‹ EadmerChapitre 29 sur 70 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Preuves de la scrupuleuse exactitude d'Eadmer, tirée de l'examen du texte imprimé du Vita Atiselmi.

Pour se convaincre de la véracité d'Eadmer, il n'est pas nécessaire de recourir à l'examen des manuscrits : il suffit d'étudier le texte imprimé. Il révèle une véritable préoccupation de ne dépasser en rien et pour quoi que ce soit la ligne de la plus rigoureuse exactitude.

En 1097, saint Anselme partit pour son premier exil accompagné d'Eadmer et d'un autre moine nommé Baudouin. Leur traversée de Douvres à Wissant fut marquée par un fait extraordinaire. Eadmer croit devoir rapporter ce fait. Mais quelles précautions il prend pour ne pas engager sa conscience! Car la véracité chez Eadmer, il ne faut pas l'oublier, est une affaire de conscience et d'une conscience formée par des principes surnaturels. Il tient pour certain « qu'écrire sciemment le faux dans une histoire sacrée est chose défendue, et qu'il y a alors perte d'âme pour l'écrivain » (1).

Au moment où Anselme et ses compagnons venaient de débarquer à Wissant, les mariniers s'aperçurent qu'une planche s'était brisée au fond du vaisseau, laissant une ouverture d'environ deux pieds. Et cependant le vaisseau n'avait pas pris d'eau. Pour eux, nul doute qu'il n'y eût là un miracle. Les maîtres du vaisseau prirent Baudouin à part, lui montrèrent cette ouverture et le mirent à môme de juger par lui-même de ce qui venait de se passer. Baudouin crut, probablement pour ne pas blesser la modestie d'Anselm.e et ne pas donner lieu d'accuser ses compagnons de chercher à tourner l'opinion populaire en sa faveur par des

(1) « Falsa vero scienter aliquera in sacris historiis scribere nefas esse pronuntio. Nam quotiens ea vel leguntur vel audiunlur anima scriptoris occiditur, » Vila Ans.', edit. Rule, p. 422.

récits merveilleux, qu'il valait mieux garder le silence sur ce fait. Il n'arriva à la connaissance que d'un petit nombre de personnes. Tout naturellement Eadmer fut de ce petit nombre. Quand, un peu plus tard, il voulut consigner ce fait dans la vie du saint, craignant de ne plus s'en rappeler exactement toutes les circonstances, il interrogea de nouveau Baudouin. Et il nous assure qu'il y mit beaucoup de soin : magnopere sciscitatus sum. Il ne s'en tint pas là. Il exigea que Baudouin lui affirmât, sur la vérité qui doit servir de règle à un serviteur de Dieu et à un vrai moine, que la chose s'était réellement bien passée ainsi de tous -points, ex toto ; que rien, absolument rien n'avait été inventé, nec quidquara in eâ confictum. — Baudouin le lui affirma. Alors seulement Eadmer se décida à rapporter le fait. Il ne le qualifie pas; il n'en garantit même pas absolument la vérité. Il n'affirme qu'une chose, la seule dontil soit absolument sûr, c'est que Baudouin le lui a raconté (1).

Pendant qu'Anselme était en Italie, des personnages dignes de foi venus d'Angleterre lui rapportèrent certains actes de Guillaume le Roux, qui dénotaient chez ce prince un étrange accroissement de perversité. La qualité des personnes d'où émanaient ces rapports, que les dispositions bien connues du roi rendaient déjà si vraisemblables, ne permettait pas de douter de leur vérité. Saint Anselme les crut et il en conclut qu'il ne pourrait jamais arriver à s'entendre avec son persécuteur, qu'il n'y avait pas d'amendement à espérer de sa part, et il supplia le Souverain Pontife de le décharger du fardeau de l'épiscopat. Il fallait bien que son biographe, en racontant cette grave démarche et l'accueil défavorable qu'elle reçut d'Urbain II, fit connaître les motifs qui l'avaient tout d'un coup inspirée au saint. Il fait un exposé court et simple de ce que certains personnages venus d'Angleterre leur avaient raconté. N'étaient-ce pas de faux bruits, n'y avait-il rien d'exagéré dans leur récit? Eadmer ne se soucie pas de charger sa conscience en se prononçant sur ce point. C'est bien déjà assez, il trouve même que c'est beaucoup trop qu'il soit obligé d'en parler. Mais il le faut bien. Saint Anselme avait été amené à la résolution de renoncer à l'archevêché

(1) « Ego tamen cum iode quapdara persensissem, ac post longum tempus dum istis qu£e in manu habemus scribendis animum ap pli cuisse m, nihilque unde raihi ■vel levis dubitatio inesse poterat describere voluissem, interrogavi eumdem virum de negotio, et veritatera magnopere siscitatus sum. Qui interposità veritatis asseitione quâ servus Dei ac verus monachus inniti débet, confessus est rem ex toto sicut eam retuli factam, nec quidquam in eâ confictum. » — Vit. S. Ans., lib. I„

de Cantorbéry par les bruits qui couraient sur Guillaume le Roux. « Pour qu'on ne croie pas, dit Eadnier, queje veux forcer mes lecteurs à se payer de mots, il faut bien que je dise brièvement en quoi consistaient ces bruits. Du reste, je répéterai simplement ce que j'ai entendu dire, sans décider si cela était vrai ou faux. Ceux qui, vers ce môme temps, venaient auprès de nous, nous faisaient certains rapports sur le compte du roi. Voici ces rapports ))(!).

