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On souhaiterait difficilement un commentaire plus expressif aux affirmations du réalisme liturgique du second siècle. Et il y a ici un trait de plus que chez Abercius. Voici le fidèle qui reçoit dans les paumes de ses mains le poisson, c'est-à-dire la chair du Christ, et cet aliment lui donne la vie immortelle.
Le réalisme liturgique est si fort et si profondément entré dans la croyance chrétienne, que les dissidents ou les enfants perdus de la grande Église ne cherchent pas à s'y soustraire. L’eucharistie se retrouve donc chez les Gnostiques, autant qu'ils nous sont connus, avec ce même caractère de présence réelle de la chair et du sang, et il nous est resté quelques textes où, non plus seulement le réalisme, mais la notion même de conversion, si peu explicite dans les textes catholiques contemporains, s’affirme de la manière la plus matérielle.
On en peut avoir déjà quelque idée en lisant la liturgie décrite par le seconddes Livres de Jet, lequel date de la première moitié du sn° siècle, et est d’origine égyptienne. C’est une sorte de liturgie de purification des péchés : ce n’est proprement ni le baptême, ni l’eucharistie, et, à! vrai dire, l’on ne peut pas en déduire grand'chose qui éclaire directement le sujet de l’eucharistie.
On apporte au Christ deux vases de vin et des
branches de vigne. « Alors Jésus disposa une offrande (@vota), il plaça un vase de vin à gauche de l’offrande Let l’autre à droite, il plaça du genièvre sur l’offrande avec de la fausse cannelle et du nard en épis, il fit revêtir tous ses disciples de vêtements de lin et mit dans leur bouche des racines de cynocéphale... Il placa ses disciples devant l’offrande, et Jésus se tint debout au-dessus de l’offrande : il étendit là un linge de lin, il plaça dessus une coupe de vin, puis les pains en nombre égal à celuide ses disciples. » Alors ble Christ prononce une invocation au Père, farcie de | glossolalie (ioazazeth azazé azazeth... azaachazaracha \zaracha zarbatho...), et se terminant par ces paroles : ba Qu'il y ait un prodige et que Zorokothora vienne Let verse l’eau du baptême de vie dans l’un de ces vases de vin ». Et « en ce moment-là eut lieu le pro- | dige dont Jésus avait parlé : le vin qui était à droite de l’oblation fut changé en eau. Les disciples vinrent devant Jésus, qui les baptisa, leur distribua l’of-
( | frande ! ».
Il ne faut retenir de cette liturgie gnostique que l’idée d’un prodige s’accomplissant au moment où | : La La L) \ C' D La “est prononcée une épiclèse magique, et cette idée Laussi que ce prodige est une conversion, la conver- | sion du vin en eau. Autour de la grande Eglise, les petites églises O ? Le) Monostiques abondent dans le goût du prodige, et l’ex- Mploitent. On connaît, grâce à saint Irénée, ce valen- Ltinien du nom de Marc, qui, originaire d'Asie, comme Mrénée, vint en Gaule, comme lui, et y fut le créateur d'une petite église, dont Irénée, qui paraît l'avoir Fe) , , ln 4. C. Scminr, Koptisch-gnostiche Schriften, t. I (Leipzig 4905), Mp: 308-309. — Zorokothora est Melchisédech.
connue directement, nous a rapporté divers traits de la liturgie qui s'y pratiquait. L’eucharistie faisait partie de cette liturgie. Marc nous est représenté célébrant l’eucharistie sur un calice plein de vin coupé d’eau, et prolongeant la prière eucharistique jusqu'au moment où, Irénée ne nous dit point par quel artifice, ce vin, tout clair d’abord, devient pourpre foncé. Marc, alors, explique que c’est « la grâce qui est parmi ce qui est au-dessus de tout », — un des éonssuprêmes de son gnosticisme, — c'estla « Grâce » qui goutte à goutte a mêlé de son sang au vin du calice en réponse à l'invocation. Le calice est présenté aux assistants, qui boivent à même, convaincus que la « Grâce » les pénétrera.
