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CHAPITRE III

Démêlés d'Eadmer avec le roi d'Ecosse immédiatement après son élection. Il prend possession de son siège, mais il est forcé d'y renoncer avant d'avoir pu se faire sacrer. Il revient à Cantorbéry.

L'arrivée en Ecosse du nouvel évêque de Saint-André fut un triomphe. On l'accueillit par des réjouissances publiques. On eût dit qu'il apportait à cette terre une nouvelle vie. Tous étaient au comble du bonheur en se voyant accorder un prélat aussi distingué. Le roi se montra plus heureux encore que les autres; il environna Eadmer de toutes sortes de marques de confiance et de vénération. Il le mit en possession des biens de l'évêché de Saint-André sans exiger qu'il reçût de lui l'investiture ni même qu'il lui fît hommage.

C'est ainsi que se passa le premier jour. Mais le second jour fut loin de ressembler au premier. Eadmer eut avec le roi un entretien particulier pour régler d'un commun accord ce qui avait rapport à son sacre. Il déclara nettement à Alexandre que, s'il avait accepté l'épiscopat, c'était dans la pensée que son intention était qu'il fût sacré par l'archevêque de Cantorbéry, qu'il était venu en Ecosse avec cette espérance, et que sa résolution bien arrêtée était de ne recevoir l'onction épiscopale des mains d'aucun autre que de son propre archevêque et primat. En entendant celte déclaration, le roi se leva brusquement et se retira furieux. Il fit immédiatement appeler Guillaume, abbé de Saint-Edmond, qui avait déjà été quelque temps chargé d'administrer les biens de l'évêché de Saint-André, tout juste assez longtemps pour les gaspiller, et, en dépouillant Eadmer, il les remit de nouveau entre ses mains.

Les ciioses demeurèrent en cet état l'espace d'un mois. Ce temps suffît à l'abbé de Saint-Edmond pour achever de dissiper

ce qui restait des biens de rôvêché. Ce gaspillage indiposa les grands d'Ecosse, et, sur leurs remontrances, le roi fit venir Eadmer et le supplia de se regarder, et cette fois définitivement, comme l'évêque de Saint-André et de se conduire en conséquence. Eadmer, qui prévoyait de nouvelles difficultés et qui redoutait la charge épiscopale, lui opposa une vive résistance. Il finit cependant par se rendre. Au fond c'était le roi qui se rendait en se résignant, malgré ses répugnances, à ce que l'évêque de Saint- André fût sacré par l'archevêque de Cantorbéry. Eadmer fit ensuite son entrée dans sa ville épiscopale. Le clergé et le peuple vinrent au-devant de lui. La reine elle-même avait voulu se mêler au cortège. La réception eut un grand éclat.

Ce ne devait encore être là qu'un triomphe d'un jour. Eadmer n'avait pas seulement contre lui les préjugés d'après lesquels l'évêque de Saint-André ne pouvait être sacré que par l'archevêque d'York. Ce qui lui nuisit le plus auprès d'un grand nombre, ce fut sa réputation de vertu, de régularité et de fermeté. On le sut bientôt capable de remettre la discipline en vigueur, de faire cesser les scandales et de réformer les abus, et c'est ce qu'un certain nombre voulaient évitera tout prix. Cachant leur amour du relâchement derrière leur attachement aux anciens usages et aux privilèges de leur Eglise, ils protestèrent qu'ils n'accepteraient jamais un évêque qui n'aurait pas été sacré par l'archevêque d'York. Comme de son côté Eadmer disait bien haut qu'il ne consentirait jamais à se faire sacrer par un autre que l'archevêque de Cantorbéry, il se forma contre lui un parti puissant et redoutable. La licence sous toutes ses formes se donna libre carrière. Un grand nombre refusèrent d'écouter un évêque qui méprisait les coutumes du pays, abaissait son Eglise et cherchait à l'asservir à celle de Cantorbéry. Telles étaient les rumeurs qui circulaient de toute part. Le bon Eadmer ne pouvait plus, en présence de tels obstacles, ni redevenir moine, ni devenir évêque.

