CHAPITRE IX
Victoire de saint Anselme. — L'hommage n'était pas le point essentiel pour le roi Henry Beauclerc.
Aux termes de la convention faite en 1107 entre saint Anselme et Henry Beauclerc, le roi d'x\nglelerre renonçait au prétendu droit qu'il s'était jusqu'alors arrogé d'élire lui-même et lui seul des évêques de son choix et de leur donner l'investiture par la crosse et l'anneau. En retour, l'Eglise consentait à ce que, malgré la défense qu'elle en avait faite et qu'elle maintenait en principe, les évoques anglais, librement et canoniquement élus par qui de droit, pussent désormais faire hommage au roi, c'est-à-dire se reconnaître ses vassaux par la cérémonie d'usage.
Ce que nous disons des évêques s'applique également aux abbés.
D'après M. Molinier, l'hommage était le point essentiel. La vérité est que l'hommage n'était d'abord pas le point essentiel pour le roi.
Sans doute il importait au rbi d'xVngleterre que sa suzeraineté fût reconnue par les évêques et les abbés, qui étaient vraiment ses vassaux. Mais la question débattue entre l'Eglise et le roi Henr}^ Beauclerc ne fut nullement de savoir si les évêques seraient ou ne seraient pas ses vassaux, et s'ils rempliraient à son égard, sauf l'hommage, leurs obligations de vassaux, ou s'ils s'en affranchiraient. Sous le régime de la féodalité, si les évêques et les abbés qui possédaient de grands fiefs s'étaient soustraits à leurs obligations de vassaux, il en serait résulté une perturbation telle que nul gouvernement n'aurait été possible.
Le débat ne fut jamais porté sur ce terrain et il ne pouvait pas l'être. De quoi s'agissait-il donc ?
Il s'ag-issait, non do savoir si les évoques reconnaîtraient la suzeraineté du roi — ils la reconnaissaient — mais s'ils la reconnaîtraient par la formalité particulière et fort importante connue sous le nom d'hommage.
Cette formalité faisait grand honneur aux rois et flattait singulièrement leur orgueil. Ces évoques, aux pieds desquels le roi devrait tomber lui-même en maintes occasions, quelquefois même en leur faisant l'aveu humiliant de ses fautes, commençaient par se mettre à genoux devant lui. Ces mains consacrées qu'ils lèveraient sur son front pour le bénir, ils les plaçaient humblen)ent dans ses mains, et découvrant cette tête vénérable que l'onction sainte avait déjà marquée ou qu'elle allait bientôt marquer, ils disaient au roi en présence de toute la cour : Mon seigneur, je suis votre homme. A voir la conduite de presque tous, il semblait qu'ils eussent dit : Je suis votre esclave.
En droit, ce n'était pas l'évêque qui s'humiliait ainsi devant un homme — et souvent devant quel homme, grand Dieu ! — ce n'était que le vassal. En fait c'était souvent l'évêque. Pour un grand nombre, dont le caractère n'était pas fort et dont la vertu n'allait pas loin, le vassal s'était trop abaissé pour que l'évêque pût se relever assez.
A la fin du onzième siècle et au commencement du douzième, l'Eglise avait jugé que, vu les circonstances, une pareille cérémonie était trop humiliante pour ses ministres et qu'elle compromettait leur indépendance. Elle leur défendit de s'y soumettre. Elle ne les détourna jamais de se conduire comme de fidèles vassaux du roi.
On comprend, d'après ces données absolument historiques, dans quelle mesure et pour quels motifs un roi intelligent comme Henry Beauclerc pouvait tenir à l'hommage. Il y tenait sans aucun doute comme à un privilège, en soi fort légitime, qui rehaussait l'éclat de sa couronne, et, ce qui le touchait davantage encore, comme à un moyen de s'assujétir les évêques. 3Iais il affirmait bien mieux sa puissance en donnant les évéchés à qui il voulait. Par l'investiture, il avait dans sa main toutes les crosses épiscopales et abbatiales de l'Angleterre. Quand il voulait se concilier l'amitié d'un puissant seigneur comme Hugues, comte de Chester, par exemple, il faisait venir un de ses bâtards, « jeune homme absolument sot », il lui remettait une crosse, et il lui disait : Je vous nomme abbé de la très riche abbaye de Saint-Edmond. Comme ce nouvel abbé n'avait pas
d'autres titres à la confiance que celui d'être le fils d'un grand seigneur et le favori du roi, les moines de Saint-Edmond déclarèrent qu'ils ne voulaient point de ce petit loup (lupulum) (1), comme l'appelle saint Anselme en jouant avec amertume sur le nom de son père Hugues.le Loup, et ils se barricadèrent. L'abbé se fît escorter par des soldats et les portes s'ouvrirent.
