DU RÉALISME
Le réalisme a été, on vient de le voir, affirmé par la liturgie issue de l'institution même de la cène, et au second siècle il rallie tous les suffrages que nous pouvons recueillir encore : il est l’affirmation fondamentale de la foi se posant à elle-même sa règle.
Ce réalisme, au 11° siècle, au rv°, ne cessera pas de s'affirmer. Partout il se manifestera par un langage liturgique aussi expressif que celui que nous avons relevé chez saint Justin et chez saint Irénée. Mais ce langage liturgique, constante expression de la foi traditionnelle, n'interdit pas de chercher l’intelligence du mystère qu’il recouvre. Cette recherche inaugure la spéculation et l’exégèse, d’un mot, la théologie.
On sera frappé de l'imperfection première de la théologie eucharistique. Mais il est un fait que l’his-
toire des dogmes a mis en pleine lumière, c’est qu les dogmes qui concernent l'Homme-Dieu ont, dan leur développement, été conditionnés les uns par les autres, selon une série logique. Or la présence réelle est un de ces dogmes, et il est conditionné par la dogmatique de l’union des deux natures : toute ten= tative faite pour expliquer ce qu'est la chair du Christ dans l’eucharistie est prématurée, tant que la doc: trine de l’incarnation n’a pas atteint sa formule au thentique.
Cette imperfection tient aussi à l'influence de l'exé: gèse allégoriste, qui au mr° siècle bat son plein, dl dont le reflux ne se produira qu’au 1v° siècle : on allégorise sur toute l'Écriture, on allégorisera sur les paroles de l'institution de la cène, et de là des confu: sions qui troubleront, au moins pour les modernes; l'affirmation si claire du réalisme.
Nous étudierons cette phase critique dans la pen= sée latine, en étudiant la doctrine eucharistique des Africains. Nous devons l’étudier d’abord dans là pensée grecque, chez Clément d'Alexandrie, chez Origène surtout, et chez les écrivains ecclésiastiques antérieurs aux Cappadociens !.
Avec Clément d'Alexandrie, le premier, se mani= feste le contraste entre la foi de tradition ou la foi de
1. On consultera les articles de G. E. STEIrz, « Die Abendmahlslehré der griechischen Kirche in ihrer geschichtlichen Entwickelung »4 parus dans les Jahrbücher für deutsche Theologie, t. IX (4864), X (4865). XI (1866), XII (1867), XIII (1868). Mais STRUCKMANN, pour le second et le troisième siècle, est désormais fondamental. -
| Le dans l'Église, et la réflexion de l'esprit sur la oi: une sorte de gnosticisme tempéré et ecclésiastique je forme, pour mieux combattre celui que l'Église réudie. Ce gnosticisme est fait d’exégèse allégorique, it cette exégèse-là, si romanesque soit-elle souvent, | droit de cité indiscuté. Mais il est fait aussi le « philosophie », au sens le plus général de ce hot. Clément conçoit cette philosophie en éclectijue, et comme une sagesse ou un langage inspiré lux Grecs par cette même Providence qui donnait lu peuple de Dieu l’Ancien Testament !.
)} On doit donc trouver chez Clément, à la base e sa doctrine, l’affirmation de la foi des simpliciores t du canon traditionnel, puis une interprétation de tte foi. Ce seront, aussi bien, les deux aspects de on enseignement sur l’eucharistie.
| Premier aspect. Clément use du langage tradionnel. Il parle du pain à manger, du vin à boire. effet de cet aliment et de ce breuvage est de conrer l'immortalité. Ce pain est le Sauveur lui-même ?. loblation du pain et du vin est chose réglée par Église, et il n’est permis de rien innover, sous eine de se séparer de l’Église, comme c’est le cas es hérétiques qui pour l’ ere au lieu de vin, servent d’eau ?. En ur raccourci de quelques mots,
. TIXERONT, p. 264-267. E. de FAYE, Clément d'Alexandrie (Paris 1898),
138 et suiv. Sur l'opposition que Clément rencontre au sein de
iglise, voyez de FAYE, p. 126-8.
» Quis dives, 23 : ’Eyw cou vpopels, &prov Epaurdv didodc où géuevos oùdetc Étt metpav Gavdrou }auBaver, xai Tôua xaŸ’ ALEpAV
Bebe &Bavaoiac. La signification eucharistique de ce passage n’est
s indiscutable. Cf. Paedag. 1, 6 (P. G. VIII, col. 301 A).
B. Strom. I, 19 (P. G. VIIL, col. 813 A) :.… Èri Toy &ptw xai Uoart
(Ta TV TpoopopAy, [A XUTX TV XAVOVX THS EXAÏNGIQG, HPOILEVOV
il décrit la communion : l’eucharistie divisée en part par les soins, probablement, des diacres, l'invitatioi adressée aux fidèles présents de prendre chacun s part!.
