‹ EadmerChapitre 28 sur 70 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Correction importante d'Eadmer au sujet de la victoire de saint Anselme dans la seconde édition du Vita Anselmi.

Sans que nos lecteurs y aient peut-être pris garde, nous avons répondu à la question de M. Molinier au sujet d'Eadmer.: « A-t-il su toujours bien voir et juger exactement, et son affection pour saint Anselme n'a-t-elle pu l'abuser en plus d'une circonstance? »

C'est surtout au sujet du traité de 1107 que M. Molinier pose cette question. Nous ne justifions Eadmer sur aucun autre point, parce que c'est le seul svu' lequel M. Molinier ait exprimé des doutes.

Eadmer a jugé le traité de 1 107 en catholique. Il a vu et apprécié les choses comme ses contemporains. Il a jugé que l'Eglise était libre parce que' la liberté des élections lui était rendue, et il a cru que cela était une victoire. Tout le monde, encore une fois, croyait et disait cela de «on temps. Il était de sa religion et de son temps. Que l'on accuse, si l'on veut, sa religion et son temps : mais il n'y a pas à parler de son affection pour saint Anselme, qui ne se manifeste en aucune manière dans l'appréciation qui nous occupe. ♦

Cette appréciation du traité de 1107, Eadmer nous l'a donnée très brièvement dans une seule phrase. Dans cette appréciation, dans cette phrase, que dit-il? La liberté avait été rendue à l'Eglise d'Angleterre. Saint Anselme avait obtenu cela. C'était une victoire. Rien de plus. « Anselme remporta la victoire au sujet de la liberté de l'Eghse pour laquelle il avait longtemps travaillé, n

Néanmoins Eadmer eut des scrupules. Il craignit d'avoir, en s'exprimant ainsi, dépassé les bornes de l'exacte vérité. Il atténua cette appréciation. Il corrigea cette phrase.

Non seulement Eadmcr a laissé une Vie de saint Anselme, Vita Anselmi. mais il en a donne, comme on dirait aujourd'hui, plusieurs éditions. A l'aide des nombreux manuscrits qui nous restent, on pourrait peut-être arriver à préciser le nombre exact de ces éditions. Mais cela n'est pas nécessaire. Il suffit à notre but qu'il y ait eu plusieurs éditions du Vita, Anselrxii. Or il est absolument certain qu'il y en a eu au moins deux. Les manuscrits que nous possédons en France, au moins ceux de la Bibliothèque Nationale, à savoir les trois manuscrits latins, 18G4, 2o7o, et S348, le manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal n" 314, et le manuscrit n° G de la bibliothèque de Troyes représentent la première édition. Eadmer revit, corrigea et augmenta cette première édition de sa Vie de saint Anselme telle que nous la trouvons dans les manuscrits que nous venons de citer.

Pour parler tout d'abord de l'augmentation parce qu'elle est plus saillante que tout le reste, il y ajouta quatre chapitres. Quant aux corrections, elles ne portent généralement que sur des points secondaires, et celle que nous avons mentionnée au sujet de l'aventure du serviteur de l'abbé de Séez en donne une très juste idée.

Cette seconde édition se trouve dans la plupart des manuscrits d'Angleterre et en particulier dans le manuscrit de Cambridge C.C.C. 371 et dans les deux manuscrits 315 et 3846 de la collection harléienne, au British Muséum.

Les corrections de cette seconde édition, avons-nous dit, ne portent que sur des points secondaires. Il y a une exception à faire pour la correction introduite par Eadmer dans la phrase que nous avons citée plus haut au sujet de la victoire de saint Anselme. Cette correction touche à une question de la plus haute importance. Elle consiste uniquement dans l'intercalation de deux mots dans la rédaction primitive. Mais ces deux mots sont tout à fait signicatifs. Voici la pbrase d'Eadmer telle qu'on la trouve dans la seconde édition du Vita Anselmi, représentée par les manuscrits d'Angleterre.

« Anselme remporta d'une certaine manière la victoire au sujet de la liberté de l'Eglise pour laquelle il avait longtemps travaillé. Victoriam de libertate Ecclesiœ pro quâ diu laboraverat Anselmus quodam modo adeptus est » (1).

(1) Vila Atisclmi, édition Rule, p. 414. — Cette édition est bien la véritable édition d'Eadmer, celle de Gerberon n'ayant été faite que sur des manuscrits de France. Mais il n'y a entre les deux aucune différence importante.

