‹ EadmerChapitre 18 sur 70 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Eadmer reprend l'exercice delà vie monastique à Saint-Sauveur. Il intervient aupiès des moines de Glastonbury au sujet des reliques de saint Dunstan, — Il se décide à faire une démarche aupiès du roi Alexandre pour obtenir d'être remis en possession de l'évêché de Saint-André auquel il avait renoncé en cédant à la violence.

L'archevêque Radulfe et les moines de Saint-Sauveur reçurent à bras ouverts le vaillant champion des droits de l'Église de Cantorbéry qui avait préféré l'honneur de sa mère au premier siège épiscopal de l'Ecosse.

L'évêque redevenu moine ne songea plus qu'à passer le reste de sa vie dans cette douce solitude du cloître, en partageant son temps entre la prière, l'étude, la composition des beaux et utiles ouvrages dont nous parlerons plus loin, et la conversation, aux heures de délassement, avec des frères qu'il aimait et dont il était aimé.

A cette époque (1), sa conscience lui fit un devoir d'intervenir dans une affaire qui n'était pas sans importance et qui, à raison de la popularité du saint qui en était l'objet, dut faire du bruit en Angleterre. Les moines de Glastonbury s'étaient mis dans l'esprit qu'ils possédaient les restes de l'illustre archevêque de Cantorbéry, saint Dunstan. Quelques-uns de leurs jeunes savants, probablement trompés par de fauxindices et des textes mal compris, et poussés, dit Eadmer, par le désir de faire parler d'eux, soutenaient que les moines de Glastonbury avaient autrefois enlevé secrètement le corps de saint Dunstan de la cathédrale de Cantorbéry, avaient mis à sa place le corps d'un de leurs abbés, et avaient apporté les restes du saint à Glastonbury oii ils se trou-

(l) En parlant de la translation des reliques de saint Dunstan, Eadmer dit qu'elle avait eu lieu cinquante ans auparavant ; or cette translation, très probablement, et selon toute apparence, s'était faite eu 1071 ou 1072.

vaient encore. Il était facile de prouver qu'il n'y avait là qu'une fable ridicule (1). Eadmer qui avait assisté-en 1071 à la translation des reliques du saint dont l'identité avait été constatée et qui avait depuis cette époque écrit sa vie avec le plus ^rand soin, pouvait mieux que personne mettre à nu ce qu'il y avait d'invraisemblable et d'absurde dans cette grossière invention. Il le fit avec verve et causticité. Sa lettre est un cbef d'œuvre de fine raillerie en même temps que de logique, et, n'eût-ce été qu'à ce point de vue, elle méritait de passer à la postérité. « Vous auriez dû, dit-il aux bons moines de Glastonbury, aller chercher de l'aide de l'autre côté de la mer. Il y a là des hommes qui sont rompus à tout et habiles en toutes sortes d'inventions : en y mettant le prix, ils vous auraient fabriqué, en fait de conte, quelque ciiose de vraisemblable (2). »

Toute la lettre est sur ce ton. Nous ne savons quel accueil elle rencontra à Glastonbury. On voudrait croire qu'après l'avoir lue, les moines se hâtèrent d'enlever la croix qu'ils avaient placée sur la tombe où, selon leurs dires, reposait la dépouille mortelle de saint Dunstan. Mais il n'en fut rien (3).

Pour se former une idée de ce que cette affaire qui tournait manifestement au scandale avait de gravité, de ce que les prétentions des moines de Glastonbury offraient de spécieux, de ce qu'ils y mettaient d'obstination ; pour bien comprendre combien l'intervention d'Eadmer était nécessaire et combien soij rôle était difficile, ce n'est pas assez de lire sa lettre, il faudrait étudier, comme nous l'avons fait nous-même, les documents anciens qui nous ont été conservés (4).