Quand le roi voulait récompenser un de ses domestiques de bien tenir sa cuisine, son lardier Roger par exemple, il lui disait : Roger, je te nomme évèque de Hereford. 11 lui remettait une crosse, il lui passait un anneau au doigt, et le lardier était évèque de Hereford. Restait à le sacrer, et, d'après, les règles établies et constamment suivies en Angleterre, c'était le droit exclusif du primat. Malheureusement pour le roi Reauclerc, le primat était alors saint Anselme ; et saint Anselme, à toutes les sommations du roi de sacrer Roger et d'autres évêques de cette trempe et nommés de cette manière, répondait avec sa tranquillité douce et obstinée : Je ne connais pas ces évêques-là. C'était bien un contre-temps, mais un contretemps accidentel et passager. Saint Anselme était vieux et tout à fait cassé ; Henry était jeune ; après la mort de cet intraitable primat, il trouverait bien quelque lardier pour lui passer sa crosse, et alors tout irait à merveille. Mais pour cela il fallait conserver les investitures.
C'était là le point essentiel.
L'hommage pouvait faire des vassaux ; l'investiture seule pouvait faire des valets. Or ce n'étaient pas seulement des vassaux qu'il fallait au roi Reauclerc ; ce qu'il voulait, c'étaient des valets. Il en avait déjà un certain nombre ; mais il tenait à en avoir tout juste autant que d'évêques. Qu'on lui laissât l'investiture seulement pendant quelques années encore, seulement jusqu'à la mort du primat, il se chargeait du reste. Mais il fallait qu'on la lui laissât.
C'était là le point essentiel.
Il entrait dans la politique du roi Reauclerc, cornme il était entré dans celle de Guillaume le Roux, de s'affranchir de l'autorité vraiment fort gênante pour un despote, du souverain Pontife, de briser tout à fait les liens fort affaiblis qui unissaient
(1) Insipientissimum juvenem... Ximis care veiididit nobis lupulum suum, ecclesiam rébus suis, et homines ecclesià suà, violentià, illis noleiUibns sine quorum consensu fieri non debuit, spoliavit. — S. A.ns., Epist. ai Guill. arch. Rothom. Lib 111,68.
l'Eglise d'Angleterre à celle de Rome et d'en faire une Eglise nationale. Pour atteindre ce but, à quoi pouvait lui servir l'hommage, s'il ne conservait l'investiture ? Si le clergé nommait luimême ses évêques, il pourrait nommer des évêques dévoués au Saint-Siège, qui feraient hommage au roi selon toutes les règles, mais qui ne voudraient jamais consentir à se séparer de Rome. Pour arriver à constituer une Eglise nationale dirigée par des évoques qu'il dirigerait lui-même, par des évêques qui lui seraient soumis non pas seulement comme vassaux mais comme évêques, il fallait de toute nécessité qu'il conservât l'investiture.
C'était là le point essentiel.
L'hommage tendait à diminuer l'indépendance de certains évêques d'un caractère faible et timide et à leur inspirer un excès de complaisance pour les volontés royales. Il ne pouvait pas faire que des évêques intrépides devinssent des courtisans. Saint Anselme avait fait hommage à Guillaume le Roux : en avait-il été moins courageux à lui résister? Il y avait encore en Angleterre des hommes qui admiraient le courage du saint primat et qui étaient capables de marcher sur ses traces. Il y en avait un grand nombre dans le cloître ; il y en avait jusque dans le clergé séculier. Le roi Henry le savait bien, et ces hommes il tenait à les écarter de l'épiscopat. Or ce n'était pas par l'hommage qu'il pouvait les écarter ; ce ne pouvait être qu'en conservant l'investiture.
C'était là le point essentiel.
Mais Henry Beauclerc était tout puissant et maître -absolu : ne pouvait-il pas faire un coup de force et conserver les investitures malgré le pape et malgré le primat? Malgré le pape, oui ; malgré le primât, non ; car le primat c'était saint Anselme. Henry Beauclerc trouvait dans saint Anselme un adversaire que sa popularité protégeait contre l'excès de ses violences, que son incorruptibilité prémunissait contre les promesses, sa fermeté contre les menaces, et sa pénétration contre la ruse, et qui, en somme, était plus fort que lui.
