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CHAPITRE XX

Réserve d'Eadmer quand il s'agit de faits merveilleux. — Cette réserve lui a mérité la confiance des protestants eux-mêmes.

La sobriété excessive que nous venons de reprocher à Eadmer se montre particulièrement quand il s'agit de miracles, de faits merveilleux ou simplement extraordinaires. Aucun fait de ce genre n'est rapporté dans son Historia novorum. Il semble qu'il les ait jugés indignes de l'histoire. Il leur donne, et encore à quelques-uns seulement, une toute petite place dans sa Vie de saint Anselme ; mais on voit qu'il s'y décMe avec peine. Cette vie, nous l'avons dit, est divisée en deux livres. Voici comment se termine le premier livre. L'auteur raconte fort simplement comment le saint, pendant qu'il était abbé du Bec, rendit par quelques mots seulement la paix de Tâme au jeune Boson qui se trouvait en proie à un grand trouble intérieur. Puis il se hâte d'ajouter :

« Il arrivait par l'entremise d'Anselme beaucoup de choses de ce genre. Mais nous les omettons à dessein, afin d'être plus bref. Nous avons aussi cru devoir passer sous silence une foule innombrable de personnes guéries de la fièvre en buvant de l'eau dont Anselme avait lavé ses mains, ou en mangeant des restes de son repas enlevés à son insu. Dieu dispensait ses dons à chacun, selon le mérite de sa foi. Si nous voulions rapporter ici tous les faits de ce genre que nous tenons d'hommes d'une très grande véracité, nous courrions risque, au moins à ce qu'il nous semble, d'être accusé de nous laisser aller au bavardage plutôt que d'écrire simplement l'histoire. Pour éviter d'être trop long sur cette matière, nous passons sous silence ce genre de faits pour nous occuper d'autre chose (1). »

(1) « Fiebant praeterea ab Anselme plurima in hune raodum", quœ nos brevitati studeiites ex industrià prseterimus. Silentio quoque prœterire placuit innumeros

Ce que ces lignes laissent entrevoir d'irréparables lacunes sur tout un des côtés les plus intéressants, les plus édifiants, les plus doux'de la vie de saint Anselme est quelque chose de désolant. De tous les défauts d'Eadmer comme historien et surtout comme hagiographe, celui-ci est le plus grave. C'est celui que nous lui pardonnons le moins et qui est en effet le plus impardonnable. Tout ce qu'on peut faire est de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes. Ce grave défaut a une explication qui peut, dans une certaine mesure, devenir une excuse.

Eadmer, cela n'est pas douteux, a voulu réagir contre la tendance très commune de son temps à donner aux faits merveilleux une trop large place dans l'histoire et à les y admettre sans contrôle et sans critique.

Au douzième siècle, en fait de merveilleux, la plupart des historiens étaient disposés à tout raconter, et la plupart des lecteurs à tout croire. Il semble vraiment, à lire certains historiens de cette époque, sérieux d'ailleurs, et ayant môme une grande valeur, que la seule question qu'ils se posaient en racontant des faits merveilleux, ce n'était pas si ces faits étaient vrais ou même possibles, mais s'ils étaient de nature à frapper l'imagination des lecteurs.

Nous ne citerons que Guillaume de Malmesbury qui par le nombre et Fimportance de ses ouvrages, par son érudition, son intelligence et son talent littéraire, tient le premier rang parmi les historiens du douzième siècle. Dans le plus important et le plus sérieux de ses ouvrages, son Histoire des rois d'Angleterre dont il a visiblement l'ambition de faire un grand ouvrage historique, il raconte comment Gerbcrt découvrit, par la magie, les trésors d'Octavien, des statues d'or qu'on pouvait regarder, mais qu'on ne pouvait toucher. Au moindre contact, statues d'or, lambris d'or, murailles d'or, car tout était en or, tressaillaient et les statues se précipitaient sur le téméraire assaillant, et un enfant qui se tenait dans un coin lançait des flèches (1).

