CHAPITRE VII
Recueil des miracles de saint Anselme attribué à Eadmer : Discussion critique
de son authenticité.
Le manuscrit de la bibliothèque du Corpus Christi. à Cambridge, auquel M. Rule a emprunté le texte de sa nouvelle édition du V^ita Ansebni^ contient à la suite de cet ouvrage authenthique d'Eadmer un opuscule qui lui est également attribué, et qui, s'il était vraiment d'Eadmer, devrait être considéré comme le complément de sa Vie de saint Anselme.
C'est la raison qui nous détermine à en parler ici.
Cet opuscule est intitulé : Qusedam parva. descriptio miraculorum gloriosi Patrîs Anselmi Cantuariensis. C'est un recueil des miracles obtenus par l'intercession de saint Anselme après sa mort.
Le dernier miracle raconté dans cet opuscule n'arriva qu'en 114-0 (1). De sorte que, pour soutenir qu'Eadmer est l'auteur de cet écrit, il faut admettre qu'il vivait encore en 1140, M. Rule n'hésite pas un instant. Il le fait môme vivre jusqu'en 1144, Seulement il ne s'appuie que sur des conjectures, et encore assez faibles. Le sentiment unanime des historiens et des critiques place la mort d'Eadmer en 1124, et ce sentiment est fondé sur des preuves sérieuses. L'opinion d'un seul ne saurait prévaloir contre l'opinion de tous quand à des preuves elle n'oppose que de simples conjectures,
M. Rule semble avoir été déterminé à regarder cet opuscule comme l'œuvre d'Eadmer uniquement par sa présence dans le
(0 C'est la date que lui assigne M. Rule. Dans tous les cas il ne put avoir lieu avant 1136. Il s'agit d'un incendie arrêté par l'invocation de saint Anselme, à une époque où Anselme le jeune, neveu du saint, était déjà abbé de Saint- Edmond, ce qui, d'après le Monasticon Anglicanum, n'arrivapas avant 1136,
manuscrit de Cambrige C.C.C. 371 intitulé : Opuscula Edmeri Cantoris (1). A cette preuve on pourrait en ajouter d'autres.
Il en est deux surtout qui méritent d'être prises en considération.
La première est tirée de la Vie de saint Anselme par Jean de Salisbury. Cette Vie fut écrite vers l'an 1160 en Angleterre ; l'auteur, prêtre anglais, secrétaire de l'archevêque de Cantorbéry, était bien informé. Or, il nous fait le récit de plusieurs miracles rapportés da:ns cet opuscule, et ce récit est présenté comme un emprunt fait à Eadmer. Ces miracles sont racontés sur le témoignage d'Eadmer. C'est affirmer que cet opuscule est de lui.
La seconde preuve nous est fournie par l'invraisemblance de l'opinion d'après laquelle cet écrit serait entièrement l'œuvre d'un faussaire. Ce qui rend cette opinion vraiment invraisemblable, c'est l'insertion de cet opuscule parmi les œuvres d'Eadmer, dans un manuscrit qui est certainement antérieur au treizième siècle, c'est-à-dire d'une époque oii la date de la mort d'Eadmer était connue en Angleterre, à Cantorbéry surtout. Comment un faussaire aurait-il été assez aujdacieux et assez sot pour fournir au public le moyen de reconnaître son imposture en racontant, sous le nom d'Eadmer, un miracle arrivé en 1140, si Eadmer était mort en 1124?
Jean de Salisbury, qui entretenait des rapports intimes et fréquents avec les moines de Saint-Sauveur, ne pouvait ignorer la date de la mort d'Eadmer. Il eût donc reconnu la supercherie à ce signe.
L'opuscule : Quœdam parva descriptio miraculorum, etc., peut être l'œuvre d'Eadmer auquel un dévot de saint Anselme aurait ajouté plus tard le récit d'un miracle. Rien n'était plus facile, et l'auteur de cet écrit, quel qu'il soit, prévoyait que la chose pouvait arriver. « Si après ma mort, dit-il en terminant, et en s'adressant à saint Anselme, il arrive que Dieu opère d'autres merveilles par votre intercession, et que quelqu'un veuille en ajouter le récit à ce que je viens de raconter ici, qu'on lui attribue ce récit et non à moi. Pour moi je finis ici (2). »
(1) Cet opuscule des miracles de saint Anselme se trouve encore dans deux autres manuscrits conservés au palais de Lambeth. L'un sous le n» 159 est du seizième siècle, l'autre portant le n» 163 est du quatorzième.