Ce qui encourageait le plus ses adversaires et ce qui amena le roi d'Ecosse à se tourner de nouveau contre lui, c'est que le roi d'Angleterre épousa la cause de l'Eglise d'York. Il défendit à l'archevêque de Cantorbéry de sacrer l'évêque de Saint-André, et il écrivit jusqu'à trois reprises au roi Alexandre pour lui signifier de ne pas permettre qu'il fût sacré par un autre que l'archevêque d'York. Le roi d'Ecosse, craignant de s'attirer^ la ■colère d'un aussi puissant monarque, se refroidit peu à peu à

l'égard d'Eadmer, et finit par le menacer de lui retirer absolument son amitié, s'il ne consentait à se faire sacrer par l'archevêque d'York. Eadmer forma alors le dessein de retourner à Cantorbéry- afin de consulter l'archevêque sur le parti qu'il devait prendre en de telles conjonctures. Il n'a rien à faire à Cantorbéry ! s'écria le roi quand il en fut informé. Tous ses liens ont été brisés de ce côté. On me Va envoyé libre de tout engagement, et il ne doit plus rien avoir de commun avec Cantorbéry, même pour y demander conseil. — Je ne cesserai jamais, protesta de son côté Eadmer en apprenant la manière dont le roi s'était exprimé sur son compte, on ne 7n' amènera jamais à cesser de me considérer comme moine de Cantorbéry, quand même on me donnerait tout le royaume d'Ecosse ! Les débats s'envenimèrent et le roi finit par dire aux seigneurs de sa cour avec un accent désespéré : « Décidément nous n'avons rien fait de bon en allant chercher un évêque à Cantorbéry ! »

Jusqu'à ce moment le roi, tout en différant de vues avec Eadmer, tout en le dépouillant de ses biens et en le vexant de mille manières, avait conservé pour lui un reste d'égards. Quand il vit que rien ne pouvait triompher de la résistance de ce moine anglais qui semblait être venu exprès pour le braver dans son royaume, il le prit en aversion. L'affaire en litige disparut à ses 'yeux; il ne vit plus que l'homme. D'adversaire il devint persécuteur. Il est possible qu'au milieu de ces débats Eadmer ait montré trop de raideur dans la forme, qu'il n'ait pas assez pris la peine de dissimuler son inaltérable attachement à sa chère Eglise de Cantorbéry, qu'il ait donné une expression trop vive et trop franche à des sentiments qui blessaient le roi, qu'il ait manifesté de l'indépendance et de la fierté. Tout cela était dans son caractère. Mais il lui était impossible, au fond, de tenir une autre ligne de conduite. Il ne pouvait prendre sur lui de se laisser sacrer par l'archevêque d'York sans avoir obtenu le consentement de son propre archevêque. Agir de la sorte n'eût pas seulement été de sa part un manque de délicatesse et de convenance, mais une imprudence qui eut compromis sa réputation. Ne l'aurait- on pas accusé d'avoir cédé trop facilement et de s'être laissé éblouir par l'éclat de la crosse et de la mitre au point de renier son passé? Il y allait de son honneur.

Non seulement il était interdit à Eadmer d'aller consulter son archevêque de vive voix, mais il est bien probable qu'il ne lui

était pas permis davantage de lui demander son avis par lettre. Le roi était convaincu qu'il ne pouvait lui venir de Cantorbéry que des encouragements à la résistance. Au moins put-il écrire à un moine de Worcester avec lequel il s'était lié d'amitié à Cantorbér}' oij il était venu autrefois prendre les leçons de Lanfranc. Ce moine, qui s'appelait Nicolas, était le disciple favori de saint Wulstan. Ses parents appartenaient à la plus haute noblesse d'Angleterre. Comme ils avaient une vénération profonde pour le saint évêque de Worcester, ils lui donnèrent leur enfant pour qu'il en fît le sien. Le saint le baptisa, puis, dès que son âge le permit, il l'eut continuellement à ses côtés. Il s'appliqua à faire de lui un moine et un savant. Ses leçons eussent suffi pour former le moine ; mais pour former le savant il eut recours à Lanfranc, et il plaça le jeune Nicolas à Saint-Sauveur pendant quelque temps afin que ses études fussent dirigées par le docte primat (1). Il acquit à cette école et par les recherches auxquelles il se livra dans la suite une science extraordinaire.

Du fond de l'Ecosse la pensée d'Eadmer se reporta vers son savant ami et il lui écrivit pour lui demander ce qu'il fallait penser de la primatie d'York sur Saint-André.