Il ne restait plus à Henry qu'à demander comme une faveur ce qu'il ne pouvait obtenir de vive force. Que demanda-t-il à Rome? car c'est à Rome qu'il fallait s'adresser. Que demandat-il à Rome ? Qu'on lui permît de conserver l'hommage? Non, mais l'investiture.
Nous avons encore les réponses faites par Pascal II à ses de-
mandes réitérées. Il n'y est pas question une seule fois de riionimage.
« Vos demandes, lui écrivit Pascal II en réponse à sa première ambassade, vos demandes n'offrent rien que de louable, si l'on s'en tient aux apparences. Mais en les examinant à fond et en nous les faisant expliquer par vos ambassadeurs, nous y trouvons des énormités. Vous demandez que l'Eglise romaine vous accorde le droit d'établir des évèques et des abbés par l'investiture, et qu'on permette au pouvoir royal de faire ce que le Tout-Puissant assure ne pouvoir être fait que par lui-même. En effet le Seigneur dit: Je suis la porte, et si quelquun entre par moi il sera sauvé. Mais quand les rois s'arrogent le droit d'être la porte de l'Eglise, il arrive de là que ceux qui entrent par eux dans l'Eglise ne sont pas des pasteurs mais des voleurs et des brigands. C'est le même Seigneur qui le dit: Celui qui n'entre joas p>ar la porte dans le bercail mais s'y introduit par une autre entrée, est un voleur et un brigand (l) ».
Ce premier écliec ne découragea pas Beauclerc. Il députa au pape trois évèques, mais trois de ces évêques sans conscience et sans dignité , comme les faisaient les- investitures. C'étaient Gérard, archevêque d'York, Herbert, évèque de Norwich, et Robert, évêque de Chester. Des évêques pourraient peut-être fléchir le pape, ou bien le tromper. Malgré tous leurs efforts ils ne purent ni l'un ni l'autre.
Le roi Beauclerc ne se tint pas pour battu. Il fit partir pour Rome, avec force argent, Guillaume de Warelewast, homme capable de jouer tous les rùlea et de recourir à tous les moyens. Warelewast essaya d'abord la menace. Quoi qu'on en dise, s'écria-t-il dans une assemblée présidée par le pape et devant laquelle il plaidait la cause de son maître, quoi qu'on en dise, je veux que tous les assistants sachent bien que mon seigneur le roi des Anglais ne consentira jamais à perdre les investitures, dût-il lui en coûter son royaume. -7- Et moi, répondit alors le pape, je déclare devant Dieu que si le roi votre maître est disposé, comme vous le dites, à ne point renoncer aux investitures, dût-il lui encoûter son royaume, le pape Pascal ne lui permettra jamais de les garder irnpunément, dût-il lui en coûter la tête (2).
(1) Pasch. Epist., xlix.
(2) Will. Malm. De gest. pontif. AngL, lib I, — Eadrn. Hist. uov., lib. III.
^Ya^ele^vast changea aussitôt de tactique. Ne pouvant agir directement sur le Pape, il essaya d'influencer son entourage, multipliant et distribuant les présents à ceux qu'il y savait sensibles. Tout ce qu'il put obtenir, ce fut une réponse très bienveillante dans la forme. Voici cette réponse dans ce qu'elle a d'important :
« Il nous est pénible de voir que vous semblez demander de nous ce qu'il nous est impossible de vous accorder... Par la prohibition des investitures, nous n'obtenons des diverses Eglises ni une plus étroite obéissance ni une libéralité plus grande, et nous ne cherchons point à enlever quoi que ce soit à votre puissance et à vos droits... Mais, direz-vous, ces investitures c'est mon droit. Assurément non. Ce n'est là ni un droit impérial, ni un droit royal, c'est un droit divin. Il n'appartient qu'à Celui qui a dit : Je suis la porte » (i).
Alors le roi Beauclerc prit le parti de la violence, mais de la violence tempérée et voilée par la ruse. Il fit dire à Anselme qui était censé avoir fait le voyage de Rome pour s'entendre avec le pape, et qui à son retour s'était arrêté à Lyon, qu'il lui défendait de rentrer en Angleterre, au moins pour le moment. Il y avait encore certains points à régler entre lui et Rome. Il fallait qu'il envoyât une nouvelle ambassade. Son but était de gagner du temps et de faire traîner les choses jusqu'à la mort du primat. Anselme comprit que, s'il mourait en exil, la bataille qu'il avait engagée était perdue pour l'Eglise. Après des explications, des exhortations, des menaces et des sommations adressées au roi dans des lettres calmes, nobles et fières, il quitta le lieu de son exil et se dirigea vers la Normandie, oii Henry Beauclerc se trouvait alors, engagé dans une expédition qui prenait mauvaise tournure et qui l'inquiétait.
