CHAPITRE X
Victoire de saint Anselme. — L'hommage n'était pas le point essentiel pour l'Eglise.
L'investiture, telle qu'en 1107 elle était pratiquée par les princes qui, malgré les défenses réitérées de l'Eglise, persistaient à se l'arroger, c'était pour l'Eglise la mort à courte échéance. Cela est absolument certain. Dans tous les cas, il est incontestable que l'Eglise la considérait ainsi. Elle ne pouvait la considérer autrement, à moins de cesser de se considérer elle-même comme une société instituée de Dieu, ayant reçu un pouvoir divin avec la mission de le conserver intact en suivant des règles et en se proposant un but déterminé par Dieu lui-même. L'abus de l'investiture n'avait qu'à durer encore quelque temps et qu'à s'étendre partout : le pouvoir divin confié à l'Eglise lui étant retiré, les règles qu'elle devait suivre étant violées, le but qu'elle devait atteindre était menacé. Cette société n'aurait bientôt plus été que l'ombre d'elle-même, puis elle se serait, comme tant d'autres, complètement évanouie, ne laissant après elle dans l'histoire qu'un grand nom et d'éclatants souvenirs.
Cela serait immanquablement arrivé, si l'Eglise n'eût été qu'une société humaine. De toutes les épreuves que cette divine institution a traversées, celle-ci fut peut-être la plus dangereuse. Il n'en est aucune que le rationalisme ait moins comprise.
L'investiture n'avait d'abord été qu'une formalité à laquelle l'Eglise avait consenti pour donner à des princes, d'ailleurs respectueux de ses droits et même dévoués à ses intérêts, une marque de déférence et souvent de gratitude, en reconnaissant leur autorité par un acte de soumission extérieur et public. Cet acte extérieur consistait en ce que lesévêques, librement et canoniquement élus, recevaient du prince, dont le plus souvent ils étaient
les sujets, et dont ils allaient devenir les vassaux, la crosse et l'anneau. Ils les recevaient parce que l'Eglfse le voulait bien. Mais peu à peu les princes se persuadèrent que cela devait être ainsi et ne pouvait pas être autrement, et qu'il y avait là pour eux un droit. Dans leur manière de voir, il ne pouvait y avoir d'évêques dans leurs Etats sans leur autorisation et sans leur participation. Ils donnaient vraiment aux élus, croyaient-ils, la charge épiscopale ou, dans tous les cas, ils leur donnaient quelque chose, et mêmes quelque chose de nécessaire et d'essentiel. La conséquence pratique de cette conviction fut que les princes nommèrent euxmême les évêques, absolument comme ils nommaient un préposé du fisc, un sénéchal ou un chancelier. Dans ces nominations, ils tinrent d'abord quelque compte de la charge spirituelle qu'ils prétendaient confier à leurs élus. Mais bientôt plusieurs en vinrent à n'y regarder plus rien. La science, la vertu, les qualités qui font un évêque disparurent à leurs yeux. Ils ne virent alors que deux choses : d'une part, les services qui leur avaient été rendus et ceux sur lesquels ils pouvaient compter, et de l'autre le fief plus ou moins considérable qui allait les récompenser. Dans leur esprit, l'évêché c'était surtout le fief. Souvent on le vendait. On achetait un évêché comme on achetait une maison. Pour devenir évêque, il n'était pas nécessaire de posséder la plus petite notion des choses de l'Eglise, et surtout il n'était pas requis d'avoir, à défaut de vertus, la plus élémentaire moralité : il suffisait d'avoir de l'argent. L'évêché acheté et payé, l'acquéreur se présentait au roi qui lui remettait la crosse et l'anneau. Dès lors il était évêque. Sans doute il y avait bien encore une petite formalité à remplir ; mais cette formaUté, quand l'investiture était pratiquée comme le*s princes la pratiquaient d'ordinaire, allait toute seule et ne pouvait donner lieu à aucune difficulté. L'évêque élu et investi se présentait à son métropolitain pour recevoir de lui la consécration épiscopale, affaire d'église dont les rois ne se mêlaient pas, si ce n'est pour former la conscience du métropolitain en le menaçant de l'exil, de» la prison ou de la confiscation de ses biens quand, devant l'immoralité par trop révoltante du sujet à consacrer, le métropolitain manifestait des scrupules. Quand celui qui se présentait n'était qu'un bonhomme inintelligent, dépourvu de science et incapable d'en acquérir, l'Eglise était réduite à s'en estimer heureuse. Mais il n'était pas rare que ce fût un concubinaire, un homme sans probité, un homme violent, rapace et perdu de réputation. Le métropolitain
n'avait rien à voir à cela. Son affaire à lui était de donner la consécration; le plus souvent il la donnait. Sous le régime des investitures, le métropolitain, nommé lui-même par le roi et choisi avec soin, était son très humble serviteur.
