Mémoires, XI
que, soit dans les Pères, soit dans l'Écriture, « les gomparaisons ne se doivent pas prendre pour l'ordinaire dans toute leur étendue ». Il est sûr que toute comparaison est boiteuse, comme dit l'École; foutefois, si la nature du pain ne subsistait pas, quand l'épitre à Césaire assure qu'elle subsiste, où serait l'argument de l'auteur contre le monophysisme ? Car c'est un argument, et bien plutôt un argument a pari qu'une comparaison. Tillemont ajoute que « le mot de nature se prend assez communément pour toute l'apparence extérieure et les qualités d'une chose ». Ce disant, Tillemont introduit une distinction qui ruine l'argument même de l’épitre à Césaire, première et grave invraisemblance; mais
i, de plus, n'est nullement dans la terminologie de cette épître, non plus que du temps. Théodoret dans l'argument analogue qu'il construit, n'impli- Es pas dans le concept de nature, le oyfua et & cidos, mais aussi l’oùciæ, c’est-à-dire les apparences et les qualités en même temps que la substance?
| h On voit comment l'opposition contre le monohysisme a entraîné des Orientaux tels que l'auteur
l'épître à Césaire, aprèsle concile de Chalcédoine,
s la négation de la conversion eucharistique. Ce qui est plus inattendu, c'est que cette même oppo- Stion ait entraîné dans la même négation un pape, e pape Gélase (492-496).
On a de très bonne foi révoqué en doute l’authen- % du traité Gelasit episcopi romani de duabus
naturis in Christo adsersus Eutychen et Nestorium x Melchior Cano l’attribuait à Gélase de Césarée de. Palestine, sans réfléchir qu'un traité contre le monophysisme n’a guère de chance d’avoir été composé: au 1v° siècle! Baronius l’a attribué à Gélase de Cyzique, sans remarquer que l’auteur lui-même du traité se donne pour un romain : « Quapropter, lisons-nous au chapitre 16, hanc regulam catholicae fidei.… cum sede apostolica vestra dilectio unani miter teneat. » Les théologiens, parmi nous, restent disposés à considérer l'authenticité comme douteuse ainsi le cardinal Franzelin. Détail plus piquant” les inspirateurs de Migne ont obtenu de lui qu'il ne publiât le traité ni dans la Patrologie latine, ni dans la grecque : tant y a que le texte en serait fort, difficile à atteindre, si Mf Thiel, évêque d'Ermlands ne l’avait publié au tome 1° de ses Epistolae roma= norum pontificum genuinae (Braunsberg 1868), d’a= près les papiers de dom Coustant.
Ce traité De duabus naturis fait corps avec cinq» autres traités du pape Gélase — ils sont tous les six dans l'édition de Thiel!, — qui se rapportent à l'affaire de l’excommunication du patriarche de Constantinople, Acace, par le prédécesseur de Gélase Félix III, autant dire à la question de l’'Hénotikons L'authenticité des cinq autres traités étant pan ailleurs assurée, l’authenticité du De duabus na turis, qui est le troisième, est assurée par la commu nauté de la tradition manuscrite, par l’homogénéité du style, de la doctrine, du sujet. En outre, l’authen= ticité du De duabus naturis est attestée par les
4. TuiEL, 0p. cèt. p. 510-607. Cf. SALTET, ubè supra, p. 16 et 748.
citations qu’en font en l’attribuant à Gélase, le pape Jean Il (+ 535) et Fulgence de Ruspe (+ 533). C'esr ce que dom Coustant a très bien établit.
… Dans le De duabus naturis, Gélase entreprend la justification du concile de Chalcédoine et de l'union des deux natures en une personne. Cette union est, là ses yeux, ineffable, mais elle peut se comprendre
bpar analogie. Est-ce que l’homme n'est pas une personne, bien qu'il soit composé d’une âme et d’un Der « quorum duas naturas esse non dubium est » ? Est-ce que la sainte Écriture ne distingue pas l'homme intérieur et l'homme extérieur, bien que Punion de ces deux hommes constitue une personne
unique ? Et le pape conclut :
Quanto magis in illa ineffabili adunatione indivisibili Mnunquamque solvenda, sicut salva proprietate utriusque \naturae, ex quibus hoc mysterium constare non dubium Vest, et sine quibus constare non posse manifestum est, |sicut una eademque persona est Domini nostri lesu \Christi, sic integer, sic unus, sic verus Christus est2.