Dans cette même Histoire des rois d'Angleterre, le grave

homines tam per lavaturatn manuum ejus quam per reliqiiias ciborum ejus de ante illum clam eo substractas, a diversi^ languoribus sed maxime a febribus curatos, dispensante Deo sua dona jaxta meritum fidei uniuscujusque. Nam si cuncta quœ Inde a veracissimis ■vins accepimus, describei-e vellemus, loquacilati potiùs quam rerum gestarum simplici narrationi nos operam dare (ut reor) judicari possemus. Qnapropter ne nimis longuni faciamus hujuscemodi immorando, istis omissis, tendamus ad alia, » — Vit. Ans,, iib. I. (l) De gest. li^g. Angl. Lib. IF, cap. clxxix.

historien, raconte avec le même sérieux que les événements les plus certains et de la plus haute importance, des historiettes €omme celle du jeune homme changé en àne (1), de la statue qui parle (2), de la femme qui a deux corps (3), et de l'homme mangé par- les rats (4).

Pour lui ce ne sont pas là des légendes : c'est de l'histoire. Au moyen âge cette créduhté était dans les mœurs, dans l'atmosphère qu'on respirait, et les meilleurs esprits ne savaient pas toujours s'en défendre (o). L'intelligence ne suffisait pas : il y fallait du courage. Il n'était pas rare que ceux qui jugeaient nécessaire de soumettre à l'examen des faits du genre, de ceux dont nous venons de parler fussent regardés comme des sceptiques. S'il s'agissait de miracles, aux yeux d'un grand nombre ceux qui se permettaient d'en douter étaient des impies. A la fin de ce même douzième siècle vers le milieu duquel écrivait Guillaume de Malmesbury, Gautier de Coinsy composait en vers français un recueil de Miracles de Notre-Dame. Un assez grand nombre de ses récits sont des contes pieux. Mais pour le bon prieur de Coinsy il ne s'en fallait pas beaucoup qu'ils fussent des articles de foi. Dans son Prologue il dit en parlant de Notre-Dame :

Bien est damné, bien est périz, Et Déable bien le déçoit, Qui ses miracles ne reçoit (0).

C'est que, même au douzième siècle, il y avait des esprits ainsi faits qu'ils n'admettaient les miracles dont ils lisaient ou écoutaient le récit, ces miracles fussent-ils à l'honneur de Notre-Dame, que sur de bonnes preuves. C'est contre eux que Gautier lance l'anathème.

Il est probable que cet anathème n'aurait guère effrayé saint Anselme. Il ne pouvait manquer de porter dans l'histoire cette disposition d'esprit chez lui profondément caractéristique qui, en philosophie, l'inclinait à n'accepter que des opinions appuyées sur des preuves solides, et après les avoir sétieusement examinées. Le grand penseur, qui éprouvait un irrésistible

(1) Ibid, cap. CLXxi.

(2) Ibii., cap. CLXXÛ.

(3; Ibid., cap. ccvii.

(i) Ibid., lib. in, cap. ccxc.

(5) Nous ne disons pas qu'ils ne s'en défendaient jamais. Eadmer et plusieurs autres s'en défendaient fort bien.

(6) Miracles de Noire-Dame. Prologue. .

besoin de se rendre compte des raisons pour lesquelles il croyait les vérités révélées, ne pouvait accepter sans preuves les histoires, même pieuses, qui lui étaient racontées.

Chez Eadmer cette disposition est très marquée. Elle se révèle à chaque instant dans ses ouvrages historiques. Ses rapports quotidiens avec saint Anselme ne purent manquer de la développer, et l'exemple de l'excessive crédulité de ses contemporains et du manque de critique de plusieurs des historiens de son temps l'amenèrent, par l'effet d'une réaction trop vive, à tomber dans l'excès opposé au leur. Il tient tellement ù ne pas passer pour trop crédule qu'il ne rapporte pas môme tous les les faits qui pourraient être acceptés sans crédulité. Sa crainte d'être confondu avec des historiens sans critique comme Guillaume de Malmesbury va jusqu'à lui faire supprimer des récits parfaitement capables de supporter la critique. Il ne vise point à la popularité et n'écrit point pour la foule. Il écrit pour Dieu d'abord, puis pour les esprits fins, délicats, distingués, et surtout pour les esprits sages, modérés, judicieux, sobres et mesurés comme le sien. C'est de ces .esprits et non du vulgaire qu'il cherche à mériter et à obtenir les suffrages.

