CHAPITRE XIII
Appréciations de l'accord de 1107 par les historiens contemporains.
Il est donc certain que par le traité de 1107 saint Anselme ne subit pas une défaite, mais qu'il remporta une victoire. Cette victoire, nous venons de montrer ce qu'elle fut ; il nous reste à voir comment Eadmer l'a présentée. S'est-il efforcé de la grandir ? Représente-t-il cette victoire comme éclatante, remarquable, unique ? Non ; mais il dit simplement : « Anselme remporta la victoire au sujet delà liberté de l'Église, pour laquelle il avait longtemps travaillé : « Yictoriam de libertate Ecclesia? pro quà diu laboraverat Anselmus adeptus est (1). »
Voilà tout.
Cette victoire eut d'autres témoins qu'Eadmer et parmi eux des historiens d'un grand poids,
« Grâce au vénérable Anselme, la liberté fut rendue aux Églises (2) », dit Guillaume de Malmesbury dans son Gestapontificum Anglorum livré au public quelques années après le Vita, Anselmi d'Eadmer, sous le règne de Henry Beauclerc.
(1) Vit. Ans., Eib. II.
(2) Per reverendum Anselmum libertas Ecclesiaruna rediit. — Be gest. pont. Aiigl., Lib. I.
Dans son ouvrage : De gest. regum Anglorum (Lib. V), Guillaume.de Malmesbury dit en parlant de l'accord conclu entre le roi et saint Anselme, que le roi renonça à l'investiture et ne conserva que le droit d'élection: « Investituram annuli et baculi induisit in perpetuum, reiento tantum electionis et regalium privHegio. » Il y a là une inexactitude manifeste. L'investiture renfermait le droit d'élection. C'est pour amener le roi à renoncer à ce droit d'élection que combattait saint Anselme, et il l'y amena. Si le roi eut conservé le droit d'élection, la liberté n'eut pas été rendue aux Églises; et cependant, au témoignage de Guillaume de Malmesbury, elle leur fut rendue grâce à saint Anselme. Mais ce n'est pas dans le Gesla regmn qu'il faut chercher sa vraie pensée sur ce point; c'est dans son Gesta pontificum, composé. et publié après le Gesta regum.
« Le triomphe de l'Église éclata à tous les regards, dit Jean de Salisbury dans sa Vie de saint Anselme en parlant de raccord de 1107. Le roi abandonna pulîliquement Tinvestiture, et ne réclama plus aucun droit dans les élections. Il demanda seulement qu'elles fussent soumises à son consentement : condition qui n'est pas contraire aux saints canons. Il n'usurpa plus le droit d'élire les prélats et de leur donner l'investiture par la crosse, suivant l'ancien usage, et il laissa les Églises se gouverner conformément aux règles canoniques (1). »
Même témoignage de la part du chroniqueur anglais Gervaise, moine de Gantorbéry. « Le roi, dit-il, abandonnant l'usage de ses prédécesseurs, ne s'arrogea plus l'élection des prélats et ne leur donna plus l'investiture par la crosse ni d'aucune autre manière (2).
Ainsi d'après les historiens contemporains, à partir de l'accord de 1107, les élections des prélats en Angleterre se firent d'une manière régulière et canonique, et la liberté fut ainsi rendue à l'Eglise, et ces historiens appellent cela une victoire, un iriomjohe. A qui faut-il s'en rapporter, soit au sujet du fait luimême, soit pour son appréciation? Est-ce aux historiens contemporains ou à un historien du dix-neuvième siècle ? Nous disons un historien du dix-neuvième^siècle, car la plupart des ln"storiens du dix-neuvième siècle, peut-être même tous excepté M. Molinier, sont, sur ce point, exactement de l'avis de ceux du douzième.
Eh bien donc, à qui faut-il s'en rapporter, à Eadmer, à Guillaume de Malmesbury, à Jean de Salisbury, à Gervaise, ou bien seulement à M. Molinier ?
La question pourra paraître acrimonieuse; elle n'est pourtant que juste et nécessaire. Notre sujet nous l'impose.
Eadmer, après avoir été le secrétaire et le confident de saint Anselme, était devenu le secrétaire et le confident de son successeur. C'était un homme d'un esprit calme et d'un jugement droit, et il était admirablement placé pour tout voir.
Guillaume Sommerset, du fond de son monastère, de Malmes-
(1) « Cumauiem m calendis Augusti rex et archiepiscopus convenissent, triumphus Ecclesiae omnibus patuit, rege investituram Ecclesiarum palam cedente et concedenle archiepiscopo, nec aliquid vendicante ia electiouibus nisi assensum, qualem sacri canones non excludunt. Neque enim eligere, etc. » — Fit. S. Ans., cap. XIV.
(2) Prœdecessorum suorum usu relicto, nec personaselegit, nec eas per baculum vel aliud investivit. — Gervas. act. yonlif., edit. StubbSy'p. 376.
bury dont il a gardé le nom, suivait d'un œil attentif, afin de les transmettre à la postérité, les événements du règne de Henry Beauclerc.
Gervaise n'écrivit sa chronique que vers la fin du douzième siècle; mais il était moine de Cantorbéry, et il vivait dans un milieu où le souvenir des faits qu'il rapporte était encore tout vivant. Il pouvait se renseigner non seulement en consultant des notes écrites, mais auprès de plusieurs de ceux qui avaient été les témoins de ces faits alors tout récents. Plusieurs de ceux avec qui il vivait avaient vu au moins les dernières années du règne de Henry Beauclerc.
3Iais de tous les historiens, le mieux placé pour nous faire connaître d'une manière à la fois exacte et complète les résultats du traité de 1107, et ce que ces résultats eurent de durable, c'est Jean de Salisbury.
Jean de Sahsbury est, on le sait, un des esprits les plus fins et les plus cultivés, un des écrivains les plus sérieux et les plus distingués de toute manière qu'ait produits le douzième siècle. Quand il écrivit sa Vie de saint Anselme, il était secrétaire de saint Thomas Becket et il avait déjà rempli les mêmes fonctions sous son prédécesseur Théodebald. Il avait vécu sous le règne de Henry Beauclerc qui dura jusqu'en 1135, et il avait connu ce prince. Un secrétaire des archevêques de Cantorbéry ne. pouvait ignorer comment se faisaient les élections ecclésiastiques; il devait apparemment savoir si l'Eglise d'Angleterre avait recouvré sa liberté, si ce recouvrement était du à saint Anselme, et s'il constituait une victoire. Oui, dit-il, ce recouvrement fut « un triomphe qui éclata à tous les* regards », et ce qui est une traduction plus littérale encore du texte latin, « un triomphe qui fut évident pour tout le monde, triumphus Ecclesise omnibus joatuit. ))
Mais d'après M. MoKnier, tout le monde se trompait. Ce que l'on regardait comme une victoire était une défaite, et môme « une défaite insigne. »
La manière de parler des historiens que nous venons de citer prouve bien en effet que l'illusion était générale: ils n'auraient pu s'exprimer ainsi, si leurs contemporains n'eussent été de connivence avec eux. 3Iais qu'avaient-ils donc tous, ces malheureux contemporains de saint Anselme, pour ne rien comprendre à ce qui se passait autour d'eux? Hélas ! ils étaient catholiques. Dès lors ilétait impossible qu'ils écrivissent l'histoire comme une
certaine école la comprend aujourd'hui. Heureusement cette école est en train de refaire l'histoire écrite par les catholiques. Il y faut un peu de temps, et on s'y est mis tard : « la critique est née de nos jours. »