CHAPITRE VI
L'histoire des nouveautés, Historia Novorum, et la Vie de saint Anselme, Vita Anselmi. — Origine et but de ces deux ouvrages. — Ils se complètent mutuellement.
Le principal ouvrage d'Eadmer est son Historia novorum^ Histoire des nouveautés ou, si l'on préfère, Histoire des changements dont la Vie de saint Anselme, Vita Anselmi Cantuariensis archiepiscopi (1), n'est que le complément.
Pour donner une idée de ÏHistoria novoTurn, il suffit d'en citer la préface.
« Je remarque que les hommes de notre temps, au milieu des vicissitudes des événements présents, recherchent avec soin, pour y trouver consolation et secours, les actions de ceux qui les ont précédés, sans pouvoir toujours réussir à les connaître, faute d'écrits qui les aient préservées de l'oubli. Cette observation me fait considérer comme rendant un grand service à la postérité ceux qui, dans l'intérêt des gémérations futures, leur transmettent par écrit les faits qui se sont accomplis de leur temps. Je me persuade que, s'ils se sont acquittés de cette tâche avec des intentions pures, ils en recevront de Dieu une récompense signalée. Ces réflexions m'ont décidé à écrire brièvement les événements que j'ai vus de mes yeux ou que j'ai entendu raconter. Ja répondrai
(1) Le vrai titre est celui qu'Eadmer nous donne lui-même dans son prologue : De vita et conversatione Anselmi archiepiscopi Cantuariensis.
L'authenticité de ces deux ouvrages n'est pas contestable et n'a jamais été contestée. Orderic Vital parle du Vita Anselmi dans son Histoire ecclésiastique dont la Bibliothèque nationale possède le manuscrit original sinon autographe (voir la notice de M. Delisle sur Orderic en tête du t. V de l'édition Leprévost). Un autre historien contemporain, Guillaume de Malmesbury, en parle également dans ses Gesta Pontificum Angliœ dont le manuscrit autographe est conservé à la ■bibliothèque du Magdalen Collège à Oxford sous le n" 172 (voir la récente édition (1870) des Gesta Ponii/icawi, par M. Hamilton, introd., p. xii).
ainsi au désir de mes amis qui me pressent vivement d'entreprendre ce travail et en même temps je fournirai à ceux qui viendront après nous une matière dont leur habileté pourra tirer quelque parti, s'il s'accomplit parmi eux des événements au milieu desquels il puisse être utile de recourir aux exemples du temps passé.
» Le but principal du présent ouvrage est, après avoir raconté comment Anselme, abbé du Bec, fut fait archevêque, de faire connaître la cause de ses démêlés avec les rois d'Angleterre, et de ses exils répétés et prolongés, et quel en fut le résultat (1). «
L'historien nous dit ensuite que cette cause ce fut l'abus des investitures, prétendu droit que les rois normands s'étaient arrogé et qu'ils voulaient conserver, mais que saint Anselme s'efforça de leur enlever, et qu'à force de courage, de patience et de luttes il finit par leur enlever en effet. Telles sont les nouveautés ou les changements qu'Eadmer raconte. Son Historia novoru'm. est le tableau fidèle et saisissant des grandes luttes entre saint iVnselme et les deux fils de Guillaume le Conquérant au sujet des investitures.
On voit par le passage de la préface que nous venons de citer dans quelle intention et avec quelles vues élevées Eadmeraécrit cet important ouvrage (2). Il est divisé en deux livres. Le premier et le deuxième racontent les démêlés de saint Anselme avec Guillaume le Roux ; le troisième et le quatrième sont consacrés
(1) Eadmer, Hist. nov., Prsefatio.
(2) UHi^toria novorum fut édité pour la première fois en 1623 par le savant anglais Selden. Cette édition aété reproduite en 1675 par dom Gcrberon à la suite de ses œuvres de saint Anselme, puis par Migne dans sa Patrologie latine. Une nouvelle édition de cet opuscule, différente de celle de Selden en quelques points a été publiée en 1884 par M. Ruie.
Voici ce que Selden dit de V Historia novorum dans la préface de son édition : « Hujusmodi compluria apud eum (Eadmeium) occurrunt, et apertissima sunt (si tam autoris conditionem quam giiscentes utrinque facliones spectaveris) testimonia, eum summopere veritatis infractœ crimen fugisse, atque adeô ut prudentissime ubique prospexisse videatur, ne sive malignitate, quse falsam, ut dixit historicoruin princeps, libertatis speciem obtendit, infensus, sive adulatione quee verus fœdissimœ servilutis character est, obnoxius deprehenderetur. Ita bona eum fide animoque veritatis amanlissimo scripsisse ostendimus.
