ferai mon quatrième volume. Vers décembre prochain, il sera achevé; seulement il me faudra deux ans pour le publier, avec le soin que j'y mets. Mon troisième volume paraîtra sûrement en octobre prochain ; mon travail personnel est presque achevé.

Quelle joie pour nous de songer qu'avant un mois,

nous aurons le plaisir de vous voir. Nos bois cette année sont singulièrement frais et verts.

Je crains qu'on ne se fasse de grandes illusions dans TafTaire des Universités, et qu on ne compromette des idées saines et acquises pour des avantages bien douteux. Tâchez de modérer nos amis, qui, sur ce point, me paraissent un peu grisés.

Notre idée de centres provinciaux était tout autre ; ce n*était pas un a priori devançant les faits accomplis. Je suis bien aise que la question ne soit pas venue à la dernière session du Conseil supérieur. Nous aurons peut-être à défendre le Collège contre des idées dangereuses, qui compromettraient son indépendance. Surveillez tout cela pour que nous ne soyons pas surpris.

Croyez à ma vieille amitié.

E. RENAN

A MONSIEUR BERTHËLOT

Cap-Martin, près Menton, 14 noYembre 1891.

Nous voilà installés, cher ami, assez bien, quoique non sans épreuves au début. L*hôtel n'était pas encore ouvert; le directeur nous avait écrit deux fois; ses deux communications supposaient Thôtel ouvert. La sincérité britannique était sauve cependant : il m*a

fait remarquer qu'il n'avait pas dit que l'hôtel était ouvert. Enfin tout est bien qui finit bien. Le site est si beau que nous sommes restés. Nous avons Tavantage d*ètre seuls, au prix d'un peu de désordre.

Le temps est superbe et l'endroit merveilleux. Nous avons passé la journée dans les bois de pins, près de la mer. Nous nous sommes crus en Syrie. La ressemblance est frappante. Cela m'a rendu le souvenir de vieilles sensations d'il y a trente ans. Je crois que ce petit supplément de vacances nous fera du bien à tous les deux.

Ne viendrez-vous pas nous voir? Comme je vous le disais, l'hôtel fait sa toilette; ce sera, disent-ils, fini dans six ou huit jours. On est fort bien, du reste, et on se passe sans trop de regret de la clientèle anglaise.

Venez, nous ferons des promenades en voiture aux environs. Nous sommes venus tout d'une traite, vingt-deux heures sans descendre. Mais quel incomparable pays depuis Marseille I Antibes m'a fait plus de plaisir que jamais. Venez.

Croyez à ma vive amitié,

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

Au Cap-Martin, près Menton (Alpes-Maritimes),

Mon cher ami,

J'ai reçu votre lettre et je suis heureux de votre bonheur; je jouis de votre jouissance de ce beau climat. Mais je ne puis malheureusement le faire autrement qu'en esprit; car j'ai été ressaisi par la grande machine et il faut que j'en suive de nouveau les cercles et les mouvements. Je n*aurai de liberté que quand je serai couché sous la terre, dans Téternel repos. Peut-être auparavant, dans quelques années, l'opinion qu'il faut se débarrasser des vieux ayant fait du chemin, nous condamnera-t-on à l'inaction forcée. Ce sera peut-être un grand service à nous rendre et nous pourrons jouir une dernière heure de la vie, si nos forces et notre santé le permettent encore. Quant à présent, je suis plus que jamais dans les besognes actives — les unes personnelles, ce sont les plus amusantes — les autres collectives, il faut bien tâcher d'améliorer les choses humaines. Je serai dupe jusqu'au bout de ce désir du progrès, que vous reléguez si sagement parmi les illusions. En attendant, jouissez du soleil et de la lumière : Carpe diem^ et revenez-nous rajeuni et gai et bien portant. Nous

VOUS désirons avec nous, mais nous ne vous regrettons pas là-bas. Toutes mes amitiés à madame Renan. Votre tout affectionné,

M. BEBTHELOT

A MONSIEUR BERTHELOT

Paris, 26 avril 1892.

Très cher ami *,

Le climat de la Hollande m*a toujours paru aigre. Il me donna, lors de l'inauguration du monument de Spinoza, une des attaques de rhumatisme les plus enragées que j'aie eues. Je ne m'étonne donc pas que, par ce vilain printemps, il vous ait éprouvé.

Mon état est toujours le même; depuis trois mois pas une trace d'amélioration, ni non plus, il faut le dire, d'aggravation. C'est bien ce que Potain m'avait dit. Heureusement que, depuis des années, je ne regarde ce qui m'est donné que comme une grâce, un surplus de faveur. J'espère publier mes deux volumes qui complètent l'histoire d'Israël. J'ai relu une partie de mes épreuves à Marlotte. Je n'en suis pas mécontent. Un bon correcteur pourrait sans moi publier tout cela; quoique, à vrai dire, si du purgatoire j'assistais à ce travail de correction fait par un autre, j'aurais, je crois, plus d'une impatience.

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