(l) La lettre d'Eadmet- pour réfuter cette invention a été publiée par Whàrton, dans VAnglia sacra, par Migne, et récemment par M. Stubbs, dans ses Memorials of S. Dunstan. Elle se trouve dans le manuscrit C.G.G.371 et aussi dans le manuscrit Lambeth, 159 (L) f. 3i .

(?) Quare non consuluistis aliciuem hominem transmarinum; qui in multis conversati, multis imbuli, multa coiifingere sciunt, ut vel pretio agerelis, quasi ipsi saltem vobis aliquid verisimile mendacium de tantâ re componeret. Epist adGlast. Migne, CLIX, 803.

(3) En 150S, comme les moines de Glastonbury affirmaient de nouveau avec éclat qu'ils possédaient les reliques de Dunstan, au moins en grande partie, le dernier archevêque catholique de Cantorbéry, Guillaume Warham, se vit obligé de leur adresser des représentations à ce sujet. L'abbé lui fil une réponse passablement impertinente. Leurs lettres ont été publiées par Stubbs dans ses Memorials of. S. Dunstan, pp. 430 et suiv.

(4) Johannis confratris et monachi Glastoniensis Chronica, etc.. Edition Hearne, 1726, t. I, pages U4, li7, 180; Adami de Domerham : llistoria de rébus, Glastoniensibus, édition Hearne, 1727, t. I, pages 35 et 33, t. II, p. 336 et suiv;

Cependant le grand Chantre de Saint-Sauveur — car Eadmer, il est temps de le dire, avait été, nous ne savons à quelle époque, promu à cette dignité, une des premières de l'Ordre monastique — reçut la visite d'un grand nombre d'évêques, d'abbés et de seigneurs, désireux d'entretenir l'ancien compagnon et confident du grand archevêque que tous vénéraient comme un saint. Ils étaient aussi attirés par le désir d'apprendre de sa propre bouche comment il avait été amené à renoncer à son évéché.

Leur curiosité était d'autant plus naturelle et plus légitime que les explications émanées du roi d'Ecosse et mises en circulation par ses messagers n'étaient vraiment pas acceptables. Il était impossible de n'y pas reconnaître du premier coup un désaccord manifeste avec la réputation et le caractère bien connus d'Eadmer (1).

En entendant Eadmer raconter comment il avait été canoniquement élu, mis en possession des biens de l'évéché de Saint- André, puis injustement dépouillé et forcé par la persécution de renoncer à cet évéché, chacun lui disait que sa renonciation faite sous le coup de la violence n'avait pas été libre, et que par conséquent elle devait être considérée comme non avenue. Il était encore évêque de Saint-André, et personne ne pouvait être nommé à cet évéché de son vivant ; il avait encore la charge de cette Église, et le devoir de prendre tous les moyens en son pouvoir de faire cesser son veuvage, dùt-il pour cela se faire sacrer par l'archevêque d'York. Il fallait savoir se plier aux circonstances et céder de ses droits à propos ; il ferait sagement d'entrer dans ces dispositions et de les faire connaître au roi d'Ecosse ; il y était même oWigé en conscience.

Comme tous, sans s'être entendus, lui tenaient le même langage et lui donnaient les mêmes conseils, Eadmer finit par les croire, ou du moins sa conscience s'alarma. Il consulta ceux qu'il devait consulter, s'entendit avec ceux avec lesquels il devait s'entendre, et, d'après leurs avis, il écrivit au roi d'Ecosse.

Mabillon, Acla S. Ord. S. Ben. in sœcuL, V, p. 713 ; "SN'ill. Malmesb , De Anquitate Glasloniensis ecclesiœ. li n'est pas étonnant que Guillaume de Malmesbury ait admis et propagé cette fable; il en a admis et propagé bien d'autres.

(1) On peut iire dans VHistoria novorum (lib. V) la lettre que )e roi d'Ecosse fit porter à l'archevêque de Cantorbéry pour lui exposer, à sa manière, les motifs du retour d'Eadmer. 11 est tout à tait probable que ces messagers ne se bornèrent pas à donner ces explications à l'archevêque de Cantorbéry, mais qu'ils s'efforcèrent d'incliner l'opinion, en Angleterre, en faveur de leur miître.

