‹ EadmerChapitre 19 sur 70 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Eadiner ne parvient pas à recouvrer son évéché. — Epreuves qui reaiplissent les dern ères années dé sa vie. — Il perd son cher Père Radulfe, archevêque de Cantorbéry, et il a la douleur de voir nommer à sa place — contrairement aux traditions constamment suivies depuis la conversion de l'Angleterre — un prêtre séculier. Il écrit aux moines de Worcester pour les exhorter à choisir parmi les moines le successeur de leur évêque qui vient de mourir. — Eadmer meurt à Canlorbéry en 1124.

Le récit d'Eadnier ne nous fait connaître ni la réponse du roi d'Ecosse, ni le résultat de sa démarche, ni les suites de l'affaire de son élection à l'évèché de Saint-André. Dans son Historia novorum, après la lettre de Tarchevèque de Cantorr béry, on ne trouve plus que cette phrase, la dernière que sa main ait tracée pour écrire l'histoire de son temps :

3) En cette même année, qui fut la onze cent vingt-deuxième de » l'incarnation, Radulfe, archevêque de Cantorbéry, dans la neu- )) vième année à partir de sa translation du siège de Rochester » à celui de Cantorbéry, mourut dans sa ville métropolitaine, le » XIII des calendes de novembre, entouré du glorieux bataillon » des moines qui formaient sa famille religieuse, et, trois jours » après, il fut inliumé avec honneur dans sa cathédrale. »

Mais ce qu'Eadmer ne dit point, d'autres historiens nous l'apprennent. En 1122, c'est-à-dire dans l'année même où il reçut les deux lettres qu'on vient de lire, le roi Alexandre nomma un autre évêque de Saint-André (1). Fut-ce là toute sa- réponse aux

(1) Robert fut nommé à l'évèché de Saint-André par le roi Alexandre, et il fut sacré par Turstin archevêque d'York en 1124. Ce fait et cette date sont entièremeot certains. Seulement des chroniqueurs, dont la chronologie n'est pas toujours exacte, comme Syméou de Durham par exemple, placent son élection en 1124 tandis qu'elle eut réellement lieu en 1122. Ce quia induitces chroniqueurs en erreur, en produisant quelque confusion dans leur esprit, c'est que le sacre de Robert fut, de l'avis de tous, longtemps différé. Sed ejus ordinalio multo est tempore dilata propter subjectionemdebitam qaam ab illo szaindam consuetuiinem exigebat Turstinus

représentations et aux concessions d'Eadmer? Peut-être. Dans tous les cas, le bon moine, quoique bien éloigné de désirer les lionneurs, dut être navré de cette éclatante et audacieuse violation de ses droits et d'une intrusion qui achevait de rendre sa position fausse et apportait un obstacle invincible à son désir de remédier aux maux de son Eglise. Son silence sur les suites d'une affaire qui l'intéressait si vivement et qui appartient à riiistoire de l'Eglise est une preuve qu'après ce coup il vécut peu de temps, et que ses derniers jours furent mauvais et troublés.

Il y a visiblement là une interruption soudaine de son œuvre qu'on essayerait en vain d'expliquer autrement. Que l'auteur ne ne soit senti ni le courage, ni les forces nécessaires pour entreprendre l'histoire d'un nouveau pontificat, on peut l'admettre. Mais ne pouvait-il pas, sans pousser son œuvre historique plus loin, nous dire en quelques mots Faccueil fait à sa lettre et à celle de son archevêque, la tournure que prit son affaire et, s'il eût vécu assez longtemps pour la connaître, quelle en fut l'issue?

Détail peu important en apparence, mais en réalité très significatif, ce sixième livre de Vllisloria novorum qui a, comme tous les autres, son Incij^it, c'est-à-dire la formule consacrée pour l'ouvrir, n'a pas d'explicit, c'est-à-dire la formule ordinaire qui indique qu'un livre est terminé. Dans ses livres de ÏHistoria novorum, c'est le seul où cet explicit manque, et il manque dans tous les manuscrits. Eadmer, qui n'eut pas le temps d'achever ce sixième livre, n'écrivit pas cette formule, et les copistes voulant laisser voir que ce sixième livre, beaucoup plus court que les autres, et qui n'a que quelques pages (i), était inachevé, ne l'écrivirent pas non plus.