Comme on le pense bien, cette sobriété d'Eadmer fut censurée. Comment pouvait-il ometttre le récit des miracles du saint dont il écrivait la vie, principalement de ceux obtenus par son intercession après sa mort? Voilà ce qu'on ne s'expliquait pas. Ce que nous appelons de la réserve paraissait non de l'incrédulité — personne ne songeait à accuser le pieux moin& d'incrédulité — mais de l'incapacité (1). Eadmer finit-il par se rendre aux réclamations qui lui arrivaient de toute part ? C'est une question assez difficile à résoudre. Dans tous les cas, s'il s'yrendit — ce qui est douteux ■ — ce ne fut certainement qu'à regret, après de longues résistances, et en quelque sorte à soa corps défendant, et encore seulement en partie.

Ce n'est pas que le grave et sévère biographe de saint Anselme n'ait rapporté aucun des miracles ou faits merveilleux qui

(1) Nous trouvons la preuve de ces accusations dans l'écrit qui' a pour titre : Parva descriplio quorumdam miraculorum gloriosi Patris Anselmi archiepiscopi, dont nous avons parlé plus haut. L'auteur qui se donne pour Eadmer dit : l/nde quœ tune prœle7'misi pauca ex multis scribere coactus siim, quœ non solum mihi $ed et pluribus in tantum innotuerunt ut ea in populis prœdicent et me quod ea non scripserim nimiœ simpUcitatis accusent. Si l'auteur de cet écrit ne fut pas réellement Eadmer, il est certain que ce fut un de ses contemporains, et il n'eût pas fait allusion à ces réclamations si elles ne se fussent produites.

remplissent sa vie. Une telle omission n'eût plus été de la sobriété ; elle eût été de la sottise. Il rapporte des faits merveilleux, mais en beaucoup trop petit nombre. D'ordinaire il les supprime, et pour qu'il se décide à nous en donner le récit, d'une manière très laconique, il faut que ce récit lui soit imposé et pour ainsi dire arraché par son sujet. Aussi a-t-il mérité la confiance et les éloges des protestants eux-mêmes, et encore de ceux qui se font le plus remarquer par leurs préjugés contre l'Eglise catholique et sa doctrine, comme Nicholson par exemple, le savant évêque de Carliste.

Il appelle VHistoria novorum « un ouvrage d'une grande gravité et d'une incontestable autorité » (i). C'est un ouvrage dont il fait grand cas, parce qu'on n'y trouve pas de ces extravagances de miracles, fooleries of miracles si communes dans les écrits des autres moines, dit-il.

L'opinion des savants anglais, même protestants, au sujet d'Eadmer, est fort exactement reproduite et résumée dans un ouvrage important et de longue haleine actuellement en cours de publication. L'auteur, M. Leslie Stephen, se montre généralement fort sévère, pour ne rien dire de plus, à l'égard des écrivains papistes, et surtout de ceux qui racontent des miracles. Son appréciation d'Eadmer n'en a que plus de poids, étant toute à son avantage. « Eadmer, dit-il, se distingua parmi ses contemporains par l'élévation de son caractère et par son talent littéraire. Ses ouvrages dont la plupart nous ont été conservés justifient pleinement sa réputation. Il existe peu de morceaux d'histoire contemporaine qui soient supérieurs à son Historia novorum. Ses biographies, surtout celle de saint Anselme, ont une valeur supérieure à celle àe la plupart des compositions de ce genre... Il se distingue surtout parle soin avec lequel il évite tous les détails vulgaires et ces prétendus miracles qui abondent dans la plupart des histoires écrites par des moines. Comparé avec Guillaume de Malmesbury, historien de la môme époque, dont les ouvrages sont remplis de miracles grotesques, Eadmer est de beaucoup supérieur (2). »

(l)«'Tis a work of great gravity, and unquestionable authority. It affords no fooleries of miracles, so very », etc. — The English, Scolch and Irish hislorical libraries, p. 57.

(2) « ... Distinguished araonghis contemporaries for tiight character andlitterary powers. His Works, the principal part of which hâve survived to our day, fully justify his réputation. There are few hetter pièces of contemporary history than

Il est temps d* arriver à la conclusion de ces longues prémisses.

his Ilistoria novorum ; and his biographies, especially that of Anselm, are of a higher order than most similar compositions... Especially is it distinguished by its avoidance of ail trivial détails andlalleged miracles which abound in most of the monkish historiés. Compared with William of Malmesbury's work in the same period, in which thèse grotesque miracles^bound, Eadmer's is vastly superior. » — Diclionary of national biography.

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