Anselme va droit à son persécuteur, comme on marche à l'ennemi, et il s'apprête à lancer contre lui une sentence d'excommunication. Ce n'est pas de loin qu'il peut l'excommunier. C'est sur les lieux mêmes. Il veut, en quelque sorte, le frapper en face; le coup sera plus terrible. Henri l'apprend et il en est bouleversé : une sentence d'excommunication de la part d'Anselme eût détaché de lui ses barons et son peuple, et eût fait tomber la couronne de sa tête. Il court au-devant du primat. — Faisons la paix, lui dit-il, rentrez en Angleterre. — J'y consens, mais à condition que vous me rendrez Jes biens que vous avez
(1) Pasch. Epist., CI.
confisqués. —Je vous les rends. — A condition que vous renoncerez à l'investiture? — J'y renonce. — A condition que vous renoncerez ég-alement à Ihommage. — Mais ne pourriez-vous pas me laisser au moins l'hommage? — Non. C'est l'affaire du pape. Adressez-vous au pape (1).
Pour Henri Beauclerc, perdre les investitures, c'était quelque chose comme perdre la. moitié de son royaume (2). Mais il aimait encore mieux perdre la moitié de son royaume que de le perdre tout entier. Cependant, au moment de se décider à se dessaisir d'un privilège auquel il attachait un si grand prix, il hésita, il recula, il tergiversa, et chercha des faux-fuyants. Il fallait envoyer une nouvelle ambassade à Rome. Des affaires urgentes ne permettaient pas de la faire partir immédiatement. On pouvait bien attendre. — Pas de ces prétextes, et pas de ces délais ! lui écrivit le primat en termes menaçants (3).
Beauclerc voyant qu'il avait affaire à un adversaire qui ne le lâchait pas et qui pouvait le terrasser d'un seul coup, rendit les armes et s'exécuta. Il céda les investitures et fit partir ses ambassadeurs. La demande de l'hommage, en dehors de l'investiture, ne pouvait manquer d'être favorablement accueillie : il le savait bien. Si elle eût été rejetée, il eût cédé l'hommage comme il cédait l'investiture, pour la même raison : c'est qu'il était vaincu. Mais Rome ne voulut pas paraître abuser de savictoire. Si, parce que les circonstances lui donnaient l'avantage, elle eût obhgé le roi d'Angleterre à tout abandonner, n'aurait-il pas à la première occasion, à la mort du primat par exemple, tout repris? Pascal II le craignit et ^ non certes sans raison. D'ailleurs, l'Eglise n'attachait à l'homm-age qu'une importance secondaire. Tout le monde le savait. Aussi, dès que les députés furent partis, regarda-t-on le différend entre le roi et l'archevêque comme terminé. Il l'était en effet.
L'était-il, comme le prétend M. Molinier, à l'avantage du roi? Si cet arrangement lui donnait l'avantage, pourquoi ne Favait-il pas proposé plus tôt? Si les investitures étaient pour lui un point secondaire, pourquoi avait-il envoyé tant d'ambassades, dépensé tant d'argent, employé tant de moyens di-
(1) Eadm., flist. nou., lib. IV. — Will. Ua.\m., De gest. ponlif., lib. I. — Joana. Saresb., Fit. S. Ans., capxiv.
(2) « Siquidem videbaUu- sibi (Rex) quasi dimidium regiii perdere. » — Eadm., Hist. nov. lib. III.
(3) Epist. m, 174.
vers, et soutenu une Jutte de sept années pour obtenir de les conserver?
Le roi Beauclerc se contentait de l'hommage comme d'un faible minimum, faute de pouvoir obtenir l'investiture. Il avait demandé l'investiture pendant six années, on la lui avait constamment refusée. Il demande enfin l'hommage et l'obtient aussitôt : eut-il le choix?
Il est absolument certain qu'il n'eut pas le choix. Cela est écrit à toutes les pages de l'histoire de cette époque et aussi à toutes les pages de la correspondance entre le roi et le souverain Pontife, et entre le souverain Ponlife et saint Ansebne (1).