Qu'a voulu dire Eadmer par cette correction ? A-t-il voulu faire comprendre par là que la liberté des élections ecclésiastiques n'avait été rendue à l'Eglise d'Angleterre que d'une certaine msLnière, quodayn modo, et non pas complètement ? Très certainement non. Nous avons une preuve que telle ne fut pas sa pensée dans la phrase qui suit, phrase qu'Eadmer a maintenue jusqu'au bout et qui se trouve sans aucune variante dans tous les manuscrits du Vita, Anselvii.

« Car le roi, ajoute-t-il pour expliquer sa pensée, car le roi, abandonnant l'usage de ses prédécesseurs, n'élut point par luimême les sujets qui furent chargés de gouverner l'Eglise, et ne leur donna point l'investiture en leur remettant le bâton pastoral. « Rex enim antecessorum suorum usu relicto, nec personas quae in regimen Ecclesiarum sumebantur per se elegit, nec eas per dationem virgae pastorahs Ecclesiis quibus proûciebantur investivit. »

La liberté des élections ecclésiastiques, en Angleterre, était complète, et cependant la liberté de l'Eghse d'Angleterre ne l'était pas. C'est que la hberté des élections de ses évêques et de ses abbés ne suffit pas pour rendre une Eglise libre. Anselme n'avait remporté que d'iuie certaine manière la victoire au sujet de la hberté de l'Eglise pour laquelle il avait longtemps travaillé. C'est qu'il avait travaillé non pas seulement pour obtenir à 1 Eglise d'Angleterre la liberté des élections de ses prélats, mais une liberté complète, une liberté pleine et entière sous tous les rapports.

Il n'avait pas travaillé à « constituer en Angleterre un clergé entièrement indépendant du «pouvoir civil » ; nous l'avons démontré, et l'on voit que cette démonstration était nécessaire. Mais il avait travaillé à rendre TEglise entièrement libre en obtenant pour le clergé que le pouvoir civil ne l'entravât point dans l'exercice de sa mission surnaturelle. Il n'y avait réussi que dans une certaine mesure, d'une certaine w.anière .\ quodam modo.

L'élection des chefs du clergé, à commencer par celle du primat d'Angleterre, était libre. Mais si d'une part le roi avait laissé le clergé élire lui-même son primat, d'autre part il avait abusé de sa puissance pour retarder celte élection, et il avait tenu, au profit de sa cupidité et au détriment des âmes, le siège de Cantorbéry vacant pendant cinq années.

Cela avait donné à réfléchir à Eadmer.

D'ailleurs les évêques et les abbés, dans tout le royaume, demeuraient soumis à l'hommage. C'était un joug qui pesait sur l'Eglise et qui restreignait sa liberté d'une certaine manière : quodam modo.

De plus cette liberté demeura entravée pendant quelque temps encore d'une certaine manière qui était déplorable par le maintien des évoques nommés sous le régime des investitures. Saint Anselme eût voulu pouvoir écarter ces prélats, les uns absolument scandaleux, d'autres incapables. Cela lui fut impossible. Le roi, nous l'avons dit, obtint du pape, comme une compensation des investitures qu'il abandonnait, que ces évêques conserveraient leurs sièges, même Ralph Flambard.

Même après l'accord de 1107, l'Eglise d'Angleterre, au temps d'Eadmer, n'était donc libre que d'une certaine manière : quodam modo.

Mais toutes ces restrictions, Eadmer les avait assez mentionnées dans son Historia novorum. Cet accaparement des biens de l'archevêché de Cantorbéry pendant cinq ans, il le rapporte et il le flétrit ; cette concession de l'hommage et le maintien de tous les évêques aux termes du traité de 1107, il les fait connaître.

« Eadmer, dit M. Molinier, était certainement à même d'être bien informé, mais a-t-il dit tout ce qu'il savait? » Oui, tout, absolument tout, et même plus qu'il n'était obligé de le dire. Nous en avons la preuve dans la correction qui nous occupe, et, considérée à ce point de vue, elle mérite toute l'attention que nous lui donnons.