«..Neque alia interseri voluitquam ea quorum scientissimum se certo sciebat... In sermone vero nitor ejus modi reperitur, ut, si veteres Reruin nostrarum scrijjtores ad unum omnes diligentius evolveris, hujusfuerit incomparabilis.. Sed vero etiam Malmesburiensem hic noster stylo saltem tequat; in caeteris autera (continentem dico narrandi formulam, fidem quae rerum nititur usu, dilectam et assiduam instituto strictim exsequendo accurationem) longo plane intervallo superat. » — Eadm., Hist. noy. , édit. Selden, Prœfatio, p. 1, 2 et 3.
à retracer ses luttes avec Henri Beauçlerc; et les deux derniers, qui forment comme une sorte de supplément ou d'appendice, contiennent l'histoire du pontificat de Radulfe, successeur immédiat de saint Anselme.
La préface qu'on vient de lire ne s'applique qu'aux quatre premiers livres, les seuls que l'historien se fût d'abord proposé d'écrire. Ils formèrent pendant quelque temps, à eux seuls, ïllistoria novorimi. Cet ouvrage composé en grande partie du vivant de saint Anselme fut terminé peu de temps après sa mort et mis en circulation dans l'intervalle des cinq années que dura la vacance du siège de Cantorbéry.
La conclusion de ce beau et précieux livre d'histoire répond à la préface. La voici :
« Qu'en cela et dans toutes ses œuvres il soit loué et béni Celui qui sans jamais changer lui-même change toutes choses, transfère les royaumes, les donne à qui il lui plaît, et vit et règne avant et par delà tous les siècles, Dieu! (1) ».
Cette conclusion et la préface citée plus haut suffiraient à nous montrer de quels sommets l'auteur de VHistoria novorum contemplait l'histoire, et dans quelles vues il récrivait. Ce qu'il a voulu avant tout c'est que son livre fût une note dans ce long cantique que chantent les siècles en se déroulant aux pieds de FEternel. Il l'a voulu et il l'a fait. Cette note est. belle et pure.
Eadmer comptait s'en tenir là. Mais quand il vit que la confiance du nouvel archevêque lui rendait la haute position qu'il avait occupée sous saint Anselme, et qui lui permettait de tout observer et de connaître à fond tout ce qui se rapportait à l'histoire de l'Eglise en Angleterre, il se remit à l'œuvre et il donna au public, sous le même titre que le premier, un nouvel ouvrage qui débute ainsi :
« La conclusion du quatrième livre de l'iiistoire à laquelle nous avons donné le titre d'Histoire des nouveautés en Angleterre [2], indique clairement que notre intention était de terminer là notre travail, où plutôt qu'il était absolument terminé. En effet après la mort de monseigneur et très glorieux Père Anselme, pri-
(1) « Hinc igitur et in omni opère suo laudetur ipse, et benedicatur, qui idem ipse manens innovât omnia, transfert régna, et quem vult super illa, constituit vivens et regnans, ante et ultra omnia sœcula, Dsus. Amen, »
(2) Hisloria novorum iii A)iglià, tel est le titre primitif et complet dont on a fait, par abréviation, Hisloria novorum.
mat d'Angleterre pour l'amour duquel j'avais, au moins en grande partie, écrit cette histoire, j'ai pensé, en voyant le long retard qu'on mettait à le remplacer, que si je poussais plus loin mon œuvre, je n'aurais peut-être à raconter que des choses futiles. J'ai craint qu'étant rentré dans la vie privée je ne pusse connaître à fond qu'une assez faible partie des faits dignes d'être consignés dans l'histoire. Je ne parle pas de l'incertitude où j'étais au sujet du temps qui me restait à vivre : cette incertitude subsiste encore. Mais voyant que mon premier ouvrage répondait aux désirs et satisfaisait l'amitié d'un grand nombre, j'ai résolu d'y ajouter un supplément. Je le mènerai jusqu'où Dieu, qui est la fin de toute chose me l'inspirera. Une espérance me soutenait : c'est que les mêmes raisons qui avaient rendu mon premier ouvrage agréable à plusieurs empêcheraient que le second ne leur fut à charge (1) ».
On entrevoit à travers ces lignes la faveur qui accueillit les quatre premiers livres de ÏHistoria novorum. Quand Eadmer les traçait il n'était plus jeune ; comme il dit aux moines de Glastonbury, ses cheveux avaient blanchi (2) et un secret pressentiment l'avertissait peut-être qu'il n'irait pas loin dans cette vie.
Ce second ouvrage a été réuni au premier par l'auteur luimême et forme cette Histoire des nouveautés divisée en six livres dont nous avons donné plus haut une très succincte analyse.
Le savant Stubbs, l'évêque protestant de Chester, appelle, d'accord sur ce point avec tous ceux qui ont étudié sérieusement l'histoire de la Grande Bretagne au moyen âge (3), ÏHistoria, Novorum un livre d'un prix inestimable, the invaluable Historia novorum » (4).