Nous avons là comme un pastiche de la liturgie de la grande Église. Si le pain n'est pas mentionné, voici du moins e coupe de vin mêlé d’eau; la coupe. est eucharistiée (roripra oïvo xpeuaméve edyæpioteiv); law prière qui sert à eucharistier est appelée éxixhncu, et c'est le terme même d’épiclèse qui apparaît ici pour la première fois; l'effet de cette épiclèse est * d'amener le sang divin dans la coupe (ro alua orékerv v T@ Tornplw Rs rs émuxhñoeux) !. Saint Justin eût reconnu là aisément les traits fondamentaux de sa propre doctrine, mais exploitée par une sorte de magicien faiseur de « tours de passe-passe », comme dit Renan.
Autre description de la liturgie eucharistique, dans les Acta Thomae (début du mr siècle). Elle faitm partie d’une initiation, et donc elle commence par l'administration du baptème. L'apôtre saint Thomas
A. IREN. Contra haer.1, xx, 2.
impose les mains à la femme qui vient de demander ble baptème, et il la signe du sceau baptismal « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Puis l’apôtre donne l’ordre à son diacre de disposer une btable et l’on approche de la table le siège à plusieurs places qui se trouvait là. On étend un drap de lin sur la table et l’on pose dessus le pain de bénédiction. Alors l’apôtre debout s'exprime ainsi : « Jésus, qui as daigné nous faire participer à l’eucharistie de Mton corps sacré et de ton sang, voici que nous osons venir à ton eucharistie et invoquer ton saint nom : viens donc et te communique à nous! » Et l’apôtre lcommença ainsi: « Venez, entrailles parfaites; viens, kcommunion du mäle ; viens, toi qui sais les mystères du choisi; viens, toi qui participes à tous les combats du généreux athlète; viens, repos qui révèles les grandeurs de la toute grandeur; viens, toi qui Imanifestes le caché et qui révèles l’indicible; sainte colombe qui enfantes les deux oisillons; viens, mère
cachée; viens, toi qui brilles dans ses actes, et qui lprocures joie et repos à ceux qui sont unis à elle; viens et unis-toi à nous dans cette eucharistie que nous faisons en ton nom et en l'amour qui nous unit en ton invocation ?. »
Ayant ainsi parlé, l’apôtre fit sur le pain une croix, let ayant rompu le pain il le distribua. Il en donna M’abord à la femme nouvellement baptisée, en disant : M Que cela te soit pour la rémission des péchés et \des fautes éternelles. »
Cette description est instructive de tous points.
| 4. Acta Thomae, 49-50, éd. BoNNET (Leipzig 1903), p. 165-166.
9, Cette invocation s'adresse, non au Christ, mais à la Sophia-Achamoth. Cf. HENNECKE, p. 580.
Les paroles prêtées à l’apôtre constituent une vraie épiclèse !. Les paroles de cette épiclèse sont: d'un gnosticisme si échevelé, que l’on comprend mieux, après les avoir entendues, la réaction qui portait le catholicisme contemporain à ne rien affirmer que de très élémentaire : le catholicisme était une école de simplicité! Les détails de mise en scène ont leur intérêt : une table mobile (rpéxetx) est apportée, que l’on recouvre d’un linge (otvèv) : un banc (suubéhtov, subsellium) est approché de la table pour faire asseoir les fidèles présents. On peut comparer à cette mise en scène les représentations figurées de la cène eucharistique, dans les fresques des cimetières romains, et notamment la cène eucharistique de la Capella Greca au cimetière de Priscille, à Rome ?: Dernier détail, l’eucharistie n’est pas appelée eucharistie du pain et du vin, mais eucharistie du corps sacré et du sang de’ Jésus (rñc eüyaptotiac rod cuwæros cou Toù &ylou xal ToÙ aiLatos xotVwV}oæL).
L’initiation au baptême et la participation à l’eucharistie tiennent dans la liturgie gnostique des Acta Thomae une place centrale. En voici une nouvelle description. L'apôtre a converti Mygdonia, femme de Charisios qui est un familier du roi Misdaeos: Mygdonia demande le baptème, « le bain de l’incorruptibilité ». Il faut préparer tout ce qui va servir à cette liturgie, et c'est pourquoi Mygdonia va quérir sa nourrice Marcia. « Que veux-tu, ma fille ? » répond la nourrice. Et Mygdonia répond : Il faut que tu
1. Comparer Acta Thomae, 27 (p.142), une épiclèse semblable pour le « sacrement » gnostique du chrisme ou initiation. Cf. HENNECKE, p. 573-574.