Second aspect. Clément bien imprudemment allé gorise sur le texte même de l'institution de leu charistie. Pour mieux réfuter les Encratites au: yeux de qui le vin est un breuvage condamné pa l'Évangile, Clément observe que le Christ a b du vin. Il a même béni le vin, quand il a dit Prenez, buvez, ceci est mon sang, le sang de 1 vigne ?. La vigne est, par ailleurs, Jésus-Christ Le Sauveur donc allégorise, assure Clément, car. désigne par la figure du vin le Verbe qui ser répandu pour la rémission des péchés : rdv Aôy &Anyopsi. Ainsi, dans le récit de la cène, le mot vi peut signifier sang, et le mot sang être une dés gnation allégorique du Verbe.
Mais est-ce là le sens premier des paroles de l'in titution? Non, car Clément appelle l’eucharistie u mélange du breuvage et du Verbe #. Il compare € mélange à celui du vin et de l’eau : le mot dont use est celui de xpäuax ou de xpäou. Au sens premie il n’y a donc pas d’allégorie.
dipécewv, ppav@s ratrotonc tic Dpaoñc: eioi yap où xai Üdwp br cdya aptoToUotv. Voyez plus haut, p. 435.
À Strom. I, 1 (col. 692 B).
2. Paedag.Ii, 2 (col. 428 C) : Ad6ere, TETE, TOÙTO LOU ÉcTIV TÔ of aiua Tic Auméhou’ Tùv ÀGyoy, Tov rep moX]GY ExYEOMEVOY lc àpE &uapri@v, etppooÜvne dyLov AANYOpET vapLE.
3. Paedag. I, 2 (col. 412 A) : À Gupoiv xpGotc, TotoÙ TE xai ÀOYI edyapiotix xExAntTat. Clément dit ailleurs, commentant le texte P Lum alligavit vineae, Paedagog. I, 5 (col. 268 B) : Péper Yap oiva œurehoc wc aa ô X6Y0c, amp CE &vbpéro TOTÔY Es GWTNEI 6 HLÈv oùvoç TG cœpartt, TÔ DE aiua T@ TVEULETL.
Ce même mot xpästs sert, en effet, à Clément, à désigner ailleurs une réalité aussi réelle que l Homme- Dieu, réalité qui est au-dessus de tout soupçon de docétisme. De plus cette xpäoi du vin et du Verbe, qui constitue l’eucharistie, confère un don réel, qui tient lau Verbe, et qui n’est réel que sile Verbe est un élément réel composant la xpäou : ce don est l’incorruptibilité.
: Le sang du Christ, en effet, dit Clément, peut être lentendu de deux façons : on distingue le sang ma- Mériel, charnel, celui qui a été versé sur la croix, et le sang spirituel, « celui par lequel nous avons été bn », autrement dit faits chrétiens !. Or, poursuit Clément, dans ce sens, boire le sang de Jésus, c’est devenir participant de l’incorruptibilité de Jésus l'esprit est la vertu du Verbe, comme le sang est la vertu de la chair : l'esprit produit l’incorruptibilité ?. Voici le texte de Clément :
k Double est le sang du Seigneur. Car premièrement il est charnel, c'est par ce sang que nous avons été rachelés ; et secondement il est spirituel, c'est par ce sang que nous Lavons été oints. Boire le sang de Jésus, c'est participer à l'incorruptibilité du Seigneur. L'esprit est la force du Verbe, comme le sang l’est de la chair. Analogiquement Ldonc se mèlent le vin à l’eau, et l'esprit à l'homme. Ceci (le
mélange [d’eau et de vin]) rassasie en la foi : cela (l'esprit)
1. Mais le sens de x<4o:oueña reste douteux. Cf. STRUCKMANN, p. 428. 2, Dans le Dialogus de recta in Deum fide, WE, 8, l'interlocuteur mar- “cionite du dialogue exprime une théorie analogue : « Bonus Deus. M misit ex proprio suo spiritu et vivificavit hominem...» On lui objecte : “« Omnes homines de hoc spiritu babent, aut soli illi qui credunt L bono ? » Et le marcionite répond : « Per eucharistiam venit ». Ada- Mnantius (édit. Van de SANDE, Leipzig 4901), p. 75.
conduit à l'incorruptibilité. Et le mélange des deux; savoir du vin et du Verbe, est appelé eucharistie, grêck vénérable et belle 1.
Dans ces lignes trop brèves de Clément, on découvre une fois de plus le réalisme traditionnel : le pain et le vin appelés corps et sang du Christ et donnant à qui le reçoit une qualité du corps du Christ, l’incorruptibilité. Il faut retenir cette affir= mation fondamentale, qui fait s’'évanouir le symbo= lisme que l'on a voulu prêter à Clément. Mais qui voudrait accepter comme une théorie valable de l’'eucharistie, et tout autant de l'incarnation, cette idée de xpäoic ?
Si toute la pensée de Clément est dans ces quelques textes, on sera donc tenté de la juger bien gauche, et elle l’est en effet, comme pouvait l’être un premier effort fait pour présenter à des Grecs la foi ecclésias-
tique au réalisme. Toutefois cette pensée de Clément
est, dans ses linéaments, assez fermement fixée pour qu'il ne soit pas permis de la confondre avec une théorie tout autre de Clément, sa théorie de ia gnose.
