‹ E?tudes d'histoire et de the?ologie positiveChapitre 17 sur 164 · Act. xx · texte numérisé non relu

Act. xx

30 L'EUCHARISTIE Res LE NOUVEAU TESTAMENT.

réunions pour la prière et pour la lecture, réunion d'un culte abstrait et sans rien de sacramentel : les’ disciples de saint Paul ont une réunion, hebdoma-« daire comme celle de la synagogue, mais cette réu=« nion est un repas sacramentel, la « fraction du pain »« La réunion chrétienne n'a pas encore de nom qui law nomme mieux que cette « fraction du pain », parce que ce geste essentiel est, sinon le tout, du moins le centre de la réunion. Il n’est pas question de placer cette fraction du pain au milieu d’un repas en commun, et l'épisode de Troas ne trahit rien de semblable. Encore moins est-il question de donner à cette fraction du pain la signification d’un repas pas cal. D'ailleurs, la manducation de l'agneau une fois l’an est-elle à rapprocher de cette réunion hebdomadaire « pour rompre le pain »? -

Le second passage des Actes qui intéresse l'eu= charistie n'est pas aussi simple de beaucoup. 1 se lit au chapitre 1, et là, au contraire du chapi: tre xx où nous puisions à la pure source pauli= nienne des Actes, on croit pouvoir distinguer À une source judéo-chrétienne (A) mêlée à la source paulinienne (B).

Voici d’abord le texte paulinien.

Les convertis de la première prédication de Pierre persévéraient, et quatre actions constituaient le persévérance : la àtèxy# des Apôtres, c’est-à-dire l'en: seignement que leur donnaient les Douze; la xovwvia, c'est-à-dire le fait de former un groupe religieux uni par une vive charité ; la xAäoi roÿ &prov, Ja fraction du pain ; enfin les prières, rpocsvyat, vraisemblablement

4. J. JuenGsT, Die Quellen der Apostelgeschichte |Gotha 4895), p. 51- 56, attribue à À les ÿ 46-47*, à B les ÿ 41-432,

les prières en commun. L'auteur direct de ce texte, que nous pensons n'être pas distinct de saint Luc, a résumé le souvenir qu'il a ou qu'il s’est formé de la communauté chrétienne la plus primitive, en ce schéma, qui se trouve s'adapter exactement à celui que nous pourrions tracer du récit de la scène de Troas, puisque là aussi et éminemment nous rencontrions la Gô«yñ d’un apôtre, la xowwvia ou communauté, la xhdois roù äorou, et toutes les conditions de la xposevy. La source paulinienne est donc constante à présenter la fraction du pain sous un même aspect d'acte rituel à part et caractéristique du christianisme !.

Voici maintenant le texte judéo-chrétien.

On dirait une rédaction plus concrète des données que le texte paulinien aurait abrégées et abstraites. — « Tous ceux qui avaient cru étaiént dans le même lieu et ils avaient tout en commun : leurs biens propres, ils les vendaient et ils en partageaient le prix [aux fidèles], selon le besoin de chacun. Chaque jour, ils persévéraient unanimement dans le Temple, ils rompaient le pain à la maison : ils prenaient leur nourriture en joie et simplicité de cœur, ils glorifiaient Dieu et avaient grâce auprès de tout le peuple ?. » — Le mot même de xowwvta, employé par le texte paulinien, ne se retrouve pas proprement “dans le texte judéo-chrétien; à la place du mot, nous

4. Act. nn, 42: Hoov Ôè npocxuprepoüvrec év T9 à0ay7 Tv arocté)wy rai rh zotvwvia, Th} Hhdoet TOÙ Gprou Lai Tais RpOGEUY AI. — 2. Act. 11, 46-47 : KaŸ° uépav te nooczaprepoüvres 6uobuuaboy Ev tro Ep® xGyté re AT oùxov Gotov, uerehGU6AvOV Toooñc Ev “ayalidoe: 4aÙ &oelorntt «apÜiac, aivobvres Toy Beuy ai Éyovtes Myäpiy mpôc 6Àov Toy Axv.

avons une description, le spectacle des premiers chrétiens partageant leurs biens entre eux, ayant tout en commun (eïyov étavra xav%). Cette description semble plus près du réel que la définition morale préférée par le texte paulinien. Mais là n’est pas pour nous l'intérêt. Les lignes qui suivent cette description, ont, avec autant de couleur, une tendance judaïsante reconnaissable.

