CHAPITRE VIII
Véracité d'Eadmer attestée par ses contemporains. — Preuve de cette véracité fournie par l'examen des manuscrits du Vita Anselmi.
Il est un mérite de l'auteur de VHistoria novorum et du Vita, Anselmi qui frappe de prime abord et plus que tous les autres, c'est celui que nous signalent comme étant de ses traits caractéristiques deux de ses contemporains, qui se firent comme lui une grande réputation en écrivant l'histoire de leur temps, quoiqu'ils l'écrivissent d'une manière bien différente dé la sienne.
« Êadmer, dit Guillaume de Malmesbury, est un historien de notre temps, recommandable par son sincère amour de la vérité. Edmerus, nostrorum temporum historiens sinceritsite veritatis laudandus . . . » (1). « Ses récits sont pleins d'exactitude », remarque Orderic Vital (2). Eadmer ne raconte que ce qu'il croit être la pure vérité, et il n'est pas de diligence qu'il ne fasse pour arriver à la connaître : diligenter enarravit, comme dit Orderic. Ce n'est pas seulement le mensonge qui lui inspire de l'horreur, c'est la moindre inexactitude. Ses fréquentes protestations à ce sujet sont marquées d'un cachet de sincérité qui ne s'imite pas. Mais ce qui nous fournit plus que tout le reste une preuve manifeste de son grand amour, disons le mot, de son amour scrupuleux et passionné de la vérité, ce sont les retouches qu'il fit subir à VHistoria novorum et au Vita Anselmi, en vue d'arriver à une exactitude parfaite.
Faute de posséder un assez grand nombre de manuscrits, nous ne connaissons que d'une manière qui n'est ni sûre ni com-
(1) Gest. Reg. Angl, lib. IV.
(2) « Diligenter enarravit in libro quem de moribus ejus (S. Anselmi) et actibus... luculenter edidit.» — Hist. eccL, lib. X, cap. ii.
plète les modifications introduites par Eadmer dans la première rédaction de son Historia novorum [i).
Il n'en est pas de même pour le VitaAnselmi. Les manuscrits de cet ouvrage sont nombreux (2). Les retouches, corrections, additions, modifications de tout genre qu'on y rencontre dénotent chez Fauteur, quand on les examine de près, un amour de la vérité qui était véritablement porté jusqu'à la préoccupation et au scrupule.
Ce sont des détails qu'il faudrait ici. Mais, comme ils seraient longs et fastidieux pour un grand nombre de lecteurs, nous ne donnerons que deux exemples.
Saint Anselme, au retour de son second exil, tomba malade au Bec. Il fut bientôt à toute extrémité, et le bruit se répandit qu'il allait mourir. Les principaux personnages de la Normandie accoururent pour assister à ses funérailles, et parmi eux dom Radulfe, abbé de Séez. Mais le saint recouvra la santé d une manière subite et merveilleuse et dom Radulfe reprit le chemin de son monastère. Pendant le voyage, un de ses serviteurs se permit des propos injurieux contre le saint archevêque de Cantorbéry. L'abbé l'en reprit; mais le serviteur donna de l'éperon à son cheval et s'éloigna en continuant ses propos déplacés. Jusqu'à ce point de la narration, tous les manuscrits et tous les textes imprimés s'accordent. Mais à partir de cet endroit nous avons deux rédactions bien tranchées. Une de ces rédactions, probablement la première, nous représente l'impertinent cavalier désarçonné au sommet d'une colline et roulant jusqu'au bas (3).
L'autre rédaction raconte la chose d'une manière un peu différente. En s'éloignant au galop de son cheval, le cavalier rencontre un chêne touffu. Il en cueille une branche, soit pour chasser les mouches qui tourmentent sa monture, soit pour se
(1) Voir à la fin de ce volume l'appendice sur les manuscrits de VHisioria novorum.
(2) En 1884, M. Rule, le dernier éditeur du Vita Anselmi, signalait déjà quinze manuscrits de cet ouvrage. Nous sommes heureux de pouvoir ajouter cinq autres manuscrits à cette liste, ce qui la porte à vingt. Nous renvoyons pour les détails à l'appendice sur les éditions et les manuscrits du Vila Anselmi placé à la fin de ce volume.
(3) « V'erum cum ipse prœ'peti cursu ferri gestiret, ac remissis habenis ocior ire inciperet, quem sedebat quadrupes corruit, eumque magno cum dedecore tergo sue excussit, ac per devexum montem longuo rotatu prfecipitatum a viri blasphemià linguam compescere docuit. » Telle est la version du texte Gerberon et Migne et des manuscrits latins de la Bibl. nationale 2475 et 5348 et du manuscrit de la Bibl. de l'Arsenal n° 314.
garantir lui-même du soleil. Mais pendant qu'il brise le rameau, le cheval fait un bond et se débarrasse de son cavalier qui reste suspendu un pied dans l'étrier. Le cheval lancé à toute vitesse le traîne ainsi pendant assez longtemps. Ses compagnons qui l'aperçoivent croient qu'il est sur le point d'expirer et prient la sainte Vierge de venir à son secours. Ils crient de toutes leurs forces. Le blasphémateur finit par se dégager, et le danger qu'il avait couru lui apprit à ne plus dire du mal d'Anselme (1).
