CHAPITRE XIX
Soin avec lequel Eadmer nous fait connaître les ouvrages de saint Anselme. Mérite d'Eadmer comme peintre de saint Anselme.
Comme historien de saint Anselme, Eadmer possède un mérite qui fait presque oublier les lacunes, pourtant si nombreuses et si regrettables, dont nous venons de parler : c'est celui d'être un peintre admirable. Son Historia novorum et son Vita Anselmi sont deux grandes et belles toiles. La première nous montre l'arclievêque, le lutteur, l'administrateur, le réformateur. La seconde nous présente l'homme et le saint, le moine, le savant, le directeur des âmes, l'apôtre de la vie religieuse, le moine doux et aimable au milieu du monde, sa manière de converser, de prendre ses repas, bien d'autres côtés encore de cette douce et imposante personnalité.
Ce qu'Eadmer s'est appliqué à nous faire connaître plus que tout le reste dans son saint et illustre maître, c'est le philosophe, le penseur. Il ne se borne pas à nous énumérer ses œuvres : il nous en fait l'histoire. Il nous a en particulier raconté avec de grands détails l'histoire de celui de tous les écrits du saint docteur auquel il attachait lui-même le plus d'importance et qu'il eut le plus à cœur de défendre, le Proslogion. Cette histoire du Proslogion racontée avec tant de soin et avec tant de détails par Eadmer a cela de précieux que, selon toute apparence, elle est une des parties du Vita Anselmi qui fut revue et corrigée par saint Anselme lui-même (1).
Il s'est cependant glissé des lacunes fort regrettables jusque dans le catalogue qu'Eadmer nous a dressé des écrits de son
(1) C'est au monaent où Eadmer avait déjà rempli plusieurs cahiers que saint Anselme l'obligea à lui montrer son travail : or ce récit, se trouve presque au commencement du Vita Anselmi.
maître. Ce catalogue est presque nul en ce qui touche aux Homélies et aux Pr^ières.
Nous savons par Eadmer que saint Anselme prêchait fréquemment. Mais écrivait-il ses exhortations ? Quelles sont celles qu'il composa? Sur ces deux points Eadmer garde un silence absolu. On trouve dans les manuscrits un fort petit nombre d'homélies attribuées à saint Anselme, et encore le sont-elles par fort peu de manuscrits. Il n'y a d'exception à faire que pour une seule, celle sur TEvangile pour la fête de l'Assomption, qui se rencontre dans un assez grand nombre de manuscrits sous le nom de saint Anselme et qui est fort authentique. Elle est précédée d'un prologue de saint Anselme, qui nous apprend comment la rédaction lui en fut arrachée. Cela fait supposer qu'il n'écrivait pas d'ordinaire ses exhortations ni avant ni après les avoir données de vive voix. Ce que nous savons de sa merveilleuse facilité de parole (1), de ses nombreuses occupations et de sa répugnance pour la publicité, nous incline à croire qu'il a dû écrire un assez petit nombre d'homélies, si toutefois il en écrivît d'autres que celle dont nous venons de parler. Gerberon en a pubhé seize parmi ses œuvres, mais sur des indices que luimême juge très faibles, et avec raison (2).
Si nous ne savons rien de plus sur ce point, c'est bien la faute d'Eadmer.
C'est également sa faute si nous ne connaissons pas d'une manière plus exacte et plus sûre quelles furent les Prières et Méditations composées par saint Anselme. Il nous apprend qu'Anselme « composa des Prières à la sollicitation de ses amis». Voilà tout. Ces Prières étaient-elles courtes, longues, nombreuses, en petit nombre, en prose, en vers? Eadmer ne nous dit pas un seul mot à ce sujet. Nous savons par Guillaume de Poitiers, un contemporain, qu'elles formaient un volume. Un autre contemporain, Sigebert de Gemblours, nous apprend que ce volume était « assez grand, grandiusculum » (3j. Mais cela ne nous mène pas loin et ne nous aide guère à reconnaître si les vingt-et-une Méditations, les soixante-quinze Prières en prose et les trois Prières en vers placées par Gerberon parmi
(1) <c Eloquenlife eliam in commun! loquelà lorrens pertluus qui nec inier cornedendum a divinis vacaret eloquiis. » Well. Malra., De gest. pont., lib. I.