Eboracensis archiepiscopus. (Sijm. Dunelm. IJisl. regum, § 210. Syméon était un moine de Durham ; l'évêque de Durham était sufïragant d'York; lui et ses moines faisaient cause commune avec York. Il ne faut pas l'oublier.

Il est probiable que le différend au sujet de la profession d'obéissance ne fut pas la seule cause du relard du sacre de Robert. Car, d'après le continuateur de Florent, il était regardé comme un intrus, et cette opinion, s'il faut en croire l'historien, persista même après son sacre. Turslanus Eboracensis archiepiscopus jRobertum qucm Alexander, rex Scoliœ ecclesiœ sancti Andreœ inlruserat, petente IJacid fralre ac successore Alexaiidri, in episcopum, Eboraci, conseo'nvit. (Contin. ad Florent.) Voici la note de Gams dans son Séries episcoporum eccl. calh. (p. 236J : anno. 1122 liobcrlus : slelit eleclub per biennium.

(1) Ce livre sixième n'a pas même trois pages dans l'édition Gerberon. Dans l'édition nouvelle de Vllisloria novorum, publiée en 18 i4 par M. Rule, il se trouve, comme nous le ferons remarquer eu parlant des œuvres d'Eadmer, certains passages que n'a point le manuscrit édité par Selden et reproduit par Gerberon ; mais ces passages sont peu considérables.

Inconleslablemcnt il y a dans cette lacune un si'o-ne triste. H est probable que le chagrin, sinon la maladie, en s'ajoutant à la vieillesse, fit tomber subitement la plume de la main d'Eadmer. Outre la douleur de se voir retenu par la persécution loin de son Eglise, bien plus, de voir cette Eglise donnée à un autre, outre la perte du pieux archevêque qui avait été pour lui un père et qui sans égaler Lanfranc et saint Anselme, avait cependant déployé des qualités d'esprit et de cœur, une science et une vertu di^-nes d'un primat d'Angleterre, une autre bien rude épreuve vinl attrister ses derniers jours. Radulfe mourut le 20 octobre 1122 et dès le 2 février de l'année suivante un parti dirigé par des vues étroites et hostiles aux moines réussissait à faire monter sur le siège primatial un homme médiocre et, ce qui dut fendre l'àme d'Eadmer, un homme qui n'appartenait pas à l'Ordre monastique. Jamais, depuis le moine saint Augustin, le siège de Càntorbéry n'avait été occupé par un archevêque qui ne fût pas moine luimême (i). En même qu'il était primat d'Ano-leterre cet archevêque était de droit et de fait abbé du monastère de Saint-Sauveur Cet attentat aux traditions cinq fois séculaires de l'És-lise d' Angleterre avait une portée d'autant plus grande qu'il était depuis longtemps prémédité

Depuis la conquête, il s'était formé parmi les évêques sortis pour la plupart des rangs du clergé séculier un parti' puissant contre les moines. Sous Guillaume le Conquérant, il avait fallu toute l'énergie et la haute influence de Lanfranc pour empêcher l'Ordre monastique de perdre toutes les positions importantes qu'il occupait en Angleterre. Les ennemis des moines n'ayant pu réussir dans leur dessein, ils essayèrent de leur enlever du moins le siège de Càntorbéry. Ils demandèrent l'abolition de la coutume ayant force de loi d'après laquelle ce siège n'était jamais donné qu'à un moine. Mais Lanfranc put tenir tète à l'orao-e. Il mit de son côté Guillaume le Conquérant et le Souverain Pontife Alexandre II, son ancien élève de Bec, et la cause deS moines fut gagnée.

(0 C'était du moins l'opinion, universellement reçue à cette époque. StV'-'and ne doit pas être compté puisqu'il ne fut jamais archevêque légitime. D'ailleurs il ne ût que passer sur le siège de Càntorbéry et fut bientôt canoniquement déposé. Nous nous bornons ici à constater l'opinion générale parce que cela suffit à notre but. Ceux qui voudraient la discuter trouveraient des indications précieuses dans les notes de Selden sur le cinquième VwreâeVIIislora novorum. Mais ils ne devraient s'en tenir ni à ces notes, ni à ces indications.