Les choses en étaient là, quand saint Grégoire VII monta sur le trône pontifical. Ses prédécesseurs avaient gémi de ces abus et ils les avaient combattus par des demi-mesures dont l'expérience avait démontré la complète insuffisance. Ce grand pape n'hésita pas à recourir à un coup de vigueur en interdisant solennellement, à trois reprises différentes, en trois conciles, les investitures, sous peine d'excommunication contre ceux qui les donneraient et contre ceux qui les recevraient.
Même après ces décrets formidables, il se trouva des despotes pour continuer à donner les investitures, et des ambitieux pour les recevoir. Le bienheureux Urbain II, le successeur presque immédiat de saint Grégoire YII, puisque Victor II ne fit que passer, jugeant, par ce qu'il voyait de ténacité dans les princes et de servilisme chez leurs favoris, que ces décrets ne suffisaient pas encore, y ajouta, pour les renforcer, la prohibition de l'hommage. Ce ne fut là qu'une mesure supplémentaire, une sorte d'amendement aux lois édictées par saint Grégoire VII, et comme un codicille ajouté au testament de ce grand lutteur.
Pour apprécier une pareille mesure, il est de toute justice de tenir compte des circonstances exceptionnelles et de la situation tendue, critique et absolument anormale qui les motivèrent. Prise à une heure de lutte, et pour ainsi dire sur le champ de bataille, elle a quelque chose d'agressif et constitue une sorte de représailles. Elle ne dura et ne pouvait durer que le temps que durerait le combat. Vous m'enlevez l'investiture, semble dire l'Eglise aux rois, je vous enlève l'hommage. Restituez-moi l'investiture, je vous restituerai l'hommage. Si ce n'est pas là ce que l'Eglise disait, c'est au moins ce qu'elle fît. Le jour oii Henry Beauclerc, roi d'Angleterre, et oii Henry V, empereur d'Allemagne, lui restituèrent l'investiture, elle leur restitua l'hommage.
Pascal II succéda à Urbain II. Son rôle était tout tracé. Il n'avait qu'à continuer l'œuvre de ses prédécesseurs, à faire observer la loi portée par saint Grégoire VII et l'amendement ajouté par Urbain II. C'est ce qu'il fit. Seulement, il eut un moment de faiblesse, une défaillance passagère.
Ce ne fut pas quand il dispensa Henry Beauclerc du décret
relatif à l'hommage. Personne ne l'en blâma., Il avait obtenu que ce prince renonçât à Finvestiture. C'était l'essentiel.
Mais en MM, deux ans après la mort de saint Anselme, Pascal II, après une longue suite de traitements indignes, fut enfermé par l'empereur Henry V dans le château de Trabico. L'empereur le menaça, s'il ne lui accordait sur-le-champ l'investiture, de faire égorger en sa présence une multitude de Romains captifs qu'il traînait à sa suite et de plus six cardinaux qui étaient là. Pascal céda à la violence et il accorda l'investiture à l'empereur.
Dès que cette concession fut connue, il s'éleva dans l'Eglise un cri de douleur et des protestations indignées. « Ce traité si perfide, si honteux, si peu libre, si contraire à toute religion, je ne l'approuve pas », écrivit aussitôt au Souverain Pontife Bruno, évéque de Segni. « Il faut expier cette faute sans retard, lui écrivit Geoffroy, abbé de Vendôme. On peut tolérer lé pasteur, s'il a de mauvaises mœurs, mais non s'il erre dans la doctrine : alors le dernier des fidèles, un pécheur public, un infâme a le droit de s'élever contre lui. »
Les moines de Hirschau, en Allemagne, étaient au comble de l'exaspération.
En France, les évoques de la province de Lyon et des provinces voisines, réunis en concile pour examiner cette, grave affaire, condamnèrent la concession faite par le pape. Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne, demanda des exphcations à Pascal lui-même. Le pape lui en donna, essayant non de se justifier, mais d'atténuer sa faute, (1). 11 écrivit également à saint Yves de Chartres dans le but de s'excuser.