Dom Nicolas savait sur l'histoire ecclésiastique d'Angleterre tout ce qu'on pouvait savoir. Eadmer avait déjà eu recours à son étonnante érudition dans une autre circonstance. Dans sa Vie de saint Dunstan il avait eu à parler de la mère du martyr saint Edouard. Plusieurs historiens avaient écrit sans hésiter que le saint martyr avait eu pour mère une religieuse. Ce point sembla suspect à Eadmer et il consulta le savant moine de \Yorcester. Dom Nicolas, dans une lettre qui nous a été conservée ('2), lui fournit les documents nécessaires pour établir que les historiens dont il se défiait s'étaient en effet trompés. Il pouvait tout aussi bien le renseigner au sujet des droits qu'York réclamait sur Saint- André. Si les archives de l'Église de la Grande-Bretagne s'étaient perdues, on les aurait apparemment retrouvées dans sa mémoire. Nous avons encore sa réponse à Eadmer (3).

(1) Vit. S. Wulstaiii auct. Will. Malm., cap. xvii.

(2) Epistola Nicolaï monachi Wigorniensis de matre S. Eadwardi inartyris. «Domino Eadmero suus Nicolaus. Ea quœ quaesisti jam demum, » etc. Celte

lettre a été publiée récemment par M. Stubbs d'après le nianuscrit de Cambridge C.C.C. 371 du onzième siècle dai;s son volume : Memorials of S. Dunstan, p. 422.

(3) Cette lettre, publiée par Wharton dans son Anglia sacra, a été reproduite par Migne, dans sa Patrologie latine, t. CLIX, p. 809.

Elle se trouve également dans le manuscrit CGC, 371. C'est d'après ce manuscrit que Wharton l'a éditée.

Après des conseils au pieux évêque sur la manière dont il convient de se conduire avec les Ecossais : « J'en viens, dit dom Nicolas, à la suprématie de l'Église d'York sur l'Ecosse au sujet de laquelle vous m'avez consulté. Cette suprématie, nulle autorité, nulle raison, nul fait qui l'établisse. L'Église d'York a souvent été évangélisée par celle d'Ecosse ; elle a même eu un grand nombre de ses archevêques sacrés par des évoques d'Ecosse. L'Ecosse au contraire n'a jamais rien reçu de l'Eglise d'York, si ce n'est le sacre de l'évèque Turgot. » Puis il donne ses preuves. Au point de vue du fait voici sa conclusion : « Qu'un évêque d'Ecosse, avant Turgot, ait été sacré par un archevêque d'York, c'est ce dont l'histoire ne fait aucune mention. On n'en trouve pas même de traces dans les récits fabuleux. )) Se plaçant ensuite au point de vue du droit, il démontre que cette prétendue suprématie n'irait à rien moins qu'à faire de l'archevêque d'York non seulement un métropolitain, ce qu'il est réellement, mais un primat, ce qu'il ne fut jamais.

Si ce siège métropolitain en est venu à n'avoir plus de suffragants, au point qu'il a fallu, pour lui main4enir son titre et lui donner quelque réalité, lui en chercher en Ecosse, c'est qu'il les Sidévorés. Jadis six évêchés dépendaient de l'archevêché d'York. Il les a absorbés. Rien d'étonnant qu'il soit demeuré seul (1).

« Ce sont là tous les renseignements que la brièveté forcée d'une lettre me permet de vous donner. J'aurais bien d'autres communications à vous faire, et des communications bien nécessaires. Au sujet de votre différend voici mon conseil. Mettez fin à la discussion entre Cantorbéry et York en allant, avec l'appui du roi d'Ecosse, vous faire sacrer par le Souverain Pontife. 3Ienez courageusement cette affaire de votre Eglise et ne permettez pas que sa liberté et sa dignité soient amoindries sous votre épiscopat. Si vous goûtez mon avis, prenez bien garde que le roi d'Angleterre ne soit pas instruit de votre projet. Faites aussi en sorte qu'on n'en ait pas connaissance à York, de peur qu'on n'y mette obstacle. ))

Ce conseil arrivait trop tard. Nous ne savons si Eadmer le

(I; Suae quidem negligentiae ascribitur, iiTio et cupiditati, quôd suffraganeoriim rato numéro caret, quippe cumregnum... Unde ipsa sola Ecclesia sex episcoporum parochias obtinens sibi vindicat, qui omiies certis Ecclesiis et cathedris discret! erant. Prima Sedes Eboracte; secunda ultra amnem Usée in Ecclesia Christi prope civitatem; tertia apud Ripum ; quarta apud Beverlie ; quinta Haugulstadensis Eclesia; sexla Casa Candida. Has omnes Ecclesias et eorum parochias ipsa devorans, et in suum corpus trajiciens, solaoblinet. {Loc. cit.)

goûta et s'il eût osé le suivre, sans avoir pris l'avis de son archevêque; mais le roi d'Ecosse n'y eût pas prêté la main. La question du sacre n'existait plus pour lui. Ce qu'il voulait, c'était un autre évêque de Saint-André.