Les quatre premiers livres de VHistoria novorum pourraient être intitulés : Histoire du pontificat de saint Anselme, ou bien encore: Vie publique de saint Anselme.
Pendant qu'Eadmer travaillait à cet ouvrage, des amis lui
{l)Hist. nov., lib. V.
'2) Sedjamsenui etincanui. Epist, ad Glast.
(3) Le savant DuCFas Hardy dit dans son Descriptive catalogue of the mss. of tite Great Britain : « Eadmer's, Historia novorum is an innportant contribution to our historical littérature... At first side Eadmer niay possibly be thought too partial a witness in the disputes between the king and the archbishop; yet he States the arguments on both sides with great apparent fidelity. No one would seem to hâve been better qualifiedfort bis task. » T. I, préf. p. xlvi.
(4) Memoriah of saint Dunstan. Introduction, p. xlix.
représentèrent qu'il ferait bien de ne pas se borner à faire connaître le saint dans sa vie publique, mais de conserver aussi le souvenir de sa vie intime dont il avait le bonheur d'être continuellement le témoin (1). Il goûta cet avis et se mit à l'œuvre.
Ce ne fut pas sans prendre des précautions pour dérober ce travail à la connaissance de celui qui en était l'objet. Mais ces précautions ne purent réussir jusqu'au bout. « La majeure partie de ce que contient le premier livre de cet ouvrage, nous dit-il luimême en terminant la biographie de son cher saint, la majeure partie de ce que contient le premier livre de cet ouvrage, je l'ai entendu de la bouche du Père Anselme lui-même. Homme de l'entretien le plus agréable, il racontait, comme en jouant, avec une extrême simplicité ce qu'il avait fait depuis son enfance et à diverses époques de sa vie. Quant aux miracles semés dans cette partie du récit, je les ai recueillis en écoutant Baudoin, Boson, Riculfe, tous religieux du Bec, qui assuraient en avoir été les témoins, quelquefois même les sujets, ou qui les tenaient de gens disant les avoir vus. »
« Pour ce qui est des faits racontés dans le second livre, j'ai moi même presque tout vu et entendu, n'ayant pas quitté le Père Anselme depuis son avènement à l'épiscopat. Ecrire sciemment le faux dans une histoire sacrée, je le tiens pour une chose défendue ; car il y a, dans ce cas, perte d'àme pour l'écrivain chaque fois qu'il trouve un lecteur. C'est comme si chaque fois sa bouche criminelle renouvelait le mensonge » (2).
« J'avais mis la main à l'œuvre et déjà transcrit sur parchemin une grande partie de ce que j'avais écrit sur tablettes de cire, quand un jour le Père Anselme me prit à part et me demanda ce que j'avais à écrire et à transcrire ainsi continuelle-
(i) Prologus VU, Ans.
(2) Ce récit d'Eadmer ne se trouve point dans la Vie de saint Anselme éditée par Dom Gerberon à la suite des Œuvres de saint Anselme, ni même à titre de supplément dans sa première édition en 1675. Il a été publié pour la prennière fois par Wharton en 1691 dans le t. II p. I8l de son Anglia sacra et reproduit par Migne, Pair, latine, t. CLVIII, col. 117. A cet endroit du récit Migne place en bas du texte la note suivante :
« Habetur in margine al ter! us codicis ista nota : Eadmerus qui hune librum II cnmposuit, hic finem posait. Qui vidit, testimonium perhibuit. El prœcepio Radulfi pontifiais perfecit. v
Cette note se lit dans le manuscrit Lambeth 159, à la marge du fol. l54, précisément à l'endroit du récit où elle se trouve dans le manuscrit dont parle Migne. Est-ce là le manuscrit d'où cette note a été tirée? Peut-être. Elle peut aussi fort bien avoir été prise dans un manuscrit plus ancien dont le Lambeth 159, qui est du seizième siècle, ne serait que la copie.