Conon, cardinal-évêque de Palestine, et légat du pape en terre sainte, dès qu'il eut appris cette défaillance, s'empressa de protester en convoquant un concile dans lequel il excommunia l'empereur Henri V.
Enfin, les cardinaux demeurés à Rome s'assemblèrent, cassèrent la bulle du Pape, et le menacèrent de l'abandonner s'il ne la cassait lui-même.
L'Église ne voulait plus d'un pape qui venait, pour empêcher des captifs d'être égorgés, de signer son arrêt de mort. L'Eglise voulait vivre et elle sentait qu'elle ne pouvait vivre avec le régime des investitures. Ce soulèvement général força Pascal II
(1) Pasch,, Epist. cccxxxii.
à rétracter la concession qu'il avait faite à Henry V. II le fit publiquement et solennellement au concile de Latrun tenu dès l'année suivante. Il offrit même sa démission, mais les Pères du concile ne voulurent point l'accepter. Il leur suffisait que le chef de l'Eglise fût revenu à la disposition dans laquelle il avait été dans les premières années de son pontificat de combattre les investitures, non seulement jusqu'à souffrir l'exil et les traitements les plus barbares, mais, s'il le fallait, jusqu'à la mort. Tout devait être sacrifié aux investitures ; et rien ne pouvait les faire abandonner.
Ces protestations, pleines d'accents de détresse, nous montrent cette grande querelle des investitures sous son véritable aspect. Ce n'était pas un homme qui luttait contre un autre homme, un pape contre un empereur, un archevêque contre son roi ; ce n'était même pas le pouvoir spirituel qui résistait au pouvoir temporel. C'était l'Eglise, dans sa partie saine, qui combattait contre sa partie corrompue. L'Eglise encore vivante se débattait contre la mort. Chez elle le vif chassait le mort.
La question pour cette partie de l'Eglise encore saine et vive à laquelle il restait assez de force pour lutter, n'était pas de savoir si les évêques feraient hommage aux rois, mais s'ils seraient de véritables évêques, si par eux la vérité serait enseignée, les peuples édifiés, lésâmes sauvées; si par eux l'Eglise vivrait. L'Eglise voulait vivre et elle sentait que ce n'était pas trop de toutes les forces vives qui lui restaient encore pour arrêter la décomposition qui l'envahissait. Cette Eglise qui voulait obstinément vivre et que le flot de la corruption et de l'ignorance submergeait, ne voyait plus qu'une planche de salut : la liberté des élections ecclésiastiques et surtout des élections épiscopales.
Pour la faire mourir il n'était pas nécessaire de recourir aux bêtes et aux chevalets ; les élections faites par les princes suffisaient. 11 n'y avait même pas besoin de lui imposer des évêques corrompus ; il suffisait de lui en donner qui se borneraient, tout en portant la crosse et la mitre avec une certaine dignité, à être d'honnêtes feudataires, sans se soucier de leur mission surnaturelle, et sans être de vrais évêques. Nous savons bien que des historiens comme M. Mohnier, qui n'admettent pas l'exislencc du surnaturel, ne comprendront pas cela ; mais ce n'est pas une raison pour que nous ne le disions pas. D'autant que ces historiens ne peuvent se dispenser d'admettre que l'opinion que
nous émettons ici était déjà, au commencement du douzième siècle, l'opinion ou plutôt la conviction intime et profonde de l'Eglise. Cette conviction est exprimée de la manière la plus claire et la plus forte dans les lettres de tous les personnages marquants,qui prirent part à cette lutte contre les investitures. Elle est indiscutable.
Qui donc oserait contester que l'Église se regarde comme une société divinement instituée et accomplissant une mission divine? Dès lors les évèques, même honnêtes d'ailleurs, se conduisant comme les mandataires d'un roi au lieu de se conduire comme les mandataires de Dieu, négligeant de faire son œuvre et de remplir leur mission surnaturelle, condamnaient l'Église à la disparition de ce qu'elle considérait comme ses éléments constitutifs et la condition essentielle de sa vie. Dès lors aussi la question de l'investiture était pour l'Eglise une question de vie ou de mort ; et obtenir qu'un roi puissant comme le roi d'Angleterre renonçât à l'investiture, c'était pour elle remporter une grande et magnifique victoire.