D'ailleurs il suffît de réfléchir un instant pour se convaincre que, s'il avait eu le choix, il eût choisi l'investiture. L'évèque qui devait sa nomination au roi et qui recevait de lui la crosse et l'anneau, était son évêqiie. Guillaume le Roux disait ines évêques, episcopi viei (2), comme il disait ?7ie.s barons. Quand des favoris du roi, des courtisans, — il n'en nommait pas d'autres — seraient devenus ses évêques, ils seraient toujours assez ses vassaux. Il n'avait pas à s'inquiéter de l'hommage.
Par l'hommage, le roi Henry obtenait de voir tout l'épiscopat d'Angleterre un instant à ses pieds. L'investiture eût mis, à bref délai, cet épiscopat tout entier dans sa main.
Entre l'investiture et l'hommage, l'Eglise, nous allons le voir, ne pouvait absolument pas lui laisser le choix. Mais si ce choix lui eût été laissé, nul doute qu'il eût choisi l'investiture.
Entre des évêques de sa création, des favoris, des courtisans, des évoques serviles, qui ne lui feraient pas hommage mais qui lui obéiraient en tout comme à leur maître, et des évoques choisis par l'Eglise parmi les plus consciencieux, les plus rigides et les plus fermes, qui, la veille de leur sacre, s'humilieraient devant lui, et dès le lendemain se relèveraient fièrement pour lui dire : « Prince, ce que vous faites n'est pas permis, ce que vous commandez est injuste, nous n'obéirons pas », — entre les pre-miers évêques et les seconds pouvait-il hésiter?
Si Rome eût dit à Henry Beauclerc : Gardez les investitures, si cela vous convient. Nommez les évêques comme vous l'entendrez, tous les évéchés d'Angleterre sont à vous. Continuez à les
(1) Migne, P.-L., t. clxiu ; Pascal, Ep. xlix, lix, Lxsui, lxxiv, lxxv, lxxxv,
LXXXVl, Cl, CXLIV.
Migne, P. L., t. clix; Epist. S. Ans., lib. 111,47, 48, 73, 15.'; lib. IV, 73.
(2) « Et vos episcopi mei, quid dicitis?» — Eadm., llist. noD., lib. I.
donner, comme vous l'avez fait jusqu'ici, à des impudiques, à des imbéciles, à vos valets, j'y consens ; seulement ces évêques ne vous feront pas hommage. Si cet arrangement ne vous satisfait pas, nous pourrons en prendre un autre. Ce sera que vous gardiez l'hommage en renonçant à l'investiture. Les évêques seront alors nommés par le clergé. Il choisira, si bon lui semble, les plus instruits, les plus vertueux, les plus dévoués au Saint- Siège et surtout les plus vaillants et les plus capables de vous résister. Du reste, ils vous feront hommage selon toutes les règles. Si l'Eglise avait tenu ce langage au roi d'Angleterre, ou, ce qui revient au môme, si elle lui avait laissé le choix entre l'investiture et l'hommage, nous prions M. Molinier de vouloir bien y réfléclu'r de nouveau, et de nous dire s'il croit que le roi Beauclerc eût choisi l'hommage, et s'il persiste dans l'opinion que l'hommage était vraiment pour lui le point essentiel.
Du reste, M. Molinier arrivât-il à prouver que l'hommage était le point essentiel pour le roi, il n'aurait pas le droit d'en conclure que l'accord de 1107 fut pour l'Eglise une défaite. Il faudrait pour cela qu'il pût démontrer que l'hommage était aussi le point essentiel pour l'Eglise. C'est ce qu'il né fera jamais. Nous doutons môme fort qu'il essaye de le faire.
L'hommage eùt-il été le point essentiel pour le roi, le prix extraordinaire que l'Eglise attachait et qu'elle devait nécessairement attacher aux investitures aurait pleinement suffi pour que le traité de 1107 eût été pour elle un splendide triomphe. En obtenant enfln après sept années de luttes que le roi Henri Beauclerc renonçât à l'investiture en 1107, l'Eglise obtint de ne pas cesser d'exister en Angleterpe, comme en obtenant de l'empereur Henri V qu'il y renonçât en 1122, elle obtint de ne pas cesser de vivre dans l'empire d'Allemagne, et même dans toute l'Europe et dans le monde entier. Rien que cela.
Il y a là un côté de la question de la fameuse querelle des investitures qui a été très peu compris par un certain nombre d'historiens modernes. C'est le plus important de tous, et c'est rendre un vrai service à l'histoire de le mettre en lumière.