ment. Je voulus me taire, mais il m'ordonna de renoncer à mon travail ou de le lui montrer. J'obéis espérant que puisqu'il m'avait tant aidé, il m'indiquerait les corrections à faire et les choses à mettre en meilleur ordre. En effet, il rectifia, il transposa, changeant ici, approuvant là. Mais comme, dans ma joie, je m'enorgueillis peut-être plus que de raison de Tappui qu'il donnait à mon œuvre, il me fit appeler quelques jours après et me prescrivit de détruire entièrement mes cahiers, se disant indigne de louanges transmises à la postérité par un monument littéraire de quelque valeur. J'étais fort contrarié ; n'osant pourtant pas lui désobéir tout à fait et ne voulant pas anéantir mon ouvrage, je détruisis, comme il l'avait dit, mes caiiiers, mais après en avoir rempli d'autres de tout ce que les premiers contenaient. Cependant cette action n'est peut-être pas exempte du péché de désobéissance, car j'ai exécuté son ordre autrement qu'il ne Tentendait. Si donc quelques-uns de ceux entre les mains desquels tomberont ces pages trouvent dans mes récits quelque chose qui leur plaise, qu'ils daignent prier pour que ce péché, comme tous les autres, me soit pardonné, et que le fardeau ne m'en accable pas au point de m'empêcher de parvenir jusqu'à celui dont j'ai écrit, du style que j'ai pu, la vie et les actions. Car elle ne saurait me sortir de l'esprit la réponse qu'il me fit, une fois que je lui demandais, puisqu'il m'avait pris ici-bas pour compagnon de ses travaux, de me rendre participant de sa récompense. Il me dit qu'il le ferait avec joie, que j'eusse seulement soin de ne pas me rendre trop pesant à enlever » (1).
(1) Ce récit d'Eadmer sur la manière dont il écrivit la Vie de saint Ansebne forme les deux derniers chapitres du Vita Anselmi dans plusieurs manuscrits. Dans les manuscrits où il se trouve, ce récit est précédé de celui de deux miracles obtenus par l'intercession du saint après sa mort, et qui forme deux chapiire>:. Ces quatre chapitres ne se trouvent pas dans les manuscrits qui ont servi à Gerberon pour l'édition de la Vie de saint Anselme \)a.r Eadmer qu'il a annexée aux œuvres du saint docteur. On ne trouve ces quatre chapitres ni dans les trois manuscrits de la Bibliothèque Nationale, ni dans celui de la Bibliothèque de l'Arsenal dont nous parlerons plus loin, ni dans le manuscrit de Troyes n° 6, ni dans le manuscrit de Cambridge c.c.c. 318, ni dans plusieurs autres encore. Mais ils se lisent dans le manuscrit de Cambridge c.c.c. 371, et dans le Cott. Tib. D. III, dans le 5. Juhn Oxon., 165, dans le HarL, 3846 et dans trois autres manuscrits de Lambeth que nous indiquerons plus loin. Si dans le manuscrit Harl., 315 le récit d'Eadmer que nous venons de citer n'est pas complet, c'est parce que ce manuscrit a été mutilé.
Ces manuscrits plus complets représentent une nouvelle édition de la Vie de saint Anselme par Eadmer lui-même. Que le supplément qui constitue en grande partie cette nouvelle édition ait été ajouté par Eadmer sur l'ordre de Radulfe, archevêque de Cantorbéry, c'est probablement ce qu'un copiste, bien ou mal informé, a voulu nous apprendre par la note marginale citée plus haut.
A proprement parler ces deux ouvrages "d'Eadmer: Historia novorum et Vita Anselmi n'en font qu'un. C'est la pensée de l'auteur. « J'ai pris soin, nous dit-il dans sa pre/ace du Viia, Anselvii, j'ai pris soin, avec l'aide de Dieu, de composer l'ouvrage auquel j'ai donné pour titre : De la Vie et de la conversation d'Anselme, archevêque de Cantorbêry, de telle sorte que, pris séparément et en deliors d'un autre ouvrage que j'ai consacré en grande partie à retracer cette même vie, il présente un récit complet. J'ai voulu que l'on put prendre connaissance de chacun de ces deux ouvrages sans avoir un très grand besoin de l'autre. Je déclare cependant qu'à quiconque voudra connaître complètement les actes d'Anselme, aucun de ces deux ouvrages ne pourra suffire et dispenser de recourir à l'autre » (1).
Un manuscrit de la Bibliothèque Nationale (2), qui est du treizième siècle et qui contient plusieurs vies de saints, entre autres celle de saint Anselme par Eadmer, fait précéder la préface du Vita Ansehni de celle de VHistoria novorum. On ne saurait mieux avertir le lecteur que, s'il veut une histoire complète de saint Anselme, il ne doit pas s'en tenir au Vita Anselmi.
C'est ainsi que l'ont compris les Bollandistes. Ils reproduisent le Vita Ansehni en prenant soin de le compléter par des extraits de VHistoria novorum.
Cette histoire de saint Anselme, écrite par Eadmer en deux ouvrages qui diffèrent de titres sans différer de sujets, est aussi l'histoire d'Eadmer. Sa vie fut mêlée à la grande vie qu'il raconte. De plus cette histoire de saint Anselme dont Eadmer fit l'œuvre de sa vie porte l'empreinte d'une personnalité nettement accentuée.
Eadmer se trouve là tout entier. Nous allons l'y étudier.
(1) Vit. Ans., Prologus.
(2; Le manuscrit latin 2475.