Dans cette situation, Eadmer n'avait qu'une chose à faire : renoncer à son évêché et retourner dans son monastère. Ce parti, qui d'ailleurs s'imposait, lui souriait assez. Encore ne pouvait-il le prendre sans conseil. Le conseil qu'il désirait avant tous les autres, c'était celui de l'archevêque son père, et des moines ses frères. Il fit de nouvelles instances auprès du roi pour obtenir l'autorisation de retourner à Cantorbéry. La réponse fut la même. — Qu'il renonce à l'évêché de Saint-André et qu'il fasse ensuite ce qu'il voudra. Mais l'évêque de Saint-André ne doit rien avoir à démêler avec Cantorbéry. — En recevant cette réponse, Eadmer dépêcha d'autres messagers au roi. Il lui faisait observer qu'il avait été envoyé par son archevêque précisément pour s'informer si la demande faite de sa personne tendait à l'honneur de l'Église de Cantorbéry. Il lui devait donc une réponse. Cetle observation n'eut d'autre effet qu3 de porter au paroxisme la colère du monarque. Eadmer comprit que cette fois il fallait céder devant l'orage. Ne pouvant connaître la pensée et les intentions de son archevêque, il pria deux moines de Saint-Sauveur et l'évêque de Glascow de lui dire, après avoir sérieusement examiné la situation, ce qu'il leur semblait qu'il eût de mieux à faire. Ces trois conseillers, afin de se prononcer en toute connaissance de cause, allèrent trouver le roi. A leur retour ils dirent à l'évêque élu : « Si vous désirez la paix, il vous faut la chercher ailleurs. Tant que le roi Alexandre sera sur le trône, vous n'avez aucune paix à espérer dans ce pays. Nous avons sondé l'homme. Il veut être tout dans son royaume. Il n'est pas d'humeur à supporter qu'on lui résiste, et qu'on puisse faire quoi que ce soit sans lui. Il est exaspéré contre vous sans savoir pourquoi. Il ne se réconciliera jamais avec vous, quand même il aurait les meilleures raisons de le faire. Vous avez donc à choisir entre ces deux partis : ou bien tout abandonner, ou bien vous assujétir aux usages des Écossais, et mener, pour la perte de votre âme, une vie pleine d'opprobre. Si vous préférez vous éloigner, il faut que vous commenciez par rendre au roi l'anneau que vous avez reçu de sa main et le bâton pastoral que vous avez pris sur l'autel. Autrement, à moins que vous ne sachiez voler, vous ne sortirez pas de ses États. »

Il s'engagea alors une longue discussion entre Eadaier et ses conseillers. L'évêque élu y mit fin par ces paroles :

« Je ne fais aucune difficulté de rendre au roi mon anneau. Cet anneau que j'ai reçu d'une main laïque n'est le symbole d'aucun pouvoir. Le roi ne m'a confié aucun pouvoir en me le remettant. Quant au bâton pastoral, c'est autre chose. Je Tai pris sur l'autel, en présence de deux évoques. Je le replacerai où. je l'ai pris, et le laisserai à la disposition de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je consens à renoncer entièrement à mon évèché, mais parce qu'on me fait violence, et à cette condition que je ne le revendiquerai pas, du temps du roi Alexandre, à moins que l'archevêque de Cantorbéry, la communauté de Saint-Sauveur et le roi d'Angleterre ne me donnent un conseil contraire. »

Ce qu'Eadmer venait de dire il se hâta de l'exécuter, et il reprit le chemin de l'Angleterre. C'est de lui-même que nous tenons ces détails. 11 nous a raconté ce qui s'était passé autour de lui; quant à ce qui se passa en lui, il n'a pas jugé à propos de nous le faire connaître. Mais nous le devinons bien. Il avait appris à bonne école à supporter noblement, et avec le courage que donne la foi, les épreuves et les persécutions. Pour ce qui est de la dignité épiscopale, nul doute qu'il ne Tenvisageàt telle qu'elle est en réalité, c'est-à-dire comme un fardeau redoutable dont on doit s'estimer heureux de pouvoir se décharger.

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