Ce n'était pas sous saint Anselme que les ennemis des moines pouvaient, songer ù revenir à la charge. Mais quand il fut question de lui donner un successeur, ils mirent tout en œuvre pour obtenir qu'il fût choisi dans les rangs du clergé séculier. Ce fut en vain. Quand, dans l'assemblée tenue à Windsor pour arrêter définitivement cette élection, ils firent connaître leurs intentions à ce sujet, les partisans des moines, qui se trouvaient non seulement parmi les abbés, mais aussi parmi les barons présents à cette assemblée, représentèrent avec force qu'un tel choix serait contraire à la coutume suivie depuis cinq siècles, et qu'aucun archevêque de Cantorbéry, à l'exception de l'intrus Stygand, n'avait été choisi dans le clergé séculier (i). La lutte fut vive, mais l'avantage resta aux moines. La seule consolation laissée aux évêques fut de choisir, parmi les deux candidats mis en avant, celui dont, à raison de sa douceur bien connue et de la modération de son caractère, ils crurent avoir le moins à craindre (2). Du reste, leur choix fut excellent. Radulfe, évêque de Rochester, et ancien abbé de Séez en Normandie, était, au témoignage d'un historien contemporain, « un de ces hommes sur la vertu desquels l'envie n'a aucune prise, ne le cédant à personne en fait de vertus monastiques, profondément versé dans les belles-lettres, et n'ayant point d'égal sous le rapport de l'afTabilité (3\ »

Après sa mort, les intrigues contre les moines recommencè-

(1) « Animus tamen episcoporum et quorumdam magnatorum iii aliud vergebat, prseoptantium videlicet aut quemlibet opiscopum de ordine clericali, aut clericum aliquem de capella régis ia opus illud ascisri. Verum ubi eis objeotum est nuUum a beato Auguslino, nisi de monachicho ordine unquam ponlificatui Cantuariensi praesedisse, iino duntaxat excepto, qui et ob banc praesumptionem, et alia quiedam perverse ab eo commissa depositus par Romanum pontificem fuit, eteâ re tam antiquam et aulhenticam consuetudir.em, cum nulla ralio vel nécessitas exigerai, subverti non oportere, désistera Ccepto. quod plurimo conatu jierficere laborabant, compidsi sunt. » — Eadm., IJist. nov., lib. I

(2)«Tuncergo cum ex clericali ordine aliquem vellent, reclamatum est; nuUam unquam clericum archiepiscopum Cantuarice fuisse prœier unum Stigandum, qui et proterve ingressus, et digne expulsas fuerit. Non esse uecesse,consuetudinem tantœ antiquitatis infatuari, prœserlim cum contra fidem esse non posset probari. Hoc dejecti consilio, habentesque suspectum rigorem Faricii, hoc contulere. Si Longobardus ille fuerit archiepiscopus, rursus lites, rursus dissidia; nullinostrum parcet... Sed hsec palam non dicenda; dicetur quod nuUius vulneret conscientiam. Satis superque aliénée gentis homines fuisse archiepiscopos... » — Will. Malm., De Gestis Pontif. Angl, lib. I.

(3) « Solum esse cujus religionem nec livor carpere possit quôd sit indiscreta... Religione impar nuUi, periliâ litterarum magnifiée pollens, affabilitate cerle facile omnium primas. • — Willelmi Malm., De Gest. Pont. AtkjL, lib. I.

rent, et celte fois avec un plein succès. Les èvèques se donnèrent pour primat le prieur des chanoines de Chiche, nommé Guillaume de Corbeuil, sur la valeur duquel les historiens et les chroniqueurs sont partagés, mais qui parait, en somme, avoir été un homme médiocre (1).