(2) S. Ans., op. Censura op. Ans.
(3) « Scripsit et volumem grandiusculum meditalionum, val oralionum. » — Sigeb. Gembl.lib. de script, cat, cap. clxv m.
les œuvres de saint Anselme sont bien authentiques. Malheureusement il en est un certain nombre dont l'authenticité est loin d'être démontrée (1).
Mais il faut rendre à Eadmer cette justice que, sauf les Homélies et les Prières, il nous renseigne d'une manière exacte, sûre et complète sur les œuvres du saint dont il s'est fait le biographe. D'une part toutes ses indications sont confirmées par les manuscrits, et môme par de nombreux manuscrits ; d'autre part, les efforts des copistes d'abord, puis des bibliographes, des éditeurs et des critiques, pour élargir le cadre des œuvres de saint Anselme tracé par Eadmer, ont tous été inutiles.
Le nombre des ouvrages indûment attribués à saint Anselme par les copistes est très considérable (2). Les premiers éditeurs des œuvres du saint, trompés par ces fausses attributions, ont imprimé sous son nom plusieurs de ces écrits, notamment ï Elucidariumi celui de tous qui lui est attribué par le plus grand nombre de manuscrits, sans faire attention que la doctrine de cet ouvrage est, sur plusieurs points importants, en contradiction manifeste avec la doctrine du saint docteur dans ses écrits abso-
(1") Le Psalterium B. V. que Gerberon place parmi les œuvres de saint An- ■selme est indigne de lui, et son authenticité ne repose sur aucune preave sérieuse. Nous avons indiqué dans notre Histoire de saint Anselme (livre III, ch. xxiv) un autre Psalterium B. V. que nous avons trouvé dans quatre manuscrits'du British Muséum et en particulier dans le Arundel 157 du douzième siècle où il porte l'attribution suivante : Incipit Psalterium B. J/. Virginis editum a sancto Ayiselmo archiepiscopo Cantuariensi.
Nous avons également indiqué comme étant de saint Anselme plusieurs autres Prières en vers, et en particulier le Mariale qui n'est qu'une série de Prières à la Vierge. Nous avons aussi retrouvé-dans les manuscrits des Prières en prose encore inédites qu'on peut attribuer à saint Anselme avec plus de vraisemblance et de raison que Gerberon ne lui attribue la plupart des Prières et Méditations rangées parmi ses œuvres. Contre l'authenticité de ces Prières soit en prose soil en vers, il n'y a pas à invoquer le silence d'Eadmer puisqu'il ne nous signale aucune Prière en particulier.
(2) Plusieurs copistes ont attribué à saint Anselme :
De duplici stotâ, ou De stolà duplici post resurrectionem ;
De Antechrislo ;
De bona occupatio^ie;
Disputalio Judœi cum Christiano ;
Enarraiiones in Mathœum; etc., etc.
Calel {Histoire du Languedoc, livre II , p. 312) lui attribue la Vie de saint Papoul et la Vie de saint Berenguier. Trithème {De Script. eccL, cap. gccli) lui attri. biie un commentaire sur l'Ouvrage des six jours; Sixte de Sienne, Jean Picard^ etc. , etc., lui en attribuent d'autres. Est-il bien utile d'énumérer toutes ces fausses attributions? Nous ne le pensons pas. Les énumérer n'aboutit à rien; les discuter mènerait trop loin.
lunient authentiques, et qu'on y trouve des puérilités, des inepties et des témérités indignes de saint Anselme (1).
Il n'est pas un seul des ouvrages attribués à saint Anselme, en dehors du cadre d'Eadmer, dont l'authenticité soit, nous ne disons pas certaine, mais sérieusement probable ; et jusqu'ici les conclusions de la critique sont en faveur d'Eadmer (2).
En somme, dans saint Anselme, Eadmer, quoiqu'il ne nous donne pas l'analyse de ses écrits, nous fait bien connaître le docteur. Dans l'ensemble, il ne se borne pas à nous faire connaître le saint d'une manière quelconque et, disons-le, à la manière ordinaire des hagiographes, il nous le fait voir et entendre. Sa plume est véritablement un pinceau. Il nous retrace avec un rare bonheur et une extraordinaire fidélité cette grande, douce et belle physionomie de saint Anselme.