Le pape Gélase reprend la formule de saint Léon dans l’épitre à Flavien : « Salva proprietate utriusque naturae et substantiae, disait saint Léon, sus- Cepta est a maïiestate humilitas.… » Saint Léon Bjoutait : « Tenet sine defectu suam traque natura*. » Les deux natures unies hypostatiquement conservent l’une et l’autre ce qui les Lonstitue proprement.
Mais ce qui est vrai de la christologie, est-il vrai
MA. Tue, p. 73-71.
V2. Id. p. 541.
M3. LEO, Epistul. XXVIII, 3.
de l’eucharistie? Les deux substances, celle du pain: et celle du corps, conservent-elles « sine defectu pro prietatem suam » ? Saint Léon ne le dit nulle part” mais c’est ce que le pape Gélase énonce. Gélase voit dans la permanence de la substance du pain dans
- l’eucharistie une analogie qui permet de comprendre l'intégrité de la nature humaine dans l’'Homme-Dieu* Voici comment il s'exprime.
Certe sacramenta quae sumimus corporis et sanguinis. Christi divina res est, propter quod et pereadem divinaes efficimur consortes naturae [IT Pet. I, 4]; et tamen esse non desinit substantia vel natura panis et vini. Et certe. imago et similitudo corporis et sanguinis Christi in actione mysteriorum celebrantur. Satisergo nobis evidenter osten= ditur hoc nobis in ipso Christo domino sentiendum, quodk in eius imagine profitemur, celebramus et sumimus : uf sicut in hanc, scilicet in divinam, transeunt sancto Spin ritu perficiente substantiam, permanentes tamen in sua proprietate naturae !; sic illud ipsum mysterium prin= cipale, cuius nobis efficientiam virtutemque veraciter. repraesentant, ex quibus constat proprie permanentibus,. unum Christum, quia integrum verumque, permanere, demonstrant?. ]
Gélase emprunte aux Grecs cette pensée qu'expr= mait l’épître à Césaire, qu'exprimait Théodoret, et
4. Thiel propose de lire : permanente tamen in sua proprietate) natura. Mirer, Quellen zur Geschichte des Papsttums? (Leipzig 19049) p. 68 : permanentes tamen in suae proprietate nalurae.
2. La perpétuité de la foi, V, 10, traduit ainsi la fin difficile de ce texte : « Comme par l’opération du Saint-Esprit, ces choses » — le) pain etle vin — « passent en cette substance divine, quoique leur nature conserve ses propriétés, elles nous marquent aussi que ce! mystère principal » — l’Incarnation — « dont elles nous rendent) présentes l’efficace et la vertu, consiste en ce que, ies deux natu
demeurant proprement, il n’y a qu’un Christ, qui est un, parce qu'il est entier et véritable ».
LN
qui consiste à tirer du mystère de l’eucharistie une analogie explicative du mystère de l'incarnation : m« Hoc in ipso Christo sentiendum quod in eius himagine profitemur, celebramus et sumimus ». hL'eucharistie serait donc pour Gélase une « image » “du Christ : l’on se rappelle que le mot « image » est celui qu'emploie Théodoret. Il faut d’ailleurs que “l'eucharistie soit l’image de l’incarnation, si l’on veut tirer argument de l’eucharistie en faveur de l’incarknation. C’est la mineure du syllogisme de Gélase : L« Et certe imago et similitudo corporis et Sanguinis MChristi in actione mysteriorum celebrantur. »
Je ne croirai pas sans peine que Gélase ait vu dans M'eucharistie une simple image du corps du Christ, “au sens où un symboliste pourrait l'entendre : la tradition romaine était trop ferme, surtout depuis “saint Léon, pour qu'il soit vraisemblable que Gélase allégorise sur le corps et le sang du Christ. En par- “lant d'image et de similitude, Gélase aura voulu seu- “lement parler d'analogie et de parité : l'argument hqu'il construit n’exige que cela.
Or, poursuit Gélase, le pain etle vin passent en une substance divine : « Naturae transeunt in divinam LMsubstantiam. » Le verbe transire n’a pas nécessairement le sens de conversion : on se rappelle, en effet, Mque, dans un texte qui aété cité plus haut, saint Léon Mattribue à la vertu del’aliment céleste cet effet qu’elle
Wipsius transeamus). Quant à préciser ce qu'est la l« divina substantia », Gélase ne s'y astreint pas. Cette « divina substantia » est, sans doute, synonyme de la « dipina res », qui fait les communiants « divinae consortes naturae ». Une détermination
plus précise est impossible, et n'importe pas. L'im: portant, au contraire, est que les natures « trans eunt in divinam substantiam », en conservant leu propriété, « permanentes in sua proprielale », exacs tement comme la nature humaine et la nature divin dans l’incarnation.