C'était un rude coup porté à l'Ordre monastique en Angleterre et au siège de Cantorbéry, les deux choses qu'après l'Eglise de Dieu, ou plutôt avec elle, Eadmer aimait le plus au monde. Le bon moine dut y être d'autant plus sensible que ce grand et illustre siégé de Cantorbéry venait de recevoir une grande diminution de puissance et d'éclat par le refus d'obéissance de l'archevêque d'York. Ce qui faisait de ce refus persistant de l'arclievêque d'York un véritable échec pour le siège de Cantorbéry, c'est qu'il était autorisé par le Souverain Pontife. Et pour comble d'humiliation pour les moines, un prêtre séculier venait de s'asseoir sur le siège primatial de Sainl-Augustin. On trouve des traces de la douleur d'Eadmer dans une lettre qu'il adressa aux moines de ^Vorcester peu de temps après l'élection de Guillaume de Corbeuil. Ces pauvres moines étaient bien à plaindre. Worcester, hélas ! n'avait plus pour évêque l'austère saint Wulstan. Il était

(1) « Post ejus (Radulfi)obitum, mense quarto, id est secundo nouas Februarii, fdctus est conventus episcoporum, abbatum ac procerum ex prtecepto régis apud Glocestriam pro substituendo pontifice in locum defuncti. Jussu qubque Régis quidam ex monachis Cantuariensibus venerunt illùc, patrem sibi electuri, sive suscepturi. Vernm dum sui ordinis personam juxta morem a tempore beati Augustini Ecclesiae Cantuariensi servatum monachi expeterent, et episcopos omnes eo quôd clerici erant in hoc sibi penilùs iufestos haberent, régis pedibus proslati petierunt lacrymosâ voce, ne insuela' professionis hc)minem contra morem antiquum sibi sineret praeponj, cum tôt in Anglià monachos haberet et abbates.' Ad hœc episcopi conturbati nulià ratione prœbere potuerunt asseusum. Petierunt inducias monachi, ut super hiis conventum Cantuariensem, et episcopum Roffensem, qui ibidem non erat propter suam quam habebat infirmitatem consulerent. Ptepulsi sunt etiam ab hàcpetilione. Dixerunt enim episcopi eos ab ecclesià perpetuo eliminandos utpote transgressores et contemplores. « Rex, inquiunt » episcopi, dominus est, nec vestrum est in aliquo sute contradicere voluntati. » Cum igitur monachi monachum et episcopi clericum peterent, vir tandem eximiae reiigionis et prudentiœ, VVillelmus prioret canonicus sanctee Osilhae de Chicelectus est. » — Gervasii, Cant. actus ponlif. Edit. Stubbs, t. II, p. 380.

« Then they (the bishops) chose a clerk.who was named William of Corbeil; he was canon of a monastery calied Cliiche (St-Osyth) And they brought him befora the king... Aimost the monks, earis and Ihanes wlio "svere there opposing him.» — The english saxon Chronicle. Edit. Thorpe, 1S61, t. IF, p. 218.

« Verum rex (Henricus) decepit eos (episcopos) simplicitale Willelmi archiepiscopi. » — Henr. Hungt., Hist. Angl, lib. VII, n« 4. — Chron. Rog. de IJoveden. Pars prior. Edit. Stubbs, t. I, p. 185.

« Willelmus cujus laudes dici nequeunt quia non suiit. » — Hungt. Episl. De contempla mundi.

mort en 1095, et, dès l'année suivante, Guillaume le Roux lui avait donné pour successeur un certain chanoine de Bayeux, nommé Samson, qui était loin de lai ressembler (1).

Une gloutonnerie qui atteignait un degré à peine vraisemblable faisait de lui le Gargantua de son temps. C'est en 1096 que Samson succéda à l'austère saint Wulstan, lequel était un moine; il mourut en 1112, victime de son excessif embonpoint, sans même recevoir les derniers sacrements. En 11 15 le roi réussit à mettre à sa place une de ses créatures, Tiulfe, qui était lui aussi chanoine de Bayeux, et dont il avait fait son chapelain. Tiulfe était digne de succéder à Samson. Sans être un aussi grand mangeur que lui, il avait son obésité. En somme il ne le valait pas. Il ne signala son épiscopat par aucune œuvre utile. Toute sa préoccupation fut d'exploiter son Église à son profit. Elle avait de beaux ornements; au lieu d'en ajouter d'autres, comme eût fait un bon évêque, il en usa sans discrétion et sans soin et les laissa dans le plus mauvais état. Il en vint même à gruger ses moines et à les dépouiller de tout ce qu'ils avaient de précieux, ou même simplement d'utile. Un des chevaux du monastère, un meuble quelconque lui paraissait-il commode, il s'en emparait aussitôt sans plus de façons. Un incendie ayant délruit en partie sa cathédrale, il obligea les moines à la relèvera leurs frais. Inutile de dire que ces procédés déplaisaient aux moines. Ils voulurent résister. L'évêque en expulsa quelques-uns et il s'apprêtait à destituer le prieur. Mais Dieu l'arrêta. Au jour fixé pour l'exécution de son dessein, il fut saisi d'un mal subit, et il mourut le même jour. Quand il se vit frappé à mort, il prit son anneau et sa crosse et les jeta de désespoir en s'écriant qu'il les avait achetés et qu'il n'était qu'un misérable

