‹ E. Renan et M. BerthelotChapitre 4 sur 28 · De George Sand · texte numérisé non relu

De George Sand

ressée j'ai trouvés dans ces moines! Des jeunes gens surtout, j'en ai trouvé un ou deux, vraies natures d'élite, une finesse, une délicatesse admirables. Jugez, cher ami, si nous étions bien faits pour nous comprendre. Non, l'image de ces belles âmes ne sortira jamais de ma mémoire; comme aussi la mienne ne leur sera, je crois, jamais indifférente. J'ai fait ce que je devais faire étant Français, et je crois qu'ils font ce qu'ils doivent faire étant Italiens. Le salut de ritalie viendra des moines. Us me portent envie, et me parlent souvent de la France, où, probablement un jour^ ils devront chercher un asile. Et moi je leur dis qu'en toute position on peut mener la noble vie, que pour faire de belles choses en Italie, il faut être poète ou moine. Us me lisent et me font admirer les Inni de Manzoni, admirables expressions de ce christianisme moral, qui a captivé toutes les nobles intelligences de l'Italie contemporaine, abstraction faite de toute idée dogmatique. Us sont moines pourtant, oh! oui, bien moines italiens frénétiques, vrais énergumènes rêvant encore, Dieu me pardonne! ritalie reine du monde; croyant bien sérieusement qu'avec les Italiens de mai 1848 on eût pu conquérir le monde. Nous nous regardions les uns les autres, quand le sous-prieur nous déclarait que si on les chassait de leur abbaye, ils y mettraient le feu en emportant leurs archives, comme les moines du moyen âge les os de leurs saints. Raides, inflexibles,

sans cette souplesse, cette entente des nuances que

doDoe la vie [séculière. Enfin, cher ami, mon séjour sur cette belle montagne aura été une des époques les plus douces de ma vie. Notre journée se passe à VArchivio^ au milieu de ces bons moines qui ne peuvent se rassasier de nous. Songez qu'il y a plus d*un an qu'ils n'ont reçu ni journaux, ni revues de l'étranger. Eux qui ne vivaient que de cela! Des moines devaient m'apprendre ce que c'est que la tyrannie de la conscience, et le dur martyre de ceux que le sort a doués de nobles aspirations au milieu d'un peuple avili.

J'ai beaucoup trouvé à TArchivio, entre autres un long fragment inédit d'Abélard, assez curieux. A Naples, tout était sous les scellés!! Le musée, sous les scellés!! ! C'est la Terreur; là seulement j'ai compris la Terreur. Tous se cachent, impossible d'avoir une adresse : sur huit à dix personnes pour qui nous avions des lettres, toutes se sont trouvées malades à la première visite, parfaitement bien portantes à la seconde. Trente mille détenus politiques attendent depuis deux ans leur procès. Chacun vivant sous le coup de la crainte, tous les mois à peu près une nouvelle razzia de suspects, afin de maintenir sur tous la terreur. Une armée fanatisée, une infâme exploitation de la religion, et avec cela, en plein soleil, en pleine place publique, des infamies que ma plume se refuse à nommer. Dieu nous garde! Adieu, bon ami.

E. RENAN

Romei 26 janvier.

Me voilà de retour à Rome, cher ami ; nous partons dans trois jours pour Florence. Mais adressez toujours à la Minerve, par Lacauchie. La situation est grave à Rome. L'armée est presque soulevée : le général en chef menace de chasser les cardinaux. L^acquittement de Czemowski et Févasion d'Achilli, favorisés par les autorités françaises, ont fait une profonde sensation* Le procès de Czernowski s'est fait dans la maison que j*habite; il y a eu sur la place des manifestations très énergiques; il est probable que le pape ne rentrera jamais à Rome.

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