Ce que M. Molinier demande, ce n'est pas si Eadmer nous a raconté tous les menus détails qu'il connaissait, et même toutes les circonstances de la vie de saint Anselme ajant quelque importance. 11 est évident qu'il a fait un choix, et nous montrerons en son lieu que ce choix a été beaucoup trop sévère. Il s'agit seulement de savoir s'il ne lui est pas arrivé de se taire à dessein sur certains faits qui auraient été de nature à diminuer le prestige et la gloire de l'illustre archevêque auquel il avait voué une affection si vive et une si grande admiration-. Cette gloire, on le voit, non seulement Eadmer n'a pas cherché à la grandir aux dépens de la vérité, mais, par un amour de la vérité poussé jusqu'au scrupule, il s'est exposé à la diminuer plus que de raison.

Ce quodam modo, n'était nullement nécessaire parce qu'il est dans la nature même des choses. Les tendances du pouvoir civil qui cherche, tantôt de bonne foi et dans le but de

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protéger l'Eglise, tantôt par un amour effréné de la domination, à empiéter sur ses droits, la faiblesse et même le servilisme de quelques-uns de ses ministres qui tendent d'euxmêmes la tête au joug et favorisent le despotisme des rois, empêchèrent toujours et empêcheront jusqu'à la fin l'Eglise d être aussi complètement libre qu'elle a le droit de Têtre. Saint Anselme ne l'ignorait pas. Il avait travaillé à rendre l'Eglise d'Angleterre entièrement libre, c'est-à-dire à lui procurer toute la liberté possible, vu les circonstances, et de fait il avait obtenu pour elle toute la liberté que comportait la situation politique et l'état des esprits, et, nous le répétons, toute la liberté rigoureusement nécessaire à cette Eglise pour remplir avec fruit et avec honneur sa grande mission de glorifier Dieu et de sauver les âmes. Il avait donc vaincu. Pourquoi directe quelque manière : quodanm inodo, comme s'il avait pu vaincre autrement ?,

Grâce à cette victoire du saint archevêque, l'Eglise d'Angleterre, jusqu'à la Réforme, fut incomparablement plus libre que ne l'est aujourd'hui l'Eglise de France. En France, l'Eglise, même à ne considérer que le côté surnaturel de sa mission, rencontra presque toujours des entraves. La plus récente et la plus terrible de toutes est le Concordat, invention d'un despote pour tenir l'Eglise en lisière (1), L'Eghse d'Angleterre nommait ellemême ses évêques, elle possédait des biens considérables avec lesquels elle soulageait les pauvres, bâtissait des églises, pourvoyait aux besoins du culte, soutenait et multipliait ses œuvres. Elle était mise en possession de ses biens par le roi, mais elle y était mise, et ils contribuaient à son influence et à la rehausser aux yeux des peuples. Elle était honorée, elle était puissante, elle était libre. Sans doute elle était tout cela d'une certaine manière, d'une manière relative, comme sont d'ordinaire les choses de ce monde, et non d'une manière absolue. La restriction d'Eadmer, son quodam modo n'a de raison d'être que dans ses scrupules de vérité. De tous les historiens contemporains il est le seul dans lequel cette restriction se rencontre. C'est une chose bien frappante que, de tous les historiens du douzième siècle, Eadmer soit celui qui a apprécié la victoire de sainl Anselme de la manière la plus sévère et la moins favorable.

(1) Ceux qui ne seraient pas lixés sur ce que le Concordat est en lui-même, et surtout sur ce qu'il fat dans la pensée de son inventeur, n'auraient qM'à consulter le savant ouvrage de M. Taine sur lesorigines de la France contemporaine, Le Régime moderne, p. 239.

Nul doute qu'après avoir peint avec tant d'amour et sous des couleurs si brillantes la vie, les combats et la victoire du crrand archevêque, il dut en coûter à Eadmer de se corriger lui-même devant le public et de mettre une ombre dans la partie principale et la plus en vue de son tableau. Mais ce qu'il peignait, c'était moins Anselme que la vérité. A suivre dans les manuscrits qui nous restent du Vita, Anselmi, ces nombreuses corrections qui presque toutes ont pour but, non d'améliorer la forme, mais de modifier le fond, et d'arriver à une plus grande exactitude, on dirait un peintre qui ne cesse de retoucher sa toile. Les grands artistes se forment un idéal qu'ils ne peuvent atteindre et qui les désespère. L'idéal de ce grand artiste en histoire et plus spécialement en hagiographie, c'est la vérité. A ce point de vue, qui prime tous les autres, sa Vie de saint Anselme est une œuvre de maître.

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