L'écrivain veut exprimer que, au lendemain de la première prédication de Pierre, les convertis au christianisme demeurent fidèles à la loi et au Temple, et que les Juifs sont pour eux tolérants, bienveillants même. Et il exprime ce sentiment en une phrase très bien faite, équilibrée, antithétique, où les termes s'opposent les uns aux autres, loin de se surcharger comme des tautologies. Premièrement les nouveaux chrétiens « chaque jour d'un même cœur persévèrent dans le Temple », venir au Temple assidûment étant la dévotion caractéristique d’ur« juif fidèle. Secondement, et par antithèse, ils rompent le pain à la maison. Notre écrivain oppose iepôv à oixos, l'acte de piété juive à l'acte de piété chré= tienne. 1

Les deux participes (mpocxæprepodvres, xüvrec) sont, construits sur le verbe uerekäu6avov, mais ils ne le complètent pas plus l’un que l’autre. L'acte par lequel les nouveaux convertis sont fidèles à venir au Temple n’est pas lié au fait de prendre la nourriture en joie * de même, dirons-nous, l'acte de rompre le pain à l& maison. Ces deux actes caractéristiques des Ron éi convertis étant posés, notre texte va dire que le nouveaux convertis retirent de leur double fidélit une grande sécurité, une profonde joie; et, pou

cela, rappelant une expression biblique connue, il écrit : « Ils prenaient leur nourriture en joie et simplicité de cœur ». Cette nourriture n’est pas le pain de la fraction du pain, dont il n’est plus question, non plus que du Temple : cette nourriture n’est pas nécessairement prise en même temps que le pain de la fraction du pain, pas plus qu’elle n’est prise sous les portiques du Temple. C’est la nourriture quelconque (tpoy#) ; c’est la nourriture de tous les jours, prise ou non en commun. Les nouveaux convertis sont en paix : le nouvel Israël mange son pain en liesse. Il glorifie Dieu et est uni à son Peuple.

Le texte judéo-chrétieninsiste doncsurle fait que les nouveaux convertis appartiennent encore au judaïsme fidèle, majs il souligne cet autre fait que l'acte par lequel ils sont chrétiens, c’est la fraction domestique du pain.

Cette fraction du pain est une observance privée, une sorte de rappel intime du Christ, un acte de piété domestique qui, dans sa forme extérieure, se distinguera bien souvent à peine de la fraction familière du pain à table. Tel le repas d'Emmaüs où le Sauveur prend du pain, le bénit, le rompt et le partage aux deux disciples, sans que l’on puisse voir là rien de l’eucharistie!‘. À mesure que l’on comprendra davantage le sens religieux profond de la fraction

4. Rapprochez le récit de l'Évangile des Hébreux rapporté par saint Jérôme (Vir. inl. 2) : « Dominus autem cum dedisset sindonem Servo sacerdotis, ivit ad Iacobum et apparuit ei; iuraverat enim Iacobus se non comesturum panem ab illa hora, qua biberat calicem Domini, donec videret eum resurgentem a dormientibus. …Afferte, ait Dominus, mensam et panem. Tulit panem et benedixit ac fresit, et dedit —acobo Iusto et dixit ei : Frater mi, comede panem tuum, quia resurrexit filius hominis a dormientibus. » E. NEsTLE, Nov. Test, gr. Supplem. (Leipzig 1896), p. 79.

A eucharistique du pain, toute trace de la famili primitive s’effacera, et l’on entourera la fraction eucharistique du pain d’un respect et d’une solennité croissante. Telle déjà la cène de Troas.

IIT

Le témoignage du premier et du second évangile soulève une question, que l’on n'a fait qu’indiquer en parlant de saint Luc. À nouveau, en effet, se retrouve chez saint Marc et saint Mathieu l’affirmation, si nettement marquée chez saint Luc, du caractère pascal de la cène. Saint Mathieu rapporte que, « le premier jour des azymes », les disciples disent à Jésus : « Où voulez-vous que nous vous préparions à manger la pâque? » Allez chez un tel, répond Jésus, et dites-lui de ma part : « Chez toi je fais la pâque avec mes disciples. » Les disciples vont et « préparent la pâque » (xxvr, 17-19). Même récit chez saint Marc, plus précis encore : « Le premier jour des azymes, où l’on immolait la pâque », les disciples demandent à Jésus : « Où voulez-vous que nous préparions de quoi manger la pâque ? » Jésus les envoie dire à l’homme qu'il indique : « Où est le lieu où je mange la pâque avec mes disciples? » Les disciples vont et préparent la pàque » (xiv, 12-16). L'identité de récit des trois Synop-

tiques est manifeste. Mathieu abrège et décolore. le récit qu'il transcrit. Luc et Marc le donnent avec tout son détail. Luc ajoute le nom des deux apôtres que Jésus envoie préparer la pâque, Pierre et Jean : à cette addition près, Luc et Marc sont identiques.