Mais même à ne considérer l'Eglise que comme une société purement humaine, il est impossible de ne pas reconnaître que l'investiture la réduisait à un état d'abaissement absolument inacceptable. Ce qui humiliait l'Église, ce qui l'abaissait jusqu'à un degré d'avilissement qui l'eût bientôt rendue un objet de risée et d'exécration, ce n'était pas l'hommage que les évêques faisaient aux princes; cet hommage, les plus grands feudataires s'y soumettaient; c'étaient les évêques que les princes lui infligeaient.
Henry Beauclerc, pour ne parler que de lui, ne se contentait pas d'imposer à l'Église des hommes tarés comme Girard, archevêque d'York, des personnages ridicules comme ce lardier dont nous avons parlé plus haut, et dont la sottise faisait sourire saint Anselme lui-même (1). Il la forçait à accepter comme évêque un scélérat auquel son frère avait donné une crosse et une mitre pour le récompenser de ses infamies et de ses forfaits, un brigand, un chef de pirates, cruel, adonné à l'ivrognerie et à toutes sortes de débauches, Ralph Flambard. Guillaume le. Roux l'avait nommé évêque de Durham pendant l'exil de saint Anselme; il avait commandé à l'archevêque d'York de le sacrer, et bien entendu l'archevêque d'York avait obéi. Saint Anselme
(1) Eadm. Hist. nov., lib. III.
étant rentré en Ang-leterre après la mort do Guillaume le Roux, écrivit au pape Pascal II pour lui exposer la situation de l'Église en ce pays. Il lui parle de l'évoque de Durliam. « C'était, lui dit-il, non seulement un publicain, mais le prince le plus infâme des publicains. On lui a donné le surnom de Flambard, à cause de sa cruauté semblable à une flamme ardente. Sa réputation s'est répandue non seulement en Angleterre mais dans les royaumes voisins. Le roi défunt l'a élevé à l'épiscopat, sans aucun amendement de sa part. A mon retour en Angleterre je l'ai trouvé en prison pour dettes, et le peuple était dans une joie semblable à celle qu'il éprouverait de la capture d'un lion qui ravage tout autour de lui. Il n'a pas rougi de me solliciter de plaider en sa faveur ; mais je vous avoue que j'ai craint d'être accablé par les malédictions du peuple, et même d'être pris à coups de pierre » 1).
Mais Ralph Flambard sut bien se tirer d'affaire. Il gagna les bonnes grâces de Henry Beauclerc comme il avait gagné celles de son frère; il promit tout ce qu'on voulut. Le roi Beauclerc demanda au pape Pascal II de lui laisser son évêclié, et Pascal II, soit qu'il eût été trompé, comme cela est probable, par de faux rapports sur l'amélioration des mœurs de ce brigand, soit qu'il voulût pousser à ses plus extrêmes limites une condescendance à laquelle il n'y aurait désormais plus de raison de recourir pour de tels abus, accorda cette faveur au roi quand il eut renoncé à l'investiture.
Quand on pense que ce scélérat resta pendant vingt-huit années évêque de Durham : quand on se demande ce que devenait la religion et ce que devenaient les âmes sous un tel évêque ; quand on sait que la plupart de ses collègues dans l'épiscopat, sans être aussi infâmes que lui comme homme, ne valaient pas mieux comme évoques; quand on songe que, dans cette lutte décisive, si l'Église eût été vaincue, les rois, enhardis parleur victoire, n'eussent plus gardé de mesure eteussentjeté les crosses épiscopales tantôt à des imbéciles, tantôt à des scélérats, selon leur intérêt ou leurs caprices, alors on comprend les luttes héroïques et l'indomptable résistance de saint Anselme. On comprend le service véritablement immense qu'il rendit à l'Église d'Angleterre, en mettant un terme à de pareils abus, à de pareils scandales, et en amenant le roi Henr}^ Beauclerc à signer un traité qui engageait ses successeurs comme il l'engageait lui-même devant
(1) Epist. IV, 2.
l'Europe entière, un traité qui devait empêcher et qui défait, nous le verrons, empêcha ces abus de se reproduire. On comprend que les contemporains, témoins de ces abus, aient donné de si grands éloges au saint lutteur- et qu'ils aient célébré sa victoire. On comprend que tous ceux qui aiment vraiment l'Église aient voué à saint Anselme une reconnaissance et une admiration que la distance du temps est impuissante à affaiblir. Si l'Eglise n'a pas succombé dans cette terrible crise, si elle a pu se dégager des étreintes des rois qui lui avaient jeté au cou le lacet des possessions temporelles et qui avec ce lacet perfide s'efforçaient de l'étrangler, à qui le devons-nous? A Dieu qui veille sur elle sans doute; mais aussi aux intrépides combattants qu'il a suscités pour la défendre. Or le plus vaillant et le plus indomptable de tous, après saint Grégoire VII, ce fut saint Anselme. On comprend que les protestants eux-mêmes ne puissent refuser, leur admiration à ce puissant athlète, et qu'ils soient amenés par l'évidence des faits à reconnaître que sa vie fut couronnée par une magnifique victoire sur le pouvoir temporel (1 ). On comprend qu'il y ait, jusque dans le camp des rationalistes, des historiens pour déclarer qu'on ne saurait « douter que la victoire ne soit grande » (2).
