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CHAPITRE XVI

Excessive sobriété d'Eadmer.

Une autre qualité d'Eadmer comme historien qui ne frappe guère moins que sa véracité, c'est sa sobriété. Guillaume de Malmesbury la signale expressément (1). Cette sobriété fait partie essentielle de son caractère et de son talent, et elle se révèle partout, dans ses récits, dans ses descriptions, dans ses appréciations, dans son style.

Malheureusement c'est là une de ces qualités qu'il est très facile de porter à l'excès. On connaît l'observation d'Horace :

Decipimur specie recti...

In vitium ducit culpœ fuga, si caret arte (2).

Nous ne pensons pas que cela arrive en histoire plus souvent qu'ailleurs, et nous ne dirions pas avec M. Renan : « C'est surtout dans les sciences historiques qu'il est vrai de dire que les qualités d'une manière en sont les défauts » (3). Mais cela arrive aussi en histoire, et il est certain que cela est arrivé à Eadmer.

Quelques exemples sont nécessaires pour nous faire comprendre.

Eadmer, qui avait accompagné saint Anselme dans ses deux exils et ses deux voyages à Rome, ne nous dit point s'il revit la vallée d'Aoste; il ne nous parle ni de sa sœur Richera, ni de son beau-frère Burgonde, ni même de son neveu le jeune Anselme. A quelle époque et de quelle manière le saint le fit-il venir à Cantorbéry? Nous l'ignorons. Il est vrai que ce neveu du saint archevêque de Cantorbéry était encore vivant à l'époque où

(1) « Edmeri sobriâ sermonisfeslivitate elucubratumopus. » — Gest. Reçj. Angl. Prologus,

(2) De arte poelica.

(3) Eludes d'histoire religieuse. 2^ édition, p. 13.

Eacimer publia la vie de son oncle et que cette circonstance était de nature à lui imposer une grande réserve. Mais évidemment il dépasse la mesure. Et puis combien d'autres personnages marquants avec qui saint Anselme eut des rapports personnels ou bien à qui il écrivit par l'intermédiaire d'Eadmer, et dont il ne nous dit pas un mot! En une foule de cas on dirait qu'il n'écrivait que pour les contemporains.

Il est un grand nombre de faits dont on voudrait apprendre toutes les circonstances et qu'il expose d'une manière très sommaire. Il y a telle situation que l'on aurait besoin de connaître à fond et qu'il peint d'un trait. S'il lui arrive d'entrer dans quelques détails, il s'arrête tout court comme quelqu'un qui pourrait bien en avoir trop dit et qui craint de raconter des balivernes, et de fatiguer les hommes sérieux.

Ainsi dans le premier livre de VHistoria novorum il parle, il. le faut bien, des vexations dont Guillaume le Roux accabla le saint archevêque de Cantorbéry. Il ne se borne pas, ce qu'il aurait peut-être dû faire, lui semble-t-il, aune affirmation abstraite et générale. Pour donner une idée de ce que furent ces vexations il rapporte, très brièvement il est vrai, et en deux mots, mais enfin il rapporte que le roi fit exiler le fidèle conseiller de l'archevêque, Dom Baudoin, et qu'il fit arrêter son camérier dans sa chambre, sous ses yeux. Mais aussitôt il se demande s'il n'est pas allé trop loin en fait de détails. « Je m'abstiendrai de décrire cette tempête, dit-il, de peur que ma longue sottise et ma sotte longueur n'inflige à mes lecteurs un excès d'ennui » (1).

Le saint archevêque de Cantorbéry reçut pendant son premier exil, à Rome et danstoutes les parties de Fltalie qu'il visita, des honneurs et des marques de sympathie vraiment extraordinaires, nous dit Eadmer. Mais c'est tout ce qu'il juge à propos de nous apprendre. En quoi consistèrent ces démonstrations, en quelles circonstances et de quelle manière et par qui elles furent faites, le grave historien prétend que s'il s'attardait à l'écrire en détail, on pourrait l'accuser d'indiscrétion et qu'on n'aurait pas tort : « Si scribendo singulatim immorari voluero, non immerito indiscretionis argui potero » (2).

(i)«A cujus tempestatis descriptione tempérantes modiim praesenti volumini iraponemus, caventes ne prolixa fatuitas et fatua prolixitas orationis legentes val audientes, si forte aliqui fuerint, nimio taedio afficiat. » Hisl. nov. Lib. I.

(2) Hist, nov. Lib. II.

Il se trompe. Ceux qui l'auraient accusé d'indiscrétion pour avoir raconté avec quelques détails les ovations faites au saint primat d'Angleterre, soit en Italie, soit en France, auraient certainement eu grand tort.

Voici comment il nous rapporte le second voyage de saint Anselme à Rome. « Si je voulais raconter en détail l'accueil qu'Anselme reçut des grands qui vinrent au-devant de lui, les honneurs, les services, les présents dont il fut comblé au delàde ses désirs, j'ennuierais à coup sûr par mes excessives longueurs ceux qui ont autre chose à faire que de me lire. Qu'on sache donc, en deux mots, que protégé par le secours d'en haut, il fit un heureux voyage, dans une paix complète et qu'il arriva à Rome sain et sauf avec tous les siens » (1).

C'est tout ce qu'il nous apprend sur le voyage du saint de Chartres à Rome. Etapes parcourues, enthousiasme des populations qui recevaient le saint en triomphe, accueil qu'il reçut à Cluny et à Lyon, et dans une foule d'autres lieux, incidents du voyage, traits édifiants, manière dont le saint conversait et priait en voyageant, tout cela est supprimé. Cela nous ennuierait ! Ce n'est pas ainsi qu'on écrit l'histoire; mais surtout ce n'est pas ainsi qu'on écrit la vie des saints. « Dans la Vie des saints, les généralités sont peu de chose, comme la très justement remarqué Mgr Dupanloup, les détails seuls sont presque tout, parce que ce sont les détails qui nous édifient et qui nous font connaître de près les saints » (2).

(l) Hist. nov., lib. III. Eadmer est plus laconique encore dans le Vita An^ selmi. (8) Lettre à Mr. Bougaud au sujet de- son Histoire de sainte Chantai.

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