CHAPITRE XII
Liberté des élections ecclésiastiques obtenue d'une manière durable par le traité de 1107. — De quelques autres résultais de ce traité.
L'histoire de TEglise d'Angleterre à partir du traité de 1107, quand on l'étudié de près dans les documents contemporains, devient une démonstration éclatante de la liberté des élections ecclésiastiques. A partir de 1107 c'est parle clergé et non par le roi que les évêques et les abbés sont élus.
A partir de 1107 non seulement Henry Beauclerc cessa de donner l'investiture aux prélats, mais il ne fit plus une seule nomination d'évêque ou d'abbé, ni pendant la vie de saint Anselme, ni après sa mort. Le roi fut consulté : de toutes manières il devait l'être. Il donna son avis, mais un avis qui n'avait absolument rien de décisif, si ce n'est qu'il pouvait écarter des sujets contre lesquels il aurait eu des griefs. Nous ne pensons pas qu'aucune stipulation eût été faite à cet égard. Mais cette clause allait de soi : la prudence l'imposait.
Quand Radulfe, évoque de Rochester, eut été nommé archevêque de Cantorbéry, il songea à se donner un bon successeur; il jeta les yeux sur Ernulfe, abbé de Peterborough, qui avait été autrefois prieur du monastère de Saint-Sauveur à Cantorbéry. Ce choix réunit immédiatement les suffrages du.clergé de Rochester. L'archevêque de Cantorbéry présenta Ernulfe au roi qui l'agréa, et il fut aussitôt mis en possession de l'évêché de Rochester (1).
(1) « Dum itaque rex Ecclesiarunn dispositione, utdiximus, operam daret, postu-
latus a pontifice Cantuariorum est, quatenùs sibi monachum Ecclesiee Cantuarien-
,sis, tune quidem abbatem Burchorum, Ernulfum redderet, ut eum Roflensi loco
pontificis sibimetipsi subrogaret. Et hoc quidem faciebat tum quia sapientiam ac
religionem hominis compertam habebat, tuiii quia ignotam personam super ipsam
Une preuve manifesle, entre beaucoup d'autres, de la liberté des élections épiscopales, c'est la lettre adressée par Eadmer en J123 aux moines de AYorcester pour les engager à choisir parmi les moines le successeur de leur évèque qui venait de mourir. Eadmer n'eut pas pris la peine de leur écrire pour leur donner ce conseil, si ce choix n'eût pas été en leur pouvoir, et si le nouvel évèque de \Yorcester avait dû être élu par le roi.
Comme preuve de la liberté des élections ecclésiastiques, à partir du traité de 1107, il y a deux faits décisifs qui dispensent d'en citer d'autres. Ce soat les élections des deux archevêques de Cantorbéry qui furent nommés, après la mort de saint Anselme, sous le règne de Henry Beauclerc.
Malgré l'immense intérêt qu'il avait à voir placer sur le siège de Cantorbéry un archevêque favorable à ses vues, et à s'immiscer dans ces deux élections, il n'usa de sa puissance que pour retarder la première, et encore fût-ce plus au profit de son avarice qu'au profit de son ambition. Mais ni l'une ni l'autre de ces deux élections ne fut faite par lui. Il n'y eut même, à proprement parler, aucune part. Le successeur de saint Anselme ne fut pas le sujet sur lequel le roi avait jeté ses vues, comme étant le plus digne et comme lui semblant capable, à cause de ses éminentes qualités, de réunir tous les suffrages. Ce sujet qui, autant qu'on en peut juger à cette distance, était réellement le plus digne et le plus capable fut, précisément à cause de sa supériorité et surtout à cause de sa sévérité qu'ils redoutaient, écarté par les évêques (1). Les évêques présentèrent un candidat dont le mérite, quoique probablement moindre que celui du sujet qu'ils écartaient, était grand aussi, et qui les effrayait moins. Les moines de Cantorbéry lui donnèrent leur suffrage, et le roi, sans faire la moindre difficulté, l'agréa sur le champ.
Quand cet arclievêque de Cantorbéry fut mort, ce furent encore les évêques qui désignèrent son successeur, et cette fois, malgré les moines de Cantorbéry. Le roi, voyant que les évêques et les
Ecclesiam vel inter fratres Cantuarienses immittere nolebat, tum etiam, etc.. Quod rex perpendens libenter annuit. » — Eadm. Illst. nov. lii). V.
« Ernulfus a Radulfo episcopus ;ipud Rofam constitutus est. » — Will. Malm., De gest. ijonl. Angl. lib. I.
