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CHAPITRE XVII

Les lacunes d'Eadmer.

L'histoire de saint Anselme par Eadmer offre des lacunes, on le voit. Elles sont même fort nombreuses, et ce qui vient d'être dit est loin de nous en donner une idée complète. Au lieu de les signaler toutes, ce qui serait long, fastidieux et sans profit, nous nous bornerons à faire connaître les principaux genres de ces lacunes en les rattachant à leurs causes. Car elles tiennent à des causes diverses dont l'étude est, à plusieurs points de vue, à la fois très intéressante et très utile.

11 est d'abord à remarquer qu'Eadmer, tout en écrivant son histoire de saint Anselme pour la postérité, la composait aussi pour les contemporains. Il semble même s'être placé tout particulièrement en présence de ces derniers. Cela se comprend. Ils étaient là, il les voyait, il les entendait; leurs plaintes et leurs réclamations se présentaient à lui sous des formes trop vives pour qu'il pût se dispenser d'en tenir compte. D'ailleurs il fallait que, tout en étant utile à ceux qui la liraient dans les âo-es à venir, cette histoire de saint Anselme commençât par n'être pas trop à charge à ceux qui en prendraient connaissance au temps même où elle fut composée. Pour cela, il était nécessaire de se tenir strictement dans les limites de la biographie du saint, de supprimer une foule de faits trop connus pour qu'ils eussent besoin d'être rappelés, et de passer légèrement sur ceux qui se rattachaient à l'histoire du saint sans en faire absolument partie.

Eadmer, par exemple, n'avait pas à raconter la conquête comme il est nécessaire de la raconter aujourd'hui, si l'on veut

faire bien comprendre le rôle et la mission de saint Anselme (1).

Cette appréciation du rôle et de la mission de saint Anselme, Eadmer nous fournit un grand nombre des éléments nécessaires pour nous permettre de la faire aujourd'hui en toute connaissance de cause. Mais il ne la fait pas lui-môme. Outre qu'il était beaucoup trop rapproché de l'homme et des événements qu'il avait à juger, les vues d'ensemble n'entraient point dans la manière d'écrire l'histoire au moyen âge. Dans une monographie, elles eussent paru à tous souverainement déplacées. D'ailleurs personne n'y songeait.

Nous ne comprenons bien saint Anselme qu'en voyant à quelle période critique de l'histoire du peuple anglais et de l'histoire de l'Eglise d'Angleterre, et aussi de l'histoire monastique de la Normandie et de l'Angleterre, il fut placé par la divine Providence. Il est impossible de se rendre compte de ce que fut ce grand homme et l'œuvre qu'il accomplit, nous ne dirons pas si on l'isole de l'histoire de son temps, mais de l'histoire de l'Angleterre et de la Normandie avant lui, et spécialement de l'histoire de l'Eglise et de l'Ordre monastique en ces deux contrées (2).

On ne pouvait demander à Eadmer qu'à propos de saint Anselme il écrivît, même en abrégé, l'histoire monastique de son temps (3) ni même qu'il fît connaître autrement que par leurs

(1) Heureusement, sur ce grand événement, les ouvrages historiques, les uns contemporains, les autres très anciens, sont fort nombreux. Outre Guillaume de Malmesbury et Orderie Vital, on peut consulter entre beaucoup d'autres :

Wilelmi Conquestoris Gesta a Wilhelmo Piclaviensi,

Willelmi Calculi Gemmelensis monachi Hislor. Norlh., libri octo.

Chronique des ducs de Normandie, par Benoit.

L'Ystoire de U Normant, publiée par (3hampollion-Figeac. Chronique de Normandie. Recueil des historiens de France, t. Xlll.

The english Saxon Chronicle, édition Thorpe.

Domesday boolc, seu liber censualis Wilhelmi primi régis Anglite inler archives regni in domo capitulari Westmonasterii asservatus, jubente Georgio tertio prœlo mandatus typis 1783-1816.

Bien d'autres ouvrages encore dont l'énumération remplirait de.s pages, parmi lesquels il ne faut pas oublier la Chronique de Florent: Florentii monachi Wigornensis chronicon ex chronicis, un des plus utiles de tous, dit Duffus Hardy « among the most useful writers of the 12 th. century was Florent of Wurcester. » Descriptive Catalogue, t. II, préface xlui.

(2) Le premier et le grand historien de l'Eglise d'Angleterre est le vénérable Bede: Historia ecclesiastica gentis Anglorum.

L'histoire monastique se trouve surtout dans le Monaslicon Anglicanum àe Dugdale, et dans les Annales ordinis sancti Benedicti deMabillon.