Ces exemples, qu'il serait facile de multiplier, nous font prendre sur le fait les scrupules d'Eadmer au sujet de la vérité. Ce n'est pas lui, on le voit, qui songerait à ajouter à ces récits, afin de les rendre plus attrayants, la moindre circonstance qui ne serait pas absolument exacte et entièrement certaine. Il est bien loin de ressembler à son compatriote et contemporain Orderic Vital, un moine aussi, et même un moine pieux et édifiant, mais qui, sur la manière d'écrire l'iiistoire, s'était formé des principes passablement larges. Orderic en prend à son aise avec la vérité et passe sans le moindre scrupule du domaine de l'histoire dans celui de la fiction, non qu'il veuille tromper, mais parce qu'il tient à embellir ses récits. « L'écrivain, dit M. Léopold Delisle qui n'a nulle envie de le calomnier ni même de se montrer sévère à son égard, l'écrivain se laisse entraîner par son imagination; il confond alors ce qui s'est fait avec ce qui s'est pu faire; il sacrifie tout au désir de plaire et d'intéresser; et au besoin de remplir ses périodes et de faire ce qu'on appellerait aujourd'hui de la couleur locale et du roman historique » (2).

Eadmer ne s'interdit ni Télégance du style, ni la vivacité des couleurs, ni l'art de la narration, mais il prend un soin extrême que ce ne soit jamais au détriment de la vérité. Suivant le témoignage de Jean de Salisbury, il se fait également remarquer par le charme de la diction et par une très grande véracité (.3). Il tient avant tout à ce que son récit soit vrai de tous points, ex toto, et qu'il ne s'y trouve absolument rien d'inventé, nec quidquam in eà confîctum.

(1) «De quibus pauca brevi perstringere placuit, ne solummodo nudis vei'bis qua^ dicuntur, dici putentiir. Quœ tamen sicut illa accepimus simpliciter ponam, non astruens vera an secas extiieriiit, an non. Ferebani igitur hi qui veniebant... » — Ilistor. nov., lib . II.

(2) Orderic Vital, édit. Leprévost, t. V. JVotice sur Orderic par L. Delisle, p. 55.

(3) «...Duos quoque libios quos de vità et conversalione ejus Edmerusmonachus venerabilià presbyter luculento stylo veracissimè edidit. » — Vit. S. Ans., l'rologus.

C'est là son principe fondamental sur la manière d'écrire l'histoire, et ce principe, il le suit si constamment, si scrupuleusement, si visiblement, si sincèrement, si naïvement, que ce qui frappe avant tout chez lui, ce qui a frappé les écrivains modernes aussi bien que ses contemporains, c'est sa véracité. Des historiens éminents comme Baronius (1), des critiques sévères comme Pagi (2), des bibliographes clairvoyants comme Dom Ceillier (3), des éditeurs judicieux comme Dom Gerberon (4), louent sa véracité, sa diligence, son exactitude et sa sincérité.

Toutes ces qualités qu'Eadmer possède à un rare degré peuvent se résumer en une seule : l'amour de la vérité.

Le Père de Smedt dit en parlant des qualités indispensables à l'historien pour qu'il ait vraiment ce qu'on appelle aujourd'hui de la critique : « La première et la plus essentielle, c'est un amour inaltérable, passionné pour la vérité historique. Rien ne peut remplacer ce sentiment. Il est aussi nécessaire au critique que l'enthousiasme du beau l'est à l'artiste (y). »

Le savant bollandiste a parfaitement raison.

A ce point de vue, Eadmer est incontestablement un critique de premier ordre.

(1) « De quo (S. Anselmo) ejus temporis scriptor sincerissîmus Edinerus ejus a secretis minister hfec ait, etc. > — Annales eccl., ad ann. 1093.

(2) «Pisliqua ex ejus (S. Anselmi) aclis accurate conscripUs repetenda. » — Ibid., crilice Pagii.

(3) «Eadmer écrivait avec beaucoup d'ordre, d'exactitude et de clarté, d'un style naturel et facile, recueillant soigneusement tous les monuments qui pouvaient servir à répandre du jour sur les faits rapportés dans ses écrits, et les conserver à la postérité. » — Histoire générale des auteurs ecclésiastiques, édition Bauzon, t. XI'V, page 47.

(4) «Quo studio in doctissimum evasit, sinceritate historiae et orationis facundiâ prse cœteris illustrera.» — Prœfalio ad nov. edit. op. Eadm. In suppl.op. S. Ans,

(5) Principes de la critique historique, ch. 2.

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