(IJ Eadmer dans le livre V deson Ilistoria nocurum, et Guillaume de Malmesbury dans le livre I" de son Gesla Puniijicum Anglorum, nous racontent avec de grands détails les débats auxquels cette élection donna lieu. Guillaume de Malmesbury, beaucoup moins réservé qu'Eadmer, nous met au courant des intrigues des évêques et de leurs vrais motifs pour écarter Farice, abbé d'Abingdon.
moines ne pouvaient s'entendre, mit fin aux débats en se tournant du coté des évêques. Il fallait bien en venir à une conclusion : l'élection eut-elle été regardée comme ayant été faite plus librement et plus canoniquement, si le roi, au lieu de se mettre du parti des évêques, eut embrassé celui des moines de Cantorbéry? C'est probablement tout le contraire qui serait arrivé. Sans doute il y avait des inconvénients à donner aux moines un arclievèque qui n'avait pas leurs sympathies, mais il y en aurait eu bien davantage à imposer aux évêques un primat contre lequel ils se montraient disposés à se liguer. Après tout, le choix qu'ils firent, sans être le meilleur, était acceptable. Le bon chanoine qu'ils élurent, sans être un homme de grande portée, n'était cependant dépourvu ni de talent ni de vertu. Il est vrai que Henry de Hungtingdon affirme carrément qu'il n'y avait aucun bien à dire de lui (1), et que, d'après Roger de Hoveden, il aurait péché par excès de simplicité {2); mais Guillaume de 3Ialmesbury, qui écrivait son Gesta Pontificum Anglorura sous le pontificat de cet archevêque de Cantorbéry pour lequel, en sa qualité de moine, il devait éprouver une médiocre sympathie, le représente comme un homme qui ne manquait ni d'activité ni de prudence. « En somme, dit-il, il ne fit rien dont il eut à se repentir » (3); ce qui est encore un assez bel éloge pour un évêque.
Le roi se conduisait dans l'élection des abbés comme dans celle des évêques. Les évêques auxquels se joignaient d'ordinaire les grands du royaume les lui proposaient, et, s'il n'avait aucun grief particulier contre eux, il les mettait en possession des biens de leur abbaye, aprèfe qu'ils lui avaient fait hommage. S'il ne mettait en possession clés abbayes d'Angleterre que des Normands, c'est que les évêques et les barons, qui étaient euxmêmes Normands, ne lui proposaient que des Normands (4).
(1) Willehnus cujiis laudes dici neqneunt quia non sunt. — Eyist. de contemptu mundi.
(2) Verum rex decepit eos (episcopos) simplicitate Willelmi arcHiepiscopi. — Chron. liog. de Hoveden. Edit. Stubb., t. I, p. 185.
(3) Hnjus loci (cit ou chiche) fuit primus prior Willelmus de Corbuil qui defuncto RadLilpho cantuariensi arc^iepiscopoinillum honorem evectus est. Quem, quamvis monachi trépidassent suscipere, quod esset clericus, tamen nihii paenitendum fecit. Erat enim reiigionis multœ, affabililatis nonnullœ, cœlerum nec iners, nec imprudens. — De Ces t. Poulif. Anyl., lib. II.
(4) Monasteria cunc'ta qufe jam diu cura pastoral! fuerant destituta, consili > piscoporum et principum suorum, locatis personis, in hoc otficium ordinavit. Quod si aliqui eorum lupi raagis quym pastores effecti sunt, ipsi viderint; rex eos ut
Henr\' Beauclerc n'avait aucune antipathie contre les Anglais, et il n'eut fait aucune difficulté de mettre des sujets anglais en possession des évèchés et des abbayes de son royaume, si des sujets anglais lui eussent été présentés.
Si parmi ces abbés qui devaient être des pasteurs, plusieurs se montrèrent des loups, suivant l'expression d'Eadmer, c'était surtout la faute des évéques dont les choix n'étaient pas assez sévères et inspirés par des motifs assez élevés, assez surnaturels, et qui ne respectaient pas assez les règles canoniques aux termes desquelles ces élections auraient dû être faites uniquement par les moines eux-mêmes.
A partir du traité de 1107, l'Église d'Angleterre redevint libre. Que cette Église libre n'ait point tiré de la liberté qui lui était rendue tout le profit possible, qu'elle ait même eu à l'égard du pouvoir royal des complaisances excessives, nous ne le contestons pas. Mais il est incontestable aussi que la liberté lui fut vraiment rendue, qu'elle lui fut rendue par saint Anselme, et que ce fut là pour le saint une magnifique victoire. Cette victoire fut durable.