(i) « ^VuUtano successit Samson non exiliter litleris educatus, nimiâ dapsilitate urgens stomaciium, adeô ut isto œvo dicatur unicus gurges escarum. Qui nihil unquam quod esset veneri propositum ineptum dimitteret, modo'gulae lacunam explere conditiore duntaxat incitamento posset. Apponebaturin patina quadrautis scrofse, et XXIIII pullorum gallinatiorum capax, ut, cuni se ex medio insulsisset, reliquum quod esset in disco milteret, vel daret assidenli sine improperio... Obiit pinguedine, ut creditur, interceptus, cum et moli corporis seniles anni accédèrent. Non adeô pulclire ut episcopum deceret, qui nec inunctus fuerit.» — />e Gest.Pont. Aiigl, iib. IV.

Ces détails ne se trouvent que dans la première rédaction qui nous a été conservée par plusieurs manuscrits. Mais l'auteur les a fait disparaître dans une rédaction postérieure, pour ne pas blesser des personnages encore vivants. On peut consulter, sur ces détails et sur ces manuscrits, l'édition du Gesla Ponlificum, par M. Hamilton.

simoniaque (1). Cette affreuse mort arriva en 1123. II était grandement à désirer que l'Église de Worcester eût enfin un évêque capable de lui faire oublier ces lamentables exemples. Le plus sûr était d'aller le chercber dans le cloître. Mais les moines de Worcester, de qui dépendait en grande partie cette élection, le comprendraient-ils? Il était à craindre qu'on n'égarât leurs suffrages en faisant miroiter à leurs yeux les avantages de posséder un évèque qui jouirait des faveurs de la cour.

Une circonstance heureuse facilitait l'action d'Eadmer auprès des moines de Worcester. Ils avaient pour prieur le savant Dom Nicolas, son ancien condisciple et ami dont nous avons déjà parlé. Eadmer crut devoir écrire au prieur et à ses moines pour les mettre en garde contre des influences, peut-être même contre des manœuvres de lui connues, qui pourraient, en les divisant, les empêcher une fois encore de se choisir un bon évèque. Il leur fait plusieurs recommandations et en particulier celle de choisir cet évèque parmi les moines. « Considérez, leur dit-il 2), quelle

(1) EJus (Samsonis) successioaem Tiulfus régis capellanus implevit, parùm et ipse laudabilium monimeiUorum relinquens. Ventris obesitate antecessori suo par, ceterum dapsilitateimpar. Nihil ornamentorum eccl'esise augens; qute ab aliis coilata fueraiit, paulatim vellicans et imminuens. Suiit autem quidam qui adhuc sensu integro et valetudine prospéra nalurte suse malignitaleni caute palliant, sed in confinio mortes positi, hebetiori jam ralione, in omne scelus erumpant. lia hic, qui videbatur moderaiior, monachos blande appellare, priorem eis iinuin ex suis, excellentis litteraturae virum, arbitralu suo instituere. Pôst, ipsum ita exagitare ut nullns ei equus, nulla suppellex remaneret, quam non prece vel vi extorquerai. Fabricam ecclesiœ, quae incensa erat, illi imponere quam semper episcopi ex suo soiiti erant resarcire. Postremô eô usque processit, ut, uno et altero ex raonachis expuisis, ipsum pniorem degradare meditaretur. Sed prœoccupavit audaciam viri uitio Dei. Ipso enim die quo illud intenderat facere, etc. -

— Will. xMalm. Gesta pontificum. Edition Hamiiton, lib. IV, p. 290. Ces passages cités en note par M. Hamiiton représentent la première rédaction du Gesla Pontificum. Si l'auteur les a écartés d'une rédaction postérieure, ce n'est pas qu'ils fussent contraires à la vérité. Des raisons de prudence lui commandaient cette suppression.

