CHAPITRE XYIII
Les lacunes d'Eadmer (suite).
L'hagiographie, au douzième siècle, ne manquait pas seule-. ment de couleur locale et de pittoresque : sur plusieurs points, elle manquait aussi de certains renseignements positifs que nous jugeons aujourd'hui nécessaires, et vraiment à hon droit.
C'est ainsi par exemple — et c'est là un exemple de grande importance sur lequel nous voulons insister — c'est ainsi qu'il n'arrivait jamais ou dans tous les cas presque jamais qu'en écrivant la vie d'un personnage distingué, on songeât à faire connaître la date de sa naissance, môme la date approximative. On ne parlait de l'époque de sa naissance que d'une manière indirecte en faisant connaître l'âge qu'il avait en telle circonstance de sa vie arrivée en telle année, ou tout au moins l'âge qu'il avait à l'époque de sa mort. Encore ne donnait-on pas cet âge exact et précis, et ce n'était nullement dans le but do faire connaître la date de la naissance. On s'y serait pris autrement.
Quel est le saint, quel est le grand homme sur lequel les historiens de cette époque nous aient laissé des renseignements propres à nous fixer sur la date précise de sa naissance? L'histoire nous apprendquesaint Bernard vint au monde en 1091, mais sans nous dire en quel jour ni même en quel mois. On sait cependant si saint Bernard fut populaire et si ses contemporains attachèrent de l'intérêt à sa personne, à sa vie et à ses œuvres!
Guibert de Nogent lui-même, qui a écrit sa propre biographie et qui nous raconte avec une si grande abondance de détails les circonstances qui accompagnèrent sa naissance, ne nous dit point en quelle année elle eut lieu (1).
(1) De vilâ meà, Migne, CLVI.
Eadmer savait probablement en quelle année et à quel jour était né saint Anselme. Dans tous les cas il lui était facile de le savoir puisqu'il vivait avec le saint : il n'a pas songé à en faire la moindre mention.
Il nous indique d'une manière très précise la date de sa mort. Elle arriva, nous dit-il, « le XP des calendes de mai de l'an mil cent neuf de l'Incarnation du Seigneur », c'est à-dire le 21 avril 1109, et il nous apprend que le 21 avril 1109 le saint archevêque était « dans la soixante-seizième année de son âge ». On est obligéde recourir à l'arithmétique pour avoir quelque renseignement sur la date de la naissance du grand saint Anselme. Malheureusement l'arithmétique elle-même ne fournit que des données assez vagues. Elle nous montre bien que saint Anselme n'était pas né avant le 21 avril 1033 ; car s'il fût né avant le 21 avril 1033, il eût été le 21 avril 1109 dans sa soixante-dix-septième année. Elle nous montre également bien que le saint n'était pas né après le 21 avril 1034 ; autrement le 21 avril 1109 il n'aurait été que dans sa soixante-quinzième année. Mais le renseignement vague et indirect d'Eadmer nous condamnerait à flotter entre les deux années 1033 et 1034 sans aucune raison de" choisir, au moins avec des chances sérieuses de rencontrer la vérité, l'une de ces années plutôt que l'autre, si nous étions réduits aux seules données qu'il nous a fournies lui-même (1).
Il ne faut pas s'étonner après cela du désaccord qui existe entre les historiens d'une époque plus récente qui ont voulu donner la date de la naissance de saint Anselme. U Histoire littéraire de la. France le fait naître en 1034(2) ei Les Moines d'OccAdent (3) en 1033. La plupart des auteurs ne donnent ces dates que comme approximatives ou comme l'indication des deux années entre lesquelles ils hésitent. Ainsi d'après M. Wright (4) saint Anselme serait né « vers Fan 1033, (about the year 1033 »; d'après M. de Rémusat « vers 1033 ou 1034 (")) », d'après M. l'abbé Croset-Mouchet, « vers l'an 1034 (6) ».
(1) Il y en a d'autres. On les trouvera dans notre dissertation sur la date de la naissance de saint Anselme que nous renvoyons à l'appendice de cet ouvrage. On pourra voir par cette dissertation qui n'a pour but que de combler une des nombreuses lacunes d'Eadmer, ce qu'il en coûte pour remédier à sa brièveté.
(2) Tome IX, p. 398.
(3) Livre XIX, chap. v.
(4) Biograpliia Britannica literaria, t. I, p. 49.
(5) Saint Anselme de Cantorbéry. liv. I.,.cliap. 3.
(6) Saint Anselme. Histoire de sa vie et de son temps, chap. I
C'est que la plupart de ces auteurs s'en tiennent à Eadmer et qu'Eadmer permet également d'adopter l'une ou l'autre de ces deux années 1033 et 1034. Il n'a nullement songé à donner la date de la naissance de saint Anselme, et personne, dans son temps, ne pensait qu'il eût dû la donner. Aucun autre biographe ne l'eût fait connaître à sa place. Il y a là une omission et une lacune réelle qu'au douzième siècle personne ne remarquait.
D'où venait cette disposition universelle des esprits ? A quoi tenait cette indifférence pour la date de la naissance des hommes dont la vie méritait d'être racontée à la postérité ? Peut-être à Finfluence des idées chrétiennes. Dans les biographies des personnages marquants et particulièrement de ceux qui s'étaient le plus distingués par leur sainteté, on n'omettait jamais de faire connaître la date exacte de leur mort. Ne serait-ce pas parce que la foi nous fait considérer la mort des justes comme le jour de leur vraie naissance?