(2) Si ad hoc quivis, me defuncto, aliqua quœ foriasse per te facturus est Deus, ascribendo adjecerit, illi, non mihi, ascribatur qui hoc fecerit. Eko hic fmem simpoui.
L'auteur semble n'avoir prévu que le cas des récits placés à la suite de son ouvrage. Mais un interpolateur a pu intercaler, entre le dernier miracle de la rédaction authentique et la prière à saint Anselme par laquelle se termine cet opuscule, le récit de l'incendie miraculeusement arrêté vers 1140.
N'est-ce pas ce qui est arrivé ? Jean de Salisbury pouvait connaître cette interpolation et n'en pas moins tenir le reste de l'écrit comme sorti de la plume d'Eadmer. Il aurait pu aussi ne rencontrer que les copies dans lesquelles cette interpolation n'aurait pas été faite. Il raconte bien le miracle arrivé vers 1140, mais il ne le donne nullement comme emprunté à Eadmer.
Il est vrai que cette introduction dans un ouvrage d'Eadmer d'un miracle arrivé après sa mort supposerait bien aussi quelque sottise de la part de l'interpolateur.
L'insertion d'un opuscule ainsi interpolé parmi les œuvres d'Eadmer dans un manuscrit de la fin du douzième siècle s'expliquerait sans trop de peine, si l'opuscule avait été connu comme étant réellement d'Eadmer.
L'examen de l'écrit lui-même incline, à première vue, à l'attribuer à Eadmer. Mais si l'on y regarde de plus près, le luxe de précautions extraordinaires prises par l'auteur pour persuader qu'il est bien Eadmer fait plutôt croire à un faux Eadmer.
Dans un début assez long, il explique pourquoi il n'a pas rapporté ces miracles dans la Vie de saint Anselme et comment il a été amené à les raconter dans un écrit à part (1). Il s'accuse
(1) « Incipit prologus in descriplionem quorumdam miraculorum gloriosi Patris Anselmi archiepiscopi.
« Cum vitam venerandi Patris Anselmi scribendi officio jam terminarem, et me in ea qute circa obitum ejus quibusdam visa sunt inibi scripturum negarem, eo quod omnia quoe admiratione digna de eo revelata fuerunt scribere infiniti negotii judicaverim, nec hoc scribere et illa non scribere quasi huic quam ilii magis crederem, tanquam digniori revelatione glorificata, adquiscere voluerim; œquus Arbiter banc in me, ut verum eloquar, stultitiam mentis examinans, qusedam non per somnium visa, sed reipsa pro eodem Pâtre in obilu et post obitum ejus operari dignatus est, quœ et evidentem scribendi materiam summinijtraret et qme dormientibus quasi per somnium visa sunt, non phantasiis somniorum, sed indiciis certae rei potius esse ascribenda ppcemonstrarent. Uude quœ tune prtetermisi pauca ex multis scribere coactus sum, qucc non solum inihi sed et pluribus in tantum innotuerunt ut ea in populis prœdicent, et me quod ea non scripserim nimice simplicitatis accusent. Quœdam igitur quce visa fuerunt, qugedam vero quae facta probantur, sub uno statui scribere; omissis pluribus quae popularis rumor jactitat vera quidem esse, sed mibi non omni ex parte comperta... Nunc autem quae, juvante gratiâ Dei, scripturum me fore confido, licet aut prius aut ferme per idem tempus gesta extiteiint, ideo tamen illis non continuavi, quia nonnisi post evolutum longi temporis spatium in notitiam nostram
de sottise pour avoir hésité et attendu. La note est peut-être déjà un peu forcée.