(2) Cogilate in qnantam invidiam quorumdam malignorum hominum Ordo monachicus hoc tempore venit, et quantum nitantur eum saltem ab episcopalibus extirpare. Cavete igitur, propter animas vestras, ne primi sitis qui extirperai ni.. . Si consilia, quibus hactenus usi estis pacem peperunt inter vos et terras vestras, ex quibus victum, vestitum et omnia necessaria habere debetis, in manibus vestris diligentissime cultas retinuerunt, et ornamenta ecclesice in quibus Deo servitis sacratissimà cura ne quoquam distraherentur conservaverunt, o Domini mei, illa tenete, nec ab illis gratià cujusvis amici velitis discedere. Qùod si horum contraria inter vos operata sunt, propter Omnipotentem Deum nuUius amor vos in eis detineat, nuUius blanda promissio ullâ ralione seducat, ut in eis permaneatis. Servite Deo, et necessaria ministrabit vobis. — Eadm. Epist. ad monachos Wigornienses.

34 EAUMER

envie l'Ordre monastique excite de notre temps parmi des hommes méchants et quels efforts ils font pour écarter du moins les moines de l'épiscopat. Dans l'intérêt de vos âmes, prenez donc bien garde d'être expulsés les premiers. Si les conseils que vous avez suivis jusqu'ici ont fait régnerlapaix parmi vous, s'ils ont eu pour résultat de maintenir dans un excellent état de culture les terres qui vous fournissent le vivre, le vêtement et toutes les autres choses nécessaires, et de conserver à votre Église avec un soin sacré les ornements du culte en veillant à ce qu'ils ne fussent pas emportés de côté et d'autre, oh ! alors, mes révérends Pères, continuez à les suivre et ne vous en laissez écarter par la considération d'aucune amitié. Mais si la docilité à ces conseils avait eu des résultats contraires, au nom du Dieu Tout-Puissant, que nulle affection ne vous retienne dans la ligne de conduite qu'ils vous ont tracée, que nulle promesse flatteuse, de quelque part qu'elle vienne, ne vous séduise en aucune manière, au point de vous amener à suivre de semblables avis. Servez Dieu, et il vous procurera tout ce qui vous est nécessaire. »

Ce langage est aussi clair qu'il pouvait l'être. Des promesses faites à ces bons moines, après la mort de Samson, pour les amener à se choisir pour évêque, au lieu d'un moine mort au monde, sans relations et sans crédit auprès des grands, un chapelain du roi qui obtiendrait pour son église et pour eux toutes sorte de faveurs et les comblerait de ses largesses ; la crédulité avec laquelle ces promesses avaient été accueillies par le plus grand nombre d'entre eux tandis qu'elles n'avaient fait aucune impression sur les autres, les dilapidations de l'évêque que la foi en ces promesses avait fait élire ; le recours, au moins probable et fort à craindre, à ces mêmes manœuvres pour arriver de nouveau au même but, tout cela est délicatement mais nettement indiqué. C'est là une de ces allusions transparentes qui valent une exposition de faits.

Quoique cette démarche ne lui ait été inspirée que par son amour de l'Église et de l'Ordre monastique, le bon moine craint d'être sorti de son rôle. « J'ai fait preuve de sottise, dit-il en terminant sa lettre, j'ai fait preuve de sottise en donnant des conseils à des hommes qui valent mieux que moi, et qui sont assurément plus sages que moi sous tous les rapports. Mais c'est véritablement mon affection pour vous qui en est la cause. Adieu donc, priez pour moi et pardonnez-moi cette faute. Que

le Dieu Tout -Puissant vous dirige, vous et vos actes, selon son bon plaisir. » Le prieur et les moines de Worcester écrivirent à l'archevêque Guillaume, le priant de s'employer auprès du roi pour qu'il n'exerçât sur eux aucune pression, et qu'il leur laissât toute la liberté à laquelle ils avaient droit dans l'élection de leur évéque (1). Mais l'intervention de l'archevêque, s'il intervint, n'eut aucun eJÏet. L'évêché de Worcester alla de nouveau à un membre du clergé séculier. Seulement cette fois ce ne fut pas un chapelain du roi qui l'obtint: ce fut un chapelain de la reine (2). Mais il ne fut élu qu'en 1125, et en 1123 Eadmer avait passé à une vie meilleure (3). Il ne vit pas cette élection qui, sans être mauvaise, constituait cependant une nouvelle victoire remportée par les ennemis des moines. Dieu lui épargna cette douleur : il lui en avait envoyé tant d'autres!