(3) Cette histoire, les contemporains d'Eadmer étaient loin de la négliger comme l'attestent les nombreux manuscrits indiqués par le savant Thomas Duffus Hardy dans son Descriptive Catalogue of manuscripts relating ta Ihe early hislory ofGreat

noms les nombreux monastères de Normandie et d'Angleterre avec lesquels saint Anselme eut des rapports. Ces monastères qui aujourd'hui, à moins de longues études, sont pour nous parfaitement inconnus, tout le monde les connaissait. Eadmer n'avait pas à écrire leur histoire et leur chronique dans une vie de saint Anselme. Cette histoire et cette chronique s'écrivaient sur les lieux et demeuraient dans les archives de chaque monastère, à moins que par son importance particulière, ou la manière littéraire dont elle était rédigée, ou bien encore pour ces deux raisons réunies, elle ne présentât un intérêt assez général pour circuler dans le public (1).

Mais d'une manière ou d'une autre ces monastères étaient connus. Les monastères étaient ce qu'il y avait de plus connu au moyen âge.

La plupart des personnages qu'on rencontre dans l'histoire de saint Anselme l'étaient aussi (2). Ils ne l'étaient cependant pas

Dritain. Une partie assez considérable de ces ouvrages ont déjà été édités dans la précieuse collection : Rerum Brilanicarum medii œvi scrîplores, publiée en Angleterre par ordre du Maître des Rôles. Cette collection, commencéeen 1857, comprend déjà un nombre considérablede volumes; etelle se continue. C'estune mine d'une richesse extraordinaire pour l'histoire de l'Angleterre pendant le moyen âge, surtout pour l'histoire ecclésiastique et plus particulièrement encore pour l'histoire monastique. Nous y avons largement puisé. Cette collection prouve que les études historiques étaient très répandues au moyen âge, et elle explique très bien pourquoi Eadmer s'est tenu dans un cadre que, faute de connaître des ouvrages portant sur des sujets contigus au sien, on pourrait trouver trop étroit.

(1) Dans son ouvrage: De Geslis pontificum Anglorum, Guillaume de Malmesbury donne une courte notice sur les monastères qui se trouvaient dans chacun des diocèses d'Angleterre.

Parmi les histoires de monastères auxquelles le talent de leur auteur donnait une plus grande publicité, nous citerons en première ligne l'histoire de l'abbaye de Saint-Evroul, en Normandie, où Orderic Vital était moine et qui lient une assez grande place dans son Histoire ecclésiastique, et aussi l'ouvrage de Guillaume de Malmesbury intitulé: Liber de antiquitate Glastoniensis ecclesiœ qui est une histoire à la fois savante et littéraire de l'abbaye de Glastonbury en Angleterre.

(2) Les moines ne se contentaient pas d'écrire la chronique de leur monastère des chroniques commecellequeDom d'Archery a éditée dans l'appendice des œuvres de Lanfranc : Chronicon Beccensis abbatiœ. Ils composaient des notices historiques sur presque tous les personnages marquants de leur Oi-dre dont le souvenir méritait de passer à la postérité. C'est ainsi que la biographie de Lanfranc fut écrite par Milon Crispin : Vita Beali Laafranci, arcli. Cant. auctore Milone Crispino; celle d'Herluin par Gislebert Crispin : Vita sancti Ilerluini auctore Gilseberto Crispino. Nous avons également les biographies des quatre premiers successeurs de saint Anselme dans la charge d'abbé du Bec. « Ce fut l'habitude des anciens, dit le biographe d'Herluin, de ne point vouloir laisser périr la mémoire de ceux qu'ils regardaient comme dignes d'être connus. C'est encore ce que font un grand nombre aujourd'hui : « Hoc fecerunt antiqui, hsec faciunt adhuc istius tempestatis multi, nolentes, etc. »

tous. Plusieurs paraissent avoir été fort obscurs. Eadmer qui les connaissait, ou qui du moins pouvait facilement arriver à les connaître, au lieu de nous décliner purement et simplement leur nom ou d'y ajouter l'indication de leur profession, au lieu de se borner à nous dire qu'ils étaient moines par exemple, aurait bien dû nous apprendre quelque chose aussi de leur caractère, de leur origine et de leur vie. Mais sur une foule de points Eadmer tient à être court. En général et dans l'ensemble il vise à la brièveté. Il en prévient ses lecteurs. Il veut bien rendre service à la, postérité, comme il le dit, mais c'est en visant à la brièveté, brevitati studendo (I).

Seulement certains faits qu'il suffisait, au temps d'Eadmer, de raconter en quelques mots sont aujourd'hui, grâce à sa brièveté, presque inintelligibles, et là oi^i les lecteurs du douzième siècle trouvaient un personnage ayant sa physionomie et son histoire, nous ne trouvons plus que des noms. Ce n'est qu'au prix des plus grands efforts que l'on arrive à faire revivre les personnages que ces noms représentent.

Comme un assez grand nombre de personnages en vue à celte époque portaient le même nom, il importe d''abord de ne pas se tromper de personne, et ce n'est pas toujours chose facile. Ainsi Dom Martene avait cru retrouver dans Ganelon (2), seigneur de Montigny, le moine de Marmoutier qui écrivit une réfutation du fameux argument du Proslogion. « Guanilon sortit d'une noble maison de Touraine. Gautier, son père, était gouverneur et vicomte à Tours... Il consacra sa propre personne à Dieu en se faisant religieux à Marmoutier » (3). C'est ainsi que s'exprime le savant bénédictin dans une histoire de Marmoutier éditée en partie par M. Ravaisson qui l'avait trouvée dans un manuscrit de Tours.

