CHAPITRE XI
Saint Anselme et le pape Pascal II ne cherchèrent point à constiluer en Angleterre un clergé entièrement indépendant du pouvoir civil. — Résultats de l'accord de 1107.
M. Molinier aurait bien dû nous dire comment il est parvenu à savoir que saint Anselme et Pascal II voulaient « constituer en Angleterre un clerg-é entièrement indépendant du pouvoir civil. » Saint Anselme et Pascal II, dans les lettres qu'ils échangent au cours de ces longs débats, ne disent pas un mot de cela. Ils parlent même comme s'ils voulaient tout autre chose. M. Molinier sait-il mieux que saint Anselme et Pascal H ce qu'ils voulaient?
Le sait-il mieux que ne le savait Henry Beauclerc, qui ne leur a jamais rien reproché de semblalîle? Le sait-il mieux que les historiens contemporains qui ne s'en sont jamais douté ?
Ces visées non seulement saint Anselme et Pascal II ne les ont pas eues, mais ils ne pouvaient même pas les avoir.
« Les chefs du clergé, comme le remarque fort bien 31. Guizot, avaient un triple caractère : un caractère ecclésiastique, et, comme tel, indépendant; un caractère féodal, et, comme tel, engagé à certains devoirs, tenu à de certains services; enfin un caractère de simples sujets, et, comme tels, tenus d'obéir à un souverain absolu » (1).
Comme sujet, saint Anselme était obligé de se conformer aux lois qui régissaient l'Angleterre, aux lois sur la monnaie, sur les contrats, sur la chasse, etc. Il serait puéril de chercher à établir qu'il ne s'en affranchit jamais. N'eùt-il dépendu du pouvoir civil que par ce côté, comme cette dépendance allait déjà fort loin,
(1) Histoire de la civilisation en Europe. Cinquième leçon.
cela suffirait à démontrer qu'il n'essaya jamais de s'en rendre entièrement indépendant.
Franchement pouvait-il y songer?
Comme vassal, le saint archevêque de Cantorhéry, un des principaux feudataires du royaume, était, suivant l'expression de M. Guizot, « engagé à de certains devoirs, tenu à de certains services ». Il était tenu à des redevances : il les payait; au service militaire: il le fournissait; à l'assistance aux cours plénières : il y assistait. Ainsi en était-il de tout le reste.
Guillaume le Roux part pour une expédition dans le nord de ses Etats. En partant, il défend à l'archevêque de quitter Cantorhéry jusqu'à son retour. L'archevêque demeure à Cantorhéry. Gautier, évêque d'Alhano, légat du pape, lui écrit en termes pressants pour l'inviter à se rendre auprès de lui. Il s'agit d'affaires ecclésiastiques très graves, et, d'après le légat, il faut ahsolument qu'ils aient une entrevue à ce sujet. « Non, lui répond l'archevêque; je ne puis me rendre auprès de vous. Le roi, mon seigneur, m'a défendu de quitter Cantorhéry » (1). Le légat revient à la charge; il presse, il menace, il cherche à alarmer la conscience du saint. Tout est inutile : le saint archevêque reste au poste que le roi lui a assigné.
C'est ainsi que, sous Guillaume le Roux, saint Anselme chercha à se rendre entièrement indépendant du pouvoir civil.
Sous Henry Beauclerc, môme avant l'accord de 1107, au temps 011 il lui refusait l'hommage et oiî l'Eglise interdisait à tous les évêques de le lui rendre sous peine d'excommunication, en ce temps-là même, saint Anselme ne se hornait pas à remplir à l'égard de son roi tous ses devoirs de vassal, et à fournir les services auxquels il était tenu. On le vit user de toute son influence pour décider les autres vassaux du roi à remplir euxmêmes leurs devoirs et à lui demeurer fidèles. Peu de temps après que Henry Beauclerc eût pris possession de l'Angleterre, son frère Robert, duc de Normandie, essaya de le détrôner. Déjà ses troupes étaient en vue des côtes d'Angleterre, et les barons de Henry, mécontents du mariage cpj'il venait de contracter avec une princesse anglaise, n'attendaient que l'heure du combat pour l'abandonner. Anselme les réunit, leur montra que leur devoir était de rester fidèles au roi, leur suzerain, et leur
[i) « Propter quod dominus meus rex ore suo mihi prsecepil... ut Cantuarberiam. custodiam... Et idcirco de Cantuariâ exire non aiideo nisi in illam partem ex quâ hoslium expectamusadventum. — » Epist. m, 35.
inspira une si vive horreur de la traliison qu'ils méditaient que tous se rallièrent à la cause du jeune monarque. Anselme sauva sa couronne.