Les traits qu'il cite sont choisis avec une remarquable intelli-. gence. Le trait de la jeune fdle attardée, à qui le saint éprouve
(1) L'édition des œuvres de saint Anselme par Antoine Detnocarès en 1519, réimpression des deux éditions publiées chez Guillaume Morel à Paris, en 1544, et reproduction, au moins en grande partie, des éditions de Nuremberg en H91 et 1491, range parmi les œuvres de saint Anselme les ouvrages suivants :
Be veslimentis el membris et actibus Deo altributis ;
De mensuratione crucis ;
Be passiune Bomini dialogus unus ;
Spéculum evancjelici sermonis ;
Be imagine mundi ;
In aliquot evangelia explanationes .
D'autres éditeurs ont publié sous le nom de saint Anselme d'autres ouvrages encore. Dom Gerberon les a tous éliminés de son édition, en ne conservant que ceux qui sont indiqués par Eadmer. Les raisons qu'il donne sont très fortes. Nous ne crovonspas qu'on puisse y opposer rien de sérieux. D'ailleurs l'authenticité des ouvrages de saint Anselme a été discutée par bien d'autres critiques de valeur, en particulier par Dom Rivet dans le tome IX de VHistoire lillérairc de la France, et par Dom Ceillier dans le tome XIV de son Histoire générale des auteurs ecclésiastiques. On peut aussi consulter sur cette question M. Charma, qui, dans la seconde partie de sa notice, laquelle, même au point de vue bibliographique, n'est pas sans défauts, a des notes et des indications précieuses. Tous ces critiques, sans s'être entendus, sont d'accord pour donner raison à Eadmer.
(2) L'écrit intitulé : S. Anselmi tractalus de pace et concordia, que Dom Ceillier (t. XIV, p. 33) adjuge à saint Anselme sans hésiter, est une exhortation adressée à des moines. Il suffit de le parcourir pour s'en convaincre. Nous le faisons remarquer, non parce que son authenticité nous paraît bien établie, mais parce que, le fût-elle, il n'y aurait rien à conclure du silence d'Eadmer au sujet de cet écrit, sinon qu'il n'énumère pas les homélies et exhortations du saint.
La licence d'attributions des copistes et des bibliographes a peut-être été causée en partie par des renseignements vagues, comme ceux de Sigebert de Gemblours et ceux d'Honorius d'Autun. Après une énumération incomplète des écrits du saint, Sigebert dit : « Qui ejus notitià vel prœsentiâ usi sunt eum etiam alia piura scripsisse dicunt. » {Lib. de Script, eccl., cap. clxvui.)
un si vif regret et presque du remords de n'avoir pas donné la confirmation, nous peint l'exquise bonté de son cœur. Les traits du lièvre qu'il prend sous sa protection et qu'il défend contre des chasseurs et du petit oiseau captif qu'il fait mettre en liberté, nous révèlent sa tendresse pour les créatures inanimées elles-mêmes. Les larmes qui jaillissent de ses yeux en apprenant la mort de son persécuteur Guillaume le Roux et ces paroles qui s'échappent spontanément de ses lèvres : « J'aimerais mieux être mort moi-même que d'apprendre que le roi est mort de la sorte ! » nous montrent sa clémence et sa magnanimité. Le trait insignifiant en apparence et en réalité très significatif delà chute du saint au fond d'une citerne, au camp de Roger, duc de Fouille; son cri instinctif: Sancta. Maria! et sa préservation miraculeuse, nous font voir et en quelque sorte toucher du doigt sa confiance en Marie, son habitude de recourir à elle et la protection dont cette bonne Mère l'environnait. Les populations d'Italie au milieu desquelles l'archevêque exilé voyage en simple moine, et qui, voyant passer trois religieux, négligent Eadmer et Baudoin et se jettent aux pieds d'Anselme en lui demandant sa bénédiction, nous font mieux comprendre que tous les discours ce qu'il y avait d'imposant et de majestueux dans l'extérieur du saint, et combien son air de sainteté était saisissant.