L'Eglise conserve avec soin le souvenir de la naissance de ses saints et le consigne dans un livre spécial qu'elle présente à ses enfants comme un de ses livres les plus beaux. Mais ce qu'elle appelle le jour natal de ses saints, dies natalis, c'est celui où par une naissance sublime ils passèrent de la terre au ciel. Ce jour est pour l'Eglise un anniversaire de joie. C'est que l'Eglise est représentée par cette femme dont Notre-Seigneur nous parle dans l'Evangile qui, à l'heure de l'enfantement, est en proie à de vives douleurs, et qui, l'instant d'après, les oublie parce qu'elle a mis un homme au monde. « Par cette femme Notre-Seigneur désigne l'Eglise, remarque le pape Nicolas P*" dans sa fameuse réponse aux Bulgares. L'Eglise se réjouit de voir entrer dans la vie future ceux pour le salut desquels elle a travaillé ici-bas dans les gémissements et la douleur. C'est avec raison qu'on donne à leur entrée dans la gloire le nom de naissance. Lorsque quelqu'un passe du sein de sa mère à la lumière d'ici-bas, on dit qu'il naît ; on ne doit pas s'étonner d'entendre dire qu'il naît celui qui passe des ténèbres de ce monde à la lumière des vivants (1). »
(l)«Mulierem dicit sanclam Ecclesiam. Sicut enim mulier nato in hune muiidum hoiiiine laetatur, ita Ecclesiain vitam faturamfidelium populomigrante dignà exultalione repletur; pro quà ejus nativitate multum laborans et gemens in prae" senti quasi parturiens dolet; nec novum débet cuiquam videri, si natus dicitur qui ex hâc vità migraverit. Quomodo enina usitato more dicitur nasci quando quis ex utero materne procedens in hanc lucem exit, sic quoque jure natus appeliari Ijotest quilibet ab hujus sœculi tenebris ad lumen pertingens viventium » —Aicol. papœ. I respons. ad consult. Bulg. Labb. collect. Concil. t. VIII, col 519.
Il est d'autres jours encore que l'Eglise appelé le jour natal et qu'elle entoure de vénération le jour de la promotion de plusieurs de ses saints à l'épiscopat, le jour natal de leur ordination, dies natalis ordinationis . Le jour où saint Pierre monta sur la chaire d'Antioche est le jour natal de sa chaire^ dies natalis cathedrse (1).
Au moyen âge les idées de la foi pénétraient très profondément dans les cœurs et les marquaient de leur empreinte. Ne serait-ce pas cette empreinte que nous retrouvons dans la particularité de l'hagiographie au douzième siècle que nous signalons en ce moment?
Il y aurait dans l'histoire de saint Anselme par Eadmer bien d'autres lacunes encore à signaler. En fait de lacunes, la charité d'Eadmer, — nous justifierons cette expression en son lieu — est peut-être de toutes les causes celles qui a produit les plus nombreuses et les plus graves. Nous en dirons un mot plus loin. Pour combler ces lacunes, seulement en ce qui touche à l'épiscopat anglais, c'est tout un volume qu'il faudrait. Notre dessein, nous l'avons déjà dit, est d'écrire ce volume par lequel nous avons des matériaux considérables. Si les circonstances nous permettent de donner suite à ce dessein, au milieu de plaies bien tristes que sa charité ne permettait pas à Eadmer de mettre à nu, on verra briller de grandes vertus auxquelles il lui eût élé difficile de rendre hommage sans-blesser ceux dont ces vertus étaient la condamnation.
En somme, l'histoire de saint Anselme par Eadmer, telle qu'elle nous est racontée dans son Historia novorum et son Vita Anselmi, à part certains côtés dont nous allons parler dans le chapitre suivant, n'est qu'un précieux et magnifique canevas à remplir (2). Remplir ce canevas est le seul moyen d'écrire une
(1) Martyrol. Rom. Baronii notis illustratum. Januarii 18.
(5?) Parmi les documents manuscrits qui peuvent aider à remplir ce cadre, il v a un choix à faire. Il en est qui, eussent-ils de l'autorité, apprendraient fort peu de chose sur saint Anselme et dont la valeur historique est loin d'être suffisamment établie. De ce nombre est le manuscrit de Cambridge C.C.C. 457. La première partie de ce manuscrit : Dicla Anselmi, présente peu d'intérêt. La deuxième partie comprend trente-deux traits dont cinq se rapportent à saint Anselme. Quatre nous sont racontés par Eadmer avec des variantes qui prouvent qu'Eadmer n'est pas l'auteur de ce recueil comme quelques uns l'ont prétendu. (Hardy: Descriptive catalogue, t. II, p. 144.) Un seul trait est inédit et sans grand intérêt. L'auteur de ces récits paraîtrait être le moine Alexandre, un des compagnons de saint Anselme pendant son second exil. Cet opuscule est dédié au neveu du saint : Ad abbateni Anselmum S. R. E. legatum arcliepiscopi nepotem.
Mais remonte-t-il bien au temps où l'abbé Anselme remplissait les fonctions de
vie complète et vraie de saint Anselme. Si Eadmer n'est pas un guide suffisant, il est du moins un guide très sûr. Il faut le suivre pas à pas.
légat en Angleterre ? On ne connaît qu'un seul manuscrit et il est du quatorzième siècle. Il y a assez d'exemples de supercheries de ce genre pour autoriser la défiance. L'histoire de saint Anselme ayant fort peu à gagner à ce que cet opuscule remonte au douzième siècle et à ce qu'il soit l'œuvre du moine Alexandre, il n'y a peut-être pas un inconvénient très grave à attendre, pour l'utiliser, que son authenticité soit mieux établie.