C'est en 1841 que M. Ravaisson éditait ce manuscrit; en 1833, l'éruditM. Charma adoptait cette opinion en s'appuyant sur Dom Martene et M. Ravaisson (4); mais en 1874 M. Mabille publiait le Cartulaire de Marmoutier pour le Dunois, dans lequel il en démontre la fausseté. « En présence des chartes que renferme ce

(1) Ilisi. nov. rrefalio.

(2) Il arrive aussi assez souvent que les noms prennent non seulement sous la plume des divers auteurs, mais même sous celle du même auteur des formes telles qu'il est difficile de savoir s'ils ne s'appliquent qu'à un seul et même personnage.

(3) Fragment édité par M. Ravaisson dans ses Rapports au ministre de l'instruction publique sur les bibliothèques des départements de l'ouest, p. 410.

(4) Saint Anselme, p. 242.

volume, dit-il, nous ne pensons pas que cette observation puisse être maintenue... L'époque de la mort de Ganelon, arrivée entre les années 1048 et 1050, s'oppose à ce qu'on puisse le considérer comme l'auteur d'un traité qui n'a pu être rédigé qu'après l'année 1070 )) (1).

Ainsi nous ne savons plus aujourd'hui qu'une chose sur le philosophe qui, au onzième siècle, se déclara publiquement l'adversaire de saint Anselme, relativement à sa manière particulière et toute nouvelle de démontrer l'existence de Dieu, et eut avec lui sur ce sujet une controverse célèbre : c'est qu'il était moine de Marmoutier. Nous ne serions vraiment pas fâchés de savoir d'oiî sortait ce moine, quelles avaient été ses études, quelle était la tournure de son esprit, quelle était sa valeur intellectuelle. Eadmer savait cela sans doute, mais selon son invariable et, disons-le, sa regrettable habitude, il s'appliquait à être bref, et il s'est bien gardé de nous le dire.

Ce n'est là qu'un exemple. Il y en aurait cent autres à citer.

Eadmer a une foule d'autres lacunes dont il ne se rend pas compte. Il ne se doutait guère des recherches auxquelles ces lacunes condamneraient les historiens qui, dans les siècles suivants, voudraient faire connaître la vie de saint Anselme d'une manière complète, et, chose plus difficile encore, replacer cette vie dans le milieu où elle s'écoula (2).

On ne saurait appliquer exactement aux noms de lieux ce que nous venons de dire des noms d'hommes; mais là encore Eadmer a de regrettables lacunes. Aoste, Chester, Cantorbéry — pour nous en tenir à quelques exemples — il écrit ces noms comme si chacun de ses lecteurs connaissait les cités qu'ils représentent (3). Il en est cependant plusieurs que la plupart d'entre eux

(1) Le Cartulaire de Marmoutier pour le Dunois, par M. Emile Mabille, p. xvui. Ce n'est pas le Monologium qui fut réfuté par Dom Gaiinilon, comme le dit M. Mabille. Ce n'est même pas le Proslogion que Dom Gannilon admirait fort, sauf un seul point; c'est l'argument formulé dans les chapitres ii, m et iv du Proslogion,

(2) Dans notre Histoire de saiiit Anselme nous avons cité en note 139 ouvrages imprimés et 43 manuscrits. Mais ils ne représentent certainement pas la moitié des ouvrages imprimés et des manuscrits que nous avons été obligé de consulter, souvent même d'étudier, pour composer ces deux volumes.

(3) Un assez grand nombre d'ouvrages ont été composés depuis cette époque sur ces villes. Encore faut-il les connaître et les étudier. Nous n'en citerons que deux sur Cantorbéry. Ils donneront une idée des antres.

«The antiquities of Canterbury or a survey of that ancien citie vith the suburbs and cathedral conlaining principally matters of antiquity of them collected chiefly from olds manuscripts, etc.. « by William Somner.

« The history and antiquities of the cathedral church of Canterbury and the once

connaissaient beaucoup moins que nous ne les connaissons aujourd'hui : la cité d'Aoste par exemple. Eadmer ne dit pas un mot de sa situation magnifique et des paysages pittoresques qui l'entourent. Il n'entrait pas dans la manière d'écrire la vie des saints au moyen âge d'y introduire ce que nous appelons aujourd'hui la couleur locale. Ce n'est pas au douzième siècle qu'en écrivant la vie de Notre-Seigneur, on aurait songé à décrire le paysage de Nazareth et à attribuer à ce paysage une influence quelconque sur le développement et la formation des facultés du Dieu fait homme.

adjoining monastery : containiuganaccoiint of its fu-st establishment, etc..» by M. J. Dart.

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