La conclusion de Fopuscule inspire, quand on connaît Eadmer, plus de défiance encore. « 0 révérend Père Anselme, dit l'auteur en s'adressant au saint, j'ai écrit ces choses du style que j'ai pu pour faire connaître le mérite de votre vie. J'ai omis à dessein un grand nombre de faits qui pourraient devenir la matière d'une louange sublime au Dieu dont la grâce extraordinaire opérait avec vous. J'ai voulu épargner l'incrédulité de certains hommes qui, jusqu'à ce jour, vous desservent de mauvaise foi et taxent d'excessif ce que j'ai écrit de vous. Mes cheveux blanchis et ma main tremblante me forcent à cesser d'écrire, et m'engagent à travailler, par une prière continuelle, à mériter de partager la récompense de vos vertus dans la vie éternelle. Que la miséricorde de Dieu daigne me l'accorder. Ainsi soit-il. Adieu donc, mon Père et mon très doux avocat; intercédez pour moi, Eadmer, votre élève et votre compagnon assidu et infatigable pendant toute la durée de votre pontificat » (1).
En lisant ces lignes, on ne peut s'empêcher de se demander si elles n'ont pas été écrites par un faussaire malhabile qui a voulu imiter Eadmer et qui a poussé l'imitation un peu trop loin.
Eadmer n'a pas l'habitude de se nommer dans ses ouvrages (2);
peilata suiit. Quoniam ergo liber viiae illius jam a multis transcriptus, et per diversas ecclesias est dispertilus, nec facile est omnia volumina me habere, et eis demere quid vel augere, iis quae scriberaus aliud exordium constituemus. Magno siquidem opère desideramus, dt qui qualerii vitam vir Deo amabilis Anselmus duxerit ex scriptis verà, fateor, relatione compositis agnoverunt, quam pretiosa quoque in conspectu Domini sit mors ipsius non minus verà rerum descriptione cognoscant. • (Explicit prologus.)
(1) « Hœc pro designandà qualitate vitœ tuœ, révérende Pater Anselme, qiialicumqne stylo digessi, ex industriâ multa prœteriens quœ magnitudine grali;e Dei qui tecum operabatur sublimi prœconio possent ascribi. Peperci enim incredulitali quorumdam qui usque hodie tibi non sincero animo detrahunt, et qufe scripsi esse nimia contendunt. Jam cani capitis digitique trementes me a scribendo compescunt, et ut meritorum tuoi'um aliquam partem in vita perenni merear adipisci continua prece insistam suadent atque compellunt. Quod utinam miseratio Dei mihi concédât efficaciter exsequi. Amen. Vale igitur, mi Pater etadvocate dulcissime, et esto pro me Edmero videlicet alumno tuo et donec pontificatui Cantuariensi prœsedisti, assiduo et indefesso ministre tuo. Si ad hsec quivis, me defuncto, aliqna quse fortasse per te facturus est Deus, ascribendo adjecerit, illj non mihi ascribatur qui hoc fecerit. Ego hic lînem imposai. »
(■■i) Il s'est cependant nommé une fois dans le chapitre lxvu du Fita Ansclmi, Migne, CLVIII, col. 120.
était-il bien nécessaire qu'il se nommât dans celui-ci? Quelles raisons aurait-il pu avoir pour qu'on ne doutât pas qu'il en était l'auteur? Ces précautions excessives qui étonneraient de la part d'Eadmer s'expliquent fort hien de la part d'un faussaire. Elles font penser au loup habillé en berger :
Et pour pouvoir mener vers son fort les brebis. Il voulut ajouter la parole aux habits,
Chose qu'il croyait nécessaire.
Mais cela g"àta son affaire (1).
En somme il y a là, on le voit, une question assez obscure. En attendant que la critique l'ait éclaircie, si jamais elle y parvient, il est peut-être prudent de ne pas donner trop de crédit à des récits dont la provenance reste suspecte et, par conséquent, la vérité douteuse. Saint Anselme n'a pas besoin de cette gloire équivoque. D'ailleurs, ces miracles, fussent-ils certains, n'ajouteraient que de faibles rayons à son éclatante auréole.
(l) La Fontaine, Le loup devenu berger.