Tous ces barons avaient cependant fait hommage au roi. On pouvait manquer à ses obligations de vassal après avoir fait hommage. Guillaume de Karilef, évèque de Durliam, avait fait hommage à Guillaume le Roux, et cependant, si l'on en croit plusieurs historiens contemporains fort graves, il n'en trempa pas moins dans une rébellion dirigée contre lui. Saint Anselme ne fit jamais hommage à Henry Beauclerc, et néanmoins Beauclerc n'eut pas de vassal plus fidèle.
L'Eglise, en cherchant à se dispenser de l'hommage, réclamait tout simplement un privilège en faveur de ses évèques. On n'a pas le droit d'en conclure qu'elle aspirait à constituer un clergé entièrement indépendant du pouvoir civil. Aujourd'hui encore l'Eglise réclame pour ses ministres le privilège de l'exemption du service militaire ; suit-il de là qu'elle veut rendre le clergé entièrement indépendant du pouvoir civil"?
Ce que saint Anselme et Pascal II voulaient, c'est que les évêques d'Angleterre fussent entièrement 'indépendants du -pouvoir civil comme évèques et en tant qu" évèques.
C'est que le clergé d'Angleterre fut indépendant du pouvoir civil dans le choix des évèques et des abbés, assez du moijis pour que ce choix ne dépendit pas principalement du roi, ne fût pas fait par le roi, et pour que l'Eglise put avoir des prélats à la hauteur de leur mission, et, en tout ce qui touche au spirituel, ne recevant d'ordre et de direction que du pontife de Rome.
Voilà ce qu'ils voulaient et voilà ce qu'ils obtinrent.
Le meilleur moyen de convaincre les esprits sincères, M. 3Iolinier par exemple, que le traité de 1107 ne fut pas une défaite pour l'Eglise, mais bien une victoire, c'est de leur montrer, l'histoire en main, quels furent les résultats de ce traité.
Ces résultats, Lingard est de tous les historiens celui qui les a le plus atténués.
(( En somme, dit-il, l'Eglise gagna peu à ce compromis. Il pouvait réprimer, mais il ne détruisait pas le principal abus. Si Henrv renonçait à une forme inutile, il conservait le fond. Le droit qu'il s'était arrogé de nommer les évèques et les abbés n'avait pas reçu d'atteinte » (1).
(1) Histoire d'Angleterre, chap. x.
Si le droit que s'était arrogé le roi de nommer les évoques ne reçut aucune atteinte, comme d'un autre côté le roi eut gain de cause dans la question de l'hommage, l'Eglise perdit tout, et ce serait alors le cas de dire que le traité de 1107 fut pour elle une défaite insigne.
Lingard n'a pas osé dire cela: il a craint de paraître paradoxal.
A Lingard on peut opposer saint Anselme. Quelque temps après le traité de 1107, il écrivait à Pascal II : « Le roi qui gouverne les Anglais et les Normands ayant reçu vos ordres avec obéissance, a complètement abandonné l'investiture des églises, malgré les efforts d'un grand nombre pour l'en détourner... Dans l'élection des prélats il ne suit nullement sa volonté propre, mais il s'en remet entièrement aux conseils des gens, pieux » (1).
Il s'agit ici d'une question de fait sur laquelle le saint, assurément bien informé, ne pouvait se faire aucune illusion. Gomme il ne cherchait pas non plus à tromper le pape, son témoignage ne saurait être suspect à aucun point de vue, et mérite une pleine confiance.
Les expressions du saint archevêque sont à peser. Ce n'est pas seulement dans une certaine mesure que le roi s'en rapporte aux conseils des gens pieux pour la nomination des évèques ; c'est entièrement, penitiis. Il évite de s'immiscer dans les élections ecclésiastiques, non seulement de manière à ne pas les empêcher d'être libres, mais de telle sorte qu'il ne chercbe nullement, nullatenàs, à faire élire les sujets qui pourraient lui être le plus agréables.
C'est probablement sur ce témoignage que Lingard s'est appuyé pour affirmer que le droit d'élection que le roi s'était arrogé « ne reçut aucune atteinte ». Il suffisait, en effet, pour arriver à cette conclusion, de prendre juste le contraire des paroles de saint Anselme.