Pourquoiles Synoptiques font-ils préparer lapâque, alors que saint Jean exclut nettement l'hypothèse que Jésus ait mangé la pâque avec ses disciples, alors que saint Paul paraît l'exclure pareillement ? — Saint Jean, en effet, notera que le jugement de Jésus devant Pilate à lieu le matin du jour où les Juifs, le soir venu, mangeront la pâque (xvur, 28); que la crucifixion a lieu le jour de la « préparation de la pâque » (xx, 14, 31). Le récit qui, chez saint Jean, tient lieu du récit de la cène, est fixé par saint Jean à « la veille de la fête de Pâques » (xim1, 1). Quant à saint Paul, il donnera clairement à entendre que la mort du Christ coïncide avec la pâque, dans le texte fameux : Pascha nostrum immolatus est Christus (Z Cor. v, 7). Ainsi, pour Jean et pour Paul, le soir de la cène est la veille du jour où la pâque a été, cette année-là, mangée par les Juifs.

Cette contradiction de saint Jean et des Synop-« tiques est un des problèmes classiques de l’exégèse ancienne et moderne.

Des nombreuses combinaisons qui ont été élaborées pour résoudre cette contradiction, celle qui dénie à la cène tout caractère pascal nous semble, à mesure que nous y réfléchissons davantage, la plus vraisemblable. Mais elle ne va pas sans une inter-« prétation un peu violente des Synoptiques.

Tout d’abord, il convient de distinguer deux sections dans le récit des Synoptiques : la préparation

la cène, puis la .cène elle-même. — Si nous prens le récit de la cène elle-même chez saint Marc iv, 17-26) et chez saint Mathieu {xxvr, 20-30), nous pouvons pas n'être pas frappés de ce fait que ce cit ne présente aucun trait pascal, aucune allusion la pâque. Les convives mangent, mais rien ne réle qu'ils mangent l'agneau pascal et les herbes nères qui l'accompagnent, Jésus prend du pain, mme si le pain était l'aliment essentiel de ce repas. sus prend une coupe et la fait passer à tous les vives; une coupe, sans distinguer entre les cinq jupes qui devaient être successivement vidées au jurs d’un repas pascal ‘. Puis, supposé que Marc et athieu aient été influencés par l'usage liturgique jà formé, on peut induire de leur récit que cet age primitif est vide de toute réminiscence pasle. Comment, en effet, la cène aurait-elle été réirée chaque semaine dans les communautés primives, si la cène avait été considérée comme une ique, fût-ce une pâque nouvelle, la pâque étant une bservance annuelle ?

Mais, tandis que la cène chez Marc et Mathieu est n repas autre que la pâque, chez Marc (xiv, 12-16), hez Luc (xxu, 7-13) et chez Mathieu (xxvi, 17-19), “récit de la préparation de ce repas semble impliuer que c’est la pâque que l’on prépare. La conradiction, ainsi, ne serait pas seulement entre les ÿnoptiques et saint Jean et saint Paul: elle serait ans le texte même des Synoptiques, au moins arc et Mathieu.

MÔE. Von der GoLTz, Tischgebete und Abendmahlsgebete in der Hchristiichen Kirche (Leipzig 1903), p. 43.

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Cette contradiction tiendrait, croit-on, à une cc fusion textuelle encore aujourd’hui reconnaïssab

On lit, en effet, chez saint Marc (xiv, 1) et ct saint Mathieu (xxvi, 2), que la pâque est perà ôvo à px, dans deux jours. On est donc surpris de ln presque aussitôt après ( Mare, xiv, 12; Mat., xx 17) : « Le premier jour des azymes, où l’on mm la pâque ». Nous avions deux jours à remplir av: d'arriver au soir de la pâque, au premier jour € azymes, et, sans transition presque, nous y voi Cette observation incline un groupe de critiques 1 cents, à croire que l'original araméen n’a pas « exactement rendu par la source du récit de la pré ration de la cène, et que cet original devait porte Avant le jour des azymes, où l’on immole la päque La pâque ayant été célébrée par les Juifs le ve dredi soir, Jésus aurait célébré la cène le jeudi so La durée comprise entre le soir du jeudi et le soir. vendredi constituait le jour de la préparation de pâque, mapacxeuñ, comme dit saint Jean. Ce jouron ne pouvait que préparer la pâque. — L'allusi à la préparation n'est-elle pas suffisamment marqu chez Marc et Mathieu? Et si tous deux ont trop a puyé, de telle sorte que la pâque est plus affirm quela préparation, n'est-ce pas la suite naturelle la confusion initiale qui s’est produite sur la date?