Dieu ne le traita point comme il avait traité son cher Père Anselme. La vie du saint, après avoir été, du moins pendant son épiscopat, une longue suite d'épreuves, fut consolée dans ses dernières années par le triomphe de la cause pour laquelle il avait si vaillamment combattu. Eadmer après une vie de travaux sans doute, mais consolée par la présence et l'amitié d'un saint, puis par celle d'un autre archevêque de grand mérite,

(1) Cette lettre se trouve dans le manuscrit du Brilish Muséum, Cotton. Claud. A. L, immédiatement avant celle d'Eadmer.

(2) La nomination de Samson en 1096 avait été l'œuvre de Guillaume Le Roux. Celle de Tiulfe eut lieu en U15 sous le pontificat de Radulfe. Si Ja simonie entacha son élection, comme l'indique la manière dont Guillaume de Malmesbury raconte sa mort, ce fut bien entendu à 1,'insu du primat et dans ce sens que Tiulfe avait acheté à prix d'argent la protection et le suffrage du roi Henry Beauclerc.IXu reste il ne reçut pas de lui l'investiture, et il ne fut même pas élu par lui, mais parles moines et le clergé de AVorcester qui eurent seulement le tort de croire trop facilement au bien qu'on leur disait de lui, et de céder à des sollicitations qui pouvaient diminuer leur liberté, mais qui ne la leur enlevaient pas. C'est probablement ce qui arriva de nouveau à l'occasion de l'élection de Simon, chapelain de la reine, successeur de Samson^ en 1125. Seulement rien n'autorise à croire qu'il ait été simoniaque. Il paraît même avoir été un bon évêque.

(3) 11 est facile de voir, par ce qui vient d'être raconté, pourquoi les auteurs s'accordent presque tous pour placer la mort d'Eadmer en 1124, quoique les historiens et chroniqueurs contemporains ne nous en fassent pas connaître la date. Mais, outre qu'aucun d'eux ne parle d'Eadmer après cette année 1124, ce fut l'année où Turstin, archevêque d'York, sacra Robert, évêque de Saint-Andréen Ecosse. Comme Turstin était un prélat pieux et exemplaire, il est difficile de croire qu'il eût c-insenti à sacrer un évêque de Saint-André du vivant d'Eadmer. D'autre part Eadmer vivait encore en 1123 après la mort de Tiulfe, évêque de Worcester : il est

• donc bien rationnel de placer cette mort en il 24. Il est probable qu'elle arriva le 13 janvier, jour où l'on en célébra longtemps l'anniversaire au monastère de Saint-Sauveur.

termina ses jours en proie aux plus profondes tristesses que puisse éprouver une grande âme. Dieu lui accorda du moins une consolation à laquelle les moines attachèrent de tout temps le plus haut prix : celle de mourir au milieu de ses frères. Ses restes furent déposés parmi les leurs, près de cette antique cathédrale de Cantorbéry qui gardait la dépouille mortelle de son hien-aimé saint. Après s'être attaché à ses pas pendant sa vie, il convenait qu'il lui fût uni jusque dans le sommeil de la tombe. Il lui demeure surtout uni dans l'histoire. Le nom d'Eadmer ne se sépare pas de celui d'Anselme. L'un est la lumière, l'autre le miroir limpide et pur qui la reflète. L'un est le modèle, l'autre la copie. Car Eadmer ne se borna pas à faire revivre le saint dans des pages immortelles; il s'attacha à reproduire la sainteté de sa vie dans la sienne, et il y réussit dans une large mesure. Ce fut précisément là le secret de l'affection si vive que lui voua le arand archevêque, de Cantorbéry. Une complaisance inconsciente l'inclinait vers ce miroir si pur dans lequel il retrouvait son image affaibhe mais belle encore, comme on voit dans le cristal d'une onde limpide ses traits à demi effacés mais ressemblants.

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