EADMKR -^O

Après lui avoir rappelé son élection et la disposition dans laquelle il se trouve d'y donner suite; il lui dit :

« Ce n'est pas que je tienne fort à être évêque dans votre » royaume. Mais j'aimerais mieux voir l'honneur de votre pays » accru que diminué. Que Votre Béatitude le sache bien, tous » ceux qui apprennent comment j'ai été élu, accueilli, mis en » possession de l'évêché, substitué à Févêque précédent, sont » unanimes à dire que je n'ai pas eu de justes motifs pour » renoncer à l'épiscopat, et qu'un autre ne peut être mis à ma » place sans que la loi de Dieu soit violée. L'autorité du roi ne » suffît pas pour qu'un époux quitte son épouse, et une épouse » son époux. Vous direz peut-être : mais vous Vavez quittée. » C'est vrai. Mais, permettez-moi de vous le dire, c'était en » cédant à la violence, à une violence à laquelle je ne pouvais

» résister Si vous rejetez ma proposition, je ne puis rien de

» plus. J'abandonne à Dieu la cause de son Eglise. Qu'il avise » lui-même, qu'il dispose, qu'il rende à chacun selon ses mérites » dans cette affaire. Pour moi, je crois avoir délivré mon âme. » Je vous ai exposé ma cause, comme je le devais, prêt à suivre » en toute chose la volonté de Dieu. J'ajouterai cependant » encore un mot, de peur que vous ne pensiez que je veux déroger » en quoi que ce soit à la liberté ou à la dignité du royaume » d'Ecosse. Rassurez-vous sur ce point. Vous demandiez de » moi une chose à laquelle je n'ai point voulu consen'tir alors. » C'est que je ne connaissais pas, à cette époque, les intentions » du roi d'Angleterre et de l'archevêque de Cantorbéry comme » je les ai connues depuis. Si vous persistez dans votre manière » de voir au sujet de mon sacre, je ne vous contredirai plus. » 11 ne viendra plus de ce côté aucuns dissentiments de nature » à m'éloigner du service de Dieu et du vôtre. Je ferai ce que » vous voudrez pourvu que vous me laissiez jouir d'ailleurs des » droits qui appartiennent à l'évêque de Saint-iVndré et que » votre bienveillance me permette de gouverner mon diocèse. » Je vous aurais fait ces propositions depuis longtelnps déjà, si » le bruit n'eût couru que vous deviez venir en Angleterre. » J'ai différé dans l'espoir que je pourrais avoir un entretien » avec vous. J'eusse préféré vous dire ces choses de vive voix

» plutôt que de vous les écrire Je prie Votre Excellence de

» daigner faire connaître par lettre à son fidèle serviteur ce » qu'elle pense de ces propositions. »

Le même courrier qui portait cette lettre au roi Alexandre

était chargé rie lui en remettre une aussi de la part de l'archevêque de Cantorbéry. L'archevêque exhortait vivement le roi à ne pas laisser plus longtemps l'Église de Saint-André sans pasteur. « Nous vous engageons, lui disait-il, à rappeler à son » siège, par un effet de votre bonne volonté, le pasteur que r> vous avez élu canoniquement, et que nous vous avons envoyé » suivant toutes les règles. Comme aucune faute n'a été com- )) mise ni par vous, ni parlui, qui puisse mettre obstacle à ce » rappel, nous ne comprenons pas, d'après l'autorité des Pères, » comment, de son vivant, l'Église de Saint-André pourrait » avoir un autre évêque. L'épouse de Dieu ne peut, sans de- )) venir adultère, contracter union avec un autre époux, du

» vivant du sien Nous vous prions de nous informer par

» une lettre de votre part de vos dispositions à ce sujet. »

C'est en 1122, un an et demi après qu'Eadmer fut revenu d'Ecosse, que ces lettres furent adressées au roi Alexandre.

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