Quelle est la meilleure des deux versions (2)? La plupart de nos lecteurs jugeront probablement que cela importe peu; mais Eadmer a pensé que cela importait beaucoup. Il n'a pu laisser dans son ouvrage, môme sur un fait aussi vulgaire, on pourrait presque dire aussi insignifiant, au moins à un certain point de vue, un récit qui ne fût exact jusque dans ses moindres détails.
On peut juger par là du soin qu'il prenait de rester dans la plus rigoureuse vérité quand il s'agissait de points de grande importance.
C'est ici que nous rencontrons les questions, les affirmations et les appréciations du savant critique dont nous avons parlé dans la préface de cet ouvrage.
« La principale source pour la biographie de saint Anselme est l'ouvrage de son disciple Eadmer, composé en partie du vivant même de l'archevêque ; le P. Ragey a cru à la sincérité absolue de cet auteur et l'a suivi pas à pas. Eadmer était certai-
(1) «nie ridet ad hœc cœpto itinere pergens.OlTeiidit intérim properans IVondosam quercuiii ex quà, sicul erat equo'sedens, ramusculum toUere nisus est, sive muscas fugalurus, seu inde umbraculum sibi facturas. Verum dum hwngendo ramo hœreret, subito equus exsiliens hominem tergo dejecit, eumque uno pede per strivile pendentem rapido^cursu per terram longius traxit. Sociis autem Beatam Mariam ut quasi spiritum jam exhalaturo succurreret, eiatà voce acclamitantibus tandem a viri blasphemiâ linguam ulterius compescere edoctus, a periculo iibertatus est. « Texte de rédition{Rule d'après le manuscrit C.C.C, 371. Celte leçon est également celle des autres manuscrits des Bibl. d'Angleterre cités dans l'appendice à la fin du présent volume. Un de ces manuscrits le G.C.C. 318 a une variante particulière qui représente plutôt une ébauche de rédaction qu'une leçon proprement dite. Voici cette variante : « Traxit et quo Beato Maria jam quasi spiritum exhalaturo succurreret elato clamore voces omnium solvit, ilaque liberatum a viri blasphemiâ linguam ulterius compescere docuit. »
(2) La meilleure version est évidemment la seconde rédaction. Elle fut probablement faite par suite des informations plus exactes qui durent être fournies à Eadmer par dom Radulfe lorsqu'il fut devenu archevêque de Cantorbéry. Or la seconde rédaction paraît être celle des manuscrits conservés dans les bibliothèques d'Angleterre et en particulier de celui édité par M. Ruie. On y trouve d'autres corrections et des additions qui indiquent nettement une seconde rédaction. Nos manuscrits de France représentent la première rédaction.
nement à même d'être bien informé, mais a-t-il dit tout ce qu'il savait? A-t-il même su toujours bien voir et juger exactement, et son affection pour saint Anselme n'a-t-elle pu l'abuser en plus d'une circonstance ? Lui-même, le moderne biographe du primat d'Angleterre n'est pas à l'abri de ces illusions. L'accord conclu en 1107 entre le roi Henry Beauclerc et saint Anselme stipulait, il est vrai, la liberté des élections ecclésiastiques, mais en même temps il obligeait les prélats à l'hommage envers le prince. Or, c'était là, étant donné la situation de l'Eglise d'Angleterre, le point essentiel. Henry Beauclerc renonçait au droit d'investiture, mais conservait toute son influence sur l'Eglise, et en se pliant à prêter hommage au roi, les évêques, les abbés reconnaissaient la suzeraineté de celui-ci. Or, qu'avaient voulu saint Anselme et le pape Pascal H ? Constituer en Angleterre un clergé tout dévoué à la papauté, et entièrement indépendant du pouvoir civil. Transformer, comme le fait le P. Ragey à la suite de Montalembert, cette défaite insigne en un éclatant triomphé, c'est, à notre avis, singulièrement s'abuser w (1).
Il est certain qu'Eadmer n'a pas vu que l'hommage fût le point essentiel pour le roi, et encore moins qu'il fût le point essentiel pour l'Eglise. Il n'a pas vu non plus que Henry Beauclerc, après avoir renoncé à l'investiture^ conservât toute son influence sur l'Eglise. Il n'a pas vu davantage, il ne s'est même pas douté que saint Anselme et le pape Pascal eussent voulu constituer en Angleterre un clergé entièrement indépendant du pouvoir civil, et pour toutes ces raisons et bien d'autres il n'a pas vu que le traité de 1107 fût une défaite insigne pour saint Anselme et pour l'Eglise.
Pour voir les choses ainsi il faut d'abord en être éloigné de quelques siècles et de plus les regarder à travers des lunettes rationalistes. Voir les choses ainsi, c'est voir l'histoire renversée.
Nous allons le prouver.
(1) Revue hislorique, livraison mars-avril, 1891, pp. 352-353.,