Jusqu'à la Réforme, l'Église d'Angleterre demeura libre dans la mesure nécessaire à sa mission. Elle fut libre de manière à pouvoir remplir cette mission avec de grands fruits de salut pour les âmes, des avantages considérables pour les peuples et certes non sans gloire et sans éclat. Elle fut libre d'une manière qui lui permit de compter parmi ses évêques des martyrs comme saint Thomas Becket, de vaillants champions de ses droits comme Robert Grossetête, saint Hugues, tous les deux évêques de Lincoln, et le cardinal Langton, et d'autres qui furent des modèles d'austérité et de charité, comme saint Edmond, archevêque de Cantorbéry, son digne disciple, saint Richard, évêque de Chichester, et saint Thomas, évêque de Hereford. Nous ne nommons que les principaux.
Assurément, ce sont bien là les fruits d'une Église libre. Si avoir assuré à l'Église d'Angleterre cette liberté dont elle tira de si o-rands fruits et sans laquelle elle n'aurait pas même pu continuer de vivre ne constitue pas une victoire, alors c'est que le sens des mots est changé, et il n'y a plus à essayer de s'entendre.
pastores, non lupi essent (sicut credi fas est) collocavit. Quod tamen credibilius forte videretur, si non omnes ex alienigenis, sed aliquos saltem ex indigenis terrre, non usquequaque Anglos prorsùs tali ministerio substituisset. — Eadm. liist. iiov., lib. V.
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Celte victoire de saint Anselme eut cVaiitre^ résultats encore.
Quand l'indomptable archevêque de Cantorbéry, après sept années de travaux et de luttes, amena Henry Beauclerc à se prêter à l'accord de 1107, ce n'était pas seulement un homme qui l'emportait sur un autre homme; ce n'était pas seulement une grande institution qni arrivait à faire respecter ses privilèges ; ce n'était pas seulement le pouvoir spirituel qui forçait le pouvoir temporel à s'incliner devant lui. C'était la droiture qui l'emportait sur la ruse, la prière et la sainteté sur les armes et la diplomatie, le droit sur la force, la civilisation sur la barbarie.
L'Église seule, à cette époque, faisait contrepoids à l'omnipotence des rois et les empêchait de ramener, par une tyrannie sans frein, les peuples à demi civilisés à l'état barbare. Or l'Eglise n'était forte que parla papauté; c'est Rome qui formait le point d'appui de toutes les Églises disséminées dans le monde entier. Une Église nationale, comme la voulaient les rois d'Angleterre, loin de mettre un frein à leur despotisme, n'eût fait que le servir.
De plus, la victoire particulière remportée par saint Anselme en 1108, contribua dans une large mesure à la victoire générale de l'Église en 1122. Le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne s'obserA'^aient mutuellement. La résistance de l'un encourageait 6elle de l'autre. Peu de temps après qu'il eut r.enoncé aux investitures, Henry Beauclerc ayant entendu dire que le pape Pascal H venait de permettre à Henry V de les conserver, il manifesta aussitôt l'intention de les reprendre lui-même. Heureusement ce n'était là qu'un faux bruit. Pascal H, à qui saint Anselme écrivit à ce sujet, se liàta de le démentir, et le roi d'Angleterre se tint en paix.
Henry Beauclerc était le plus puissant monarque de l'Europe après l'empereur d'Allemagne. La conquête de la Normandie venait de le grandir encore et achevait de rendre son nom glorieux. Sa réputation d'habile diplomate était répanxlue dans l'Europe entière. Il passait, et à bon droit, pour être le plus ambitieux, le plus tenace et le plus rusé des princes de son temps. Quand Henry V vit que ce despote et ce diplomate était réduit à se dessaisir d'un privilège pour lequel il avait tant combattu, il dut comprendre que son tour n'était pas loin. Tout ce qu'il put espérer, c'est que l'Église ne lui refuserait pas ce qu'elle venait d'accorder au roi d'Angleterre : le droit de conserver Fliommage. Au fond c'est là ce qui arriva et le traité de Worms en
1122, malgré des différences plus apparentes que réelles, n'est guère que la reproduction de l'accord conclu en 1107 entre Henry J3eauclerc et saint Anselme. Nul doute que le premier de ces traités n'ait préparé le second.
Le bruit des luttes du saint archevêque de Cantorbéry avec Guillaume le Roux d'abord, puis avec Henry Beauclerc avait rempli l'Europe entière. Ses exils avaient mis autour de son front une auréole dont l'éclat rejaillissait sur sa cause. Cette imposante figure que la Normandie, la France, la Bourgogne et ritalie avaient tour à tour admirée, ce grand évêque dont les rois enviaient la présence et sollicitaient les conseils, et qui avait fini par réduire le plus obstiné et le plus intraitable des princes de son temps, apparaissait à tous comme une personnification de cette puissance mystérieuse que Dieu a mise en son Eglise, et qui, sans autres armes que la justice, la patience et la prière,, arrive à briser l'orgueil des rois et à remporter sur la puissance d'ici-bas de magnifiques, et humainement parlant, d'inexplicables victoires.