. Mais ce que l'on ne comprend pas, c'est qu'un homme qui a lu l'histoire, qui a même étudié le moyen âge, qui connaît la situation que les investitures faisaient à l'Eglise, qui admet que le traité de 1107 mettait fin à cette situation en Angleterre, et y garantissait la liberté des élections ecclésiastiques, puisse voir dans ce traité « une défaite insigne » pour l'Eglise.
D'après M. Molinier, ce traité était une victoire pour Henry Beauclerc, parce qu'il obtenait ce qui était pour lui le point essentiel : obliger les évêques à lui faire hommage. Il était une défaite pour l'Eglise parce qu'elle n'atteignait pas le but principal qu'elle poursuivait. « Qu'avaient voulu saint Anselme et le pape Pascal II ? Constituer en Angleterre un clergé tout dévoué à la papauté et entièrement indépendant du pouvoir civil. »
Cette assertion, il faut en convenir, cadre assez bien avec l'idée que l'on se forme de FEglise en lisant l'histoire du moyen âge revue, corrigée et commentée parles rationalistes.
Sous prétexte que « la critique est née de nos jours » (3), les
(i) The British Critic, t. 32, p. 122. — Anselm had won a great victory. — Saint Anselm by R. W. Church rector of Whatley, ch. xiii, p. s6. (2) Remusat. Saint Anselme de Cantorbéry, liv. I, ch. xviii. {A) Renan. Etudes religieuses. Deuxième édition, p. i.
rationalistes refont une histoire du moyen âge qui, sur une foule de points et particulièrement en ce qui touche à l'Eglise, ressemble assez peu à celle que nous ont laissée les contemporains. Ces contemporains étaient farcis de préjugés. Ils croyaient au surnaturel, ils regardaient l'Église comme une institution divine. Il y a lieu de les interpréter. Les rationalistes y excellent. De l'histoire interprétée suivant la critique nouvelle il résulte que l'Eglise, sous divers prétextes, a constamment cherché, pendant le moyen âge, à s'émanciper complètement du pouvoir civil. Puisqu'elle combattait contre lui, que pouvait-elle vouloir autre chose? Conserver un pouvoir divin? Sauver les âmes? Prétextes que tout cela. Elle voulait s'affranchir, empiéter, dominer, voilà tout. Les rationalistes le savent bien. S'ils ne le savent pas, au moins ils le croient. S'ils ne le croient pas, au moins ils le disent.
M. Molinier, lui, est de ceux qui le croient pour l'avoir lu et qui le répètent de bonne foi. Il n'est ni mieux ni plus mal disposé à l'égard du catholicisme qu'à l'égard du Bouddhisme auquel il ne veut probablement ni bien ni mal. Sa bonne foi a été surprise, et comme il connaît l'Église à peu près comme il connaîtrait Notre-Dame de Paris s'il s'était contenté de la regarder quelquefois du pont Saint-Michel, il a pu facilement adopter les idées que donnent d'elle certains historiens modernes. Néanmoins, il nous semble que, s'il est arrivé à croire que, dans la querelle des investitures, l'Église combattait pour se rendre entièrement indépendante du pouvoir civil, au moins, en Angleterre, c'est faute d'avoir assez étudié la question et d'avoir assez refléchi à ce qu'une pareille tentative aurait eu de chimérique et d'insensé. Nous espérons de sa droiture qu'il le reconnaîtra. Ce qui vient d'être dit suffirait probablement déjà pour lui démontrer qu'il est dans l'erreur. Mais commecette erreur, sous des formes diverses, et à propos de plusieurs questions, se reproduit souvent, il est bon d'entrer dans quelques détails, afin de montrer qu'elle n'a pas même les apparences en sa faveur, et qu'elle prête à l'Église un rôle en contradiction avec toutes le» données de l'histoire et absolument invraisemblable.