Grâce à Eadmer, en lisant ces traits et plusieurs autres, on croit vraiment voir saint Anselme, et, ce qui n'est pas moins précieux, on croitl'entendre.Car l'éminent historien'nous a conservé, presque avec la même parcimonie, il est vrai, mais aussi avec la même intelligence, des paroles du saint qui nous révèlent sa tournure d'esprit, son caractère, son attitude habituelle devant Dieu et devant les hommes, qui nous découvrent le fond de son âme. Le saint Anselme d'Eadmer n'est pas seulement le vrai saint Anselme, un saint Anselme authentique, un saint Anselme ressemblant ; c'est un saint Anselme vivant et parlant.
Eadmer a même su, malgré ses lacunes, encadrer la vie de son cher saint, non pas précisément dans l'histoire contemporaine de l'Eglise, mais dans l'histoire contemporaine de l'Eglise d'Angleterre. Cette histoire, il l'a retracée à grands traits sans doute, mais en traits saisissants. Autant il glisse rapidement sur les faits qui lui paraissent peu dignes d'attention, autant il s'applique à faire ressortir ceux qu'il juge importants. Sa mise en relief, que fait encore ressortir sa sobriété habituelle, est vraiment admirable. Les débats de Rockingham et de ^Yinchester
par exemple ne sont pas seulement racontés ; ils sont peints, et de main de maître. Ce n'est pas un récit que nous lisons, c'est un drame auquel nous assistons. C'est ce qui faisait dire à Guillaume de Malmesbury, littérateur distingué et excellent appréciateur de cet art de peindre, qu'Eadmer a une manière de raconter qui met les choses sous les yeux (1).
« Plût à Dieu, dit Baronius en parlant de saint Hugues, abbé de Cluny, plût à Dieu qu'au lieu du moine Hugues, ce saint eût eu, comme saint Anselme, son Eadmer ! Nous aurions sa vie beaucoup mieux retracée » (2).
On pourrait exprimer le même vœu et le même regret au sujet de beaucoup d'autres saints, do la plupart même, sinon de tous. Il en est bien peu, s'il en est, auxquels Dieu ait accordé un biographe qui, somme toute, puisse être comparé à Eadmer, et aucun, croyons-nous, auquel il ait donné un biographe qui ait surpassé Eadmer dans le talent de peindre.
Nous n'avons pas de portrait absolument authentique de saint Anselme (3). Mais nous pouvons nous en consoler : Eadmer nous a laissé de son cher saint un portrait qui peut suppléer à tous les autres et qu'on ne surpassera jamais.
(1) « Qui omiiia ita dilucidè exposuit ut ea quodam modo subjecisse oculis nostris videatur. » — De geslis pontif. AngL, lib. I.
(2) « Ulinam sicut Anselmus, ita et Hugo suum habuisset Edmerum, qui res ab eo geslas accuratius conscripsisset, quos, mea senteiUià, qui scripsit Hugo monachus vix atligisse dicendus erit si quis conférât eas cum iis quàs oblatâ occasione Annalibus intexuimus », etc. — Annales ecclesiastici. Ad. ann. 1109.
(3) Peut-être pourrait-on regarder comme un portrait du saint docteur la miniature qui forme l'initiale du 31onologium dans le manuscrit 539 de la Bibliothèque de Rouen, fol. 59, tant la figure et la physionomie qui s'y trouvent représentées répondent bien à l'idée que l'on se forme de la figure et de la physionomie de saint Anselme. Ce manuscrit est du douzième siècle.
Quant aux gravures représentant saint Anselme, la Bibliothèque nationale en possède deux, et la Bibliothèque Sainte-Geneviève onze qui font partie de la collection Guenebault. Aucune n'est pleinement satisfaisante quoique quebiues-unes ne soient pas sans mérite, notamment celle inscrite sous le n» 478 de la collection Guenebault. La physionomie du saint a cependant, entre autres défauts, celui de présenter une expression trop austère. Ce n'est pas là le saint Anselme d'Eadmer. Il y a loin de toutes ces gravures à la miniature du manuscrit de Rouen.