Ces dispositions du roi, nous allons le voir, persévérèrent jusqu'à la fin de sa vie, au moins sans changemenl notable. Se fussent-elles complètement évanouies à la mort du saint archevêque, il ne suivrait pas de là qu'il n'avait pas eu l'avantage.
(1) « K.ex qui domiuatur Anglis et Northmaiinis obedieriter suscipiens vestrani jussionem, invesliluram ecclesiarum, reuiteiuibus muUis, omnino deseruit... Rex ipse in personis eligendis nullatenus proprià utitur voluntate, sed religiosorum penilùs se commitiit consilio. » — Epist.- m, isi.
Le seul fait d'avoir amené à composition un monarque aussi puissant et aussi absolu que Beauclerc, de l'avoir obligé pour un temps à respecter la liberté de l'Eglise, de lui avoir imposé son influence personnelle, ce seul fait n'eût-il pas déjà constitue pour saint Anselme une vraie victoire?
C'est ainsi que l'a compris M. de Rémusat, dans son livre : Saint Anselme de Cantorbéry. Assurément M. de Rémusat a fort maltraité saint Anselme. Mais il faut lui rendre cette justice qu'il a apprécié sa victoire aussi bien que pouvait l'apprécier un rationaliste. A ses yeux, l'avantage pour l'Eglise d'avoir sauvé des profanations du pouvoir civil le pouvoir spirituel des évèques, regardé par elle comme un pouvoir divin, est pour le moins fort problématique. Cela se comprend. Mais il a fort bien vu que, s'il n'y avait pas là un avantage réel, à prendre la chose en soi, on ne peut du moins se dispenser d'y voir un avantage relatif, très considérable aux yeux de l'Eglise. M. de Rémusat a vu cela en étudiant l'histoire. Cela n'est vraiment pas difficile à voir. Il a vu encore qu'obtenir cet avantage auquel elle attachait un si grand prix, c'était pour l'Église remporter une grande victoire. On peut très bien voir cela, tout en étant rationaliste.
M. de Rémusat comprend très bien que l'investiture n'était pas « une forme inutile », comme le dit si légèrement Lingard. Les rois, et en particulier l'intelligent Beauclerc, n'auraient pas combattu des années entières pour « une forme inutile ».
Mais ce que M. de Rémusat comprend mieux que tout le reste, et ce qu'il fait admirablement ressortir, c'est que l'importance de la victoire remportée par saint Anselme ne doit pas être mesurée à la durée des résultais obtenus. Ces résultats auraient pu être annulés par une cause accidentelle et par des événements imprévus, sans que la victoire eût cessé d'être réelle et même très considérable.
u Dans toutes les affaires, dit cet écrivain distingué,'et surtout dans les affaires spirituelles, les apparences sont loin d'être une chose vaine. On ne peut considérer comme indifférente une formalité pour laquelle papes et rois se sont passionnés en sens opposés pendant cinquante ans, et il faut, en de telles contestations, moins regarder au prix de l'objet en lui-même qu'à l'importance que les partis y attachent. On ne doit pas tant peser la concession que ce qu'elle a coûté d'efforts à ceux qui Font obtenue. Il s'agit de savoir qui a cédé, et non pas tant ce que
vaut ce qu'on a cédé. Or, il est certain que dans la lutte, le roi Henry a de notoriété historique cédé quelque chose à l'archevêque Anselme. D'un côté le pouvoir absolu, d'abord la volonté et la violence, puis la volonté et l'habileté ; de l'autre, la patience, la résignation, une fermeté inébranlable et douce : quand celles-ci l'ont emporté, qui peut douter que la victoire ne soit grande? »
« En droit donc, si l'avantage est peu de chose, en fait il n'est pas sans importance. Moralement le procès fut gagné, au moins dans le présent, et si, plus tard, on n'en a pas fait sortir des avantages hien effectifs, ce n'est la faute ni d'Anselme, ni de ses contemporains. C'est que l'intervention du gouvernement dans la formation de l'administration épiscopale était une prérogative trop précieuse pour être définitivement abandonnée » (1).
Il est un point, on le voit, sur lequel M. de Rémusat s'est laissé influencer par Lingard qu'il appelle « un historien dune grande autorité ». Il croit que l'on n'a pas fait sortir de cette victoire de saint Anselme des avantages bien effectifs. C'est une grave erreur.
Rien ne manqua au triomphe de saint Anselme, pas même la durée des avantages bien effectifs. L'histoire va nous en four«nir les preuves les plus convaincantes.
(1) Livre I. Ch. xviii.