La cène, telle que Jésus l’a célébrée le jeudi soi serait donc le repas de la veille de la pâque, ma non la pâque proprement. Or, les Juifs célébraien chaque veille de sabbat, une brève cérémonie fam

A. À. RESCH, Aussercanonische Parallelleæte, t. III (Leipzig 488 p. 612-618. Cf. LAGRANGE, Revue biblique, t. N (4896), p. 284, qui résui et approuve la conjecture de Resch.

liale qu'ils appelaient kïddüsch, et qui est ainsi décrite. Lorsque, le vendredi soir, le père de famille ét ses fils rentrent de la synagogue, ils trouvent la table mise : devant le siège du père de famille sont deux pains, en souvenir (disait-on) de la double portion de manne que l'on avait reçu l’ordre de recueillir le vendredi; puis à côté une coupe et une bouteille de vin. On commence par réciter le texte de la Genèse qui rappelle que Dieu, ayant créé le monde en six jours, se reposa le septième. Le père de famille remplit alors la coupe de vin et prononce la prière suivante : « Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, roi de l'Univers, créateur du fruit de la vigne. Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, roi de l'Univers, qui nous as sanctifiés par tes commandements, qui Ves plu avec nous, qui nous as donné par héritage, signe de ton amour et de ta faveur, ton saint sabbat, mémorial de l’œuvre de la création... » — Le père boit alors à la coupe, la passe ensuite à sa femme, puis sa femme aux enfants autour de la table, et chaeun boit à la même coupe. Après quoi, vient le lavement des mains. Ensuite, la bénédiction du pain, avec une formule analogue à la première : « Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, roi de l'Univers, qui ais produire le pain à la terre... » Le père coupe le pain et le partage. Le repas de la famille commence alors. — On nous assure que le kiddüsch est une observance fort ancienne, puisqu'il en est question comme d’un point de controverse entre les disciples de Hillel et ceux de Schammaï, cent ans avant la destruction du Temple. Et le kiddüsch ne se célébrait pas seulement la veille de chaque sabbat, mais encore la veille de chaque grande fête : Pâques, Pentecôte,

Tabernacles, les bénédictions variant selon la fête L

Le kiddüsch est-il, comme le croient quelques cri tiques récents, le prototype de l'eucharistie? Or objectera que le Christ, à la cène, a rompu le pa

pendant qu'ils mangeaient », non avant de com: mencer le repas; etil a rompu le pain avant de béni et de faire: passer la coupe ?. Il n’y a donc pas exactt coïncidence entre la cène eucharistique et le kid: dûsch. Néanmoins, si le kiddüsch ou « sanctificatior du jour » est le rite domestique par lequel commenc la célébration du sabbat et aussi bien de la fête di Pâques, ne peut-on pas imaginer que le Sauveu aura voulu, après le repas proprement dit, et en un forme tout à la fois traditionnelle et originale, « sanc: tifier », c'est-à-dire ouvrir, le jour où il allait mouri immolé comme un agneau pascal ? |

Toutefois, alors même qu'on ne donnerait pas à k cène le sens d’un kiddûüsch, on pourrait toujours re tenir l'hypothèse, fondée sur le quatrième évangile que le soir de la cène est le soir du kiddüsch, etnond soir de la pâque. On entendrait donc d’un kiddüsel tout ce que saint Mathieu et saint Marc rapportent de la préparation de la cène. Les disciples peuven dire à Jésus : « Où voulez-vous que nous vous prépa: rions à manger la pâque? » ‘+ peut leur prescrin de dire au maître du logis : « Où est la salle où j} mange la pâque avec mes disciples! ? » Et l'évangélisti

4. C. Box, « The jewish antecedents of the Eucharist », dans le Joli nal of theological studies, t. III (4902), p. 357-369; et même revue t. IV (1903), p.184-193, J. LAMBERT, « The Passover and the Lord's Sup per ». Cf. Realencyklopädie, art. « Eucharistie », p. 563, où M. Drew accepte l’analogie de la cène et dü kiddûsch. De même W. SANDA) The criticism of the fourth Gospel (Oxford 4905), p. 450-155.

2. A noter que Schammai eg Le table on bénît le vin d’aborc Hillel, le pain. Von der Gozxz, p. CA

peut écrire des disciples : Ils préparèrent la pâque. En réalité, si la pâque fut préparée, on n'en aura célébré le jeudi soir que l'ouverture !. Et le vendredi, soir le maître du logis ne revit personne.

Venons à l'examen du récit de la cène même, chez saint Marc et saint Mathieu.

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