Clément distingue, en effet, deux degrés dans la connaissance religieuse. Le premier est élémentaire et correspond à l'instruction préalable au baptême : c'est le lait des enfants à la mamelle. Le second de-
1. Paedag. H,2 (col. 409 B) : Atrrôv dE To au TOÙ XUpIOU, Tù LE Éotiv adtod oapxrxôv, & This pÜops Jelvrpouela, ro ÔÈ nveuuatixév, Toutéotiy © xcypioucôa. Kai voùtr’ Eotr mieiv to aÎua voÿ ’Incod, ts xuptauñz metahaGetv kpbapoiac' Toyus ÔÈ Toù AGyou to rveÜdUAX, D: aiua Gapx0s. 'AVANGYWS TOLVUY XIpVATOL Ô LLEV olvos T@ Üôarr, ti dE avÜporw To nvedpa” za To HÈV elc méorty EÜWyYEL, Tr Hpäua, To 0 eis &phaociav Ônyer, To nveüua. ‘H GÈ &uooiv xt). Clemens, éd. STAEHLIN, t. I (Leipzig 1905), p. 468.
dés.
ré est celui de la doctrine intégrale, la gnose, la ourriture solide. Ces deux images, celle du lait, elle de la nourriture solide, recouvrent la pensée bstraite, et n'ont qu'une valeur de comparaison oncrète. Clément poursuit : cette nourriture solide st la doctrine intégrale ou contemplation : et pour nieux se faire entendre, Clément use d’un mot pris à a langue des mystères d'Eleusis, le mot érorveta. Il ira donc : la nourriture solide est la contemplation lu spectacle sacré : yéhx uèv ñ xarnynou vonOnoetut, pô à ñ émomtuxh Oewpix. Puis, superposant une nouelle image à cette première image, comme la nouriture solide lui suggère l’idée de viande et de sang, 1 dira : « Les chairs et le sang du Verbe, sont l’inelligence de la puissance et de l'être divin... Car la iourriture et le breuvage du Verbe divin, c’est la ose de l'être divin!. »
| On ne peut nier que l'emploi des termes chair et jang, qui rappellent si directement l'eucharistie, ne lendent à créer une confusion dans l'esprit du leceur; mais cette confusion n'est pas dans la pensée e Clément, qui n’a ici en vue que la gnose, et auculement l’eucharistie.
M Sous les mêmes traits allégoriques, Clément décrit a gnose, toujours la gnose, dans un développement lu Pédagogue, où l’on a voulu voir encore l’euchaistie. À peine le baptème est-il reçu, qu'aussitôt le hrétien est en possession de l’objet parfait qu'il aténdait, la connaissance de Dieu, la gnose. Le bapême n’est pas pour rien appelé illumination, puis-
14: Strom. V, 10 (P. G. IX, col. 100 C-401 A) : Läpues aÿtar xai aie où A6yov, routéott xatæhnbie Th Oelac QUES Jxai oÙoia:… Bp@- W Yüp xoù nôoiç rod Peiou A6you n yv@ois ÉcTt Ts eïac oÙciac.
| ÉTUDES D HISTOIRE. — T. Il. 11
qu'il nous ouvre les yeux sur la « lumière sainte qui est Dieu même. Le baptisé est comme un homn qu'on aurait éveillé du sommeil, et qui désorma veillerait. Sans doute, la résurrection lui réserve
lumière totale : mais entre l’illumination dans
‘temps et celle de l'éternité, il n’y a de différence q de degré. Ces affirmations de Clément ont pour b de contredire ceux qu’il traite de pseudo-gnostiqu (entendez les gnostiques comme Valentin), por qui il existait deux christianismes, celui des er fants et celui des gnostiques, celui de la mas: des fidèles et celui des sages. Mais, dit Clémen avec insistance, la foi du baptisé est un don parfai puisque le néophyte est dans la lumière. La perfec tion est virtuellement dans la catéchèse. En ce ser on doit dire que nous sommes tous enfants. L Christ n'est-il pas notre Pédagogue? Ne nous af pelle-t-il pas à mainte reprise du nom d'enfant (vamiu)? Clément cite les textes et les comment avec abondance, pour conclure que cette enfance es une perfection, qui nous met aux mains du divi Pédagogue. Mais Clément a affaire à des adversair retors, qui lui opposent des textes : saint Paul n dit-il pas aux Corinthiens qu'il leur a donné du laï parce qu'il ne pouvait pas leur faire prendre u nourriture solide? Clément répond que le lait est aliment parfait, puisque Dieu promet que le parad sera une terre où coulera le lait et le miel. Qu'on s'étonne donc pas que l’apôtre ait donné du lait au Corinthiens : c’est le lait du Christ, c’est-à-dired Verbe, car le Verbe est allégoriquement du laitl