Pour que nous n’en doutions pas, le pape Gélase le dit plus formellement encore : le pain et le vin ne cessent pas, écrit-il, d'être ce qu'ils étaient : « Esse non desinit substantia vel natura panis et vini. » Le monophysisme faisait s’évanouir l'humain dans le divin : le pape Gélase s'en défend jusqu’à refuse de laisser s'évanouir la substance ou la nature du pain et du vin.
L'erreur de Gélase est d'accepter une analogie entre l’incarnation et l’eucharistie. Admettons uné conversion miraculeuse dans la nature du pain © du vin, il n'y a plus d'analogie; ou, si l'on main tient l’analogie, on verse dans le monophysisme: C'est le danger qu'ont bien entrevu les adversaires de saint Cyrille, comme l’auteur de l'épitre à Cé saire et comme Gélase !.
Cette analogie trompeuse instituée entre l’incars
4. M. Gore, Dissertalions on subjects connected with the Incarna tion (London 1895), ajoute à ces deux auteurs, Ephrem, patriarche d’Antioche (527-545), cité par Photius, Bibliotheca, cod. 229 (P.G CII, 980), et saint Augustin lui-même, cité par Prosper d'Aquitaine il est vrai que la citation d’Augustin a disparu du Liber senteñ tiarum de Prosper et qu’elle est donnée seulement au x siècle} par Alger de Liège, De sacr. corporis el sanguinis Dom. I, 6 (P.2 CLXXX, 754) : « … similitudine beati Augustini in libro Sententi® rum Prosperi... : Sacrificium Ecclesiae duobus confici duobusque cor stare, sicut persona Christi constat et conficitur ex Deo et homine#
tion et l’eucharistie ne reparaîtra plus après la déiitive victoire de la théologie de saint Cyrille, sous stin et sous Justinien. La liturgie, d'autre part, en fixant, s'épure de tout archaïsme équivoque !. Le réalisme eucharistique, tel que l’a entendu saint yrille, est celui qu’enseigne Léonce de Byzance. parle, sans autre explication, « de participer L corps et au sang? ». Il spécifie que le Christ jnne « sa propre chair » dans « la communion ystique du pain de l’eucharistie », la chair qui sur croix a été percée de clous*. Or, pour Léonce > Byzance, la chair est propre (idia) à la personne 1 Verbe, et non étrangère (dàotpta) : la chair est lle du Verbe, puisque c’est dans sa chair que le erbe, unus de Trinitate, a souffert. On reconnaît , avec des précisions nouvelles, la christologie de lint Cyrille.
{. C. A. Swalxson, Greek liturgies (Cambridge 1884), p. 56, pour la rgie dite de saint Marc; p. 122, 130-131, pour la liturgie dite de Int Jean Chrysostome ; p. 161, pour la liturgie dite de saint Basile. IS diverses liturgies sont attestées dès le vis siècle, mais leur te a pu subir des retouches. Voici les expressions de Ja liturgie Msaint Basile : … mpolévres T& dyux avtitunæ TOŸ you GCOULATOS Mhaluaroc toù Xprotoë cou, ooù deoueba... élfeïv To nyedué cou Gyrov ëp’ AUS xai ni Tù npoxeluevo dpu Tadra, xai EUXOYNONL
n: Nous avons trouvé (p.251) le mot &vadetéor chez saint Basile. Cf. bon. PELUS. Epistul. I, 409 : [ro nvedua] ni TAs Toaméene TÂc Luctixis &ptov Tov xouwvdY o@Lo LdxdV This QÜTOU GUpxWGEWS ATOPAÎVOV. LMLEONT. ByzanT. Contra Nestor. et Eulych. P. G. LXXXVI, 1, 11385.
luId. Adv. Nestor. p. 1765 : idtav Éaurod GAn0Gs cépua ai cua
brun toù tic edyapiotias dprou perdhnbtv, idlas capxds OLddoouv MU OEUXVUOLY Er: ‘O TOOYWY LOU TV GÉPAX AA TIVWY LOU To ; étépwbr Ge: Toùro pou écrit To ou. Cf. W. RUEGAMER, Leon- Svon Byzanz, ein Polemiker aus dem Zeilaller Justinians (Wurz- 1894), p 60.